B-060-007

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  • Des interviews exclusives de Dja-Apharou ISSA IBRAHIM, ami et confident de Jacques Baulin, responsable par donation de l’intégralité des documents constituant le fond, et président de l’association sont actuellement publiées dans la rubrique présentation.

  • Les trois ouvrages de J. Baulin : Conseiller du président Diori, La politique africaine d’Houphouët-Boigny et La politique intérieure d’Houphouët-Boigny seront disponibles sur le site en version iBook et en version Pdf dès septembre 2009.

visibles bouleversements de la politique nationale des vingt prochaines années, ce nouveau bouclier, estime Ailleret, devra être « à portée mondiale et tous azimuts ». La question est de savoir si la France a les moyens financiers de cette ambition

Des rumeurs circulent dans certains cercles gaullistes : le général Ailleret pourrait devenir ministre des Armées, à la place de M. Pierre Messmer, qui a déjà passé huit ans rue Saint-Dominique. Le chef d’état-major ne prend pas ces rumeurs au sérieux. «  Moi, ministre ? demande-t-il en riant. Pourquoi pas archevêque ? »

OUTRE MER

Un domaine difficile à réserver

A pas feutrés mais assurés, plusieurs puissances blanches, à qui l’on souhaitait naguère, par dérision, « bien du plaisir », pénètrent dans le « domaine réservé » de l’Afrique noire francophone. Parce qu’on vient de le comprendre à Paris, les vieilles passions africaines de la France vont sans doute se réveiller en 1968, après plusieurs années de quasi-indifférence morne et polie, à peine confortée par les souvenirs d’une longue vie commune.

Les indices d’interventions non françaises se multiplient. Alors, par exemple, que le service africain de l’Agence France-Presse, le meilleur, probablement, de toute la presse mondiale, était de moins en moins utilisé par les journaux français depuis deux ou trois ans, on a vu, en revanche, la presse anglo-saxonne multiplier les demandes aux bureaux africains d’U.P.I. et de Reuter, qui ont pris une extension nouvelle.

Autre indice : les activités croissantes de diverses fondations allemandes pour l’Afrique. La plus efficace semble être la Friedrich-Ebert-Stiftung, d’orientation sociale-démocrate, disposant de subsides importants, et qui organise un peu partout des séminaires de cadres.

Indiscrétion. Les Etats-Unis mènent l’offensive sur plusieurs fronts à la fois. Ils ont proposé à plusieurs chefs d’Etats africains d’utiliser leurs satellites de télécommunications, de préférence au réseau ordinaire actuellement en service, qui oblige à faire transiter par Paris, et livre donc à l’indiscrétion des services français d’écoute, la plupart des liaisons radio-télégraphiques inter-africaines. Or la France ne sera pas en mesure avant plusieurs années de faire bénéficier l’Afrique des satellites qu’elle construit avec divers concours européens.

Les participations importantes prises par des capitaux américains dans certaines activités industrielles, en Guinée, au Gabon, en Mauritanie, l’allusion, faite récemment devant des dirigeants nigériens, à l’accord plus avantageux qu’ils auraient pu passer avec les Etats-Unis, au lie de traiter avec la France pour l’exploitation de leur minerai d’uranium, prouvent qu’à Washington, à défaut d’affection pour les Africains, on montre de l’intérêt pour les ressources encore mal exploitées de leur sous-sol.

Tout cela est de bonne guerre. On convient, à Paris, qu’il n’existe plus de « chasse gardée », et que la France seule ne disposerait pas des moyens suffisants pour aider au développement des Etats francophones. Mais le gouvernement français ne tient pas pour autant à se laisser évincer des positions de premier plan qu’il détenait au sud du Sahara. La disparition, en 1967, de trois chefs d’Etat, parmi les plus fidèles partisans de la présence française (MM. Nicolas Grunitzky (Togo), Léon M’Ba (Gabon) et Christophe Soglo (Dahomey), a été durement ressentie.

La mort de Léon M’Ba, quoi qu’on en dise, pose un difficile problème de succession, car son successeur, M. Albert Bongo, doit compter avec une opposition diffuse, provisoirement muselée. Or Paris et M. Bongo semblent redouter une influence américaine sur cette opposition. C’est sans doute pourquoi le gouvernement gabonais, pourtant pro-occidental s’il en est, vient de demander le départ des volontaires américains du Peace Corps.

Mystérieuse complicité. Dans le triste sort de MM. Grunitzky et Soglo, tous deux renversés par une action combinée des syndicats et de l’Armée, certains experts des affaires africaines croient déceler une mystérieuse complicité allemande, d’origine non gouvernementale, visant à redonner aux intérêts allemands dans le golfe du Bénin l’importance qu’ils avaient du temps de la colonisation germanique au Togoland. Cependant que la qualités des diplomates soviétiques récemment nommés à Lomé et Cotonou laisse prévoir une sourde lutte d’influences.

Le Mali, socialiste, inquiète lui aussi. La détermination de M. Modibo Keita de se rapprocher de la France et de la zone franc avait été bien acceuillie par Paris, où l’on a toujours accordé au chef d’Etat malien l’estime qu’on continue de mesurer à son collègue de Guinée, M. Sekou Touré. Mais diverses conditions, visant l’assainissement de la monnaie et de l’économie, avient été mises à la signature de nouveaux accords.

Il semble qu’à Paris, on ait accepté de hâter cette signature — elle a eu lieu le 20 décembre — pour consolider la position personnelle de M. Keita, en butte aux critiques de l’extrême gauche procommuniste. La situation à Bamako reste incertaine, et l’on n’exclurait même pas à Paris, ces derniers jours, l’hypothèse de bouleversements graves.

A la loupe. Les péripéties du voyage que vient enfin d’entreprendre en Afrique M. Hubert Humphrey, vice-président des Etats-Unis, sont examinées à la loupe par les responsbles français des affaires africaines. Le fait que sa seule escale en zone francophone ait été, samedi dernier, Abidjan, capitale de la riche et stable Côte d’Ivoire, a alimenté l’hypothèse d’une opération-séduction auprès de M. Félix Houphouët-Boigny.

Mais, quoi qu’il arrive en Afrique, la priorité des priorités sera donnée à la sauvegarde des intérêts français dans l’exploitation des gisements d’uranium du Niger, du Gabon et de Madagascar, qui intéresse directement l’effort nucléaire frnçais. La stabilité des régimes de Niamey, Libreville et Tananarive étant, pour le moment, un impératif catégorique, la France — on ne le cache plus dans les milieux, comme on dit, informés — y aiderait, au besoin, par le jeu de ses accords militaires de défense.

GEORGES CHAFFARD

France Eurafrique
déc. 1967

Afrique/Eco

L’AFRIQUE INTÉRESSE-T-ELLE LES MILIEUX D’AFFAIRES EUROPÉENS ?

par Jean-Bernard HULLOT

Qu’en est-il du développement économique des pays du Tiers-Monde — et tout particulièrement de la plupart des Etats africains, aussi bien ceux de la zone franc que ceux de la zone sterling ?

Deux courants contradictoires se font jour actuellement, aussi bien dans les organismes que dans les milieux industriels des pays développés. Officiellement, plus que jamais, l’aide à l’Afrique est à l’odre du jour : aide économique, aide financière, assistance technique, les trois moyens sont souvent utilisés simultanèment. Pour les pays africains francophones, par exemple, l’aide économique consiste essentiellement en accords d’aaociation avec la France et les cinq autres pays du Marché Commun, accords qui se traduisent par une plus grande facilité accordée aux pays africains pour vendre laurs productions en Europe àdes prix qui, souvent, ne sont pas réellement compétitifs — à cet égard, le cas de la banane de Côte d’Ivoire ou du Cameroun est significatif : les pays du Marché Commun sont acheteurs par contrat (et l’Allemagne tout particulièrement) à des prix nettement supérieurs à ceux que pratiquent les pays latino-américains.

L’aide économique de l’Europe aux pays africains de la zone franc se trouve âtre en quelque sorte le pendant de l’ensemble d’accords commerciaux qui constituaient, dans la zone sterling, cette fameuse « préfèrence impériale ». Sur le plan de l’aide financière, l’action de l’Europe se traduit par les prêts du Fonds Euuropéen de Développement, ainsi que par les nombreuses subventions de la France aux divers Etats de la Communauté francophone, subventions qui se complètent parfois par les facilités accordées aux entreprises privées désireuses d’investir en Afrique. Quant à l’assistance technique, elle a un double aspect : d’une part, de nombreux experts sont prétés aux pays en voie de développement pour favorises leur expansion agricole et industrielle ; d’autre part, dans le cadre des accords de coopération, nombreux sont les enseignants fournis à ces pays, ce qui, progressivement, leur permet de former eux-mêmes leurs futurs dirigeants.

L’aide à l’Afrique est donc à l’odre du jour, mais, comme nous l’écrivions plus haut, certaines contradictions apparaissent : au moment même où se tenait la réunion annuelle du Fonds Monétaire International au cours de laquelle le Ministre de l’Economie et des Finances de la France, M. Michel Debré, sortait un plan français pour accélerer le processus de développement économique des pats du Tiers-Monde, le conseil de direction de la Banque Mondiale réduisait ses subventions à l’Association Internationale de Développement (I. D. A.), et par là même, indiquait clairement que pour 1968, l’aide financière de l’I. D. A. aux payx sous-développés serait à peu près inexistante.

Quant à la Banque Mondiale, la necessité où elle se trouve elle-même d’augmenter le taux d’intérêt des emprunts qu’elle contracte sur les différents marchés financiers du monde, l’a obligée à majorer le taux d’intérêt des prêts qu’elle consent aux Etats. C’est-à-dire que dans nombre de cas, les prochains prêts serviront en grande partie à assurer le service des prêts antérieurs : en d’autres termes, l’aide financière tend à se limiter à un « report » de dettes anciennes, ce qui ne favorise en rien l’expansion économique des Etats « aidés ».

Dans le secteur de l’entreprise privée, la contradiction, tout en étant d’un ordre différent, apparait tout aussi flagrante. En effet, il est de bon ton d’affirmer dans la plupart des milieux industriels et commerciaux européens que l’Afrique n’intéresse pas réellement les hommes d’affaires.

Il y a — tout au moins en paroles — une sorte de désengagement des milieux d’affaires euro-

- péens vis-à-vis de l’Afrique. Et pourtant, la lecture de quelques bilans d’entreprises tend à prouver le contraire. Nous n’examinerons ici que le rapport annuel et les comptes de la Compagnie Française de l’Afrique Occidentale — il s’agit de l’une des plus importantes sociétés d’import-export françaises, implantée dans tous les pays de l’Afrique Occidenale, francophone et anglophone, et quoique nous limitons notre exemple à cette seule entreprise, nous pouvons affirmer qu’elle n’est pas unique dans son cas loin de là.

La Compagnie Française de l’Afrique Occidentale est en quelque sorte une société de portefeuille : c’est-à-dire que l’essentiel de son actif est constitué par des titres de participations, généralement majoritaires, dans des sociétés qui exploitent. Au cours du seul exercice 1965, le portefeuille de participations s’est gonflé de 22 millions de francs en valeur brute — soit environ 1.100 millions de francs C. F. A. L’essentiel de cet investissement a été effectué en Afrique. Au total, le portefeuille de participations de la Compagnie représentait, au 31 décembre 1965, quelque 208 millions de francs — soit 10.400 millions de francs C. F. A. —, les investissements réalisés hors d’Afrique ne représentant qu’une faible part de ce montant.

Au demeurant, dans le même rapport relatif à l’exercice 1965, on peut lire que « la réorganisation de nos activités en Afrique que nous avons accomplie depuis deux ans, à confirmé son opportunité ». Et toujours dans ce rapport, le conseil d’administration signale :

— les importants progrès (+ 21 % ) réalisés par la chaîne Monoprix en Côte d’Ivoire ;

— l’expansion rapide ( + 35 % en deux ans ) des activités du groupe associé Cica ;

— la progression de 8 % du département automobile et matériel industriel de la compagnie ;

— l’augmentation du chiffre d’affires ( + 75 % ) de la filiale Manufacture du Cycle d’Abidjan ;

— la progression de l’Icodi d’Adidjan, qui a fabriqué et vendu 4 millions de mètres de tissus contre 2.300. 000 métres l’année précédente ;

— la mise en route dans des conditions prometteuses de la Congolaise des Brasseries Kronenbourg.

Et ce ne sont là que quelques exemples qu’il serait fastidieux de multiplier. Au total, qu’a tiré la Compagnie Française de l’Afrique Occidentale de ses intérêts divers dont l’essentiel, rappelons-le, est situé en Afrique ?

Un bénéfice net — c’est-à-dire un bénéfice après tous frais déduits — de 8.265.000 francs, obtenu après dotation de 574.000 francs aux comptes d’amortissements et de 6.634.000 francs aux comptes de provisions. ( Ces dotations, précisons-le, sont non exigibles. ) En fait, le bénéfice réel apparent ressort à 15.473.000 francs, soit 773.650.000 francs C. F. A.

Encore que ce résultat ne soit pas négligeable — et sans doute assez loin de la réalité puisque les bénéfices apparents ne représentent toujours qu’une fraction du potentiel bénéficiaire des sociétés anonymes —, il n’est pas sans intérêt, pour conclure, de reprndre quelques lignes du même rapport de la C. F. A. O., relatif à l’exercice 1965 : rappelant qu’il ne convient d’éviter « une tendance à affcter au présent les fruits dont nous avons préparé la récolte pour un futur certes proche, mais dont il faut pourtant attendre la venue » .

Sont-ce là les paroles d’un conseil d’administration que l’Afrique n’intéresse plus ?

LE « MANIFESTANT SOLITAIRE » DEVANT L’ECOLE DES MINES, A SAINT- ETIENNE
Grand consommateur de petits annonces

Société

Un homme louche

PIERRE MAURIN

* Un chômeur qui a des diplômes, on s’en méfie encore plus que des autres

Une petit Renault roule dans les terrains de chasse de Charlemagne : Pierre Maurin quitte sa confortable demeure qu’entourent les chênes, les sapins et les hêtres de la grande forêt de Thionville. C’est le matin. Il engage sa voiture sur la route natonale, enfile la grande rue d’Algrange, se gare devant la mairie, entre et pénètre dans un bureau. « Bonjour mademoiselle » Il tend une petit carte verte à quatre volets. La demoiselle regarde, choisit un tampon, souffle dessus et l’applique là où il faut. "Merci Mademoiselle — Au revoir, monsieur

Ainsi commence, le 3 janvier 1966, la longue marche solitaire de Pierre Maurin, le directeur des Mines de Rochonvillers vient de faire pointer sa premierère carte de chômeur à la mairie communiste. C’est le monde à l’envers : le directeur est licencié alors qu’a quelques, kilomètres de là les 300 mineurs de la mine de fer de Rochonvillers, que Pierre Maurin ne commande plus, sont à l’ouvrage.

« Dans le fer »

Rochonvillers, c’est le domaine perdu, en 1965, par Pierre Maurin. Un coup du sort, une tuile, de l’amerturne : rien de plus, au début. Pierre Maurin est en bonne santé, il a 47 ans, un titre, une réputation et de sérieuses références. Mais cela s’est passé il y a deux ans et aujourd’hui il est toujours « demandeur d’emploi » (L’administration n’aime pas le mot « chômeur » qui a comme un parfum de violence.)

On n’avait pas de fortune dans la famille de Pierre Maurin "C’est la République qui a payé mes etudes, dit-il. On m’a instruit, habillé, nourri et logé." L’école des Mines de Saint- Etienne fera du petit boursier de la III° République un ingénieur civil des mines

En 1944, Pierre Maurin est ingénieur du fond à Blanzy près de Chalon-Sur-Saône. C’est sa période « charbon ». Il cherche ensuite une meilleure situation « dans le fer », en Lorraine. A l’est, il y a du nouveau. On va faire de l’or avec le minerai et l’acier lorrains. « C’est le Texas français », clament certains économistes. Le jeune Maurin arrive en 1947. Il prend vite du galon. Ingénieur divisionnaire, il est responsable de l’extraction des mines de Hayange, Boulange et Aumetz. Mille deux cents hommes travaillent sous ses ordres.

Troisième étape : toujours le fer. Pierre Maurin devient directeur de la société des Mines de Rochonvillers en 1951. Il a 33 ans. Son domaine est petit — une mine en activité et une mine épuisée — mais il est cette fois le seul maître. Il joue les prospecteurs. Dans la mine de Rochonvillers, abandonnée en 1931 pour pauvreté excessive, Pierre Maurin fait des prélèvements, et, en 1953, il peut annoncer au baron Raoul de Surville qui, de Paris, dirige la société, qu’il y a encore à Rochonvillers 50 millions de tonnes bonnes à prendre.

Le temps de se retourner

Les capitaux affluent. La vieille mine se met à la mode. Pierre Maurin triomphe. Les journaux régionaux célèbrent ses exploits et, pendant quatorze ans, il siégera à la Chambre syndicale des Mines de Fer. En 1962, il reçoit de l’Etat la médaille des Mines pour « services rendus à l’industrie nationale ». La société qui l’emploie n’a que louanges pour ce jeune directeur qui a redécouvert une mine, sait se montrer dur avec les syndicalistes et efficace lorsqu’il s’agit de licencier, sans qu’il y ait trop de grèves, les cent mineurs que la modernisation condamne.

Un revenu mensuel de près d’un million d’anciens francs, un petit château confortable que lui fournit la société, le boursier de la III° République n’a pas trop mal réussi.

Mais la chance va tourner. Les mines du « Texas français » ferment ou diminuent leur production. Celle d’Ottange, voisine et « cousine germaine » de la mine de Rochonvillers grâce au mariage de capitaux, est fermée en 1965 et son directeur est nommé en place de Pierre Maurin à qui on propose un poste à Madagascar qu’il refuse : pour lui ce serait l’exil.

Ce n’est pas encore le chômage mais c’est le début de la pente. La Chambre syndicale des Mines de Fer offre à Pierre Maurin un emploi provisoire. « Comme ça, vous aurez le temps de vous retourner », lui dit-on. Six mois passent. Pierre Maurin va régulièrement à Paris, fait le tour des sociétés minières, des amicales d’ingénieurs et de ses anciens camarades d’école. Quand il ne peut rencontrer les grands maîtres de forges, Pierre Maurin leur écrit. Mais ni De Wendel ni les autres ne bougent. Ils connaissent l’homme, sa réputation et ses capacités mais personne n’a besoin d’un Maurin au moment où on ferme les mines. Déçu et amer, Pierre Maurin ne perd pas courage pour autant. Il se démène et frappe à toutes les portes. Il accepterait même un poste subalterne mais rien ne vient et la Chambre syndicale ne peut le garder à vie.

Au début, Pierre Maurin vit sur ses indemnités de licenciement. Il peut voir venir. Mais c’est toujours le creux de la vague. Les voyages successifs n’ayant rien donné, Pierre Maurin, par relations ou par les petites annonces, ne cherche plus qu’un emploi avec une petite responsabilité. « Dans les services commerciaux, comme n’importe qui, dit-il : dans les assurances. . . Pourquoi pas ? Et même dans une miroiterie. »

On est toujours poli avec lui. Un cadre en chômage, c’est un peu comme un malade : ça se ménage. On plus qu’on . Mais les employeurs sont étonnés. Certains flairent quelque chose de louche. Un chômeur de cet acabit, cela sent le chèque sans provision, la comptabilité détournée et, peut-être même, les trains de minerai vendus en douce aux Soviets.

Enfin, le 3 janvier 1966, Pierre Maurin doit quitter la belle demeure de fonction que sa société lui avait permis de conserver. Il ne veut prendre aucun risque et s’installe dans une petite bourgade du Var. Mais il n’y trouve toujours pas de travail et n’y connaît pas non plus l’apaisement.

Il se déplace moins, il écrit beaucoup plus. C’est un grand consommateur de petites annonces. Rien ne lui échappe : les revues techniques « le Monde », « le Figaro », etc. Dans son appartement minuscule, deux gros dossiers renferment les doubles de ses lettres et les réponses.

« Comme un ouvrier »

Dans sa bourgade ensoleillée, Pierre Maurin connaît maintenant la petite misère des cadres sans emploi. Ses économies ont fondu. La tuile est devenue catastrophe, l’amertume est devenue colère. « J’accepte de gagner dix fois moins qu’à Rochonvillers, dit-il. Mais les employeurs refusent même de s’offrir un ancien directeur de mines comme chef-magasinier. »

Aujourd’hui, Pierre Maurin pointe dans les mairies depuis deux ans mais il ne s’avoue pas encore battu. Petit, trapu et solide, il brandit sa carte de chômeur avec affestation. Manifestant solitaire, il s’est fait photographier avec ses diplômes devant l’école des Mines à Saint-Etienne. Et il attend : la chance te le courrier.

Bien sûr, il y aura toujours 10 000 mineurs licenciés pour un directeur chômeur. Mais le cas de Pierre Maurin montre ce que risque d’être la position des cadres de 40 ans et plus. Hier, quand il était de l’autre côté de la barrière, il n’y pensait guère. Aujourd’hui, il enrage : Le cadre est une marchandise comme une autre. On le retient par l’argent puis on le rejette, on le rejette . . . «  Pierre Maurin n’a pas fini sa phrase mais je crois bien qu’il a pensé :  » . . . comme un ouvrier".

CLAUDE ANGELI

Le Nouvel Observateur

Portfolio

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