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  • Des interviews exclusives de Dja-Apharou ISSA IBRAHIM, ami et confident de Jacques Baulin, responsable par donation de l’intégralité des documents constituant le fond, et président de l’association sont actuellement publiées dans la rubrique présentation.

  • Les trois ouvrages de J. Baulin : Conseiller du président Diori, La politique africaine d’Houphouët-Boigny et La politique intérieure d’Houphouët-Boigny seront disponibles sur le site en version iBook et en version Pdf dès septembre 2009.

photo faite

CENTRE D’INFORMATION DU NIGER

TAIBOUT 59-58
50-40

LE DIRECTEUR

13, BOUL . HAUSSMANN
PARIS - IXe

le 28 novembre 1969

MON SEJOUR A OTTAWA APRES LE DEPART DE MAÏ

Le lundi 24 novembre, dès 10 h 30, je téléphone du Chateau Laurier à Marc pour lui demander un rendez-vous : il me le fixe à 14 h 30.

Ce même lundi matin, je suis allé voir :

  • 1°. Roquet : Je me plains avec véhémence du Hudon, lui fais part du désappointement de Maï, obligé de partir, etc. Il me calme en disant s’être assuré de l’entière sympathie du gouvernement fédéral, que son ministère fera les pressions nécessaires, Hudon n’est qu’un exécutant, etc.
  • 2°. Marcel Gervais : le beau-frère. Je lui transmets des nouvelles de ses parents à Niamey, puis je sors l’histoire de Hudon et de son attitude hostile au Niger. Il me donne les apaisements nécessaires et promet d’intervenir auprès de Strong, patron de Hudon.
  • 3°. Vennat : Je lui dit le regret de Maï de n’avoir pu le rencontrer à cause de la conférence de Hot Springs. Et je lui ressors l’histoire de Hudon.

André Ouellet, de son côté, donne des coups de téléphone à gauche et à droite et parle plus que jamais d’interpreller son propre gouvernement sur l’inertie des fonctionnaires de l’ACDI.

Raymond Grenier et Gilles Constantineau veulent que l’on fasse donner la presse et se demandent si Hudon n’a pas des accointances avec l’Ambassade de France. . .

A 14 h30, quand je rencontre Marc, il sait déjà que ça va mal, et me le dit. Je lui expose la situation, dans les termes quasi-textuels que voici :

« Nous avons trouvé partout au Canada, à l’échelon politique comme chez les chefs de service de l’Agence, de la compréhension et de l’amitié, sauf chez M. Hudon. Contrairement à tous nos autres interlocuteurs, il ne semble pas conscient de l’enjeu politique de la coopération nigéro-canadienne. Il ne comprend pas qu’il ne s’agit pas de bienfaisance. Clausewitz disait que ’la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens’. Il en est de même de l’aide ; et je ne parle pas du cas concret Niger-Canada, mais du problème de l’aide en général, à l’échelle mondiale : l’aide des pays industrialisés est destinée, dans leur propre intérêt, à éviter la division du monde en pays prolétaires et bourgeois comme le veut Mao Tsé Toung. Dans le cas concret de la coopération nigéro-canadienne, il existe, en plus, des impératifs politiques particuliers et très importants pour les deux parties. Pour le Président, l’aide canadienne n’a pas uniquement un contenu financier, technique ou économique, mais essentiellement politique. Et nous pensions que le gouvernement fédéral avait à coeur d’aider le Niger à atteindre son objectif, à savoir diversifier ses amitiés sans en renier aucune, c’est-à-dire à parachever son indépendance. Et pour vous donner une idée des risques énormes que prend le Président pour atteindre ce but, je vais vous faire, cher Monsieur, une description détaillée de ce qui s’est passé à Niamey depuis la visite du Président au Canada. »

Et là, de façon dramatique, je lui ai tout sorti, à savoir :

  • 1°. la campagne de rumeurs malveillantes fin septembre-début octobre ;
  • 2°. la riposte publique des Présidents Diori et Boubou ;
  • 3°. la décision du Président Diori de partir pour le Sud-Est asiatique contre vents et marées et en passant par Bruxelles et Francfort, et non par Paris ;
  • 4°. l’article de « Combat » dénonçant les manigances de certains imbéciles français en mal de subversion ;
  • 5°. l’invitation pressante à déjeuner envoyée par Pompidou in extremis ;
  • 6°. le passage du Président à Paris, sa réception en grande pompe, et les apaisements reçus de Pompidou ;
  • 7°. le second article de « Combat » se demandant qui dirige la politique de la France en Afrique : les plus hautes autorités de Paris ou des « agrégats barbouzo-financiers » sur place ?
  • 8°. les évènements du 30 octobre à Niamey de Despinois tendant à prouver la prééminence des barbouzes.

Arrivé là, j’en conclus :

"Monsieur le Directeur, Maï Malgana est le secrétaire-général de la grande Commission franco-nigérienne qui doit se réunir demain, mardi 25, à Niamey, à 10 heures, heure d’Ottawa ; la délégation française sera dirigée par le ministre de la Coopération Bourges en personne. Eh bien, pour faire comprendre à tout le monde l’importance qu’il attache à la coopération nigéro-canadienne, le Président décidait quand même d’envoyer le secrétaire-général de cette grande Commission à Ottawa, alors qu’il y avait tant de dossiers à préparer avant la réunion de Niamey. Et il le disait à l’Ambassadeur de France qui lui en faisait la remarque !

"Vous admettrez avec moi, cher Monsieur,que tant de confiance dans le Canada méritait un meilleur traitement que celui qui nous a étgé réservé par M. Hudon. Le résultat, c’est que Maï est reparti les mains vides et que la délégation nigérienne à la grande Commission sera dans une position de faiblesse pour négocier avec la partie française. Une telle situation n’est ni dans l’intérêt du Canada, ni dans celui du Niger.

« Croyez bien que nous avons beaucoup regretté votre absence d’Ottawa, car conscient comme vous l’êtes de l’enjeu politique, vous auriez pu aplanir les difficultés avant le départ de Maï ; mais je pense qu’il n’est pas encore trop tard, si vous pouviez convaincre M. Hudon de revenir à une conception plus objective de la réalité et du contenu politique de cette réalité. Ceci devrait être matérialisé par un communiqué de presse diffusé par le Bureau du Premier Ministre avant demain 25 novembre 10 heures, heures d’Ottawa, c’est-à-dire avant l’ouverture des travaux de la grande Commission franco-nigérienne à Niamey ».

Marc, qui m’avait écouté sans broncher, a immédiatement convoqué Hudor par téléphone - tout en refusant l’offre de confrontation que je lui avais faite - et m’a dit :

« Je vois aussi le Premier Ministre à 16 heures. Attendez mon coup de fil à l’hôtel à 13 heures ».

A 18 heures, il me demandait effectivement de passer le voir a bureau de Premier Ministre, et me tenait le discours que voici :

"Contrairement à l’impression qu’il vous en a malheureusement donnée, M. Hudon est très conscient de l’enjeu politique, aussi bien pour le Niger que pour le Canada, de la coopération nigério-canadienne, et me l’a confirmé aujourd’hui. Il connaît très bien la teneur de la lettre adressé par le Premier Ministre à l’Agence et dans laquelle il lui demande d’accorder la priorité absolue à l’aide au Niger.

"Il faut que vous compreniez que M. Hudon est un statisticien et que l’héritage que lui avait laissé la Mission-Chevrier-Père-Noël était lourd. Il veut, à tout prix, faire preuve de sérieux, tenir ses promesses, systématiser en donnant des dates, de peur de ne pouvoir les respecter, comme dans le cas de l’avion.

"En ce qui concerne la Route de l’Unité, je puis vous confirmer que l’équipe canadienne d’experts sera sur place fin janvier et je puis vous garantir aussi que les moyens nécessaires seront pris pour que la décision définitive du gouvernement canadien intervienne avant fin juin 1970. Cette décision sera d’essence politique.

"pour ce qui est des phosphates, a poursuivi Marc, comptez sur moi pour talonner l’Agence. Seulement, envoyez-nous, immédiatement, la superficie des terres irriguées.

"Enfin, pour le barrage, d’ici fin décembre, l’Agence soumettra au Niger un programme de travail intégré pour le transport et l’énergie.

« Pour terminer, je tiens à insister à nouveau sur la bonne volonté de M. Hudon. Et si vous n’étiez pas arrivés à l’improviste, ces petits malentendus auraient pu être évités ».

Je lui ai répondu que j’étais très heureux d’apprendre qu’il n’y avait pas d’hostilité fondamentale de la part de M. Hudon envers le Niger, et de voir reconfirmée par Marc lui même la place prioritaire qu’occupe le Niger au Canada.

Je lui ai demandé s’il avait songé au communiqué. Il m’a demandé d’en préparer un projet immédiatement, sur place. Mon projet, très modéré, a été étudié par Marc et Roméo sur-le-champ, puis lu au téléphone à Hudon, qui l’a édulcoré un peu, et enfin dicté au téléphone par Roméo au représentant de l’AFP à Montréal, le soir même, c’est-à-dire le 24, à 20 h 30, heure d’Ottawa.

Je rentrai à l’hôtel pour dîner avec nos amis Ouellet, Letendre et Grenier qui, après avoir lu le texte du communiqué, m’ont presque reproché de l’avoir accepté . J’ai eu toutes les peines du monde pour les convaincre que ce n’était pas si mal . . .

Le lendemain matin, le 25 novembre, j’allais distribuer les cadeaux du Président. Lalonde et Vennat n’étaient pas dans leurs bureaux. Par contre, j’ai trouvé trois des quatre chefs de l’Agence et j’ai longuement discuté avec eux.

Hudon m’a dit :

« De toute évidence, j’ai dû mal m’exprimer. Soyez certain que je suis convaincu de la justesse de la politique de notre Premier Ministre qui donne la priorité absolus au Niger. Je sais qu’il y a des impératifs politiques. C’est pourquoi je veux absolument que l’aide canadienne au Niger soit un succès éclatant. Et pour cela, il faut qu’elle ait des bases solides. Je ne veux pas bâtir sur du sable. Vous verrez que nous serons aussi efficaces que rapides . . . »

Gaudefroy, lui après avoir ouvert le paquet et montré un réel plaisir à recevoir un tel cadeau du Président, m’a dit :

« Ne vous faites pas de mauvais sang. Dès hier après-midi nous avons discuté avec M. Hudon et il a admis la nécessité d’aller vite. Les décisions que nous avions prises avec vous autres, avant son arrivée, ont été entérinées par lui ».

Je l’ai informé qu’un communiqué avait été diffusé, car Hudon ne lui en avait rien dit.

Pineau, lui aussi réellement enchanté par son cadeau de Noël, m’a révélé que non seulement il y avait eu une réunion la veille, mais qu’il y en aurait une autre le lendemain « pour accélérer les choses avec le Niger ». Et là, M. Pineau, admiratif, m’a dit quelque chose qui m’a fait beaucoup plaisir et m’a rempli de fierté. Il m’a dit :

« Cela fait deux ans et demi que je suis ici. J’ai rencontré des dizaines et des dizaines de ministres et de responsables africains. Aucun d’entre eux n’a l’envergure de M. Maï Malgana. Et ceci n’est pas mon opinion personnelle, mais celle de nous tous à l’Agence » .

Je lui ai répondu en riant que ce qu’il me disait prouvait tout simplement que lui et ses collègues étaient intelligents et savaient bien jauger leurs interlocuteurs, que ce n’était pas la première fois qu’on faisait un tel compliment à Maï, que le Président avait un second Maï qui valait celui qu’ils connaissaient, et que le drame d’Houphouët était de n’en avoir aucun auprès de lui.

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