Naissance et Développement du Nationalisme

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Depuis la seconde guerre mondiale, le bolchevik s’est civilisé : on ne le représente plus sous les traits de « l’homme au couteau entre les dents ». Pour d’innombrables Européens, cette image sert à illustrer aujourd’hui le nationalisme arabe.


Tous sont préoccupés par ce phénomène que l’on croit nouveau. Beaucoup s’interrogent sur son contenu. Certains l’expliquent simplement par le fanatisme musulman : à les croire, seule l’étude de l’antagonisme traditionnel entre islam et chrétienté peut éclairer le problème. Pour d’autres, il faudrait plutôt chercher la main de Moscou. Une troisième catégorie rend un hommage indu à Gamal Abdel Nasser : sans lui, pas de nationalisme. Et enfin l’essor nationaliste est expliqué à Paris par la sournoiserie anglaise ou la cupidité américaine, outre-Manche par la bêtise proverbiale de la politique coloniale française, et à Washington par l’anachronisme des méthodes de Paris et de Londres.


Il y a évidemment un peu de tout cela dans le phénomène nationaliste. Mais si toutes ces causes extérieurs influent sur l’évolution du nationalisme, elle n’en conditionnent nullement la naissance et le développement.


Pour comprendre le nationalisme, il faut étudier son

mécanisme interne, les forces qui président à sa prise de conscience, celles qui déterminent sa croissance. Et on n’y peut réussir sans se débarrasser, au préalable, de tous les préjugés et opinions préconçues susceptibles de masquer à un esprit européen une réalité exotique.


Le nationalisme est un phénomène normal, naturel, commun à tous les peuples qui cherchent à accéder au rang de nations.


La fin du XIXe siècle et le début du XXe ont vu l’épanouissement des mouvements nationalistes européens. Les Grecs, les Bulgares, les Roumains, les Tchèques, les Slovaques, les Polonais, les Serbes, etc. se débarrassaient tour à tour des jougs ottoman, russe et austro-hongrois. Ils constituaient leurs propres États indépendants. La Petite Entente, formée par la Tchécoslovaquie, la Yougoslavie et la Roumanie au lendemain de la première guerre mondiale, n’avait qu’un but : s’opposer au rétablissement de l’Empire des Habsbourg, ou si l’on préfère, des « ex-colonialistes ». Et à partir de 1924, la diplomatie française comptait sur cette Petite Entente pour faire contrepoids à l’expansionnisme allemand.


Pour les Arabes, ce processus historique est, certes, de date plus récente. Mais ce décalage dans le temps ne peut constituer un prétexte valable pour leur refuser le droit de prendre conscience de leur entité distincte et d’aspirer à une vie autonome.


Cet « anachronisme » politique s’explique au demeurant par le retard économique et social du monde arabe. Les peuples dominés d’Europe avaient accédé déjà à la phase moderniste, capitaliste, quand ceux d’Orient se débattaient encore dans l’économie féodale. Car - et il ne s’agit nullement d’une simple coïncidence - le modernisme économique a toujours précédé l’éveil nationaliste.



Une société forme un tout. L’interdépendance est totale entre tous les éléments de cette société. Si l’on modifie l’un d’eux, tous les autres ne peuvent manquer d’en être influencés. Cet axiome constitue d’ailleurs l’une des données fondamentales de l’anthropologie moderne.


Or, cette loi fut toujours ignorée par les ex-puissances colonisatrices. Elles ont longtemps cru pouvoir assurer la pérennité de leur domination en s’appuyant sur la structure féodale déjà en place à leur arrivée ; mais en même temps il leur a fallu briser cette structure pour transformer leurs colonies en réservoir de denrées nécessaires à la métropole et en déversoirs pour leurs produits manufacturés. Elles durent donc modifier non pas un, mais plusieurs éléments de la société originelle.


Ainsi, pour ouvrir des marchés, indispensables à l’écoulement de leurs produits, les puissances dominantes devaient, avant tout, détruire l’économie féodale, économie par définition fermée, c’est-à-dire divisée en îlots quasi autarciques. Ces puissances y parvinrent soit en éliminant l’artisanal local, comme cela cela s’est passé en Inde, soit en encourageant la monoculture, en Egypte par exemple. Pour leurs industries extractives et leurs plantations - de Malaisie ou de la Côte de l’Or - elles avaient aussi besoin d’ouvriers. Ces travailleurs, groupés sur les lieux du travail, loin de leurs villages, se trouvaient ainsi libérés de la tutelle de leurs chefs traditionnels. Pour la première fois, ils gagnaient leur vie indépendamment de leurs clans. Les colonisateurs avaient encore besoin d’employés aux écritures, de balayeurs, de « boys » qui formèrent bientôt des couches sociales nouvelles, inconnues jusqu’alors. Tous ces déracinés, à leur tour, avaient besoin de petits commerçants, etc.


Les puissances colonisatrices arrivaient donc à ce résultat

paradoxal : d’un coté s’appuyer sur le féodalisme et, de l’autre, en saper, inconsciemment, les bases économiques, morales et politiques. Les voilà donc face à un « mouvement national » embryonnaire, formé de groupements sociaux nouvellement créés, tandis qu’un pouvoir médiéval, vidé de sa substance, constitue leur seul appui.



Les puissances colonisatrices ne se contentèrent pas seulement de jeter - involontairement - les bases du nationalisme indigène. Elle durent également lui fournir ses cadres, c’est-à-dire créer une élite indigène.


En propageant leur propre culture, les pays européens possédant des domaines coloniaux cherchaient à atteindre un triple objectif. Former d’abord des fonctionnaires subalternes sachant lire et écrire pour y puiser des employés aux écritures à bon marché. Justifier ensuite leur mission civilisatrice. Et, enfin, s’assurer la gratitude et la loyauté de l’autochtone, imbu de la culture de la puissance dominante.


Dans une première phase, l’expérience paraît concluante. Les intellectuels primaires autochtones, pourvus de postes relativement bien rétribués, sont satisfaits de leur sort et ne cachent pas leur reconnaissance envers leurs maîtres. C’est ce qui s’est passé en Inde, en Malaisie et au Maroc.


Mais bientôt, une double évolution renverse les données du problème. D’un côté, la rapide saturation du marché de fonctionnaires subalternes amène la création d’une armée de chômeurs possédant une culture primaire. De l’autre, de jeunes autochtones, particulièrement doués, poursuivent leurs études. Ainsi, un Mehdi ben Barka,

leader de l’Istiqlal, réussira à « décrocher » une licence en mathématiques.


Or, si la puissance dominante a encouragé la propagation de sa culture au niveau de l’enseignement primaire, ses représentants ont systématiquement entravé - ou tout au moins découragé - l’accession à l’enseignement secondaire et supérieur. Une telle politique tendait, de toute évidence, à éliminer à éliminer artificiellement l’éventuelle prétention des intellectuels autochtones aux places détenues par les métropolitains dans l’administration indigène. On comprendra toute la portée de cette politique si l’on sait qu’en 1955, au moment de l’octroi de l’indépendance au Maroc, le nombre de bacheliers ou de diplômés de l’enseignement supérieur ne dépassait pas six cents. Et la grande majorité d’entre eux étaient chômeurs. Au Soudan la Grande-Bretagne avait fait mieux encore : les universitaires n’étaient même pas une centaine Les intellectuels soudanais tiennent une place tellement importante dans leur pays que, lors des premières élections législatives (1954), dix millions de Soudanais élisaient 92 députés, tandis que les quelques centaines de « diplômés » - la plupart du Gordon College de Khartoum - envoyaient cinq des leurs au Parlement. La première Université soudanaise ne sera créée qu’en 1956, après l’accès à l’indépendance.. L’Italie fasciste devait battre ce record : en 1945, on ne comptait que treize Libyens ayant achevé leurs études universitaires ! Quant à l’Egypte, sa position privilégiée dans ce domaine est due principalement à la concurrence entre Français et Britanniques en matière culturelle.


Donc, les États européens ont formé, d’une part, une masse d’autochtones sachant lire et écrire, ayant évidemment des ambitions supérieures à celles de la grande majorité analphabète, et condamnés cependant au chômage ou au déclassement. Tandis que, de l’autre côté, elles n’ont

pu empêcher l’éclosion d’une minorité de véritables intellectuels, condamnés également au chômage.


Il était inévitable que des réactions purement humaines inciteraient tous ces intellectuels à lutter pour leur survie, pour leur « marché national du travail ».


Shri Nehru est un pur produit de l’enseignement supérieur anglais. Il comprend à merveille et admire la mentalité britannique. Mais lorsque les intérêts de la couche sociale qu’il représente entrèrent en contradiction avec ceux de la Grande-Bretagne, il n’hésita pas à la combattre.


En Tunisie, les animateurs intellectuels du néo Destour, exigeaient avant tout la réforme de la fonction publique propre à faciliter leur accès à la carrière administrative. C’était là leur objectif initial. Ils luttèrent pour leur lebensraum administratif, jusqu’à ce qu’ils se soient convaincus qu’ils ne pourraient l’atteindre que dans le cadre de l’indépendance.


Jusqu’en 1936, les citoyens britanniques monopolisaient - ou presque - tous les postes-clés de l’administration égyptienne, étouffant les cadres égyptiens dans les postes subalternes. Les chefs de service de tous les ministères étaient de nationalité anglaise. Londres expliquait évidemment cette situation par « l’inexpérience » des cadres autochtones. Or, un exemple récent permet de jauger exactement la valeur de ce prétexte. En août-septembre 1956, la Compagnie du Canal de Suez affirmait qui ses pilotes étaient pratiquement irremplaçables ; que seuls des capitaines au long cours, ayant exercé un commandement effectif, pendant dix ans au moins, en haute mer, pouvaient devenir de bons pilotes, après un entraînement supplémentaire de quatre ans dans le canal même ; que Gamal Abdel Nasser ne disposait que d’une douzaine de capitaines égyptiens éventuellement capables de piloter

des navires entre Suez et Port-Saïd, etc. On sait depuis que des navigateurs étrangers ont pu prendre en charge des bateaux dans le canal après un stage de huit jours seulement, que 84 pilotes égyptiens s’acquittent avec honneur de leur tâche, et que le canal fonctionne normalement, même durant les « brumes d’automne ».


On retrouve encore le même schéma en Jordanie. Au 1er mars 1956 - date de l’expulsion de Glubb - une cinquantaine d’officiers britanniques détenaient les postes-clés de la Légion arabe. Les militaires jordaniens auraient dû être des saints pour ne pas avoir l’ambition de les remplacer. La « lutte contre l’impérialisme » seule pouvait leur en fournir l’occasion...


La situation sur le plan économique, ou tout simplement commercial, n’est pas différente. Jusqu’à ces tout derniers temps, les capitalistes étrangers pratiquaient le système dit des « investissements directs », c’est-à-dire des investissements pour lesquels la gestion accompagne l’apport de capitaux. En d’autres termes, on refusait à l’intelligentsia locale le droit de participer au partage du « gâteau national », en lui faisant une place dans l’exploitation des richesses de son pays. Jusqu’en 1930-1935, tous les chefs de services de la Shell, en Égypte et en Irak, étaient britanniques.


Sous la pression du « mouvement national », la direction de la Shell se rendit finalement compte qu’elle faisait fausse route. Mais il était déjà trop tard. Une réforme économique ou administrative qui ne vient pas à temps, perd, en effet, de son efficacité.


Sous la pression du « mouvement national », la direction de la Shell se rendit finalement compte qu’elle faisait fausse route. Mais il était déjà trop tard. Une réforme économique ou administrative que ne vient pas à temps, perd en effet, de son efficacité.


Cela ne signifie évidemment pas que les jeunes États peuvent se dispenser totalement - et immédiatement - des techniciens étrangers. Ils en ont encore besoin pendant un certain temps. Leur objectif se limite à placer aux

meilleurs postes possibles leurs propres cadres réduits au chômage ou maintenus aux échelons inférieurs de la hiérarchie. Il tombe sous le sens qu’une promotion aussi brutale ne peut se faire qu’au détriment des cadres de la puissance dominante. Car, traditionnellement, les pays dépendants constituent les déversoirs, aussi bien pour les produits manufacturés de la métropole que pour le trop-plein de ses fonctionnaires. Ceux-ci, par un réflexe humain, se cramponnent à leurs postes. Inéluctablement, l’intelligentsia autochtone est amenée ainsi à transposer la lutte pour son "espace vital" administratif sur le plan de la « lutte pour l’indépendance ». Pour pouvoir supplanter les cadres étrangers, il devient nécessaire de combattre et de vaincre le pouvoir politique étranger qui constitue leur unique soutien.


Les intellectuels des jeunes nations, conscients de leur supériorité indéniable sur l’écrasante majorité de leurs concitoyens, sont, par définition, ambitieux. Ils ne briguent par uniquement les postes détenues par des étrangers dans leur propre pays. Ils ont des perspectives plus alléchantes, et qui constituent les corollaires indispensables de l’indépendance.


C’est en 1946, au Caire, que l’auteur de ces lignes a entendu pour la première fois parler - en termes fort élogieux - de M.Bachir el Bakry. Agé alors de 25 ans, il poursuivait ses études à l’université Fouad 1er. Il habitait une minuscule chambre, dans un immeuble délabré du quartier populaire d’Abdine. C’était un fervent nationaliste.


Aujourd’hui, Son Excellence M. Bachir el Bakry représente la République du Soudan à Paris. Selon le

protocole, son rang n’est pas inférieur à celui de l’ambassadeur de Sa Majesté britannique.


Cette égalité avec le représentant de la puissance qui dominait il y a cinq ans encore le Soudan, il la doit à l’indépendance. Peut-on s’étonner qu’il ait lutté contre « l’impérialisme » ?


La pénurie de diplomates est telle que le ministre des Affaires étrangères soudanais faisait savoir, par la voie de la presse, le 2 mars 1956, qu’il cherchait des candidats pour cinq ambassades, dix légations et deux sous-secrétariats d’État... Autant de sinécures pour gens cultivés.


Il existe, enfin un facteur psychologique qui pousse les intellectuels indigènes à la révolte contre l’occupant. Les membres de l’intelligentsia ressentent, en effet, plus que leurs concitoyens, l’affront du colour bar, de la discrimination raciste.


Gandhi fit ses premières armes de nationaliste en Afrique du sud : il y défendait les droits des Indiens maltraités par les Blancs.


M.Nkwame Nkrumah - auteur d’une fameuse brochure polémique dans laquelle il démontrait la primauté de l’intelligentsia sur le mouvement nationaliste - leader incontesté du nationalisme de la Côte de l’Or, et actuel président du Conseil du Ghana, reconnaît lui-même que sa prise de conscience fut accélérée par son long séjour aux États -Unis.


Il ne faudrait surtout pas croire que ces phénomènes apparaissent uniquement dans les domaines coloniaux des

puissances européennes. La Sublime Porte, elle aussi, se heurta à un nationalisme arabe d’essence intellectuelle. Mais là, le problème se présentait sous un jour sensiblement différent.


Certes, les maîtres de l’Empire ottoman condescendaient à « civiliser » les « Arabes barbares » en leur entrebaillant les portes des universités turques. Mais ce sont surtout des institution européennes qui s’attelèrent à cette tâche éducative.


« L’histoire du mouvement national en Syrie, écrit Georges Antonius dans son Réveil arabe, coïncide avec la fondation à Beyrouth vers 1850 d’une modeste société littéraire sous patronage américain... quand cinq jeunes gens éduqués au Collège protestant formèrent une société secrète... »


Les institutions catholiques françaises se multiplient de leur côté au Levant. La situation est telle que le comte de Petiteville, consul général de France à Beyrouth, écrit à son ministre des Affaires étrangères en 1888 : « Nous assistons aux prémisses d’une révolution... L’on doit admettre que nos collèges sont, dans une certaine mesure, la cause de cette révolution... »


Ces intellectuels ne disposent pourtant pas de débouchés : dans le système ottoman, le fonctionnariat restait le monopole des Anatoliens. L’intelligentsia arabe se lance donc dans l’action politique.


D’où la prolifération sans précédent des journaux publiés par les intellectuels arabes avant la première guerre mondiale. Entre 1904 et 1910, le nombre des publications en langue arabe passe de 29 à 168 au Liban, de 3 à 87 en Syrie, de 1 à 31 en Palestine, de 2 à 70 en Irak, et de zéro à 6 au Hedjaz.


Ce dynamisme effraya à juste titre le gouvernement

« Jeunes Turcs ». Il donna en conséquence l’ordre d’interdire tout groupement non-turc dans l’Empire ottoman. Ce décret devait amener, à son tour, la floraison des organisations illégales arabes qui jouèrent un rôle certain dans la révolte du chérif Hussein de La Mecque contre l’Empire ottoman. Toutes les sociétés secrètes, qu’elles s’appellent Fetah à Damas, ou Al Ahad à Badgad, étaient dirigées par des intellectuels imbus de culture turque ou européenne. Ils lutteront de 1915 à 1918 aux côtés des Alliés, contre l’Empire ottoman dont le crime majeur, à leurs yeux, était de limiter leurs perspectives d’avancement ou plutôt d’épanouissement.


L’exemple du leader syrien Ibrahim Hananou parait édifiant à cet égard. De culture turque, il appelait de ses voeux, la libération de la Syrie du joug ottoman, par l’armée d’Allendy. Ce qui ne l’empêcha nullement de soulever en 1920 la Syrie contre les troupes du général Gouraud et de rechercher l’alliance turque, en l’occurrence celle de Mustafa Kemal.


Il convient donc de retenir que dans les provinces arabes de I’Empire ottoman, comme dans les colonies des puissances européennes, la lutte pour l’indépendance des intellectuels se confond avec leur aspiration au « marché national du travail » monopolisé par l’étranger.


Cette conception matérialiste de l’indépendance explique d’ailleurs, en bonne partie, la répugnance manifeste des jeunes nationalismes à l’union organique avec d’autres « pays frères ». Surtout si ces derniers sont plus évolués.


Il est aisé d’imaginer quel aurait été l’avenir des intellectuels soudanais si le Soudan, au lieu de choisir l’indé-

pendance en 1955, avait fait sien le mot d’ordre d’ « unité de la vallée du Nil ». Les cadres britanniques auraient été remplacés par des Égyptiens, moins efficaces que leurs prédécesseurs, mais de loin supérieurs aux Soudanais. Quant aux représentations diplomatiques, les universitaires de Khartoum auraient dû se contenter, au mieux de postes de secrétaires d’ambassades.


Le 14 juillet irakien a créé des problèmes similaires en Mésopotamie. Des centaines, des milliers de postes sont ou deviendront vacants : les ministères, les administrations, les organismes officiels, officieux ou techniques, les ambassades, les légations étaient colonisés par des représentants du « régime honni ». Ces « valets de Fayçal », ces « larbins de Noury Said », doivent être remplacés par des « patriotes irakiens ». Tandis qu’en cas d’union avec la République Arabe Unie, certains de ces postes seraient revenue à des Égyptiens ou des Syriens, et d’autres auraient été tout simplement supprimés.


En somme, les intellectuels soudanais ou irakiens, dans leur lutte, en tant que groupes sociaux, contre l’union organique avec l’Égypte, se montrent logiques avec eux-mêmes. Leur combat pour la préservation de la personnalité nationale de leur pays respectif prolonge celui qu’ils ont mené contre l’occupant étranger. Le but de cette lutte reste inchangé : acquérir ou préserver le « marché national du travail intellectuel ».


Les intellectuels des pays dépendants ne peuvent, à eux seuls, lutter avec chance de succès contre l’emprise étrangère. Par bonheur, leurs intérêts coïncident avec ceux d’une autre couche sociale créée aussi par la puissance dominante : la bourgeoisie autochtone. Celle-ci lutte de son côté pour la conquête de « son marché national ».


Nous avons vu que la politique coloniale - « fille de la politique industrielle », disait Jules Ferry - n’a de sens que si le territoire colonisé devient un réservoir de matières premières et un déversoir pour le trop-plein des produits manufacturés et des fonctionnaires de la métropole. Nous avons relevé aussi que la destruction de la société traditionnelle du pays dominé, rendait inéluctable la naissance d’une classe de marchands chargés de la vente, au détail, des produits manufacturés ou alimentaires Que les Levantins détiennent le quasi-monopole de cette branche d’activité dans certaines régions d’Afrique noire ne change rien au problème de base. L’éclosion d’une bourgeoisie proprementindigène peut s’en trouver retardée sans qu’il soit possible pour autant de l’empêcher. Il est caractéristique, au demeurant, que les Levantins aient toujours constitué les cibles favorites du nationalisme balbutiant d’Afrique noire..


Dans une première phase, cette bourgeoisie naissante, satisfaite de son sort, bénit l’étranger qui lui apporte une prospérité inconnue jusque-là. Mais bientôt, par le jeu

des lois de l’économie, la jeune bourgeoisie autochtone tend à s’enrichir. L’accumulation du capital devient telle, à un moment donné, que son champ d’investissement se trouve fortement réduit. les capitaux indigènes entrent alors directement en concurrence avec ceux d’origine métropolitaine.


Mais au moment précis où la bourgeoisie indigène prend conscience de sa force, elle en mesure l’extrême relativité : son expansion est entravée par les citoyens de la puissance dominante - ou des « protégés » de cette puissance - qui disposent de capitaux plus importants et d’une technique supérieure. La lutte sur le plan purement économique s’avère donc réellement trop inégale. Ne pouvant concurrencer le capital étranger, il faut sinon l’éliminer, du moins en réduire l’influence. L’unique moyen est de transposer le problème du plan économique au plan politique. Les possesseurs autochtones de capitaux deviennent alors nationalistes : ils revendiquent l’indépendance au nom d’une « nation » qui se confond dans leur esprit avec le concept de marché « national ».


Cette évolution explique pourquoi les commerçants d’Alep, de Damas ou de Beyrouth ont apporté leur soutien - surtout financier - aux sociétés secrètes patriotiques, créées par les intellectuels arabes de cette région, au début du XXe siècle.


L’importance du facteur économique était soulignée dès 1930 par Nehru, quand il déclarait : « Si un gouvernement indien succédait aux gouvernements étrangers et laissait tels quels tous les intérêts étrangers, un gouvernement de ce genre ne pourrait prétendre avoir assuré au pays l’ombre de la liberté... »


Même schéma en Égypte : aux yeux des commerçants égyptiens, l’indépendance, pour laquelle ils luttaient en

1919 contre les Anglais, signifiait surtout la suppression des restrictions à l’exportation du coton, et la libération des prix de ce produit. Il est caractéristique également que l’un des premiers résultats de la révolution de 1919 ait été précisément la fondation de la Banque Misr, dont le statut précisait, pour la première fois dans l’histoire, que ses actions seraient exclusivement réservées aux Égyptiens.


Les Anglais tirent généralement les leçons de leurs expériences malheureuses du passé. Ils semblent avoir pris conscience de l’importance du rôle que peut jouer une bourgeoisie naissante dans l’essor du mouvement national. Ainsi en mai 1955, le décret -loi n° 151 contraignait les négociants étrangers du Koweït - en majorité syriens et irakiens - enregistrer leurs maisons commerciales aux noms de citoyens koweitis, avant la fin de l’année. Depuis cette date, les commerçants étrangers ne peuvent plus exercer d’activités qu’en association avec des ressortissants du pays. Une telle loi, en satisfaisant les ambitions immédiates de la bourgeoisie koweitie naissante, retardera d’autant l’éveil nationaliste. Pour le moment, cette bourgeoisie, participant à la distribution du « gâteau national », ne peut être intéressée par un mouvement nationaliste quelconque. Elle ne brandira de nouvelles revendications qu’une fois la digestion accomplie. A ce moment, mais à ce moment seulement, jouera le fameux principe : « Tout besoin satisfait crée un nouveau besoin. » Et Londres aura gagné entre temps un répit de plusieurs années.


Mais cette élite indigène, essentiellement commerçante au début par défaut de connaissances techniques, évolue

fatalement vers l’industrie. Alors se pose la question de la concurrence des produits étrangers. La métropole disposant d’une technicité supérieure, possédant des connaissances techniques qui ne peuvent s’acquérir en quelques mois, et pouvant compter sur un vaste marché, peut produire à meilleur prix que l’industrie naissante du pays dominé. Pour que celle-ci puisse s’épanouir, les barrières douanières s’avèrent indispensables.


C’est la toute l’histoire du nationalisme égyptien entre 1922 et 1937, c’est-à-dire entre l’octroi unilatéral de l’indépendance par Londres, et le traité de Montreux qui abolissait les capitulations et permettait à l’Égypte de pratiquer dorénavant, une politique douanière favorable à ses intérêts.


La bourgeoisie autochtone croit d’autant plus en la justice de ses revendications qu’elle rejette sur la puissance dominante la responsabilité et de son retard et de la situation économique peu brillante du pays. Voici quelques-uns des arguments avec lesquels les nationalistes égyptiens étayent cette thèse.


Le mardi 11 juillet 1882, à 7 heures, la flotte de l’amiral Seymour commençait le bombardement des forts d’Alexandrie. Deux ans plus tard, Lord Cromer parachevait la désindustrialisation de l’Egypte en ordonnant la fermeture d’un certain nombre d’entreprises d’État, comme la fabrique de papier de Boulac, l’Hôtel des Monnaies, la manufacture d’armes et de munitions, ainsi que l’arsenal d’Alexandrie. Les fabriques de tissage et la flotte fluviale étaient vendues à des étrangers. Quant aux artisans, s’ils n’eurent pas à subir le sort réservé en 1830 à leurs confrères indiens - « leurs os blanchissent la plaine du

Bengale », écrivait le gouverneur anglais - ils se trouvèrent en butte à de très grosses difficultés.


L’existence du minerai de fer d’Assouan était connue dés 1901. Les Hauts commissaires anglais se sont toujours opposé à son exploitation pour pouvoir vendre les produits sidérurgiques de leur usines de Birmingham.


En 1870, douze ans avant l’occupation de son territoire par les troupes britanniques, l’Egypte avait exporté 3 250 000 cantarsLe cantar = 44,9 kilos. de coton pour 8 250 000 Livres égyptiennes. en 1896, ses exportations de coton avaient augmenté de 100 % (millions de cantars) pour une valeur sensiblement égale (8 500 000 Livres égyptiennes) à celle de 1870.


Conclusion des nationalistes : les Anglais ont détruit notre industrie naissante, freiné au maximum notre réveil industriel et pillé nos richesses.


La politique économique actuelle de la Grande-Bretagne dans le Commonwealth, confirme malheureusement, ce point de vue.


On sait , en effet, que toutes les devises gagnées par les pays de la zone sterling sont versées dans un tronc commun géré par Londres. Ce pool est alimenté : 1° par la Grande-Bretagne qui y verse l’aide reçue des États-Unis ainsi que le revenu de ses exportations vers la zone dollar. Elle y puise, par contre, des sommes supérieures à ses apport, afin de couvrir le déficit chronique de sa balance des paiements ; 2° par les ventes contre devises étrangères

des pétroles de Koweit, de Bahrein, de Qatar et de la zone neutre de Koweit ; 3° par les ventes du cacao, du caoutchouc et de l’étain du Ghana, etc,.


La Grande-Bretagne est toujours débitrice envers envers les autres membres de la zone sterling. Mais il y a une nuance, que relève bien le tableau ci-dessous, montrant l’évolution des créances des divers membres de la zone vis-à-vis de Londres (en millions de Livres sterling) :



1945
1950
1952
1953
1954
fin 1955


Australie
118
900
272
480
255
163


Nouvelle-Zélande
64
86
50
69
50
40


Pays non indépendantsColonies, protectorats, pays sous mandat.
445
735
1 032
1 099
1 223
1 294


Ainsi, l’on constate que les États indépendants de la zone sterling, Australie et Nouvelle-Zélande, jouissent d’une plus grande liberté économique que les autres membres. Ils ont pleinement profité du boom sur les matières premières provoqué par la guerre de Corée. Entre 1950 et 1955, l’Australie, par exemple, s’est permis des importations dépassant de 737 millions de Livres ses exportations. Tandis que le rôle des pays non indépendants s’est limité à celui de prêteur sans intérêts.


D’autre part, la Grande-Bretagne a utilisé ce surplus de capitaux - provenant des pays sous-développés du proche Orient et d’Afrique - maintenir pour sa position économique, donc politique, dans les pays indépendants du Commonwealth en y poursuivant ses investissements.


Enfin, parmi les États indépendants, ce sont les pays où domine la race blanche qui ont été le plus favorisés. Entre 1947 et 1952, la Grande-Bretagne a investi 1 400 millions de Livres sterling dans le Commonwealth.


On imagine facilement à quel point la position de l’émir du Koweït, par exemple, sera difficile le jour où la bourgeoisie koweitie prendra conscience que son pays se trouve soumis à une double exploitation : par une compagnie pétrolière étrangère, et par la Grande-Bretagne qui utilise les dollars et autres devises gagnées par la vente du pétrole koweiti pour financer ses investissements dans les pays d’outre-mer.


La propagande nationaliste, elle aussi, aura beau jeu : elle pourra aisément soulever l’opinion publique arabe contre « un émir à la solde des Anglais » qui, non content de laisser l’impérialisme exploiter « le pétrole arabe », consent de plus à l’investissement de ses propres royalties dans des pays non arabes...


En somme, pour la classe aisée comme pour l’intelligentsia, la notion d’indépendance se confond avec le concept de « marché national ». C’est là et non ailleurs qu’il convint de rechercher les origines du mouvement national et pays dépendants.


Comme preuve supplémentaire, on peut rappeler que les fractions successives de la bourgeoisie désertent la cause nationaliste dès que la puissance dominante satisfait leurs ambitions.


Ainsi, quand la Grande-Bretagne supprime en 1922 les entraves mises au commerce du coton, la grande bourgeoisie terrienne se trouve comblée : elle se sépare du parti wafdiste - « symbole de l’unité nationale » - pour fonder le parti libéral-constitutionnel. Quinze ans plus tard Londres relâche davantage son emprise économique, en mettant fin aux Capitulations, et en autorisant l’Égypte à pratiquer une politique douanière presque indépendante : exaucée dans une très large mesure, la bourgeoisie industrielle naissante se sépare, à son tour, de la famille wafdiste, pour former son propre parti « saadiste ».


Les deux nouveaux partis pratiqueront envers la Grande-Bretagne et le Palais une politique aussi modérée que possible...


C’est encore la notion de « marché national » qui explique l’hostilité des bourgeoisies nationales arabophones à toute idée d’union organique.


Les peuples arabes ont certes des liens communs. Mais sur le plan particulier de l’économie, leurs intérêts divergent. La bourgeoisie irakienne a combattu la Grande-Bretagne et la dynastie hachémite pour profiter - entre autres - plus largement de cette manne du XXe siècle qu’est le pétrole. Elle ne l’aurait certainement par fait avec autant d’acharnement s’il ne s’agissait que de partager ensuite ses royalties avec d’autres, fussent-ils des « frères arabes ». Le président Abdel Nasser semble avoir sous-estimé ce facteur. Les Irakiens ne sont devenus « anti-nassériens » que du jour où une certaine propagande a laissé prévoir une « arabisation - et non une nationalisation - des pétroles ».


Le nationalisme égyptien, et lui seul, s’est montré -

du moins jusqu’en novembre 1958 - partisan convaincu de l’union organique entre les différents peuples arabes. Pour la simple et bonne raison que l’Égypte formant l’entité économique, culturelle et démographique la plus puissante, elle compte remplir, à plus ou moins brève échéance, le rôle de la Prusse du monde arabe.


Cette exception mise à part, les classes moyennes des États arabes sont résolument hostiles au principe même de l’union organique. A moins qu’un jour, ne se lève à l’horizon une menace communiste grave. Celle-ci risquant de les dépouiller de tout ce qu’elles possèdent, il est vraisemblable qu’elles essaieraient, à ce moment, et à ce moment seulement, d’unir leurs forces à celles des classes moyennes d’Égypte, pour mieux résister, ensemble, à l’ennemi commun. La bourgeoisie irakienne, par exemple, accepterait alors volontiers de partager une parti de ses richesses avec le protecteur égyptien.


Les élites intellectuelles et financières indigènes représentent, au fond, des couches quantitativement négligeables, du fait même qu’ils constituent des élites. Les plus brillants des cerveaux militaires ne valent pas grand-chose s’ils ne disposent de troupes. De même, les cadres du mouvement nationaliste ne représentent pas un danger grave, immédiat, pour la puissance occupante, tant qu’ils sont privés d’une masse de manoeuvre. Là encore, c’est la puissance coloniale qui se charge de leur donner naissance.


Pour faire de la colonie un réservoir de matières premières, la métropole a besoin de main-d’oeuvre indigène, peu onéreuse par définition. La destruction des vielles structures traditionnelle libère, nous l’avons vu, des forces humaines, dont une partie se dirige vers la production minière ou le travail dans les plantations, et une autre vers les travaux annexes.


Le même phénomène se répète une fois de plus : en ligne générale, ce prolétariat-enfant est ravi, au début, de sa nouvelle situation. Les jeunes travailleurs, débarrassés des contraintes féodales, se sentent relativement plus libres que leurs pères ne l’ont jamais été. Mais bientôt - tout besoin satisfait créant un nouveau besoin - naît le mécontentement. Les brimades des contremaîtres blancs,

habitués à une main-d’oeuvre plus expérimentée et qui ne comprennent pas les différences de qualification, l’insuffisance flagrante des salaires, due précisément aux nécessités nouvelles de la vie dans les centres urbains, etc., créent un malaise certain.


Dans les pays islamiques, le contact avec le modernisme introduit par la puissance dominante, la destruction du vieil ordre des choses et la ruine du cadre traditionnel amènent, d’autre part, le musulmans, à reposer le problème de la « volonté de Dieu », du fatalisme. Dans un premier stade, il se demande si, vraiment, Dieu veut sa misère à lui et non celle de ce voisin pour qui la faim est, désormais, une notion du passé. Il met alors en doute la volonté d’Allah exprimée dans le verset 22 de la Sourate 57 :


« ...Nul coup du sort n’atteint la terre et vos personnes qui ne soit consigné dans un Écrit avant que Nous ne les ayons créées. Cela pour Allah est aisé. »


L’étape suivante est celle où le musulman est psychologiquement prêt à se révolter contre le verset 31 de la Sourate 93, dans laquelle le Prophète attribue au Tout-Puissant ces mots terribles :


« ... Nous avons élevé certains d’entre eux au-dessus de certains autres, en hiérarchie, afin que les uns prennent les autres en servitude... »


La révolte contre la fatalité, la lutte pour une juste part de joies terrestres, constitue d’ailleurs un phénomène international. « Ce qui est nouveau, déclarait le Dr Ambedkar, champion des Intouchables hindous, ce n’est pas la misère indienne : elle est vieille comme les siècles ; ce qui est nouveau, c’est que le peuple indien commence à devenir impatient de sa misère. »


Le mécontentement du début - ressenti plutôt qu’exprimé - est polarisé rapidement par les cadres du natio-

nalisme qui le transforment en impatience et lui offrent une cible de choix : l’étrangerIl convient de relever que dans tous les pays, même les plus évolués, on se plait toujours à chercher des boucs-émissaires étrangers. Dans son Histoire du syndicalisme ouvrier en France, M.G. Lasserre note que les grèves de 1833 et 1840 furent expliquées alors alternativement par l’or anglais, l’or russe, les intrigues de Louis Bonaparte ou celle des Légitimistes.. Car le chef d’entreprise possède, en pays dépendant, un double défaut : il est patron et étranger. Un processus, somme toute logique, donne en conséquence une teinte nationaliste aux revendications sociales. La lutte pour le mieux-être se confond avec le nationalisme, fait corps avec ce dernier. La solution de la misère ne se conçoit plus qu’a travers la « lutte contre l’étranger ».


Pour comprendre l’ampleur que pouvait - et malheureusement peut encore - revêtir cette lutte des miséreux contre l’étranger, il est nécessaire de se référer aux statistiques établies par l’anthropologie moderne. Ainsi, dans plus de la moitié du globe, la ration quotidienne des habitants n’atteint pas les 2 250 calories estimées comme le minimum vital. Et pourtant, les besoins, en céréales uniquement, entrent pour 80% dans leur budgetContre 4% du budget moyen d’un Français et 2 % de celui du nord-Américain.. D’autre part, s’il faut 10 minutes de travail au nord-Américain pour obtenir un litre de lait, 12 à 14 minutes pour un kilo de pain, et 1,75 minute pour le kW/h d’électricité, le Pakistanais, par exemple, doit travailler 10 heures pour gagner l’équivalent d’un litre de lait, 6h 40 pour le pain et 2 heures pour le kW/h d’électricité.


Il n’est pas étonnant que, dans une telle situation, les cadres intellectuels et bourgeois du nationalisme disposent d’une masse de manoeuvre imposante composée de troupes de choc.


On pourrait évidemment répliquer que l’accession à l’indépendance ne résout nullement le problème social ; cela est vrai, mais qui se chargera d’en convaincre la masse des déshérités ? L’étranger ? Il ne sera très probablement pas cru. Sans compter que les nouveaux dirigeants utilisent un argument massue : il faut du temps pour panser les blessures causées par l’impérialisme dans la chair du pays dominé.


Les puissances colonisatrices ne se sont pourtant pas contentées de créer cette masse de manoeuvre indispensable au mouvement nationaliste. Elles l’ont aussi exaspérée.


Conscient de leur mission civilisatrice, désireuses de justifier, sur le plan moral, leur action et, accessoirement, de disposer d’une main-d’oeuvre saine et abondante La progression démographique galopante en Égypte coïncide avec l’extension de la culture du coton. La cueillette exige une main-d’oeuvre abondante et elle est moins fatigante pour les enfants : ils n’ont pas à se courber comme les adultes.. les puissances européennes se sont intéressé aux conditions sanitaires de leurs possessions d’outre-mer. Elles sont à juste titre fières de leurs efforts sur ce plan. Efforts qui se sont traduits par une baisse rapide du taux de mortalité.


Elles ne se rendaient toutefois pas compte que le pays dépendant étant maintenu dans un état économique relativement arriéré, elles rompaient ainsi un équilibre séculaire : à un moment donné, la progression démographique cesse en effet de correspondre au rythme de développement de l’économie. L’action de ces puissances revient en somme à accorder aux autochtones plus de chances

de survie avec moins de possibilités de subsister. On sait qu’à l’heure actuelle, la pression démographique et le chômage qui en découle, sont les plaies des pays dépendants ou ex-dépendants les plus turbulents.


Cette armée de chômeurs servira naturellement de réservoir au mouvement nationaliste. La misère n’a jamais été de très bon conseil.


On ne saurait évidemment reprocher aux ex-puissances colonisatrices leur politique sanitaire. Elles se la devaient à elles-mêmes, sous peine de se priver de la poindre justification morale, civilisatrice ou humaine. Il n’empêche que leur action dans ce domaine - comme dans beaucoup d’autres - a eu des conséquences diamétralement opposées à leurs intérêts.


Selon les pays, la masse est plus ou moins émotive. L’Arabe, par tempérament, régit avec spontanéité et violence. Le nationalisme ne se prive pas d’exploiter cette émotivité dans son combat contre la puissance dominante. La présence physique de celle-ci lui en fournit d’ailleurs tous les prétextes.


Voici ce que l’on racontait, par exemple, en 1920, dans les souks de Syrie :


« Dès son arrivée à Damas, le général Gouraud voulut visiter la tombe de Saladin. Il entra dans le sanctuaire sans manifester le moindre signe de respect, et s’adressant à celui qui dormait de son denier sommeil, lui dit : “Salut, ô Saladin ! Au moment des Croisades, tu avais dit que nous étions partis d’Orient sans espoir de retour. Et nous voici de nouveau sur cette terre. Lève-toi donc pour nous voir ici... Nous avons conquis la Syrie”. »


Vraisemblablement fausse, cette anecdote a cependant soulevé l’indignation des Syriens : ils ne pouvaient admettre que le descendant des vaincus se permette de bafouer leur ancêtre vainqueur. Ils ne pouvaient admettre qu’eux, les descendants du vainqueur, soient défaits par le descendant des vaincus. Ils devaient se montrer dignes du grand Saladin.


Le mouvement nationaliste en fut facilité d’autant.


Une fois réalisée l’union de l’élite et des masses, le mouvement national englobe l’ensemble de la population. Il représente alors un bloc invincible : « La volonté populaire, déclarait le maréchal Leclerc , est la meilleure arme tout terrain. » On peut combattre, en effet, les élites, mais non la masse : elle est partout et nulle part, amorphe et omniprésente, sa force d’inertie seule vaut des dizaines de divisions.


A ce stade, toutes les couches de la population sont mécontentes. Elles sont convaincues que l’étranger est l’unique cause de tous leurs malheurs. En 1924, la récolte du blé dur avait été déficitaire en Syrie, comme elle l’avait été des dizaines de fois par le passé : qu’importe, le responsable était le Français qui « pillait » le pays, sans rien faire pour l’aider. Les réfugiés palestiniens vivent aujourd’ hui dans la misère ? Les nationalistes jordaniens s’empressent d’expliquer que le seul responsable en est « l’impérialisme », etc.


Devant l’ampleur - devenue visible- du mouvement national, la puissance dominante consent alors à se dépouiller d’une parti de ses privilèges. Ses concessions, qui viennent le plus sou vent trop tard, sont jugées insuffisantes

par la masse, même si une parti des cadres s’y montre favorable. Les meilleures des réformes sont critiquées, voire sabotées. La masse cesse de suivre ses leaders : elle les pousse. Elle se montre intransigeante, rejette les compromis susceptibles de satisfaire ses cadres intellectuels ou bourgeois. Cette surenchère interne du mouvement national se traduit par une accentuation de la surenchère externe, « anti- impérialiste ».


Ce phénomène des masses explique la persistance d’un nationalisme chatouilleux, après l’accession à l’indépendance. Celle-ci satisfait les ambitions de l’intelligentsia et de la bourgeoisie dans une très large mesure. La plupart du temps, elles n’ont plus que faire d’un nationalisme vidé pour elles n’ont plus que faire d’un nationalisme vidé pour elles de toute substance. Très souvent, leurs intérêts coïncident même avec ceux de l’ancienne puissance dominante. Mais les masses ? L’ouvrier, le cheminot, le petit fonctionnaire, le boutiquier, etc., ne peuvent prétendre aux postes de chefs de service, et encore moins à ceux de ministres ou d’ambassadeurs. Leur sort reste inchangé.


Ces masses de miséreux créées pas le « colonialisme », utilisées par les cadres intellectuels et bourgeois dans leur lutte contre la puissance dominante, deviennent bientôt une véritable calamité pour leurs dirigeants nationalistes de naguère. Elles ont pris conscience de leur force dans la « lutte anti-impérialiste ». Elles se rendent compte que leur chefs gardent pour eux la plus grosse part du gâteau national . Elles ont tendance à reprendre en mains l’étendard du nationalisme, contre leurs vieux leaders accusés de faire cause commune avec ce même impérialisme qu’ils

vomissaient autrefois. Pour elles, l’ennemi était et reste l’impérialisme.


La plupart du temps, les dirigeants n’ont d’autre alternative que de participer à la surenchère contre l’ex- puissance dominante et ses alliés,
sous peine de se voir débordés. Cette attitude présente d’ailleurs un double avantage : d’une part, ils détournent l’attention de leur faillite sur le plan intérieur vers un bouc-émissaire étranger, et, de l’autre, ils utilisent l’effervescence populaire pour soutirer d’autres avantages à « l’impérialisme ».


Cet ensemble de phénomènes propres aux masses-arabes en particulier-provoquait les réflexions désabusées de M. Charles Malik, ex ministre des Affaires étrangères du Liban. Il écrivait, en effet, dans le numéro de janvier 1952 de la revue américaine Foreign Affaires :


Existence et persistance de considérables classes pauvres... Il faut, pour leur plaire, arriver à alimenter leur imagination et leur désirs : il faut devenir un des leurs. Ce qui rend extrêmement difficile difficile d’être un chef qui mène vraiment, et non pas qui se laisse mener. Voilà la raison de l’échec final de toute tentative de direction : il faut se plier à la foule... Si grand est le pouvoir magique que possède la langue arabe pour soulever les foules et les satisfaire que, pour régner, il faut être poète ou en avoir un à son service.


L’analyse est correcte, à celà près que la langue arabe perd toute magie et le poète son efficacité, dès qu’ils expriment des idées contraires aux intérêts de la « populace ». Sinon, le roi Farouk, qui disposait des meilleurs poètes-passés depuis au service des nouveaux dirigeants- n’aurait jamais perdu son trône...


Le mouvement nationaliste, né avec l’apparition- dans les pays dépendants- d’un intelligentsia et d’une bourgeoisie locales, arrive donc à l’âge adulte par l’apport d’une masse de manoeuvre indispensable, formée d’ouvriers, de travailleurs périphériques et parfois de paysans. Dans le cas de l’Égypte, par exemple, la première phase - qui va grosso modo de 1880 à1918 - est représentée par Orabi Pacha, Moustafa Kamel et Mohammed Farid, tandis que le parti wafdiste attache son nom à la seconde étape (1918-1952).


Pour rendre se lutte plus efficace, et hâter ainsi sa libération, le nationalisme indigène est amené naturellement à chercher des alliacés extérieures. Son But reste inchangé : combattre mieux la puissance dominante. Très souvent, certaines puissances européennes brigueront ce titre d’allié. Elles encourageront la révolte des nationalités et parfois même les pousseront dans une telle voie. A cet égard, l’exemple du démantèlement de l’Empire ottoman est édifiant.


A un moment donné du processus historique, l’émancipation des nationalités chrétiennes, puis musulmanes de L’Empire, coïncidait avec les intérêts de certaines puissances européennes. Alternativement ou conjointement elles apporteront leur soutien matériel à telle ou

telle nationalité en lutte conte la Sublime Porte. Ce parallélisme des intérêts entre une grande puissance et une nationalité quelconque devait hâter - mais pas plus la détérioration des positions de l’Empire ottoman.


Ainsi, le soulèvement grec, au début du XIXe siècle, n’aurait sans doute pas eu de suites immédiates sans l’aide compréhensive du gouvernement de Sa Majesté. Saint-Pétersbourg de son côté pousse les Bulgares. Vienne n’attend qu’un prétexte - que lui sera fourni par la révolution « Jeunes Turcs » - pour assurer sa main-mise sur la Bosnie-Herzégovine. Aux confins caucasiens de l’Empire, c’est le régime tsariste qui encourage l’éveil national des Arméniens. Tandis que la France s’intéresse à la protection de la minorité chrétienne du Liban, la Grande-Bretagne réussira le tour de force de pousser le protecteur des Lieux Saints musulmans à la rébellion contre le chef de l’Islam, le sultan-calife Mohamed V. Non content de refuser d’obtempérer à l’ordre de son suzerain temporel et spirituel qui lui demandait de proclamer la Guerre Sainte aux Alliés, le chérif de La Mecque n’hésita par en 1915 à soulever les tribus arabes du Hedijaz contre le sultan-calife. Il briguait cet empire arabe que lui avaient promis les Reginald Storrs, Clayton et autres Lawrence.


Churchill déclarait en 1941 qu’il était prêt à s’allier au diable pour vaincre l’Allemagne nazie.


Les Arabes sont d’autant plus portés à ce genre d’alliances que les « diables » européens ne sont pas toujours d’accord entre eux. Un mouvement nationaliste acceptera n’importe quel soutien - le plus souvent tacite, voire

sournois - à condition que cela facilite la défaite de L’ennemi du moment.


Toute l’histoire du mandat français sur la Syrie est une illustration de cette thèse. La révolte d’Ibrahim Nananou en 1920, celle du djebel Druze en 1924-1925, furent, sans conteste, encouragées par le colonial office. Et les nationalistes syriens auraient eu beaucoup plus de difficultés à obtenir l’évacuation des troupes françaises en 1946, n’était « l’arabophilie » du général Spears. Cette attitude était d’ailleurs apparente dés 1918, quand Allenby déclarait sentencieusement : « Les musulmans en général et les Arabes en particulier opposeront une violente résistance à toute tentative d’imposer l’influence française en Syrie ».


Au moment du retrait de la France du Levant, le gouvernement de Sa Majesté - réputé pour son esprit de suite - croyait atteindre enfin l’objectif qu’il caressait en secret depuis trente ans : fonder un grand Empire arabe, ami évidemment, sous le sceptre des Hachémites.


On pouvait croire du moins, que l’apparition en force du colosse soviétique sur la scène mondiale, au lendemain de la seconde guerre, mettrait fin aux rivalités entre grandes puissances occidentales en Orient arabe. Il n’en fut rien. Les intérêts égoïstes - pétroliers pour plus de précision - ont toujours au la priorité sur les conceptions politiques que l’on prétend planétaires. On en trouve l’illustration la plus éclatante dans les événements de Syrie durant ces dix dernières années .


L’expulsion de la France du Levant une fois acquise, Londres s’attelle donc à la tâche de créer sa Grande Syrie. Il se heurte immédiatement à la dynastie séduite hostile au renforcement des descendants de l’ex-chérif

Hussein de La Mecque. Comble de malheur pour le gouvernement de Sa Majesté, le roi Ibn Séoud est soutenu par la société américaine Aramco qui exploite les gisements d’hydrocarbures séduites. L’Aramco est puissante : les quatre plus grandes compagnies pétrolières américaines s’en partagent les actions.


Et à partir de 1948, on assiste à une lutte sans merci entre l’Aramco et le Royaume Uni. Celui-ci essaie de former sa Grande Syrie et de saboter l’expansion pétrolière américaine, tandis qu’à Washington l’Aramco utilise le lobbi des pétroles pour faire pression sur le Congrès et le gouvernement. Ce combat titanesque, quoique pacifique, se répercutera dans la vie politique syrienne par une succession de coups d’État.


Au début de 1949, le gouvernement syrien, représentant les intérêts des propriétaires terriens favorables à apposer sa signature au bas de l’accord autorisant le passage à travers la Syrie du pipe-line monstre construit par l’Aramco.


Le 23 mars 1949, le colonel Hosni el Zaim, s’appuyant sur une partie de l’armée, renverse le gouvernement. Le 25 juin, il conclut une alliance avec l’Arabie Séoudite qui lui accorde un prêt de six millions de dollars ; il signera immédiatement après l’accord tant désiré par l’Aramco.


C’était mal connaître le Colonial office que d’espérer de sa part une quelconque manifestation de ce fameux fair-play dont sont tellement fiers les habitants d’outre-Manche.


Le 14 août suivant, un second coup d’État secoue Damas : le colonel Sami el Hinnawi, s’appuyant sur quelques unités de l’armée, fait exécuter Hosni Zaim, s’empare du pouvoir et rétablit la « vie démocratique ». Le premier geste du pouvoir rétablit la « vie démocratique ». Le premier geste du parlement est de refuser la ratification

de l’accord avec l’Aramco. Six jours plus tard, le Parlement vote une seconde motion dans laquelle il se déclare « favorable au rattachement de la Syrie à l’Irak et la Jordanie ». La Grande Syrie deviendra-t-elle enfin une réalité ?


Mais les pétroliers américains sont encore moins sensibles que leurs collègues anglais au fair-play. Pour eux, la sagesse suprême réside dans le business is business qui a fait la fortune de tous les magnats de leur industrie. La radio de Damas annoncera le 19 décembre 1949 : « L’armée syrienne, fidèle à la Constitution républicaine, vient de déposer le gouvernement qui préparait une union avec les pays voisins... » Le colonel Adib el Chichekly avait pris le pouvoir à quatre heures du matin. Moins d’une année plus tard, le pétrole de l’Aramco débouchait enfin sur la Méditerranée après un trajet de 1783 km dans un pipe-line de 80 cm de diamètre.


La Grande-Bretagne, habituée à perdre des batailles et à gagner les guerres, revenait à la charge en décembre 1953. Les Druzes qui lui avaient donné tant de preuves de fidélité - en 1917 contre les Ottomans, et en 1922 et 1925 contre les Français - se rebellaient contre le pouvoir d’Adib el Chichekly. Deux mois plus tard, un nouveau complot militaire, dirigé par le colonel Chawkat Choukeir, obligeait Chichekly à chercher refuge auprès du roi Séoud...


Qui finalement est sorti vainqueur de cette longue lutte entre Anglais et Américains ? Qui en a tiré profit ? Ce n’est ni Londres, ni Washington, mais le nationalisme syrien. Le pipe-line de l’Irak Petroleum Company - société à majorité anglaise exploitant les pétroles irakiens - fut dynamité le 3 novembre 1956, au moment de l’affaire de Port-Saïd, par des commandos syriens ; le 15 août 1957,

Damas se permettait d’expulser purement et simplement trois diplomates américains accrédités en Syrie.


Cette lutte entre Anglais et Américains devait permettre aux nationalistes syriens de prendre conscience de leur force. Ils ne voulaient plus servir d’instrument. Ils voulaient travailler pour leur propre compte . Leur accession au pouvoir fut d’autant plus facile que les coups d’État en chaîne avaient fortement ébranlé, donc affaibli, les structures de l’État syrien à prédominance féodale. Depuis, Washington et Londres se sont aperçu - un peu tard il est vrai - qu’il était vital pour le monde libre de présenter un front commun au nationalisme syrien. Celui-ci, à son tour, s’est alors avisé qu’il lui serait désormais difficile de jouer les puissances capitalistes l’une contre l’autre.


Qu’importe ! La Syrie, unie à l’Égypte, s’appuiera dorénavant sur le bloc oriental pour faire échec aux projets occidentaux. A moins de jouer de la « menace communiste » pour gagner le soutien occidental.


Le schéma intelligentsia-bourgeoisie-masse-alliances extérieures ne peut à lui seul expliquer les explosions qui se produisent en Orient arabe. Les antagonismes anglo-américains n’auraient pu s’exprimer par des coups d’État en Syrie, si les deux camps ne favorisaient des secteurs différents de l’armée.


Dès que l’on aborde la vie politique proche-orientale, on remarque un phénomène commun à tous les États de cette région : les coups d’État sont manigancés, soit par le Palais avec l’aide de l’étranger, soit par l’armée.


Les Grandes Puissances ont toujours cherché à s’appuyer sur le groupe extérieurement le plus puissant au moment où elles imposaient leur domination : en d’autres termes, sur la féodalité.


Les structures féodales, qui avaient l’avantage d’exister, facilitaient d’autant l’oeuvre politique de la colonisation. Une telle alliance renforçait au demeurant les bases branlantes de ces régimes médiévaux. Pour prolonger le plus possible leur emprise, les puissances colonisatrices ont aidé la féodalité à freiner au maximum la prise de conscience et la constitution des classes moyennes en force gouvernante. Ce processus devait avoir des conséquences incalculables sur l’évolution future des États arabes indépendants.


Quelques faits d’histoire illustrent bien cette coopération

entre la puissance dominante et la féodalité, ainsi que ses répercussions sur les classes moyennes.


Les premières élections législatives syriennes pour désigner les membres de l’Assemblée Constituante eurent lieu en avril 1928. Elles se traduisirent par une victoire du « bloc national » syrien. Le Haut-Commissaire Français, incapable d’amener les députés - nationalistes - a partager ses vues, dissout la Constituante en 1930. Deux ans plus tard, nouvelles élections en arrivée au pouvoir d’un second gouvernement nationaliste. L’entente reste impossible, l’Assemblée est dissoute une nouvelle fois. Alors commence une longue période de gouvernement par décrets présidentiels. Autorités françaises et gros propriétaires fonciers se feront des concessions mutuelles pour interdire l’accès du pouvoir aux intellectuels et bourgeois nationalistes.


La situation en Irak était plus caractéristique encore. Les Anglais furent obligés de s’appuyer, plus que les Ottomans, sur les féodaux et les cheikhs des tribus.


En 1931, les domaines de l’État furent distribués. Seuls les grands propriétaires purent participer à cette réforme agraire d’un genre spécial.


Depuis 1932 - date de l’accession de l’Irak à l’« indépendance » et de son entrée à la S.D.N. - jusqu’au coup d’État de juillet 1958 les changements de gouvernements étaient fréquents. Mais le pouvoir économique et politique y a toujours été le monopole d’une poignée de politiciens professionnels, représentants attitrés des grands propriétaires fonciers et des chefs de tribus.


Le Palais, symbole de la féodalité, est l’allié naturel de l’étranger : le mouvement national, anti-féodal et anti-

impérialiste par son essence même, les effraie également - ils doivent se soutenir mutuellement pour y opposer un barrage efficace.


Ainsi, en 1882, le khédive Tewfik d’Égypte appelle les Anglais à son secours pour mater la rébellion d’Orabi Pacha. Dans son ordre du jour du 14 août, il déclarait en effet :« Les forces armées anglaises sont venues restaurer l’ordre en Égypte. En conséquence, nous leur avons accordé le droit d’occuper toutes les positions qu’elles jugent nécessaires. Ceci devant avoir pour résultat d’écraser la rébellion. »


Le 23 mars 1925, le roi Fouad se permet de dissoudre la Chambre des Députés - à majorité nationaliste - le jour même de sa réunion inaugurale. Cinq ans plus tard, il éliminera toute opposition en abolissant la Constitution. De tels actes auraient été inconcevables sans le soutien des armes anglaises.


En 1941, après le coup d’État de Rachid Ali el Kitani, le régent Abdulillah d’Irak réintégrera sa capitale dans les fourgons de l’armée britannique.


Enfin, il convient de se rappeler qu’en avril 1957, au moment des troubles de Jordanie, la VIe Flotte américaine avait reçu l’ordre de croiser au large des côtes orientales de la Méditerranée. Et ainsi de suite.


Mais quand l’un des deux alliés « trahit » l’autre, c’est le nationalisme seul qui en tire avantage.


En octobre 1922, le sultan-calife Mohamed VI demandait le protectorat de n’importe quelle puissance européenne, pour résister au nationalisme kémaliste. L’Occident ne bougea pas et le sultan se vit obligé de chercher asile à l’étranger.


Dès le 23 juillet 1952, Farouk demandait l’intervention de l’armée britannique de la zone du canal de Suez :

celle-ci s’abstint d’intervenir et, trois jours plus tard, le roi d’Égypte s’embarquait sur le Mahroussa, en route pour l’Italie.


Au Maroc et en Tunisie, ce sont les souverains qui « trahissent » la puissance dominante. Le résultat est le même : le nationalisme triomphe.


Quant au roi Hussein de Jordanie, il ne devait se heurter au nationalisme qu’après avoir tenté d’en devenir le symbole. On sait qu’en mars 1956, il s’était allié aux officiers libéraux pour chasser Glubb. Deux ans plus tard il change son fusil d’épaule : les « diables rouges » anglais débarquent à Amman pour raffermir momentanément, son trône chancelant.


Donc, pendant toute une phase du mouvement national, la féodalité continue à régner avec l’aide de l’étranger. Elle monopolise tous les postes de commande. C’est ce qui s’est passé en Égypte : les féodaux formaient la majorité au Sénat, tandis que sur le plan économique, ils colonisaient les conseils d’administration des grosses sociétés. Même situation en Irak et en Syrie.


Brimées économiquement et politiquement depuis des décennies, ce que l’on appelle les classes moyennes se trouvent donc sur la touche.
Elles ne constituent pas une force suffisante - en dépit de l’apport des masses - pour prendre le pouvoir et s’y maintenir. Il leur manque un instrument de domination. Ce rôle incombera à l’armée.


Les événements d’Égypte fournissent l’exemple le plus probant.


En Égypte, le métier des armes n’a jamais été considéré comme une « profession noble ». La troupe était composée,

jusqu’à ces derniers temps, des éléments le plus miséreux de la paysannerie, donc les moins instruits : on sait que le système du badal ou "rachat" était en vigueur dans l’armée, ce qui permettait aux fils de familles aisées d’échapper à la conscription, en versant la somme de 21 Livres Égyptiennes.


D’autre part, la discipline n’est pas faite pour plaire aux « fils à papa », quel que soit par ailleurs le prestige de l’uniforme.


Cet ensemble de conditions amenait les enfants mâles des grandes familles féodales ou de celles appartenant à la couche supérieure de la détourner du métier des armes et à lui préférer l’Université, et surtout la faculté de Droit.


Donc, premier résultat important, il n’existait au sein du corps des officiers égyptiens presque pas d’éléments issus des classes dirigeantes.


Mais si le métier des armes n’était pas considéré comme une « profession noble », il constituait cependant, pour certaines classes, une « profession qui ennoblit ». Pour le fils du fellah riche ou du commerçant appartenant aux couches inférieures de la bourgeoisie, et qui avait par conséquent la possibilité d’achever ses études secondaires, l’uniforme d’officier signifiait une progression dans la hiérarchie sociale. Sans compter que les promotions pouvaient lui permettre d’envisager son accession au sommet de cette hiérarchie.


Si l’on considère encore que les éléments issus de la masse des fellahs, du prolétariat urbain et rural, ainsi que la petite bourgeoisie des campagnes et des villes, ne disposaient pas des moyens financiers nécessaires à leur éducation, on arrive au second résultat important, à savoir que la majorité écrasante du corps des officiers

était composée d’éléments issus de la moyenne bourgeoisie.


C’était aussi le cas en Turquie, par exemple, et Mustafa Kemal fut le premier à s’appuyer sur l’armée pour combattre la féodalité. Les classes moyennes en tant que forces économiques y étaient pratiquement inexistantes. Ainsi, tout le commerce était aux mains d’Arméniens, de Grecs et de Juifs.


La situation dans l’armée irakienne n’est pas différente. En 1936, le général Bedky ne pourra réussir son coup d’État que grâce au soutien du corps des officiers, écoeurés par le monopole qu’exerçaient les grands propriétaires fonciers et les chefs de tribus dans toutes les branches d’activité. De 1937 à 1941, une demi-douzaine de putschs secoueront l’Irak pour culminer avec la révolte de Rachid Ali el Gailani en avril 1941.


La majorité des cadres de l’armée syrienne appartient, elle aussi, aux couches moyennes. Mais ici, la situation se présente sous un jour plus complexe : les rivalités régionales - Druzes, Alaouites, Arméniens, Kurdes, etc.- l’empêchaient d’être un corps homogène. En jouant sur ces différences, Anglais et Américains pourront croire, alternativement, pendant un certain temps, avoir gagné la partie.


En Jordanie, les cadres arabes - et non bédouins - sont issus des classes moyennes : ils réussiront en mars 1956, avec l’appui du Palais, à obtenir le congédiement de Glubb Pacha et des officiers anglais. Le roi Hussein s’appuiera ensuite, en avril 1957, sur les officiers bédouins pour ramener ses officiers arabes à plus de modération.


Tant que les pétroles n’étaient pas en jeu, les préférences des États-Unis allaient, du moins jusqu’à ces derniers temps, aux classes moyennes. Ils reprochaient à Londres et à Paris l’anachronisme de leurs méthodes.


Dès les premières heures du coup d’État de la junte égyptienne, l’ambassadeur des États-Unis au Caire, M. Jefferson Caffery, manifestait sa sympathie pour le mouvement des « Officiers libéraux ». Et si l’on devait en croire le Saturday Evening Post, il y avait plus que de la sympathie. Dans une série d’articles à la gloire de la Civil Intelligence Agency, cette revue américaine écrivait en novembre 1954 :


En Égypte, le régime décadent de Farouk amenait de l’eau au moulin des communistes. D’habiles agents américains se trouvaient sur place pour conseiller les leaders pro-américains d’une junte militaire égyptienne, quand le moment sembla propice à un coup d’État. Ils leur indiquèrent les meilleures solutions aux problèmes dangereux qui les assaillaient.


La C.I.A. et son chef, M. Allen Dulles, frère du secrétaire d’État, ne doivent naturellement pas étre aussi fiers aujourd’hui de leur participation au coup d’État du 23 juillet 1952. Ils se sont aperçus depuis, que loin d’utiliser le nationalisme le roi Hussein contre les officiers nationalistes jordaniens en avril 1957, ils prouvèrent que la leçon leur avait servi.


Une ultime remarque. Dans la lutte contre un régime, la force numérique, de l’organisation hostile a un régime, la force numérique de l’organisation hostile a une importance secondaire. L’essentiel est que ses objectifs correspondent aux sentiments des masses, à leurs tendances, à leurs aspirations du moment.


En 1908, par exemple, l’organisation clandestine turque « Union et Progrès » ne comptait pas cinq cents membres

quand Niazi, l’un des chefs du Yeni Tourane (Jeunes Turcs), se retrancha dans les montagnes de la Macédoine méridionale et défia le sultan Abdel Hamid. Il n’était soutenu que par une poignée de partisans . Et pourtant, tous les régiments refusèrent tour à tour de marcher contre les insurgés, obligeant la Sublime Porte à s’incliner devant leurs desiderata.


En 1952, les « Officiers Libres » étaient très peu nombreux. Mais la haine du peuple égyptien pour la monarchie était telle qu’ils réussirent à prendre le pouvoir presque sans coup férir.


Le 14 juillet irakien est l’oeuvre d’une demi-douzaine d’officiers des 19e et 20e régiments d’infanterie. L’objectif du général Kassem correspondant aux voeux de l’opinion publique, aucun corps de l’armée, même celui se trouvant en Jordanie, ne pensera à s’opposer au coup d’État.


Il ressort de cet ensemble de faits que le nationalisme arabe ne peut être considéré comme un phénomène anormal. Au contraire, il va dans le sens de l’Histoire et se pose dans le cadre général du mouvement des peuples qui cherchent à se constituer en nations distinctes. C’est peut-être un anachronisme au siècle des abandons de souveraineté, de la C.E.C.A., de l’Euratom, du Marché commun, etc. Il n’en reste pas moins que les États d’Europe, férus de « supra-nationalité » sont tous passés, au préalable, par une phase purement nationale.
Le monde arabe en est encore là. Il paraît difficile de le lui reprocher du point de vue économique son retard est encore plus considérable.


La création, par la puissance dominante, des éléments d’une intelligentsia et d’une bourgeoisie autochtone, jointe à la naissance d’un prolétariat local, ne pouvaient pas ne se traduire par l’éclosion du sentiment national. Celui-ci emploiera toutes les armes qui lui tomberont sous la main pour atteindre son but : l’indépendance.


Ceux qui ressentent la nostalgie de l’Orient féerique de jadis, de l’Orient des contes et des mille et une nuits,

comprendront peut-être mieux cette évolution irréversible en suivant la pensée d’un vieux fonctionnaire syrien. Au mois d’août 1947, dans un café de Damas, il exposait à un groupe de jeunes gens sa conception du mouvement national.


« Les temps ont changé, disait-il. Il y a une cinquantaine d’années, j’étais marié et père d’un enfant de 18 mois, quand mon père me gifla : il m’avait vu aux alentours d’un débit de boissons. Je lui donnai raison, lui baisai la main et demandai pardon... J’ai un arrière-petit-fils maintenant : il n’a que 19 ans. Il pense avoir atteint la maturité et rêve d’indépendance. Son père et sa mère ne sont pas du tout “vieux jeu”. Et pourtant, le gosse parle de tyrannie paternelle, de gagner sa vie pour en finir de la tutelle de ses parents, etc. J’ai dit à ma petite-fille que c’était le mal du siècle, qu’elle n’y pouvait rien. Mais comment le lui faire comprendre ? Elle croit qu’elle peut le garder encore sous son aile, et lui dicter sa conduite... »

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