10 . Le sempiternel problème estudiantin

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Les chefs d’États africains se montrent particulièrement allergiques aux manifestations, tracts, discours et autres motions, organisées, distribués, prononcés ou votés par les collégiens et les étudiants. Le moindre mot de travers _ et Dieu sait qu’ils pullulent dans de tels cas_ est considéré comme un manque grave de respect. Le Président Diori ne faisait pas exception à la règle.

Un jour, arrivé au Palais pour une entrevue avec le Président, je le vois interrogeant une jeune Nigérienne. Un pauvre sourire sur les lèvres, elle est assise face à lui, sur le fauteuil, le regard baissé. « Mais enfin, dis-moi qui a écrit ça. Je t’assure, on ne lui fera rien », affirmait-il. « Je veux tout simplement savoir qui a rédigé ce tract, qui l’a imprimé. » Il y avait aussi, à la clé, des considérations d’ordre familial...

Tout cela a duré une bonne demi-heure ; la jeune étudiante, elle, a gardé obstinément son sourire vague, ses yeux perdus dans la trame du tapis, et les lèvres hermétiquement scellées. Son cran, son obstination, son silence, sa solidarité avec ses camarades, la rendaient éminemment sympathique au spectateur que j’étais.

Le Président, par contre, ne cachait pas son courroux. À la fin, excédé, il lui a dit : « Va-t-en. Je ne veux plus te voir. » Elle s’est levée, nous a dit bonsoir dans un murmure et a quitté la pièce pour rentrer chez elle.

Le Président m’a expliqué alors qu’« un tract avait été distribué en ville », dans la matinée. Il y était question de la « bourgeoisie compradore » et des « féodaux formant le régime Diori-Diamballa-Boubou-Hama. » Cette analyse lui paraissait d’autant plus incorrecte que « sur nos 50 députés, 43 viennent de l’administration, 5 de la chefferie et 2 du secteur privé. »

Le « tract » faisant encore appel à « la classe ouvrière », oubliant, relevait le Président, que « ses effectifs, y compris les chauffeurs, ne dépassent pas les 10 000. »

Le Président me tend alors le « tract » : je le lis attentivement. Ce texte, sans conteste irrévérencieux, contient les deux ingrédients de base de tout écrit « subversif » en Afrique, à savoir quelques phrases donnant une coloration marxiste, et le recours à certains mots propres à vexer les dirigeants africains.

Mais si le texte de ce tract particulier était en quelque sorte classique, son support ne l’était guère. Il s’agissait en effet de la pelure d’un texte dactylographié [1].

Je le lui fais remarquer et relève que, de toute évidence, il ne peut pas y avoir plus de sept exemplaires, original compris, en circulation. Je relève encore que de mon temps, un texte ne pouvait accéder au titre prestigieux de tract s’il n’était tiré à au moins 500 exemplaires. Je précise enfin que les jeunes révolutionnaires prolétariens du Niger ne disposant même pas d’un duplicateur _élément essentiel du standing d’une organisation clandestine_ il n’y avait vraiment pas de quoi se faire de mauvais sang.

Le Président ne décolère pas pour autant. Sans compter que « vous en avez été témoin », même sa nièce fait cause commune avec « les écervelés ».

Cette difficulté, cette inaptitude à comprendre les jeunes, à leur laisser la possibilité d’exprimer leur trop plein de vie et parfois d’idéal, on les retrouve un peu partout en Afrique francophone. Les chefs d’État _le président Houphouët-Boigny en est l’exemple typique_ ne peuvent semble-t-il, accepter que des « gosses » les insultent.

L’insulte pouvant, au demeurant, prendre des formes diverses.

Ainsi, en janvier 1972, le président Pompidou, interrogé sur les mesures de sécurité à prendre durant sa visite au Niger, avait répondu : « Le minimum. Il n’existe pas de parade contre des hommes décidés. »

Des deux côtés de la longue rue menant au Palais, près de 10 000 cavaliers et chameliers forment une impressionnante haie d’honneur. Dans la voiture découverte, les deux chefs d’État, debout, saluent la foule. Tout à coup, une petite boule de boue, lancée par un collégien désireux sans doute de passer pour un héros auprès de ses jeunes camarades, atterrit sur le bas de la veste du Président français. Il s’en débarrasse d’une chiquenaude, décevant ainsi photographes et cameramen, mais non les journalistes, témoins de l’incident.

Après avoir accompagné son hôte à la Villa Bleue, le président Diori arrive au Palais. C’est un homme accablé qui descend de voiture. L’incident l’a rendu littéralement malade. Je lui fais remarquer qu’il ne faut pas en exagérer l’importance, qu’il s’agit sans doute du geste d’un gosse en mal de publicité, que le président Pompidou ne s’en formalisera certainement pas...

Non ! Non ! Il ne veut rien savoir. M. Pompidou est son hôte. Il y a eu violation des normes les plus élémentaires de l’hospitalité africaine. Au Sahel, l’hospitalité est sacrée. Oui, c’est sacré. On a voulu l’insulter en tant que chef d’État. On a porté atteinte, sciemment, à l’honneur du pays et à l’honneur du peuple nigérien...

Il croit vraiment, sincèrement, à tout ce qu’il me dit. Il est de toute évidence ulcéré.

Conséquence ? Le chef des services de sécurité, réprimandé, fera preuve de zèle. Cela se traduira par une chasse immédiate aux jeunes, au grand dam du prestige du Niger auprès des représentants de la presse mondiale.

Au plan intérieur, l’affaire prendra bientôt des proportions sans commune mesure avec l’événement.

On arrête trois jeunes gens et une jeune fille. L’effervescence va en augmentant. Le 31 janvier, les écoles rouvrent après une semaine de congé à l’occasion de la visite du président Pompidou qui coïncidait avec la fête musulmane du Tabaski. Réunis, étudiants et lycéens décrètent la grève sur le tas : ils demandent bien entendu la remise en liberté de leurs camarades. Le Ministère de l’Éducation riposte en excluant de l’enseignement, « à titre définitif », 31 jeunes gens et jeunes filles. Étudiants, lycéens et collégiens ne bronchent pas. Le 1er février, le ministre prononce 41 nouvelles exclusions, à titre temporaire cette fois. La grève continue. Le mouvement, d’abord localisé à Niamey, s’étend très vite à Maradi, Zinder et Tillabéry. Le 2 février, le gouvernement ordonne la fermeture de cinq des 27 établissements secondaires et techniques du pays.

À Paris, un jeune farceur s’amuse à téléphoner à la Préfecture de Police. Il annonce une tentative d’enlèvement de l’ambassadeur du Niger qui arrive précisément ce matin du 2 février, de Niamey. Branle-bas de combat, une vingtaine de policiers accueillent M. Aboubacar Sidibé à sa descente d’avion et l’escortent sirènes hurlantes et motards à l’avant, jusqu’à son domicile. L’auteur du coup de fil a dû passer pour un héros auprès de sa petite amie.

Le 12 à Paris, les étudiants nigériens, suivant en cela l’exemple donné durant les semaines précédentes par leurs camarades parisiens du Congo, du Tchad et de Mauritanie, occupent, à leur tour, leur ambassade...

Toujours selon le scénario immuable de la contestation estudiantine, l’Assemblée nationale condamne le 14 février l’attitude des jeunes, mais demande au gouvernement de faire preuve de mansuétude. Le Niger, comme n’importe quel autre pays africain, a en effet soif de cadres. Le 21, les cinq établissements fermés rouvrent leurs portes aux élèves et étudiants n’ayant pas fait l’objet d’exclusion.

Le 23 mars, les membres de l’Assemblée nationale « se penchent sur le sort des élèves exclus et, dans un souci d’apaisement, demandent au gouvernement et au Bureau Politique de prendre toutes les mesures de clémence possible. » Cette conclusion à l’amiable étant prévisible, inéluctable dès le départ, pourquoi engager une épreuve de force dont aucun gouvernement de pays sous-développé n’a pu sortir victorieux ? Du moins à ma connaissance.

Le Président ne voulait pas admettre que ses réactions face aux initiatives des « enfants » étaient d’ordre paternaliste, traditionaliste. Qu’elles avaient leur source dans des formules comme : « le respect des aînés », « ça ne se fait pas en Afrique », etc. C’est pourquoi il avait, tout prêts, une série d’arguments. Par exemple, disait-il, « amener un jeune au brevet élémentaire coûte 18 millions de francs CFA et un jeune bachelier 50 millions. » Ou encore : « en France, une bourse d’étudiant représente grosso modo la moitié du SMIG, alors que chez nous elle représente quatre fois le SMIG de l’ouvrier industriel, et un peu moins du double du revenu annuel du paysan. Ce sont des aristocrates », concluait-il.

N’empêche qu’on ne peut ni les raisonner, ni les sacrifier.

Cette même incompréhension du problème estudiantin débouchera dix-huit mois plus tard, sur une nouvelle épreuve de force.

En octobre 1973, les étudiants et lycéens se lancent dans une grève des cours pour défendre leur droit à l’internat. Une fois de plus, et parce qu’ils sont étudiants, on prend les choses au tragique. D’autant que certains tracts _cette fois plus sérieux, polycopiés_ sont censés émaner d’un « Parti nigérien du Travail ». Bien entendu, professeurs, conseillers pédagogiques et autres intellectuels leur apportent leur soutien, tandis que les services de police, tout aussi naturellement, montent l’affaire en épingle jusqu’à la transformer en « tentative de subversion non armée » et « tentative illégale de formation d’un parti politique ». Trente inculpés dont dix enseignants sont traduits le 31 janvier 1974 devant la « Cour de Sûreté de l’État ». L’accusation, représentée par l’ambassadeur Tanimoune, en rajoute, considère les aveux comme paroles d’évangile, et obtient des condamnations sévères allant jusqu’à dix années de prison.

Il n’en reste pas moins que, pour désamorcer le mouvement, le gouvernement sera obligé, une fois de plus, de lâcher du lest. Pour compenser la perte de droits que constitue la fermeture des internats, l’administration s’engagera à assurer aux élèves et étudiants trois repas par jour ainsi que le transport et « 2 000 francs (CFA) comme argent de poche. » [2]

Cette affaire ne trouvera son épilogue que quelques mois plus tard, avec le décret du 3 juillet 1974 amnistiant les condamnés.

Le régime militaire n’évitera pas pour autant les mêmes erreurs. Les grèves estudiantines sont toujours suivies de fermetures de lycées, les distributions de tracts déclenchent la répression, etc. Le cercle classique, immuable, dirait-on.

Depuis peu, le régime militaire croit avoir trouvé la parade, et pouvoir ramener à la raison lycéens et étudiants. En effet, la sélection des élèves dans le cadre de l’Orientation scolaire donne la priorité à la discipline. Selon M. Dabeye Noma [3], directeur de cet organisme, « un élève peut être le plus brillant du territoire national, si ses maîtres reconnaissent en lui une indiscipline caractérisée, on le laisse tomber [4]... »

À ce compte, le prix du bachelier, en francs CFA constants, risque d’augmenter.

Notes

[1Bien entendu, il y en avait d’autres, polycopiés, avec des textes mieux structurés. Force est d’admettre que depuis le coup d’État, et surtout depuis 1982, le niveau des tracts et autres écrits clandestins s’est nettement amélioré.

[2 Le temps du Niger, 23.1.74.

[3M. Noma Dabeye, lui-même, est l’un des 61 signataires de la « Lettre ouverte à Monsieur Hamani Diori, président de la République du Niger » rédigée par l’Association des Étudiants et Stagiaires Nigériens en France (A.E.S.N.F). Datée du 11 novembre 1973, cette lettre longue de six pages, sommait le Président de satisfaire leurs revendications ou de les rapatrier. Si le régime civil avait appliqué à M. Noma Dabeye la médecine qu’il propose aujourd’hui...

[4Le Sahel du 4.9.84.

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