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  • Les trois ouvrages de J. Baulin : Conseiller du président Diori, La politique africaine d’Houphouët-Boigny et La politique intérieure d’Houphouët-Boigny seront disponibles sur le site en version iBook et en version Pdf dès septembre 2009.

« L’homme du Niger »

par Iwiyè KALA-LOBÉ

« LE Monde » du 19 juillet dernier nous apprenait la nouvelle de la mort d’Emile Bélime, ancien directeur du fameux « Office du Niger » . . . Ce qu’évoque en moi ce souvenir n’a pas grand’ chose à voir avec l’histoire de l’ « Office du Niger » et l’oeuvre d’Emile Béline très controversée en son temps et considérée par des témoins comme une vaste entreprise de dépersonnalisation et une implacable exploitation de l’homme noir pour des fins de réalisation de projets démesurés. Ce qu’évoque en moi ce souvenir n’a pas non plus grand’ chose à voir avec la vision des nostalgiques qui approuvent inconditionnellement l’audace des « grands bâtisseurs » d’empires, tels Bélime au Soudan et Chamault au Cameroun [1].

LA LÉGENDE D’ÉMILE BÉLIME

Je n’ai été ni à Ségou ni à Sansanding pendant cette terrible période. Mais les échos de la réputation ---- que dis-je : de la légende de Bélime nous parvenaient à Dakar et on disait que le directeur de l’Office du Niger était le seul homme au monde qui osait tenir tête au gouverneur général de l’A.O.F. (ou plutôt aux successifs gouverneurs généraux de l’A.O.F. d’alors) à qui il ne rendait pas compte de ses activités, qu’il possédait un avion spécial et traitait directement avec Paris chaque fois qu’il avait maille à partir avec les autorités locales ou fédérales . . . Un tel homme ne pouvait pas ne pas être « admiré », de loin, pour ce qui nous concerne.

LES « ENFANTS TERRIBLES »
DE L’ÈRE COLONIALE

A cette époque-là, c’est Marcel de Coppet qui était gouverneur général de l’A.O.F. Marcel de Coppet qu’un autre enfant terrible de l’ère coloniale, Charles de Breteuil, aimait à brocarder dans son journal « Paris-Dakar ». Malgré l’indigénat qui sévissait alors, il nous était fort agréable de voir les « toubabs » s’entre-manger ainsi et répandre l’irrespect jusque dans leur propre presse. L’autre enfant terrible de cette ère était Maurice Jacquin, le « patron » de la Comacico [2] qui ne se contentait pas seulement de répandre la bagarre dans ses films immoraux, mais qui n’hésitait pas à « calmer » à coups de poing les spectateurs trop bruyants de ses salles dakaroises de cinéma . . .

LES ACTEURS DU FILM
« L’HOMME DU NIGER » A DAKAR"

Justement c’est le cinéma qui nous amena à Dakar « l’Homme du Niger », non pas Emile Bélime, mais les acteurs venus tourner ce film au Soudan. C’était, si j’ai bonne souvenance, en 1939, Annie Ducaux, Harry Baur, Victor Francen, Habib Benglia débarquèrent à Dakar et nous fûmes les premiers à aller leur demander des autographes à leur descente du « Médie II ». Je me rapelle encore leur étonnement de voir des Africains (on disait alors des « indigènes ») jouer aux chasseurs d’autographes . . . Ainsi étaient alors les mentalités. Et je suis persuadé que les « enfants terribles de l’ère coloniale » dont j’ai parlé ne croyaient pas que nous les regardions, que nous les observions à chacun de leur geste, à chacun de leur comportement . . .

RENCONTRE AVEC L’ « OFFICE DU NIGER »

C’est à cette période (1939) que je trouvai du travail de secrétariat dans une entreprise de représentation industrielle qui fournissait des traverses métalliques, des moto-pompes, etc . . ., à l’Office du Niger. De prime abord mon travail ne m’intéressa pas, ne me passionna pas, mais j’étais tranquille dans cette entreprise où mon patron (un ingénieur E.C.P.) me disait « Vous », ce qui était alors très, très rare . . . Et puis je me mis ou plutôt me surpris à m’intéresser aux commandes de l’Office du Niger, à examiner la

signature d’Emile Bélime au bas des lettres qu’il « nous » adressait et dans lesquelles il recommandait de commandait du matériel de bonne qualité pour les ouvriers africains du barrage de Sansanding. (Je me rappelle qu’une fois, s’agissant d’une importante commande de lunettes, il insista particulièrement pour qu’elles fussent de première qualité.) Le barrage de Sansanding ! . . . On en parlai comme d’une oeuvre colossale et irréalisable, hécatombe de milliers de Noirs . . . Ce qui me fascina le plus de l’Office du Niger et de son directeur légendaire ---- à travers la correspondance échangée avec l’entreprise de représentation industrielle où je travaillait ---- ce fus le projet du « Mer-Niger » : projet, si j’ai bonne mémoire, d’un chemin de fer fabuleux allant de la Méditerranée au fleuve Niger ! . . .

LA « DROLE DE GUERRE ». . .

. . . J’ en étais encore à la vision lointaine du barrage de Sansanding et du « Mer-Niger » quand intervint la « drôle de guerre » avec son cortège de rationnements, d’humiliations pour nous (à cause d’une recrudescence de la discrimination raciale), avec aussi son règne du « gazogène » et du contingentement de l’importation du matériel industriel, ce qui fît rompre mon soliloque avec les commandes de l’Office du Niger. . . Et ce fut le « black-out » sur Dakar suivi de l’implacable règne du gouvernement de Vichy. . . Je ne sais plus quel journal ---- du quotidien « Paris-Dakar » ou de l’hebdomadaire « Dakar-Jeunes » ---- qui publia alors un article ou une série d’articles recommandant le tutoiement des « indigènes » sur toute l’étendue de la Fédération, aussi bien aux « sujets français » qu’aux « citoyens originaires des quatre communes » [3] . Drôle d’époque ! . . .

LAMINE GUÈYE ET LE BLOC AFRICAIN

. . . Oui ! drôle d’époque, car en même temps que les nostalgiques de l’institutionnalisation du tutoiement des « indigènes » fourbissaient leurs armes, les procès se multipliaient au Tribunal militaire de Dakar contre des Africains inculpés d’ « intelligence avec l’ennemi » parce qu’ils écoutaient, à la B.B.C. l’émission « Les Français parlent aux Français » ; ces Africains étaient presque toujours passibles de la peine de mort (les juges militaires n’y allaient pas de main-morte), mais brillamment défendus par Me Lamine Guèye ils arrivaient souvent à s’en sortir et Me Lamine Guèye fut souvent porté en triomphe sur la place Protêt après ses fameuses plaidoiries . . . prélude à la naissance du Bloc Africain , fondé et animé par le brillant avocat et dont personne ne parle aujourd’hui. Ingrate omission ! . . . C’est pourtant la naissance du Bloc Africain de Lamine Guèye qui permit l’éclosion, par la suite, du R. D. A. et autres partis politiques africains...

RENCONTRE AVEC ÉMILE BÉLIME

Mais revenons à « l’Homme du Niger ». L’ « éclaircie » apportée par le débarquement américain en Afrique du Nord et à Dakar en 1942 nous permis de respirer un peu. L’entreprise qui m’employait avait, entre temps, transféré ses bureaux dans un immeuble de l’avenue de la Liberté. Les « affaires » reprirent petit à petit par « Liberty ships » interposés. Les commandes de l’Office du Niger reprirent aussi et, un jour, un homme très quelconque se présenta à nos bureaux ; il me vouvoya et me demanda s’il pouvait voir le directeur de l’entreprise. Cet homme « très quelconque », c’était Emile Bélime, le fameux directeur du trop fameux Office du Niger ! . . . Je fus profondément impressionné par la politesse et la simplicité de cet homme légendaire . . .

UN TOURNANT DE L’HISTOIRE . . .

. . . J ’appris par la suite qu’Emile Bélime était à la fin de son aventure prodigieuse et, quelques mois plus tard un jeune Français élégant, très sûr de lui ---- et rès arrogant (il me tutoya, ce que je lui rendis du tac au tac, je vous le garantis) ---- se présenta à nos bureaux de l’avenue de la Liberté. Il voulait voir mon patron. Leur conversation m’apprit qu’il était de ceux qui devaient prendre la relève d’Emile Bélime. Cette constatation ne m’amène à aucune conclusion, car il ne saurait être question, pour moi, de jouer au nostalgique des temps révolus. Bien des années après j’ai pensé à l’attitude de Bélime et à celle du jeune ingénieur dont la « suffisance technocratique » m’avait tant écoeuré pendant les années quarante. Et aujourd’hui encore, je refuse de prendre parti. J’ignore ce qu’est devenu l’Office du Niger après les indépendances. N’importe comment, je sais qu’un « Homme du Niger » est mort. Cela ne veut pas dire que l’ « Homme du Niger » soit mort, car l’Afrique a toujours enfanté et cultivé ses propres bâtisseurs . . .

Petites annonces

Notes

[1] Il s’agit du potentat des plantations de caoutchouc de Dizangué, en Sanaga-Maritime (Cameroun). Les trouvères de cette contrée racontent encore aujourd’hui les atrocités qu’il y a commises, notamment en faisant précipiter dans l’eau du fleuve des manoeuvres « indigènes » récalcitrants à qui on attachait préalablement une lourde pierre au cou . . .

[2] C. O. M. A. C. I. C. O. : Compagnie Marocaine Cinématographique et Commerciale.

[3] On appelait ainsi les Sénégalais nés dans les « quatre communes de plein exercice » (Saint-Louis, Gorée, Dakar et Rufisque) qui jouissaient d’une citoyenneté française restreinte par rapport à celle des « naturalisés français » et Français tout court.
Notes de l’auteur.

Portfolio

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