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LA NATION FRANCAISE 26.10.1960

L’ Afrique au pillage


Les relations de la France avec les Etats africains de l’ ancienne Communauté entreront probablement dans une phase délicate au cours des prochains mois. L’ indépendance brutale où la politique maladroite pratiquée à Paris les a finalement jetées, possède, en effet, sa propre logique ; nous ne devrons pas trop nous étonner de voir de vieux amis déterminer leur comportement en fonction de ce sui est devenu leur intérêt national. La Côte d’ Ivoire va, par exemple, équiper une marine marchande. En prenant cette décision, le gouvernement d’ Abidjan obéit à un souci économique précis. Il estime, en effet, que le transport du fret sous son propre pavillon sera plus avantageux que sous le nôtre parce que des charges sociales très lourdes grèvent nos tarifs maritimes. Cette raison, parfaitement légitime du point de vue ivoirien n’ en pas moins à une mesure préjudiciable aux intérêts de liaisons avec l’ outremer constituent environ 50% du trafic général. Si, comme il est vraisemblable d’ autres pays imitent la Côte d’ Ivoire dans les prochaines années leur initiative portera un tort certain à la prospérité déjà entamée du port de Marseille.


Des difficultés de cette sorte sont normales et inévitables parce qu’ elles procèdent logiquement d’ une émancipation politique dont les milieux dirigeants français n’ avaient sans doute pas mesuré toutes les conséquences. Elles provoqueront entre la France et l’ Afrique des froissements d’ autant plus vifs qu’ elles portent tort à des intérêts parfaitement légitimes. Malheureusement, ce n’ est pas tout. Même chez eux, les jeunes gouvernements noirs vont se trouver dans l’ obligation vitale de sévir durement contre des entreprises françaises occupées à mettre leur économie incertaine au pillage. Dans une période de transitions délicates, où nous devrons mobiliser toute notre énergie pour défendre notre cause là où des initiatives politiques analogues aux votes sénégalais et soudanais aux Nations Unies, pourront la menacer directement, il ne faudrait pas commettre la faute de confondre l’ essentiel et accessoire en prenant les intérêts supérieurs de la nation pour ceux de quelques groupes capitalistes, français de nationalité certes mais aussi peu soudeur de notre pays que de celui où ils prospèrent. Voici, par exemple , de quelle manière le problème se pose dans un territoire-type comme le Niger.


Un délire économique


Parent pauvre de l’ ancienne Fédération d’ A.O.F, il n’ a bénéficié des somptueux investissements du f.i.d.e.s que dans la proposition misérable de 4 milliards par an (1) parce que la pluie d’ or ruisselait d’ abord en direction des pays "rentables" comme la Côte d’ Ivoire ; en outre, les fonctionnaires du fameux Building Administratif de Dakar s’ intéressaient peu aux régions éloignées de la zone saharienne. En dépit de cette pauvreté il a toujours vécu dans un délire économique aussi contraire à ses intérêts qu’au dessus de ses moyens. Tant que le Trésor métropolitain comblait le entre un coût de la vie et le revend de la population m’ entraînait pas faiblement une aggravation de la situation. Depuis l’ indépendance, elle ne pourrait pas se prolonger sans crises politiques et sociales.


Le revenu annuel du Nigérien "de base" demeure, en effet, inférieur à 5.000 francs par an. Or, les denrées importées de France et le prix de certains services atteignent des valeurs fabuleuses. Une bouteille de bière vendue 45 fr. à la production, vaut 125 fr., chez le commerçant sait 250 fr., métropolitains. J’ ai personnellement payé le quart d’ eau Perrier jusqu’au 280 fr. métropolitains.


De nombreux Français installés dans le pays déclarent ces observations absurdes parce que l’ homme de la brousse vit de mil, de dattes et d’ eau fraîche et ne consomme guère de bière importée ou de whisky-Perrier. Ils négligent simplement l’ influence des hauts tarifs sur l’ ensemble du marché. Un boeuf vendu dans l’ intérieur 3.5000 fr, non seulement parce qu’ il n’ existe aucun système d’ approvisionnement réellement contrôlé, mais aussi parce que le prix de la viande métropolitain importée finit par se répercuter sur celui de la production locale.


Les paysans, les petits employés souffrent directement de cette situation, Mais la grande victime reste l’ Etat. Et derrière lui, le pays tout entier. Les services locaux du Fonds d’ aide et de coopération - t.a.c. - placés directement sous l’ autorité de la France, le cabinet du Président de la République, le Ministère du Travail et les syndicats, ont calculé - chacun de son côté mais pour finir par tomber d’ accord - qu’ environ 25% du budget annuel national s’ évaporent sous forme de bénéfices excessifs et vont s’ engloutir dans les caisses d’ une demi-douzaine d’ entreprises privées.


Les Seigneurs


La Règle des travaux publics et transports la Société du Bénin, Travaux-Afrique, les maisons Loupiac et Vicial , dont les activités débordent largement de la construction et des transports, forment en effet, presque à elles seules le pivot de l’ activité économique de ce pays sous-développé. Bénéficient d’ un formidable monopole de fait dû à l’ absence complète de concurrence, il leur suffit de s’ entendre pour fixer la loi du marché et se repartir les profits. Systématiquement elles calculent leurs devis de manière à réaliser un bénéfice de 40% au lieu des 6 à 8% admis en métropole. Comme l’ administration constitue à elle seule leur principale, sinon unique clientèle, leurs profits s’ effectuent au détriment direct de la collectivité.


Quand, par exemple, le gouvernement lança des offres pour la construction d’ une école à Tillabéry, les différentes maisons se coalisèrent pour estimer le travail à 71 millions. Un entreprise algéroise, sondée par les autorités, proposa immédiatement de s’ en charger pour 50, en dépit des frais supplémentaires occasionnés par l’ éloignement. Si, dans ce cas précis, le gouvernement nigérien s’ était incliné comme auparavant, 21 millions auraient ainsi été gaspillés au lieu de servir à construire des dispensaires, à mettre en valeur les terres au bord du Niger et à élever le niveau de vie de la population.


Les compagnies ne manquent pas de justifier leurs coûteuses prétentions par l’ obligation où l’ isolement géographique du pays les met de recourir au transport aérien, extrêmement onéreux, des fournitures et marchandises. Il est, en effet, exact que l’ absence de toue industrie locale et l’ éloignement des grands axes de circulation, comme celui des ports de Dakar, Abidjan et Cotonnu, les oblige à supporter un fret très lourd. Mais cette servitude n’ explique pas que la tonne de ciment - pour prendre un produit "pilote" - achetée 8.000 fr. à Cotonou, soit vendue 20.000 fr. à Niamey. Les 1.000 kilomètres séparant les deux villes n’ excusent pas une pareille différence.


D’ ailleurs, le Gouvernement avait institué une ristourne de longue distance portant sur 6.000 fr. par tonne de ciment importé à la fois pour faire baisser les prix et pour simuler l’ activité économique. Les entreprises bénéficiaires se gardèrent cependant de la répercuter sur les tarifs. Mais quand l’ Etat, lassé du procédé, déclara qu’ il allait la supprimer, elles s’ empressèrent d’ annoncer une augmentation générale correspondant au montant de la défunte subvention.


Le moindre produit importé - et qu’ est ce qui ne l’ est pas au Niger ? - supporte ainsi une augmentation à la base, périlleuse pour la stabilité sociale d’ un pays travaillé comme ses voisins par toutes les fièvres de l’ Afrique moderne. cette spoliation - il faut bien appeler les choses par leur nom - s’ effectue à la fois au détriment du paysan africain et du contribuable métropolitain dont les impôts alimentent pour plus d’ une moitié les revenus du jeune Etat. Or, s’ il est jusqu’à aujourd’hui encore normal et conforme à nos intérêts nationaux de participer au développement de pays amis, comme celui-ci, il n’ existe aucune espèce de raison pour que les sacrifices financiers du peuple français consolident l’ empire privé de quelques personnalisés dont le patriotisme reste encore à prouver. Car enfin, certaines parmi les plus marquantes, n’ ont pas hésité dans des circonstances périlleuses à louer le nationalisme africain le plus anti-français pour préserver leur position en cas de triomphe des extrémistes. L’ entrepreneur chassé sans ménagement du bureau au gouverneur Colombani - aujourd’hui représentant de la France à Niamey - poursuivi jusque dans l’ escalier par le mot "traître" ne s’ était-il pas mis la tête d’ obliger ses ouvriers africains à répondre non au référendum de 1958 ? Ne -il pas en faveur de Djibo Bakary, le Sikou Touré du Niger, maintenant réfugié à Bamako d’ où il soutient la politique équivoque et communisante de Medibo Keita ?


Le rôle de la France


Le gouvernement nigérien et les techniciens français chargés de , sont parfaitement conscients du scandale, Lorsque, après une minutieuse enquête, je me suis prudemment hasardé à en parler devant le Président de la République Hamani Diori, il a calmement sorti un volumineux dossier de son bureau et m’ a recommandé de jeter un coup d’ oeil sur la liste des abus et des réformes envisagées.


Pour mettre un terme au pillage les services et français souhaiteraient voir venir à Niamey un contrôleur des français des finances parisien, capable d’ inspecter une bonne fois la comptabilité des entreprises et d’ examiner de près leurs fameux "frais généraux" aussi invérifiables que généreusement calculés. Ils se proposent aussi d’ attirer dans le pays une concurrence capable de briser le monopole des "Seigneurs" actuels. Il dépendra de la métropole que cette concurrence ne sait pas italienne ou allemande. Nous devrons, en effet, comprendre que les jeunes Etats africains ne possèdent pas les moyens de supporter une oligarchie financière absorbant à elle seule un quart du budget national sans procéder pour autant à aucun investissement. Le maintien du système actuel ruinerait à la longue l’ autorité de l’ Etat et ralentirait la modernisation du pays. Il profiterait ainsi fatalement à l’ agitation communiste extérieure et aboutirait au démantèlement de positions françaises encore privilégiées. La conversation ou la perte des atouts très importants que nous possédons, non seulement à Niamey, mais dans d’ autres capitales africains où le problème économique se pose d’ une manière sensiblement identique, dépendra de la manière dont l’ Etat français saura se comporter à l’ égard de groupes capitalistes fort peu soucieux de l’ intérêt général. Et puis, répétons-le, nous n’ auront pas trop de toutes nos ressources pour affronter avec nos partenaires africains les difficultés éventuelles qui en vaudront vraiment la peine.


(1) Sauf mention contraire, tous les chiffres cités sont calculés en franc c.i.a. Un franc c.f.a. vaut deux anciens francs métropolitains.

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