14 . Tractations à Paris et à Niamey

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La chute du président Diori ne devait pas mettre fin à mon intérêt pour le Niger dans la mesure même où un ami se trouvait injustement privé de liberté. Flux accru et permanent d’informations en provenance de Niamey, échanges accélérés de lettres et de documents, contacts multiples avec officiers, diplomates, fonctionnaires ou simples citoyens nigériens, à l’amitié ancienne ou toute fraîche, en portent témoignage.

Mais dans les jours qui suivent ce 17 avril 1974, je suis dans le désarroi le plus total. J’essaie de comprendre. Je cherche à connaître la position réelle de chacun de mes amis dans cette affaire. Je veux obtenir des informations, des renseignements. Des coups de fil partent donc de pays tiers vers Niamey.

La toute première lettre porte la date du 20 avril et la mention « détruire après lecture ». Reçue le 21, elle signale entre autres que le bureau de Maitouraré à la Présidence reste interdit, qu’il se trouve au siège de la SONORA, « et hier Sani était avec lui de 16 h 30 à 18 heures. » Quant à « Sahidou Alou [1], il a déjà viré (de bord) », tandis que « le vieux Issa [2]... était à la tête des anciens combattants venus rendre hommage au Chef du nouveau régime. »

Dans une lettre du même jour, je pose certaines questions auxquelles il est répondu le 26. L’atmosphère à Niamey, à la Présidence et dans les ministères, paraît lugubre. On m’annonce de nouvelles arrestations dont celle d’Issa Boubé, le chef du Protocole, le 20 avril, et son remplacement par le capitaine Kimba, ex-aide de camp du Président. Le capitaine Kimba veut, semble-t-il, se dissocier des auteurs du coup puisqu’il répète à qui veut l’entendre : «  Les grands ont fait le coup et nous, les petits, nous devons suivre. » Maitouraré serait « dans le coup sinon comment expliquer qu’il soit en liberté ? D’autant, ajoute mon correspondant, qu’il a fait partie de la délégation conduite par Sani à Lagos, même si les journaux n’y ont fait aucune allusion. »

Mais tout cela paraît fragmentaire, superficiel. Je veux croire à l’existence d’une explication à la trahison de Sani et à l’ambiguïté du statut de Maitouraré Gadjo. Avec beaucoup d’innocence, je décide d’écrire à ce dernier deux semaines après le putsch pour en avoir le cœur net. Dans ma lettre du 29 avril, je lui expose les données du problème qui me hante. Le 30, le porteur remet la lettre, en son absence, à son adjoint à la direction de la SONORA.

Le vendredi 3 mai, je reçois un coup de fil de Niamey. On me fait comprendre que Maitouraré m’y attend. Je donne mon accord et informe mon interlocuteur que j’y serai le jeudi 9 mai.

Mercredi 8, vers 16 heures, ma secrétaire m’annonce avoir reçu en mon absence un message de Niamey : « Ce n’est pas la peine que M. Baulin se dérange » et laissant prévoir une entrevue à Paris.

Le jeudi 9, j’apprends en début d’après-midi l’arrivée à Paris, la veille, du commandant Sani et du capitaine Moumouni Djermakoye. À 16h30, un message téléphoné me demande d’entrer en contact avec Sani qui veut me rencontrer : il se trouve à Paris, à la résidence de la SONORA.

Je téléphone à Sani qui me fixe rendez-vous pour 20 h 00 le même jour. Je suis là à 20 h 15... Il arrive accompagné de Djermakoye qui s’éclipsera. Nous regardons la fin du journal télévisé, et à 20 h 30, commençons à discuter en présence de Sidibé. Je le quitterai à 22 h 30.

D’emblée, il me dit : « Tu es la seule personne que je contacterai durant ce séjour, les officiels français mis à part. Je le fais pour t’empêcher de faire des c..., de nous créer des ennuis car je sais ce dont tu es capable quand tu te mets quelque chose en tête... » À cette introduction quelque peu flatteuse mais surévaluée, je réponds par une question, par la question : «  Pourquoi ce coup d’État ? »

— « Rappelle-toi, me dit- il, notre conversation dans l’avion de Niamey-Paris. [3] Rappelle-toi ce que je t’avais dit à ce moment-là, exprès, pour que tu ailles le raconter, avec ta façon brutale, au Président, et me faciliter d’autant la tâche. Eh bien, rien n’a changé. »
— « Tu ne vas pas me raconter à moi que le Président ne tenait aucun compte de ton opinion. Tu aurais pu aller le voir non pas une fois, mais dix fois, vingt fois. Si tu me l’avais proposé, on serait allé le voir ensemble... »
— « Non. D’ailleurs, l’atmosphère avait changé et il n’y avait pas que cela. »

Il se lance alors dans une critique amère, violente, du Président, étonnante de la part d’un homme qui pouvait rencontrer le Chef de l’État sans préavis.
— « Nous craignions un bain de sang, dit-il : le Président avait recruté une nouvelle milice de 200 nomades, et avait divisé Niamey en 17 arrondissements. Dans chacun d’eux il avait placé, parallèlement à la police, dix miliciens avec un chef. Je suis allé lui faire des représentations en lui disant que cela devenait dangereux. Il m’a répondu que les nomades, il les avait engagés parce que c’était sa façon de les aider.
« À l’occasion du Congrès et à cause des divergences majeures entre le Président et Boubou Hama, poursuit Sani, nous craignions un clash entre les deux clans, et l’effusion de sang. »
— « Écoute, Sani, je connais les divergences profondes entre Boubou et le Président. Cela ne date pas d’hier et tu en connais les raisons. De là à parler d’effusion de sang... Et après tout, si tes prévisions pessimistes s’étaient réalisées, vous auriez pu intervenir à ce moment-là et alors tout le monde aurait applaudi... »
— « Est-ce que tu sais que le pays allait à vau-l’eau ? Qu’il donnait des ordres que personne ne prenait la peine d’exécuter ? Que les infractions à la loi n’étaient plus réprimées ? Qu’il y a eu non seulement des vols restés impunis, mais des viols et même des meurtres ? J’étais allé voir le Président pour lui dire qu’il n’aurait plus le droit moral de faire condamner qui que ce soit par un tribunal nigérien. Il y avait des gens qui s’enrichissaient en quelques mois, comme tel employé de l’OPVN à 15 000 CFA/mois qui, en moins d’un an, avait pu acheter deux vélomoteurs et deux voitures... »
— « Mais mon vieux on ne fait pas de coup d’État pour ce genre de bricoles. Il y a la police, des juges, des tribunaux pour ça. Tu sais mieux que quiconque à quel point le Président était gentil, bon, compréhensif, ouvert, attentif aux critiques... »

Il me coupe et sa réponse arrive, cinglante :
— «  Avec sa gentillesse et sa bonté, il aurait fait un très bon chef d’église ou de mosquée, mais pas un chef d’État. »

Je lui fais remarquer alors que le Président est resté, grâce à ses qualités, quinze ans au pouvoir, ce qui n’est pas un mince succès en Afrique, et qu’il est devenu entre temps le plus prestigieux des chefs d’État africains de la Côte ouest.

Mais je sais que je perds mon temps. L’agressivité du ton, autant que les arguments avancés prouvent que le commandant Sani cherche à se donner bonne conscience. Ma religion est faite. Et déjà se dessine, dans mon cerveau, la tactique que je dois employer à son égard...
— « Dis donc, tu oublies l’uranium. Tu ne parles pas des discussions qui étaient en cours, du tournant décisif atteint à la veille du coup... »
— « Non. Ce que nous avons fait n’a rien à voir avec l’uranium. Tu en auras la preuve dès que les négociations reprendront. Et elles reprendront là où vous les avez laissées. Attends seulement que le gouvernement soit formé. Ce sera l’une de ses premières tâches... »
— « Et l’assassinat de la présidente ? »
— «  Il y a eu treize morts, dont deux en combattant. Les onze autres, y compris Madame, ce sont de simples accidents. Quand le colonel (Kountché) m’a téléphoné pour me demander de venir immédiatement parce qu’il y avait eu une catastrophe, je suis allé au quartier général. Kountché était au bord des larmes quand il m’a annoncé que Madame était mortellement blessée. Cela a été un coup très dur pour nous. Dieu sait que nous avons fait l’impossible pour qu’il n’y ait pas de sang. Ceux qui sont morts au combat, ce sont les deux gardes du corps, dont le vieux Badié... »

Sur sa lancée, il me donne ensuite quelques détails supplémentaires sur le déroulement du coup de force. Puis :
« Le lundi à six heures du matin, dit- il, nous avons convoqué Gaschignard [4] pour lui dire que nous espérions que la France n’interviendrait pas et que tout avait été prévu pour faire face à une telle éventualité.

Quand le colonel Prax s’est présenté dans un DC 8, poursuit Sani, et a demandé l’autorisation d’atterrissage, nous la lui avons refusée, d’autant plus qu’il venait de la base (Dakar) où se trouvent les troupes d’intervention. Nous lui avons fait clairement savoir que si son avion tentait d’atterrir, on lui tirerait dessus. C’est pourquoi il a été atterrir à Ouaga et est venu nous voir dans un petit avion.

« Jalloud s’était, lui aussi, mis dans la tête de venir nous voir, me dit encore Sani, sans nous en aviser au préalable. Nous ne lui avons pas non plus donné l’autorisation d’atterrir. Nous lui avons demandé gentiment de revenir à un moment plus opportun, en nous donnant un certain délai... »

Et les conditions de détention du Président ?

« Tu n’as pas à te faire de souci, car il est très bien traité. Nous avions même mis à côté de lui son frère, mais celui-ci a raccompagné le petit Moussa (fils cadet du Président blessé pendant l’attaque du Palais) à Abidjan et n’est plus retourné. Le Président se trouve à la villa de la SONORA à Zinder. Gowon, ajoute-t-il, nous avait remis une lettre de condoléances pour lui. Je la lui ai transmise. »

Il se lance ensuite dans une diatribe contre Mouddour Zakara, targui et ministre des Finances de Diori Hamani, l’accusant d’être « l’un des ministres les plus corrompus, celui qui a fait le plus d’argent. » Quand je lui dis : « Tous, mais pas Mouddour », Sani me répond : « Lorsque tu viendras à Niamey, je t’en donnerai les preuves » [5].

J’ai droit encore à une attaque en règle contre le Parti progressiste nigérien. « Le PPN, dit-il, ne représente rien. Ni à Niamey, ni ailleurs. Et si on laissait faire les gens, ils bastonneraient les anciens dirigeants du Parti. »

Après cette discussion longue et édifiante avec Sani, la perspective de mon voyage à Niamey se trouve bien assombrie. Sani continue d’insister : « Viens travailler avec nous, comme avant. On a besoin de toi. Toi, tu ne peux pas hésiter dans le choix entre l’amitié pour un homme et le sort de 4 500 000 Nigériens. C’est toi qui en parlais tout le temps... »

Ma parade est toute prête. Jusqu’à présent, j’ai pu être utile au Niger surtout grâce à mon action à l’étranger. On me connaît en France, en Allemagne, en Belgique, au Canada, en URSS, etc. comme l’homme de confiance du président Diori. Si je m’y présentais demain au nom du CMS, j’y laisserais prestige personnel et crédibilité. Mais par contre, si le CMS me laissait rencontrer le Président, « je suis certain qu’il m’autoriserait à travailler pour le régime militaire. Ceci me permettrait de me réclamer du Président pour continuer à servir le Niger... »

Pour Sani, le principe d’une telle entrevue ne semble poser aucun problème. « Viens à Niamey, et tu pourras aller le voir. Viens le plus vite possible », me dit-il.

Le 12 mai, je reçois deux messages de deux sources différentes, me pressant de me rendre à Niamey. Les 4 500 000 Nigériens sont de nouveau mentionnés et un nouvel argument avancé : « C’est en travaillant à l’intérieur du régime que l’on peut aider le Président. »

Le 16 mai dans l’après-midi, je suis accueilli à l’aéroport de Niamey par l’adjoint de Maitouraré à la SONORA. Il m’annonce que ce dernier est au Nigéria. « Ce n’est certainement pas un coup de Foccart », me dit-il durant le trajet. « La preuve, c’est que Maitouraré n’a pas été arrêté, vous êtes ici et le contingent vient d’être prié de quitter le Niger. »

Je lui demande comment se porte son patron. « Ça va beaucoup mieux, répond-il. Mais le lundi 15 avril au soir, quand je suis allé le voir chez lui, c’était une loque humaine : il venait d’apprendre la mort de la Présidente. »

Dès 16 heures, je réussis à joindre le commandant Sani au téléphone. Il me demande de passer le voir au ministère de la Défense. Reçu immédiatement, il me parle de la demande de retrait du contingent français annoncée quelques heures plus tôt. Pour lui, il s’agit d’une « réaffirmation de la souveraineté du Niger ». Mais il montre le bout de l‘oreille en faisant état de deux autres considérations. « C’était le meilleur moyen, dit-il, pour considérer comme nul et non avenu le pacte militaire exclusif signé avec la Libye. » Il ajoute en me regardant d’un air narquois : « Maintenant qu’on a demandé et obtenu le retrait des troupes françaises, qui osera dire que nous sommes les larbins des Français ? »

Effectivement, Le Monde avait publié fin avril deux articles sévères de Gilbert Comte. Présomptions et renseignements matériels indiscutables à l’appui, il accusait les services français de collusion avec les putschistes. Sahidou Alou y avait riposté dans Le Sahel daté du 1er mai par un éditorial particulièrement vil [6], surtout quand on connaît le désintéressement de leur auteur. J’avais d’ailleurs été étonné que le commandant Sani ne soulève pas le sujet lors de notre entrevue de Paris. Quoi qu’il en soit, la dernière phrase de Sani indique à quel point le régime reste insensible à l’opinion internationale. Et de fait, toutes les personnes rencontrées au cours de mon séjour à Niamey me citeront la demande de retrait du contingent français et me suggèreront d’y voir avec eux _ce que je me refuserai à faire_ une preuve de l’absence de collusion entre militaires nigériens et barbouzes.

En sortant de chez Sani, je rencontre un jeune cadre particulièrement brillant pour lequel j’étais intervenu plusieurs fois auprès du Président. Je l’invite à prendre un pot avec moi. Il collabore avec le nouveau régime. Il en est très gêné, du moins en ma présence. Je le crois sincère quand il me dit : « J’enrage à l’idée que le Président soit tombé à cause de vieux c..., de Boubou et des autres ministres qu’il ne voulait pas renvoyer par crainte d’une épreuve de force avec la vieille garde... Chaque fois que je prends une initiative, ajoute-t-il, je me demande si je ne trahis pas le Vieux. » Puis, songeur : «  Comment les militaires arriveront-ils à se débrouiller ? » Il précisera sa pensée en disant : « Distribuer des vivres avec efficacité, ce n’est pas une politique, ni du développement.  »

Il m’interroge sur ma position vis-à-vis du régime. Je la lui explique sans la moindre ambiguïté : ou bien les militaires me permettent de rencontrer le Président, et celui-ci me donne le feu vert, ou bien je m’en vais. « Je comprends », murmure-t-il.

Je lui pose la question que je poserai à tout le monde : Maitouraré ? «  Il n’était pas au courant du coup », répond-il. « D’ailleurs, il perd du terrain chaque jour. »

Je passe chez les Canadiens. Le représentant de l’ACDI se lamente. « C’en est fini de la mise sur pied d’un programme de 40 millions de dollars en cinq ans. Maintenant, on ne pourra même pas en consommer la moitié. » Sa crainte ? « Qu’Ottawa considère dorénavant le Niger comme n’importe quel autre pays du Sahel. »

Ailleurs, on me signale que les militaires font preuve d’arrogance. Au Q.G. de la Route de l’Unité, on m’informe que le lieutenant Tanja, commandant des conscrits nigériens travaillant sur ce projet canadien, a changé de comportement : cette fois, avant de repartir pour Gouré, il est passé rafler quatre bouteilles de whisky... [7]

Je fais un saut chez un troisième ami canadien. « La distribution des vivres doit laisser à désirer, me dit-il, puisqu’on a demandé un général canadien pour la logistique. »

Un jeune Nigérien ami vient me voir, sans complexe, à l’hôtel. Les causes du coup ? L’uranium, certes, mais aussi la Libye et ses prétentions. « Les gens, raconte-t-il, y compris les officiers et surtout Kountché, ont très mal réagi à la désinvolture dont Kadhafi a fait preuve lors de sa visite au Président en mars dernier : il est arrivé avec quatre heures de retard à Niamey, deux à Maradi, etc. tandis que la foule et les militaires l’attendaient sous un soleil de plomb. Kountché aurait dit alors : “Il est inadmissible qu’un gosse, parce qu’il est riche, nous traite de la sorte.” »

Un autre, jadis très proche du Président, critique la confiance aveugle de ce dernier pour Sani. Pour m’en convaincre _l’Afrique ne perdant jamais ses droits_, il me cite l’affaire « des fétiches remis au Président par les marabouts pour le protéger et qu’il chargeait Sani d’enterrer. Or, ajoute-t-il, maintenant on dit que Sani les enterrait puis, pour en neutraliser les effets, urinait dessus debout... »

Maitouraré ? « Il n’a pas été arrêté parce que, probablement, les militaires ont besoin de lui. » Je cherche à rencontrer deux jeunes officiers que j’avais connus quelques semaines avant le coup d’État. Ils m’avaient été présentés, à leur demande expresse, par un ami. Pour leur éviter d’éventuels ennuis, je les contacte à travers l’ami précité. L’un d’eux est disponible. Il discute librement et se sent, de toute évidence, très à l’aise. Son opinion ? Quel dommage que cours et Congrès aient tellement tardé ! Maitouraré lui paraît hors du coup. Les militaires ne pourront justifier leur recours à la force que s’ils réussissent à résoudre les problèmes fondamentaux du Niger. « Et tu crois que vous pourrez le faire ? » « Oui », répond-il, car « nous disposons d’une force autrement mieux organisée et disciplinée que le PPN de Diori Hamani. »

Je rencontre aussi Issoufou Oumarou. Ce jeune haoussa du Niger avait été élevé au Nigéria dans la religion chrétienne par des missionnaires anglais. Ayant atteint l’âge de vingt ans, l’un des missionnaires l’avait raccompagné au Niger pour le présenter au Président qui l’avait en quelque sorte adopté puis l’avait poussé dans ses études. Sa promotion avait été d’autant plus rapide qu’il était à peu près le seul nigérien ayant une bonne connaissance de l’anglais.

Je suis donc passé le voir à son bureau de la Commission Niger-Nigéria parce que, selon l’un de mes précédents interlocuteurs, il était censé être « complètement abattu ». Je me proposais donc de remonter le moral d’un fidèle du Président. Quelle désillusion !

« Tu sais, Baulin, me dit-il en m’accueillant, on ne savait pas tout ce qui se passait. Sais-tu que le Président se préparait à la guerre civile et pour ce faire cherchait à créer une armée parallèle ? Sais-tu qu’il avait mis en poche le prix de vente du DC 6 ? Sais-tu que la Présidente construisait des villas avec l’argent du budget ? Sais-tu qu’on a découvert une valise pleine de billets de banque pour 50 millions de francs CFA chez Sidibé ? » [8]

J’essaie de le calmer. Je lui dis que quand quelqu’un tombe, les coups de pied de l’âne pleuvent, que ça prend la forme de ragots innocents dans la meilleure des hypothèses, et de calomnies vicieuses dans la pire. Peine perdue. Il ne veut pas écouter. Lui aussi veut se donner bonne conscience.

Et Maitouraré Gadjo ? Depuis mon arrivée à Niamey, j’attends avec une impatience croissante son retour du Nigéria. Mon meilleur ami nigérien était-il au courant ? A-t-il, lui aussi, trahi la confiance de celui dont il était, incontestablement, le bras droit ?

Je connaissais la très grande amitié qui le liait à Sani. Ils se voyaient chaque jour, plusieurs fois par jour. D’autres officiers comme Sory, Boulama Manga, Sala, etc., tous membres du Conseil Militaire Suprême, étaient également ses amis. Il leur avait rendu, à tous, de menus services (bons d’essence, prêts).

Par contre, ses relations avec Kountché, déjà peu chaleureuses, étaient devenues exécrables du jour où, le Président étant en déplacement à l’étranger, des rumeurs de coup d’État provenant de l’entourage de l’ambassadeur de France, M. Wintrebert, avaient amené Maitouraré à mettre en état d’alerte _avec l’aide de Sani !_ la garnison de Niamey, en passant par-dessus la tête de son commandant… Seyni Kountché. Tout Niamey savait que celui-ci avait considéré cette initiative comme une insulte personnelle, que l’affaire avait été portée au niveau de la Présidence de la République. L’affaire s’était arrangée même si Kountché lui avait gardé, depuis, une rancune tenace.

Alors ?

Le samedi 18 à 11 h 20, je suis à l’aéroport pour accueillir Maitouraré _arrivant de Lagos via Kano et Maradi. Il est accompagné de l’ambassadeur Ibrahim Loutou. Il m’embrasse avec beaucoup de chaleur. Il fait la queue comme tout le monde. Ses effets sont fouillés avec encore plus de minutie que ceux des voyageurs ordinaires. Décidément, on ne le traite pas en V.I.P., ce qui me rassérène quelque peu. Il me donne rendez-vous à la SONORA à 17 heures, car « sans doute je vais être convoqué à l’État-Major pour faire mon rapport. »

À l’heure dite, je suis à l’entrée de l’immeuble de la SONORA, quand je vois déboucher Maitouraré qui, avant de s’engouffrer dans sa voiture, me dit : « Je vais au Quartier Général. Reviens à 18 heures. » Naguère, le même Maitouraré, quand le Président le convoquait, prenait tout son temps pour quitter son bureau de la Présidence, se diriger vers le Palais d’un pas de sénateur, et demander au garde d’informer le Président de son arrivée...

Je reviens à 18 h 15. Il me donne sa version du putsch. « Je suis rentré de Kano le 13 avril, dit-il. Sani est passé me voir l’après-midi à mon bureau de la SONORA. Le lendemain (le 14 avril), il est passé à la maison et nous avons discuté ensemble entre 19 et 21 heures. Très abattu, il m’a dit qu’il n’y avait plus de grains dans le pays, que les gens mouraient dans le nord, qu’il avait décidé de partir pour Agadez le lendemain [9] matin de très bonne heure pour leur apporter au moins des couvertures. Je l’ai convaincu, poursuit Maitouraré, d’attendre un jour de plus pour trouver des vivres et de partir ensemble pour Agadez. »

Puis, toujours selon le récit de Maitouraré, quand Quillichini lui téléphone à 2 heures du matin qu’une fusillade a éclaté du côté de la Présidence et qu’il entend des explosions, Maitouraré, se basant sur l’attitude de la veille de Sani, pense qu’il s’agit d’une tentative de coup d’État de jeunes officiers et sous-officiers. À 9 heures, son fils, rentrant d’une « surprise-party », lui dit avoir rencontré le capitaine Boulama Manga en uniforme entouré de militaires. Maitouraré comprend alors que les auteurs du coup sont les officiers les plus gradés de l’armée. Ceci se confirme à 14 heures quand Sani lui téléphone pour l’informer que Moussa Diori est blessé, et lui demande d’aller lui rendre visite...
— « Alors, si je comprends bien, tu n’étais pas au courant de ce qui se préparait contre le Président. Sani ne t’avait rien dit ? »
— « Je te jure sur l’honneur que je ne savais pas que les militaires préparaient un coup », me répond Maitouraré, très ému.
— « Jure-le sur la tête de ton dernier né » [10].
— « Je te jure sur la tête de mes enfants et la tombe de mes parents. Je n’étais au courant de rien » [11].

Et il ajoute : « Heureusement d’ailleurs, car si je l’avais été, j’aurais été obligé de trahir soit le Président, soit mon meilleur ami ( Sani). »

Je lui demande s’il croit possible de préparer un coup d’État au Niger à l’insu des dizaines de coopérants militaires français. « Je n’en sais rien, répond-il, mais le fait est que même la police nigérienne ne s‘est aperçue de rien. Le coup a été fait par les garnisons de N’Guigmi, Tahoua et Agadez, et tous les indicateurs de Boubacar n’y ont vu que du feu. » Puis Maitouraré se lance dans une attaque en règle contre Boubacar, le chef de la police et le frère du Président.

Alors s’engage une longue discussion autour des conditions de ma collaboration. Il veut absolument que je reste comme conseiller du nouveau régime. Je lui réponds : « Pas d’objection, à condition qu’il me soit permis de rencontrer le Président et qu’il me donne le feu vert. » Contrairement au commandant Sani, lui, se montre totalement hostile à toute rencontre.

« Seul le gouvernement de Kaduna, délégué par le général Gowon, a pu rencontrer le Président, dit-il. Si lors de votre entrevue, il te demande d’accomplir certaines missions d’ordre personnel, tu seras très gêné pour les refuser... Et que feras-tu s’il te demandait de travailler contre le nouveau régime ?... Même s’il te donne sa bénédiction orale, tu ne pourras en faire état, car il n’y aura rien d’écrit... C’est pourquoi, conclut Maitouraré, le mieux serait que tu lui écrives et que le Président te réponde par écrit. »

Je défends ma position : « Le Président, lui dis-je, ne me confiera aucune mission ; et s’il le faisait, je pourrais la refuser en faisant valoir que j’avais donné ma parole d’honneur aux militaires sur ce plan ; je suis certain de plus que le Président ne peut pas me demander de ne pas travailler pour son peuple. » Je lui fais valoir enfin que si je le rencontrais, beaucoup de gens au Niger, en Europe et au Canada s’en trouveraient soulagés. « Quant à la lettre, qui me garantira qu’on n’exercera pas de pressions sur un homme privé de liberté ? »

Chacun de nous reste sur sa position.

Nous allons comme convenu à 20h15 au ministère des Mines où viennent nous rejoindre Loutou, Sani, Sory, etc.

On rediscute de ma collaboration. Je repose la question du contact personnel avec le Président, de la nécessité de préserver ma crédibilité, etc. Eux insistent sur la solution lettre, et Sani promet sur l’honneur qu’aucune pression ne sera exercée sur le Président.

Au moment de nous quitter, Sani me demande avec un grand sourire : «  Tu étais dans l’avion avec Issoufou Djermakoye ? [12] Il m’a dit qu’Houphouët lui avait affirmé, il y a plus de deux ans déjà : “Baulin perdra Diori”. »

Je lui raconte le tour que j’avais joué à Djermakoye [13]. Sani, plus rigolard que jamais, ajoute, sans apporter de précisions : « En tout cas, au bout de 30 secondes, le Colonel (Kountché) avait compris exactement quel genre d’homme c’était. »

Le lendemain, le dimanche 19, nous nous retrouvons à la SONORA, Maitouraré, Sani et moi. Je remets à Sani une lettre manuscrite adressée au Président, dont voici le texte :
_ « Monsieur le Président,
« Convoqué à Niamey pour discussions par les nouvelles autorités, je profite de mon passage ici pour vous écrire et d’abord vous présenter mes condoléances attristées pour le décès de la Présidente ainsi que mes souhaits pour un rétablissement définitif du petit Moussa.
« L’amitié que vous me portiez et l’attachement que j’avais pour votre personne sont causes de troubles pour moi : quoique convaincu que le sort de tout un peuple prime toute autre considération, quoique certain que dans le cas présent, vous partagez pleinement cette optique, je désirerais en recevoir confirmation de votre main. Vous serait-il en conséquence possible, si vous le jugez nécessaire, de me faire parvenir quelques lignes me précisant votre position sur ce problème de principe.
« Dans l’attente, en vous souhaitant bonne santé et aussi patience et espoir en des temps meilleurs,
« Je vous prie d’agréer, Monsieur le président, l’expression de mes sentiments déférents.

J.Baulin »

Sani lit et relit la lettre, réfléchit puis me dit : « Écoute, attends un mois. À ce moment, le Président sera peut-être ici... »

Puis il me pose de nombreuses questions touchant aux relations internationales (Algérie/Libye, France, Canada, Afrique francophone, Nigéria) et aux problèmes intérieurs (les cadres, la valeur des diplômes, les notables et leurs clientèles, etc.).

En les quittant, je les informe que je retourne en France avec le courrier du lendemain.

Le soir, alors que j’essaie de suivre dans mon bungalow du Grand Hôtel sur un poste de radio emprunté, le résultat du 2e tour des élections présidentielles en France, je reçois la visite de Quillichini. Il me débite des turpitudes (filles, marabouts, fétiches, etc.) sur le compte du Président, puis me donne deux informations : le dimanche 14 avril, quelques heures avant le coup, le Président l’aurait réprimandé et lui aurait dit que « s’il n’était pas content, il pouvait s’en aller. » Deuxième information _que j’avais entendue déjà de la bouche de Maitouraré, de Sani et d’autres amis qui citaient toujours Quillichini_ un vieux camarade du Président (Issa Ibrahim) l’aurait averti huit jours avant les événements qu’un coup se préparait...

Le lendemain, je vais prendre congé de Maitouraré. Il insiste une nouvelle fois. Il veut que je collabore avec le régime militaire « en attendant de résoudre ton problème de contact avec le Président. » Et il ajoute, pour expliquer son insistance : «  Hier, pendant que tu exposais ton point de vue à Sani, je me suis aperçu qu’il était dépassé par les problèmes politiques. Tu dois accepter, répète-t-il, de jouer un rôle ici. Tu ne dois pas, tu ne peux pas, déserter. C’est important. »

Je lui réponds avec beaucoup de tristesse : « Ton insistance me flatte mais ne peut m’aveugler. Ton amitié t’amène à surestimer mes capacités et mon impact éventuel sur les événements. Je reste profondément convaincu qu’aucun homme n’est indispensable. Je le sais d’expérience. Par ailleurs, je t’en ai déjà entretenu, chez Houphouët comme chez Diori, je me suis toujours battu pour mes idées, pas pour celles des autres. J’ai quitté Houphouët quand il a voulu m’imposer ses vues sur le Biafra. L’harmonie des idées entre le Président et moi faisait, en ce qui me concernait, le charme de ma collaboration. Maintenant... »

Je pose ainsi le premier jalon de mon retrait. En effet, ma religion est faite. Aucun des arguments entendus ne m’a ébranlé dans ma conviction qu’il y avait eu collusion entre certains services parisiens et le corps des officiers nigériens. Je retire de plus l’impression que ceux-ci en sont conscients et essaient de se disculper en chargeant le Président et le régime civil de tous les péchés d’Israël. Je sais donc ce qui me reste à faire.

Sani n’a-t-il pas proposé un délai de grâce d’un mois ? Soit. Je ne puis entrer en contact avec l’ex-chef de l’État, je cesserai, à partir du 1er juin, toute collaboration positive, constructive, avec le régime militaire et ses hommes.

À ce moment, je ne pense pas que Maitouraré se trouve dans cette catégorie.

Je quitte donc Niamey après avoir rencontré, je les recense mentalement, 19 personnes appartenant aux milieux les plus divers. Tout cela est bien triste.

Notes

[1Rédacteur en chef du Temps du Niger au moment du putsch

[2Membre du Bureau Politique du PPN/RDA et très proche du président Diori.

[3En des termes fort sévères, le commandant Sani avait fait grief au Président de son refus d’éliminer la vieille garde du Parti. J’en avais immédiatement informé le Chef de l’État par une lettre datée du 11 juillet 1972.
Convoqué par le Président, Sani avait dû s’expliquer. Il ne m’en avait pas gardé rancune. Au contraire. À mon retour de Niamey, il m’avait embrassé et avait ajouté : « Tu es un frère. »

[4L’ambassadeur de France.

[5Il ne me donnera aucune preuve et la « Commission de contrôle et d’enquête » ne relèvera pas grand-chose contre le ministre targui.

[6C’est à la demande expresse du commandant Sani qu’Alou avait rédigé cet éditorial.

[7Un journaliste anglais rapporte avoir rencontré au lendemain du coup d’État, à 7 h 45 du matin, un officier en uniforme et armé buvant du gin à 450 francs CFA le verre, au bar de l’Hôtel Sahel (West Africa, 27.05.74).

[8Dès mon retour à Paris, je pose la question à l’ambassadeur. Il me dit avoir effectivement reçu 50 millions mais par virement bancaire et du ministère des Affaires étrangères nigérien, somme destinée à l’achat d’une nouvelle chancellerie : il m’affirme en avoir averti le nouveau régime qui a décidé de consacrer cette somme à la réfection de l’ambassade. J’écris immédiatement à Issoufou pour lui fournir ces détails et termine ma lettre en relevant : « Comme tu le vois, on est très loin de la version qui t’avait été donnée et que tu m’as rapportée. » Je lui conseille donc « en toute amitié » de contacter «  le diffuseur de bobards et de lui expliquer ces faits. »

[9Le « lendemain », c’est précisément le jour du coup d’État. De toute évidence, on se trouve en présence d’une préparation d’alibis dont Sani aurait fait état en cas d’échec du putsch. À condition bien entendu d’attacher foi aux dires de Maitouraré.

[10Un bébé magnifique pour lequel il avait une affection particulière.

[11Durant son reportage d’avril 1976 pour Jeune Afrique, M. Siradiou Diallo posera, à ma demande, la question au président Diori. « Maitouraré a-t-il trahi ? » La réponse n’a besoin d’aucune exégèse : « Maitouraré a trahi », dit le Président.

[12Il s’agit D’Issoufou Saido Djermakoye, sous-secrétaire général des Nations Unies et cousin du capitaine Amadou Djermakoye.

[13J’avais dissuadé un pétrolier américain de lui verser une commission promise de 10 000 dollars.

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