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  • Des interviews exclusives de Dja-Apharou ISSA IBRAHIM, ami et confident de Jacques Baulin, responsable par donation de l’intégralité des documents constituant le fond, et président de l’association sont actuellement publiées dans la rubrique présentation.

  • Les trois ouvrages de J. Baulin : Conseiller du président Diori, La politique africaine d’Houphouët-Boigny et La politique intérieure d’Houphouët-Boigny seront disponibles sur le site en version iBook et en version Pdf dès septembre 2009.

LES DONNES DE BASE DE LA SITUATION AU DAHOMEY


Ecrasé sous une dette publique de 12 milliard, prisonnier d’ une impasse budgétaire de 25%, impuissant devant une trésorerie où il manque le milliard et demi de francs CFA rigoureusement nécessaire à la marche des services publics, le Dahomey est en état d faillitte.

Cette misère partout sensible traduit bien l’ épuisement extrême où le putsch de Décembre a plongé le pays. Certes le général Sogolo n’ avait pas rendu son Dahomey prospère. Il espérait cependant lui faire commencer l’ année grâce aux 750 millions promis par la France pour bouclier 1967, et à une somme égale offerte pour attaquer 1968. Son renversement offensa De Gaulle et bloqua du même coup les crédits prévus. Il prive ainsi le pays non pas même d’ une subvention d’ équilibre mais d’ une partie de ses ressources ordinaires. Cette rigueur accule le pays à une dangereuse détresse et ses dirigeants à un véritable désespoir.

Le Comité Militaire Révolutionnaire

Pour l’ essentiel, l’ activité du Comité Militaire Révolutionnaire consiste à surveiller de près l’ actuel Gouvernement, à en exiger régulièrement des comptes. Il consacre aussi une grande part de son temps à rechercher les détournements de fonds accomplis sous l’ ancien régime. Pour accomplir ce programme, il ne évidement pas d’ un grand nombre d’ experts en comptabilité publique. Les épurateurs recourent donc volontiers à la délation. Ces dénonciations assorties et commentaires à la Radio exercent une influence détestable. Elles persuadent l’ opinion publique qu’ il n’ existe rien de pur, rien d’ honnête dans les milieux dirigeants, fussent-ils militaires. Paradoxalement, le Comité Militaire Révolutionnaire contribue ainsi à ruiner le prestige de l’ armée sur laquelle il s’ appuie.

Cet imbroglio n’ est pas sans influence dans le désir d’ Alphone Alley de transmettre le pouvoir à une équipe civile. Parvenu à la direction de l’ Etat, de Général découvre qu’ il exerce une autorité imcomplète, battue en brêche pour les lieutenants, les adjudants, les capitaines du Comité Militaire Révolutionnaire. Il dispose de moyens sensiblement inférieurs à ceux de soglo à ses débuts, et réalise maintenant les dangers de sa position.

Maga redevient populaire

Le discrédit de l’ armée, dû à la faiblesse et à la corruption du gouvernement Sogolo, provoque en effet partout une évolution du sentiment public en faveur des

civils jadis renversés par les militaires. Parmi eux Apithy bénéficie le moins de ce phénomène. Maga, en revanche, en profite largement parce que les mauvais souvenirs de sa gestion commercent à s’ éloigner dans le temps. Son règne se confond en revanche avec les trois meilleures années connues depuis l’ Indépendance. Par comparaison avec les régimes suivants, beaucoup de ses adversaires ont fini par le regretter. Alley flaire parfaitement cette tendance. Il ne la contrarie pas et ménage les amis de Maga. Ceux-ci, de leur côté, le soutiennent avec l’ espoir qu’ il ramènera leur chef à l’occasion des élections présidentielles prévues dans la semaine entre le 5 et le 12 avril. D’ une manière générale, les partisans d’ Apithy et d’ Ahomadegbe pratiquent la même tactique, sur instructions reçues de Paris. Ahomadgebe surtout préconise une neutralité bienveillante envers Alphonse Alley car il pense aussi profiter électoralement de son actuel désarroi. Le Général a d’ ailleurs précisé que les élections présidentielles seraient libres, que quiconque pourrait s’ y présenter. Il exclut officiellement de présenter sa propre candidature et prétend vouloir rentrer à la caserne d’ ici l’ été.

Dans l’ état actuel du rapport des forces , la seule opposition au retour des Présidents déchus vient du Comité Révolutionnaire. Or assez curieusement, celui-ci laisse Alley préparer en toute quiétude le Référendum constitutionnel et la consultation présidentielle. Darbou, l’ un des hommes les plus contestés de l’ encourage de Maga, entretient d’ excellents rapports avec les officiers. Ceux-ci se gardent de compromettre Bertin Borna, autre ami de Maga, sur lequel ils disposeraient de dossiers accablants.

Le Comité Militaire Révolutionnaire divisé

Cette complaisance des officiers extrémistes - et surtout du capitaine Kéréhou Mathieu, des lieutenants Bony et Gléglé - laisse évidement perplexe et peut s’ expliquer de la façon suivante. Comme Alphonse Alley lui-même, ses subalternes ont découvert la popularité des anciens dirigeants et estiment provisoirement dangereux de s’ y opposer. Ils connaissent aussi l’ effrayant déficit budgétaire et la rancune De Gaulle à leur encontre. Or le Dahomey ne pourrait pas tenir six mois sans aide française, et connaîtrait des convulsions graves si celle-ci tardait à revenir. Les officiers les plus radicaux se résigneraient donc devant l’ inévitable avec l’ arrière pensée qu’ un échec ultérieur du prochain Président civil déblaierait à jamais le terrain devant leurs propres ambitions.

De quelque manière qu’ elle évolue, l’ expérience ouverte par le prochain référendum constitutionnel débutera par une équivoque. Quel sera en effet le rôle de l’ armée après la restauration du pouvoir civil ? Ou bien les officiers rentreront dans le rang et ils s’ exposeront aux représailles , aux vengeances d’ un certain nombre de personnes qu’ ils ont poursuivies au temps de leur puissance, ou faible, exposé aux putsch, par conséquent peu respecté. Les deux possibilités contiennent chacune des germes de crises.

Bien qu’ il exerce une autorité fragile, Alphone Alley possède probablement des chances de mener à bien l’ entreprise qu’ il assume maintenant. Certes, rein ne s’ oppose à ce qu’ il soit renversé par des lieutenants, sinon l’ intérêt bien compris de ceux-ci. Si un nouveau coup-d’ Etat se produisait avant le 31 mars, ses auteurs ne pourraient pas tenir longtemps sans une aide française dont le rétablissement doit suivre - en principe - tout retour à l’ égalité. Pour se passer d’ elle, il leur faudrait le concours d’ une autre puissance. Or, ni les Russes, ni les Américains ne semblent disposés pour le moment à s’ engager au Dahomey.

Ils ne demeurent pas pour autant inactifs. Les Soviets, pour leur part, s’ efforcent d’ établir des rapports dans tous les milieux. Si elle ne s’ exprime pas encore par des actes, l’ action communiste auprès des syndicats se manifeste par le vocabulaire, les revendications d’ un grand nombre de tracts.

Le rôle des syndicats

Surtout les syndicats se livrent désormais à des attaques contre les Occidentaux. Après l’ arrivée au pouvoir d’ Alley, le Comité inter-syndical accusa « tous les régimes qui se sont succédés depuis l’ indépendance à la tête de notre pays » d’ avoir été incapables de résoudre les problèmes économiques« parce qu’ il se sont tous engagés dans la voie de la dévotion aux intérêt étrangers ». En conséquence, le même texte somma le Gouvernement de « se dégager à l’ extérieur de toute emprise étrangère, quelle qu’ elle soit, celle de la France et des Etats-Unis d’ Amérique en particulier ».

Simultanément, les mêmes groupes s’ attaquent au secteur privé européen dont ils réclament la nationalisation. A les croire, le Dahomey dispose « d’ énormes potentialités économiques » mais il subit le pillage « des exploiteurs étrangers » tels que la FAO, Monoprix, SCOA, Renault, la CFDT, la CCDEE, la SOCOPAO etc . . Les syndicats proposent tout simplement de combler le déficit national par la confiscation de leurs biens.

A distance, cette conception de l’ économie peut faire sourire. Dans l’ état de désespoir et de pauvreté où se trouve le Dahomey, de tels appels peuvent finir par éveiller un écho dans les masses. Dans l’ état actuel des choses, ils correspondent à un durcissement très net des revendications. Jusqu’alors, celles-ci ne se mêlaient d’ aucune propagande politique contre les étrangers.

De Magla à Soglo, tous les Gouvernements sont jusqu’à présent tombés sous la pression des syndicats. En raison de la misère sociale, la prochaine équipe se heurtera aux mêmes adversaires. S’ ils sont combatifs, ceux-ci n’ ont pourront jamais rencontré une véritable résistance. S’ ils devraient affronter une véritable

répression, rien n’ assure qu’ ils seraient capables de tenir longtemps. Dans les prochains mois, l’ avenir du pays dépendra peut-être de 500 soldats disciplinés. Au Togo voisin, Eyadema fonde en partie son pouvoir sur ce système. Et il réussit.

Alley compte sur les bons officiers d’Houphouët

A longue échéance, la solution des problèmes locaux dépend bien entendu d’ un relèvement du niveau de vie de la population. La mise en valeur d’ éventuelles ressources pétrolières peut, évidemment, bouleverser toutes les perspectives d’ ici deux ans. Si l’ on s’ en tient aux possibilités actuelles, les prochaines échéances ne promettent rien de bon. Depuis l’ indépendance, 20 milliards d’ aide extérieure se sont engloutis au Dahomey en pure perte. Durant le même temps, les exportations diminuaient de moitié en volume et en valeur : 240.000 tonnes de produits divers en 1960 ; 120.000 tonnes en 1968. Mais dans la région politiquement névralgique du Sud, le taux de croissance démographique annuel atteint 4%.

Parmi les Etats de la Côte Occidentale, la Côte d’ Ivoire constitue un pôle d’ attraction en raison de sa richesse. Comme dans beaucoup d’ autres pays, les sentiments à son égard trahissent une franche hostilité. Les élites comme le peuple éprouvent de la jalousie pour ce pays heureux. Les gens imputent leurs malheurs actuels au retour de leurs compatriotes chassés d’ Abidjan par les Ivoiriens. En revanche, les commerçants autochtones admirent la politique du Président Houphouët et préconisent ouvertement son adoption.

L’ attitude du Général Alley semble beaucoup plus nuancée. Comme Dahoméen, il connaît les sentiments de ses compatriotes envers la Côte d’ Ivoire et les partages en partie. Comme Chef d’ Etat en délicatesse avec la France, il attend beaucoup du Président Houphouët, qu’ il estime être le seul homme capable de faire comprendre sa position aux Français. Ainsi s’ efforce-t-il de tempérer la jalousie ambiante.

Assez curieusement, celle-ci n’ exerce qu’ une influence assez modeste dans les affaires locales. Maga passe ainsi pour un ami du Président Houphouët, mais cette réputation ne lui nuit pas dans l’ esprit de ses compatriotes les plus hostiles au Gouvernement d’ Abidjan. Il s’ agit à leurs yeux de questions entièrement distinctes. Certains d’ entre eux estiment même qu’ en raison de cette intimité, l’ ancien Président pourrait obtenir de la Côte d’ Ivoire une assistance capable d soulager un peu les maux actuels du Dahomey.

Portfolio

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