Nationalisme et Communisme

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Quelles sont les relations entre le concept national arabe et l’idéologie communiste ? A cette question, on obtient en Occident deux réponses diamétralement opposées. Les optimistes ou ceux qui prennent leurs désirs pour des réalités, affirment, le Coran à la main, qu’Islam et communisme sont incompatibles. Les pessimistes, eux, partent de prémisses correctes, - « le nationalisme et le communisme se montrent hostiles à l’Occident » - pour arriver à la conclusion : nationalisme=communisme.


L’expérience semble infirmer ces deux thèses génératrices de confusion.


Mohamed Iqbal fut, plus que Jinnah, le précurseur de l’Etat islamique du Pakistan. Jusqu’à sa mort, en 1938, il lutta pour la création d’un État indien musulman, distinct du reste de l’Inde. Il ne disposait que d’un seul argument : l’Islam ; en son nom, il revendiqua pour ses coreligionnaires le droit de sécession.


Et pourtant, ce héraut de l’Islam n’hésita pas à dédier un poème à un athée du nom de Lénine. Il imagina la comparution du fondateur du parti bolchevik devant

son Créateur entouré du choeur des anges. Le dialogue qu’il imagine est édifiant :

- LÉNINE, s’adressant au Tout-Puissant :

O Toi dont la marque est partout dans la vie et dans la nature, C’est bien vrai que Tu es Éternel et Vivant ;
Mais comment aurais-je pu savoir que Tu existais
Quand à chaque instant les Sages changeaient d’avis ?
Aujourd’hui, après avoir vu de mes propres yeux, je crois
Ce que je pensais n’être qu’une obsession de l’Église.
Si Tu le permets, j’aimerais Te poser une question
A laquelle les thèses des philosophes n’ont pu fournir de réponse.
Où est l’homme dont Tu es le Dieu ?
Est-ce l’homme d’argile qui vit sous les cieux ?
Pour l’Orient, les dieux ce sont les Blancs d’Europe,
Pour l’Occident, les dieux ce sont les dollars étincelants.
Ce savoir, cette science, cet art de gouverner
Sucent le sang tout en prêchant l’égalité.
Le teint allumé que l’on remarque sur les visages le soir
N’est que l’effet du fard de la boisson.
Tu es Tout-Puissant et Juste, mais dans Ton Monde
Le sort du malheureux ouvrier est très dur.
Quand le bateau du capitalisme sombrera-t-il ?
Le monde attend le Jour du Règlement de comptes !

- LE CHOEUR DES ANGES :

L’intellect est sans bride, l’Amour n’est pas localisé,
O Peintre Divin, il manque encore quelque chose à Ton Tableau !
Aux aguets de l’humanité se tiennent l’exploiteur et le moine,
Dans Ton Univers, le vieil ordre continue encore.

- DIEU, convaincu, ordonne alors :


Levez-vous et éveillez les pauvres de Mon Monde,
Ébranlez les fondations-mêmes des palais des riches,

Réchauffez le sang des esclaves au feu de la confiance,
Donnez à l’humble moineau la force de combattre le faucon !
Le jour de la souveraineté des masses approche à grands pas.
Qu’on démolisse les reliques du passé partout où elles se trouvent !
Qu’on brûle tout épi de blé dans ce champ
Qui ne fournit pas la subsistance du paysan !
La civilisation moderne n’est qu’un atelier de souffleur de verre
Emplis le poète de l’Orient d’une noble fureur pour qu’il l’écrase !


Donc Allah, le Dieu de Mohamed et d’Iqbal, se convertit à la théorie de la lutte des classes prêchée par Lénine l’athée ! Celui qui luttait au nom de l’Islam ne voyait pas de contradiction majeure entre sa foi et le matérialisme marxiste.


Le général anglais Spears, qui se distingua tellement au Levant à la fin de la seconde guerre mondiale, voyait juste, pour une fois, quand il déclarait en 1953 : « Il est vain de penser que les principes fondamentaux de l’Islam immuniseront le monde arabe contre le communisme. »


Un Arabe chrétien, M. Edward Attiva, spécialiste des questions islamiques, écrivait de son côté :

Un autre mythe, qui semble aussi répandu que les soucoupes volantes et aussi éloigné de la vérité, veut qu’au nombre des éléments qui se dressent comme une barrière contre la diffusion du communisme dans le monde arabe, figure « l’hostilité de l’Islam aux doctrines du matérialisme athée ». « Nous sommes enclins à penser que l’Islam, malgré son hostilité au matérialisme, ne représente nullement une garantie contre la diffusion du communisme, mais que, peut-être, il le prépare... »The Arabs, Penguin Bookes, Ltd, London. 1955.


Il n’empêche que de nombreux cercles occidentaux s’accrochent à l’idée d’incompatibilité entre islam et

communisme. Et comme dans leur esprit nationalisme et islam se confondent, l’idéologie communiste devient pour eux tout naturellement incompatible avec le concept nationaliste.


Cette confusion est grave : c’est en partant de bases aussi branlantes que l’Occident édifie son action en direction des pays arabes. Ainsi, en octobre 1955, la B.B.C. n’hésitait pas - dans ses émissions en langue arabe - à reprocher à Gamal Abdel Nasser d’avoir acheté des armes tchèques : elle relevait que celles-ci étaient des armes... athées. Quel bel éclat de rire dans tout le proche Orient !


Au début d’avril 1957, la diplomatie américaine réattaquait sur le même front. L’ambassade des Etats-Unis au Caire distribuait une brochure démontrant qu’en URSS des milliers de mosquées avaient été converties en clubs tandis qu’un nombre inconnu de Musulmans avaient été exilé ou exterminés... Le quotidien égyptien Al Ahram consacrait un éditorial à cette brochure, pour remarquer, entre autres, que « décidément les Américains sont dans la lune... Croient-ils vraiment que nous dirons des Russes qu’ils sont les ennemis de l’Islam ? »


L’Occident récidivait en juillet 1957. Les services psychologiques - américains disent certains - ne trouvèrent rien de mieux que d’imprimer un numéro complet de la revue égyptienne Rose El Youssef- avec différents articles anti-musulmans, glanés dans des publications soviétiques - et de l’expédier d’Allemagne occidentale en Égypte. Le 1er août, l’hebdomadaire égyptien qualifiait ce faux de « projet impérialiste condamné à l’échec... »


Il est grand temps, semble-t-il, de se rendre à l’évidence et de comprendre qu’au XXe siècle les intérêts matériels priment la foi. Le catholicisme n’a pu empêcher - en dépit des anathèmes papaux - la transformation de

l’Italie en bastion du communisme occidental. Ni le confucianisme, la métamorphose de la Chine en démocratie populaire. Pourquoi et comment l’Islam pourrait-il se montrer plus dynamique ?


L’expérience prouve au contraire que les pays musulmans sont encore plus perméables au communisme. En mai 1957, 5% des effectifs du M.E.L.N., principale organisation communiste égyptienne, étaient composés d’Azharistes, c’est-à-dire de séminaristes musulmans, de futurs cheikhs ! Imagine-t-on le parti communiste français comprenant, non pas 5% mais même 5°/oo de séminaristes catholiques parmi ses membres cotisants ? Un exemple pourra donner une idée de l’attachement de ces Azharistes à leur parti : en 1946, c’étaient les cellules communistes d’El Azhar qui avaient la responsabilité de l’organisation des manifestations dans les quartiers populeux du sud de la capitale égyptienne. Elles se sont toujours acquittées avec enthousiasme de ce genre de tâche. A l’heure actuelle, l’un des communistes les plus éminents d’Égypte est un ancien Azhariste : ses innombrables séjours en prison ne lui ont pas permis de poursuivre ses études islamiques.


Il vaudrait mieux ne plus se leurrer ; libre à la presse jordanienne de poursuivre, aux fins de consommation interne, ses exercices d’auto-suggestion ; libre à elle d’affirmer que « les Arabes, par leur religion et leurs coutumes, sont anti-communistes ». L’enjeu, pour l’Occident, est autrement important : les méthodes du Dr Coué pourraient lui être fatales.


Affirmer avec les pessimistes que nationalisme et communisme constituent des phénomènes identiques, n’est

pas moins dangereux. Comparer l’Arabe - qui se sait non communiste - à l’adepte des doctrines de Marx et de Lénine, revient à lui présenter le communisme sous un jour favorable. C’est lui faire prendre conscience d’une similitude d’intérêts qu’il ne soupçonnait pas il y a quelques années encore. C’est donner au communisme un masque purement national, et augmenter d’autant son rayonnement et l’efficacité de son prosélytisme. La propagande occidentale porte d’ores et déjà une trop grande part de responsabilité dans la création et l’enracinement de cette confusion. C’est en partant des thèmes de cette propagande que le journal libanais Al Chark, pouvait écrire dans son numéro du 14 janvier 1957 :




Si tu veux prouver aux Américains, aux Anglais, aux Français et aux Turcs que tu n’es pas communiste, suis les directives suivantes :


1° dés que l’occasion se présente insulte Gamal Abdel Nasser et l’Égypte ;


2° insulte continuellement la Syrie, ses dirigeants, ses ministres, ses juges, ses officiers et son armée d’une manière générale ;


3° défends les héros du complot inculpés de haute trahison et qui passent en jugement actuellement : fais-en des martyrs innocents ;


4° combats l’arabisme, salis ceux qui luttent pour le nationalisme arabe et accuse-les d’être des agents de Moscou ;


5° donne au danger soviétique la priorité sur l’impérialisme et le sionisme, et accuse Moscou d’être à l’origine de tous les mouvements nationaux arabes ;


6° accepte sans discuter le plan Eisenhower pour le proche Orient ;


7° soutiens le Pacte de Bagdad de toutes tes forces.
Si tu suis ces instructions et les appliques minutieusement et loyalement, alors tu n’es pas communiste...



Voilà où mène en proche Orient, l’identification entre communisme et nationalisme, prônée par certains cercles du monde libre. Les sentiments anti-occidentaux des masses arabes sont moins une manifestation de « sinistres desseins communistes », que le miroir de l’échec occidental. La pire des erreurs est de considérer toute opinion anti-occidentale comme étant, par là même, pro-communiste.


Condamner une telle confusion, ne signifie nullement nier l’existence d’une certaine communauté d’intérêts entre nationalisme et communisme. Au contraire. Il est incontestable en effet que les objectifs immédiats du communisme correspondent aux buts lointains du nationalisme.


Nous l’avons vu précédemment, le nationalisme, dans sa phase d’épanouissement, ne se reconnaît que deux adversaires : l’ennemi extérieur, l’étranger ; et l’ennemi intérieur, le pouvoir féodal.


Or, qu’enseigne le marxisme ? Staline, dès 1920, demandait aux communistes des pays dépendants « de s’allier à la bourgeoisie dans sa lutte contre l’impérialisme et le féodalisme ». Le même auteur considérait « les pays coloniaux et semi-coloniaux comme les réserves stratégiques du mouvement prolétarien international », et enseignait aux communistes « de délimiter à chaque étape, l’ennemi principal et de s’allier avec toutes les classes » susceptibles de lutter contre cet ennemi.


La situation est claire. L’objectif des nationalistes se limite à arracher le pouvoir - aux grands propriétaires fonciers et à leurs soutiens étrangers - et à s’y maintenir. Ce but des nationalistes ne constitue précisément qu’une étape de la lutte du communisme. Une fois ce résultat

acquis, viendra pour lui l’étape suivante ; le combat contre le caractère capitaliste du nationalisme.


Ainsi chacun des deux partenaires croit utiliser l’autre pour arriver à ses propres fins. L’avenir seul dira qui des deux avait raison. Mais en attendant, le communisme se présente comme l’allié naturel du nationalisme, et non pas comme son ennemi.


En agitant l’épouvantail communiste, on peut prétendre à un succès certain, en Occident. Il est absurde par contre de croire que cet épouvantail - que M.Dulles continuait de brandir dans son discours du 7 janvier 1957, en appelant aux principes religieux, moraux et politiques des peuples du proche Orient - puisse avoir la même efficacité dans les pays arabes d’aujourd’hui. Les peuples des pays sous-développés, qu’on appelle à juste raison les « prolétariats externes », sont insensibles - et pour cause - à cette menace.


Pour eux, « l’impérialisme », considéré comme l’unique force hostile au nationalisme, constitue le seul épouvantail.
L’expérience de ces derniers temps illustre bien cet état d’esprit ; les opinions de tous les observateurs concordent : les dirigeants proche-orientaux qui se réclament de la « lutte anti-impérialiste » comme Abdel Nasser en Égypte, Haurani en Syrie, jouissent d’un appui populaire incontestable et dans leur pays et dans les États arabes voisins, en dépit de leur faillite quasi totale sur le plan intérieur. D’un autre côté, les rois d’Arabie et de Jordanie clament leur hostilité au communisme : ils sont isolés à l’intérieur même de leurs royaumes, parce qu’ils ne se déclarent pas publiquement ennemis de l’impérialisme. Les dirigeants

de l’Irak hachémite essayaient bien d’aller dans le sens du courant populaire en attaquant avec une extrême violence... « l’impérialisme français en Algérie ». Mais l’opinion publique irakienne et arabe n’a jamais été dupe : l’impérialisme anglais, ou de préférence américain, l’intéresse davantage que le bouc émissaire français. Voilà pourquoi elle ne cessait d’accuser le gouvernement de feu Noury Saïd d’être « à la solde de l’impérialisme ».


Le général Nizameddine - chef d’etat-major de l’armée syrienne, limogé le 16 août 1957 parce qu’il n’était pas assez « à gauche » - déclarait de son côté que « si le communisme représente un danger pour l’Occident, il n’en est pas un pour la Syrie... »


Même attitude dans la presse égyptienne : l’Amérique essaie de représenter le communisme international comme le véritable ennemi des pays arabes, au moment précis où l’opinion publique arabe refuse de reconnaître en lui son ennemi réel...


Ce phénomène est d’ailleurs loin d’être une particularité du nationalisme arabe. « Il n’est aucun pays en Asie, déclarait Nehru à un auditoire étranger, où une idée quelconque puisse être valable, si elle va à l’encontre de l’esprit nationaliste de ce pays : ceci doit être compris, que le communisme soit en cause ou ne le soit pas. »


Aussi invraisemblable que cela puisse paraître, la propagande occidentale renforce les positions du communisme au sein de cette alliance naturelle entre nationalistes et communistes. On sait, par exemple, qu’à l’exception de rares dirigeants arabes, l’opinion publique proche-orientale dans son ensemble ne cache pas son hostilité

au Pacte de Bagdad. Or, l’organisation de ce Pacte comprend, entre autre, une commission de lutte contre le communisme ; et étant donné que « les ennemis de nos ennemis sont nos amis »C’est en vertu du même adage que de nombreux nationalistes arabes se montrèrent favorables au nazisme durant la Seconde Guerre mondiale : ils n’avaient pas de sympathies particulières pour les théories de Rosenberg qui les classait tout au bas de sa liste raciale., les peuples arabes y trouvent une confirmation de l’amitié que leur portent les communistes ; si le Pacte - « instrument de l’impérialisme » - crée une commission spéciale pour combattre les communistes, c’est que ceux-ci sont ses ennemis acharnés... En somme, cette commission du Pacte de Bagdad non seulement ne fait pratiquement rien pour combattre le communisme, mais son existence même sert, indirectement, la propagande marxiste.


Bref, le nationalisme ne considère pas le communisme comme son ennemi. Tous deux se reconnaissent des adversaires communs : l’étranger et le féodalisme. De plus, le nationalisme puise certains de ses moyens d’expression - comme « impérialisme », « féodalisme », etc. - dans le dictionnaire marxiste. Il n’en reste pas moins que l’idéologie nationale est distincte du communisme. Celui-ci ajoute encore à une confusion qui le favorise, en utilisant l’étendard nationaliste. En effet les revendications des communistes arabes dépassent rarement le cadre purement national. Les exemples abondent.


Dès 1937, le parti communiste syro-libanais proclamait

dans des tracts, que sa principale revendication était la libération nationale.


En 1943-1945, le programme du parti communiste syrien ne différait de celui des organisations nationalistes que par le plus grand accent mis sur la nécessité d’entretenir des relations d’amitié avec l’URSS.


Aux élections d’août 1951, les candidats communistes jordaniens présentaient aux électeurs un programme d’action nationaliste. Ils demandaient : 1° la paix ; 2° l’abrogation du traité de 1946 ; 3° la liberté d’expression (y compris le droit de grève et de manifestation) ; 4° une réforme agraire touchant seulement les terres des grands propriétaires fonciers ; 5° la protection douanière et l’encouragement des industries existantes ; et 6° la gratuité de l’enseignement. Bref, un programme de lutte contre la puissance dominante, contre la féodalité jordanienne, et pour la satisfaction des revendications de la bourgeoisie et de l’intelligentsia. On n’y trouve aucune trace patente de marxisme.


« M. Khaled Bagdache, secrétaire général du parti communiste syrien », écrivait de son côté Le Monde, « a eu le plus grand nombre de voix après M. El Azem, lors des élections législatives de Damas... ; ils ont été élus parce que tous deux sont opposés à la fusion avec l’Irak hachémite et pro-anglais. M.El Azem est un grand bourgeois : ses sentiments anti-communistes ne font aucun doute... ». Peu importe en effet qu’on soit communiste ou grand bourgeois, il suffit d’être anti-anglais, c’est-à-dire anti-impérialiste, pour obtenir les faveurs des électeurs arabes. Le programme de M.Bagdache cadrait parfaitement avec les normes du nationalisme syrien.


En Égypte, la situation est encore plus caractéristique. Le 21 septembre 1954, en pleine période de lune de miel

anglo-égyptienne, le speaker arabe de la B.B.C. déclarait au micro :


...Tous les observateurs égyptiens sont d’accord pour confirmer que les communistes se placent au premier rang des agitateurs contre le colonel Nasser... Le différend anglo-égyptien étant réglé, le gouvernement s’attache, plus que par le passé, aux réformes sociales et économiques permettant ainsi de couper l’herbe sous les pieds de la propagande communiste...


Donc, à cette époque, Gamal Abdel Nasser « collaborait avec l’impérialisme » : les communistes l’attaqueront sur ce terrain. Le 5 octobre ils distribuent un tract où ils traitent Abdel Nasser d’enfant gâté de l’Amérique, d’ennemi de la paix, de nourrisson de l’impérialisme, de « plus dangereux traitre que l’Egypte ait jamais connu. »


Mais en février 1956, les communistes, condamnés à de lourdes peines de travaux forcés par le même Gamal Abdel Nasser, lui écrivaient du fond de leurs cachots :


Nous, communistes, accordons à votre politique un appui total et conscient. Nous appuyons votre attitude lors de la Conférence historique de Bandoend... Nous appuyons l’attitude conséquente de votre gouvernement contre le pacte turco-irakien, contre tous les pactes militaires et contre l’impérialisme agressif. Nous appuyons votre action pour l’unité des pays arabes en lutte contre l’impérialisme...


Et ils terminaient même leur lettre par un slogan, qui peut paraître bizarre dans la bouche des « représentants de l’avant-garde du prolétariat égyptien » : « Vive le front uni du peuple et du gouvernement ! »


On a pris l’habitude d’accuser les communistes de démagogie : ce n’est certainement par le cas ici. Abdel Nasser avait donné entre octobre 1954 et février 1956

des preuves de son hostilité à « l’impérialisme ». Cela correspondait aux objectifs immédiats du communisme égyptien.


Les tribunaux militaires égyptiens ne cesseront d’envoyer les communistes en prison. Ces derniers n’en continueront pas moins à soutenir le gouvernement Abdel Nasser, augmentant leur prestige d’autant : il est compréhensible que les petites gens soient béates d’admiration devant ce phénomène d’abnégation qui les dépasse.


« Le parti communiste, disait Lénine, son fondateur, est un parti d’un genre nouveau ». On pourrait ajouter que, pour le marxiste orthodoxe, les partis communistes de l’Orient arabe, sont d’un « genre nouveau spécial ».


Dans tous les pays, même quand le parti communiste participe à « l’Union nationale », il n’abandonne jamais ses propres « revendications de classe ». Le parti communiste français, par exemple, logique avec lui-même, reprochait à Léon Blum de se prévaloir du titre de « gérant loyal du capitalisme ». Rien de tel, semble-t-il, en proche Orient. Ainsi, le 1er mai 1944, Khaled Bagdache, secrétaire général du parti communiste syro-libanais, déclarait à Beyrouth au cours d’une réunion publique :


... Nous n’avons pas demandé, nous ne demandons pas et n’envisageons même pas de demander la socialisation de l’industrie et du capital nationaux... Nous promettons aux grands propriétaires fonciers de ne pas nationaliser leurs terres (!) Tout ce que nous leur demandons c’est d’avoir pitié (!) du petit paysan... Nous promettons aux grands commerçants de ne pas demander la nationalisation de leurs fonds de commerce ; tout ce que nous leur demandons c’est de mettre fin à la spéculation...


Là encore, il ne s’agit nullement d’une simple manifestation démagogique ou même d’une question de tactique conforme aux besoins de la Seconde guerre mondiale. Le concert nationaliste est si bien ancré dans l’idéologie du communisme arabe que ceux qui se réclament d’une « attitude de classe » sont tout simplement chassés des rangs communistes. Ainsi on pouvait lire en septembre 1957 dans le quotidien Al Hayat de Beyrouth, l’entrefilet suivant : « Le Dr Elias Ward, l’une des vingt personnalités communistes les plus importantes de Syrie, vient d’être expulsé du parti communiste : il avait accusé le secrétaire général Khaled Bagdache de suivre “une ligne nationale chauvine” ».


Pour le communisme égyptien également, la "lutte contre l’impérialisme" prime ses "revendications de classe".
Dans un manifeste daté du 24 février 1957 - l’Egypte se débattait alors dans un marasme économique sans précédent, consécutif à la rupture des relations économiques avec l’Occident - les communistes égyptiens demandaient à leurs concitoyens d’appuyer le gouvernement et son chef, le "héros national Gamal Abdel Nasser".
Ils les mettaient en garde contre "les conspirateurs impérialistes (qui) tentent d’exploiter les difficultés économiques que le pays affronte par suite des problèmes du ravitaillement et du chômage, pour créer un climat de mécontentement dans les couches populaires... Ces difficultés sont dues aux impérialistes eux-mêmes".


Les ouvriers de Choubrah El Kheima - bastion communiste égyptien - tout « anti-impérialistes » qu’ils soient, n’ont certainement pas apprécié ce geste. Il n’en reste pas moins que les communistes avaient accepté allègrement de sacrifier les intérêts de leurs partisans, donc ceux de leur parti, sur l’autel du nationalisme.


Ce qui n’empêche pas Gamal Abdel Nasser, quand l’occasion se présente, de faire de la surenchère. Dans une interview accordée au quotidien communiste italien Unita en novembre 1957, il reprochait à « certains extrémistes communistes de prétendre faire passer la question sociale avant la question nationale... ». Les communistes égyptiens doivent considérer cette déclaration comme une pure calomnie... Et dire que dans les Démocraties populaires, la « déviation nationale » est considérée comme le danger le plus grave.


Un ultime fait, pour mettre en évidence la conception nationaliste du communisme arabe : les organisations d’extrême-gauche s’appelaient, jusqu’à ces tout derniers temps, Ligue de Libération Nationale (L.L.N.) en Jordanie, Mouvement Soudanais de Libération Nationale (M.S.L.N.) et Mouvement Démocratique de Libération Nationale (M. D.L.N.) en Égypte. Là encore il serait faux de croire qu’il s’agissait d’une simple façade : au cours d’innombrables « luttes idéologiques » beaucoup de marxistes égyptiens ont reproché au MDLN de ne pas affirmer son caractère communiste...


Le nationalisme des marxistes arabes peut paraître d’autant plus aberrant qu’ils disposent, dans cet Orient en proie à une misère indescriptible, d’un terrain des plus favorables pour une propagande purement communiste.


Ni la plateforme nationale sur laquelle se présentent les communistes arabes, ni le prestige incontestable de l’URSS, ni surtout leur nombre - évalué à moins de 20 000 dans tout le proche Orient - ne peuvent expliquer

la grande influence qu’ils exercent dans l’ensemble de cette vaste zone.


La lutte contre le communisme prend une forme obsessionnelle chez les Occidentaux. Elle peut s’avérer payante en Europe pour deux raisons : d’abord tous les autres partis politiques y sont plus ou moins anti-communistes, ensuite, cette lutte dépasse rarement le cadre démocratique.


Le tableau se présente sous un jour totalement différent en Orient arabe : les féodaux mis à part, les partis nationalistes ne peuvent être - à l’heure actuelle - foncièrement et naturellement anti-communistes. D’autre part, pour préserver leurs propres intérêts et se maintenir au pouvoir, les féodaux emploient des méthodes anti-démocratiques, pour combattre, non seulement le communisme, mais aussi les formations nationalistes. La plupart du temps, celle-ci sont privées de tout moyen d’expression, et réduites à la clandestinité. Elles viennent donc y rejoindre les communistes dont les partis sont jusqu’à ce jour illégaux.


Or, l’on doit admettre que les communistes exercent, dans la lutte clandestine, une force d’attraction redoutable. Réputés pour leur sens de l’organisation, disposant de cadres rompus aux activités clandestines et possédant une expérience sans égale dans les domaines de l’impression En 1955, en dépit de la mobilisation de l’ensemble de la police dans la lutte contre « les théories subversives », les communistes irakiens diffusaient leurs idées et leurs mots d’ordre dans neuf publications régulières (à part les tracts) dont voici la liste :
Ittihad El Ommal (Fédération des Ouvriers) organe des syndicats ;
Kifah El Chaab (La lutte du Peuple) organe du Front National ;
Rabitate El Talaba (Union des Étudiants) organe diffusé à l’Université ;
Sawt El Frat (Voix de l’Euphrate) pour la zone septentrionale ;
Sawt El Kadeh (Voix du Travailleur) central ;
Azadi (Liberté, en kurde) rédigé dans la langue de cette minorité ;
Horriat El Watan (Liberté de la Patrie) organe de l’armée ;
Rayat El Chaghila (Drapeau des Travailleurs) organe du Comité Central.
Quant à l’organe nationaliste El Watan (La Patrie), l’impression en était confiée aux communistes.
et de la distribution des tracts, de l’établissement des contacts, etc, ils sont les maîtres incontestés de la clandestinité. Surtout, quand on sait que les cadres des partis bourgeois sont déjà « brûlés », par leurs activités

légales et qu’ils ne disposent d’aucun appareil clandestin. Ils se mettront par conséquent à l’école des communistes, qui leur apprendront les rudiments de leur nouveau métier. Dès lors, la constitution d’un « Front » devient d’autant plus plausible, que nationalistes et communistes ont les mêmes adversaires.


Ce schéma se retrouve dans tous les pays du proche Orient.
En décembre 1947, M. Saleh Djabr - l’un des représentants du millier de grands propriétaires fonciers irakiens, et alors chef de l’exécutif - signe le traité de Portsmouth avec la Grande-Bretagne. Tous les autres partis sont dans l’opposition, et réduits à la clandestinité. Du 16 au 27 janvier 1948, les émeutiers tiendront les rues de Bagdad, prendront d’assaut les administrations gouvernementales et acculeront Saleh Djabr à la démission. Le bilan s’élèvera à une quarantaine de morts et plus de 300 blessés. Treize mois plus tard, après avoir repris en mains la situation, le gouvernement irakien fera condamner à mort et exécuter quatre dirigeants communistes dont Youssef Salmane Youssef dit « Fahd » (léopard) ils étaient accusés d’être les promoteurs du soulèvement. En janvier 1946, le parti communiste irakien comptait pourtant moins de 2 000 membres dans l’ensemble du pays : « Fahd » avait donc réussi à mener à l’attaque toute la population d’une capitale, et les nationalistes l’avaient suivi en entraînant leurs propres partisans.


En juin 1954, les Irakiens reçoivent finalement le droit d’élire librement leurs représentants. Ils envoient une majorité de nationalistes au Parlement. La féodalité irakienne prend peur et demande à M. Noury el Said d’y mettre bon ordre. Deux mois plus tard, en août, le vieux politicien dissout l’Assemblée et « organise » de nouvelles élections. Les partis nationalistes rejoignent une fois de plus les communistes dans la clandestinité. Conséquence ? Le 26 fevrier 1957, Al Hayat, quotidien libanais de droite, publiait l’entrefilet suivant :


« Les soulèvements qui eurent lieu en Irak durant les quatre mois qui suivirent la nationalisation du canal de Suez, étaient d’instigation communiste. Les troubles se sont soldés par 14 morts, dont 3 policiers, et 77 blessés, dont 47 membres des forces de l’ordre. » Les 14 et 15 juillet 1958, le roi Fayçal, son oncle et Noury Saïd seront lynchés...


Durant de longues périodes, les partis nationalistes jordaniens n’ont pas eu - et n’ont toujours pas - droit de cité dans le royaume hachémite du Jourdain.


En octobre 1954, un truquage imprudent des élections, se traduit par la victoire écrasante des partisans du Palais. Afin de permettre à l’opinion publique de s’exprimer, les communistes organisent des manifestations monstres, admirablement préparées. Glubb Pacha, alors commandant de la Légion arabe, ne sait où donner de la tête. En décembre 1955, à l’occasion de la visite du général anglais Templer, venu proposer l’adhésion de la Jordanie au pacte de Bagdad ; en janvier 1956 pour mettre un terme aux velléités d’adhésion du gouvernement jordanien à ce même Pacte ; et lors de l’expulsion de Glubb, en mars 1956, les rues des principales villes de Jordanie sont aux mains des manifestants. Les communistes en étaient

certes les instigateurs, mais ils n’auraient pu réussir sans le soutien total des organisations nationalistes, incapables elles-mêmes d’extérioriser aussi puissamment leurs revendication.


La coopération entre nationalistes et communistes jordaniens dans la clandestinité et le prestige acquis par ces derniers durant cette période se traduiront par la victoire de trois communistes ou de communisants aux élections d’octobre 1956. M. Soliman et Naboulsi, leader nationaliste chargé de la formation du cabinet, prendra l’un d’eux comme ministre : il avait senti, entre autres, à quel point les communistes étaient indispensables pour la lutte clandestine, et il voulait préserver l’avenir... Les récents événements ont donné raison. L’on peut affirmer, semble-t-il, que les communistes sortiront renforcés de l’épreuve actuelle, caractérisée par le gouvernement du Palais appuyé sur les tribus bédouines, et le rejet dans l’opposition clandestine de tous les éléments nationalistes.


Et l’Égypte ? En 1945-1946, les nationalistes sont dans l’opposition ; les communistes mettent sur pied un « front » composé d’étudiants et d’ouvriers : les jeunesses wafdistes les suivent. En 1950, le Wafd est au pouvoir : les communistes le suivent. En 1952-1953, la Junte militaire dissout tous les partis politiques : les leaders wafdistes conseillent à leurs partisans de collaborer étroitement avec les communistes au régime des officiers - les Fréres musulmans, décimés, sont rejetés dans l’opposition : les communistes oubliant les rancoeurs de jadis, les aideront, surtout dans la région d’Alexandrie, à réorganiser leurs rangs ; ils pousseront la magnanimité jusqu’à mettre à la disposition de la Confrérie des moyens d’impression.


Le prestige du communiste, et par conséquent son influence, se trouvent encore accrus par l’intervention d’un facteur psychologique. La clandestinité ; le halo de mystère qui l’entoure et lui donne une importance hors de proportion avec la réalité : la lutte de quelques-uns contre tout un État, avec sa police, son armée et ses tribunaux ; les arrestations successives qui ne réussissent ni à tarir, ni même à endiguer le flot de tracts ; et la désinvolture des accusés devant leurs juges, contribuent à former dans l’esprit de l’Oriental moyen une image épique du communiste. Et comme ce dernier se réclame du nationalisme...


Même les officiers de de police égyptiens n’échappaient pas à cet envoûtement. Ils violaient les consignes reçues pour donner aux emprisonnés politiques des preuves de leur sympathie. Maints étudiants doivent leur succès aux épreuves écrites, à l’attitude « compréhensive » des officiers chargés de leur surveillance et à celle non moins compréhensive, des inspecteurs du ministère de I’Éducation. Quant aux épreuves orales, l’uniforme de prisonnier politique restait le moyen le plus sûr pour obtenir une note largement supérieure à la moyenne, quelle que fût la science du candidat.


Une question se pose : dans quelles couches les communistes recrutent-ils donc leurs adhérents ? Ceux qui ont vécu en Orient arabe répondront sans hésiter : surtout parmi les étudiants.


La participation de ces derniers - et surtout des élèves des classes terminales de l’enseignement secondaire - à la vie politique, est incompréhensible pour un esprit occidental. L’étudiant européen ou américain, a fortiori l’élève de 15 ou 16 ans, s’occupe rarement de politique.

Et s’il manifeste, à l’occasion, pour la satisfaction de certaines revendications purement estudiantines, il préfère consacrer ses loisirs à la danse, au flirt ou aux sports.


L’étudiant arabe est d’une texture à part. Les moeurs du pays lui interdisent la danse et encore plus le flirt. Il ne dispose d’autre part d’aucune facilité pour pratiquer un sport quelconque. Si l’on ajoute encore à cette absence d’exutoires, son tempérament vif, et la misère dans laquelle vivent 90% des étudiants-issus, pour la plupart, des classes moyennes - l’on obtient un tableau assez complet du potentiel explosif du corps estudiantin arabe.


Pourquoi ces étudiants ont-ils tendance à déserter le nationalisme pour faire leur la cause communiste ? Il faut placer au premier plan l’attrait incontestable de la doctrine marxiste sur l’intellectuel moyen ; d’autant plus que le nationalisme ne dispose pas de traités idéologiques. La littérature marxiste supplée à cette carence et la dépasse, en fournissant à l’étudiant qui ne connaît du capitalisme que sa forme coloniale, des objectifs supérieurs à ceux du concept national.


Rappelons aussi que dans les années qui suivirent la seconde guerre mondiale, années d’essor du communisme arabe, le bilan des partis « bourgeois » se soldait par un échec. Nulle part ils n’avaient pu arracher le pouvoir au féodalisme soutenu par l’étranger. Le découragement amena d’innombrables jeunes intellectuels arabes à tourner leurs regards vers le marxisme.


Et enfin, les victoires militaires de I’URSS expliquées par la cohésion et la puissance du parti communiste, faisaient de celui-ci un objet de curiosité et d’admiration.


Les communistes sauront utiliser à merveille cet ensemble de circonstances pour enrôler et former les éléments les plus révolutionnaires de la masse estudiantine.


Quand Fouad Nassar et Rouchdi Charhine organiseront le parti communiste jordanien en 1945, ils recruteront les élèves les plus dynamiques des grandes classes de l’enseignement secondaire.


"Fahd", un ouvrier irakien, fera lui aussi porter ses efforts sur les étudiants. Et quelle récolte ! Le soulèvement de Bagdad contre le traité anglo-irakien signé par le Premier ministre Saleh Diabr, débutera le 16 janvier 1948 par une violente manifestation d’étudiants. Le 20, les étudiants sont de nouveau à l’avant-garde encadrés par leurs camarades communistes : ils y laisseront quatre des leurs. Une semaine plus tard, refusant de se laisser mater, les étudiants repartent à l’assaut des administrations gouvernementales : 50% des tués civils appartiennent au corps estudiantin. La démission de Saleh Djabr ne les satisfait pas : ils manifesteront à nouveau en mars pour soutenir les revendications des cheminots en grève. En dépit des fusillades, de l’emprisonnement et des camps de concentration, l’Université irakienne demeure jusqu’à ce jour un bastion communiste.


Au Liban, le 24 mars 1945, les étudiants entraînés par les communistes manifestent contre la cession du Sandjak d’Alexandrette à la Turquie.


En 1949, deux leaders communistes jordaniens, M. Naja Kassad Hassan et le Dr Nazwa Djaafari, sont arrêtés par les autorités. Ils seront relachés 72 heures plus tard, après une violente manifestation des élèves des Écoles secondaires auxquels s’était joint le menu peuple.


De 1945 à 1952, les deux universités du Caire et d’Alexandrie seront de véritables forteresses communistes. Le 9 février 1946, le gouvernement égyptien essaie de donner un coup d’arrêt à l’effervescence estudiantine et interdit une manifestation organisée par les étudiants communistes.

En dépit de l’interdiction, les manifestants abandonnent les amphithéâtres. La tête du cortège s’engageait sur le pont Abbas quand le tablier central commence à se mouvoir : un officier royaliste était aux leviers de commande. Au même moment, la police montée charge de tous côtés les manifestants et les refoule vers le pont béant. Plusieurs centaines d’étudiants sont précipités dans le Nil : certains se noieront. Ceux qui s’accrochent aux berges seront matraqués, sabrés ou écrasés. Une quarantaine d’étudiants y laisseront la vie tandis qu’une dizaine d’autres resteront infirmes jusqu’a la fin de leurs jours. La grève générale paralyse les facultés ; l’émotion saisit toutes les couches de la population. Le Palais, pour se disculper, destitue le ministère Nokrachi. Les étudiants manifesteront à nouveau le 21 février 1946. Mais, cette fois-ci, ils seront épaulés par les ouvriers...


Car si les communistes arabes dirigent naturellement leurs efforts vers les couches estudiantines, ils essaient et réussissent très souvent à prendre pied dans les organisations ouvrières. Ainsi, en 1945-1946, les 25 000 ouvriers du centre textile de Choubrah El Kheima - dans les faubourgs du Caire - avaient des dirigeants syndicaux communistes. Et aprés la formation du « Comité national des Ouvriers et des Étudiants », la manifestation du 21 février 1946, face aux casernes britanniques de Kasr-El-Nil, ne prendra toute son ampleur que par la jonction des ouvriers venus de Choubrah-El-Kheima et des étudiants partis de Guizeh.


Au Liban, également, le chef syndicaliste Moustafa El Ariss est considéré comme communiste.


Le 14 décembre 1955, M.Saïd Saousse était élu délégué des syndicats alépins par 21 mandats contre 12 à son concurrent modéré. M.Rizkallah Antaki, ministre syrien

de l’Économie nationale, annulait les élections syndicales. Les manifestations ouvrières l’obligeront bientôt à admettre la présence du syndicaliste rouge.


Pour obtenir un tableau complet de la composition sociale du communisme arabe, il est bon de rappeler enfin que les étudiants sont, par définition, les futurs cadres intellectuels. Ainsi, les idées semées par les communistes donnent, comme la bonne terre d’Égypte, au moins deux récoltes : la première d’étudiants, la seconde d’intellectuels adultes. Le quotidien israélien Jerusalem Post pouvait indiquer dans son numéro du 13 janvier 1957 que la « presse égyptienne est pratiquement monopolisée par les communistes » ; et le journal publiait une longue liste de journalistes communisants.


Quelles sont les perspectives immédiates du communisme arabe ? L’histoire du proche Orient nous offre trois situations-types.


Le premier cas est celui où le féodalisme se maintient au pouvoir contre vents et marées. Les partis nationalistes sont rejetés dans l’illégalité et s’y trouvent - qu’ils l’admettent ou non - sous l’influence communiste. Donc, plus cette situation se prolonge et plus grandit le risque du renforcement des positions de l’extrême-gauche. Dans une telle conjoncture, l’illégalité profite aux seuls communistes. La situation en Jordanie et en Irak illustre ce phénomène.


Il n’y avait pas un seul communiste ou communisant dans le premier Parlement jordanien, celui de 1950. Le Palais se refusant toujours à partager le pouvoir avec la bourgeoisie nationaliste et maintenant celle-ci dans l’oppo-

sition, trois communistes étaient élus, lors des premières élections libres d’octobre 1956.


La féodalité irakienne n’a jamais consenti à partager le pouvoir et ses délices avec les partis nationalistes bourgeois : en juin 1954, cinq communistes ou communisants étaient élus députés tandis que les formations « bourgeoises » enlevaient un nombre respectable de sièges à la nouvelle Chambre. Afin de garder la totalité des privilèges des gros propriétaires fonciers, le Palais désignait comme président du Conseil son représentant, M. Noury Saïd. Celui-ci annulait les élections, dissolvait le Parlement, interdisait tous les partis politiques et instaurait - après de nouvelles élections truquées - un régime dictatorial...


Certains médicaments peuvent faire baisser momentanément la fièvre, sans pour autant guérir le malade. S’en tenir à cette seule thérapeutique pourrait avoir des conséquences fatales. Un diagnostic clair, purement économique, indiquait pourtant aux autorités irakiennes la voie à suivre. En octobre 1955, se réunissait à Bagdad une « Conférence des Problèmes agricoles », organisée par l’administration du Point IV américain. Voilà ce qu’y déclarait le Dr Konrad Hammer :


Les grands propriétaires fonciers doivent comprendre qu’il est de leur intérêt d’encourager la réforme agraire dont le but est de créer une catégorie de paysans moyens disposant de terres... L’Histoire ne donne aux grands propriétaires terriens que le choix entre deux solutions : primo, celle qui est la plus répandue, consiste en ce que la classe moyenne paysanne arrive à la propriété. Secundo, la solution communiste de la propriété collective. Je pense concluait le Dr Hammer, que la première solution est la meilleure...


L’expert en question était citoyen d’un pays dont le Département d’État soutenait ou soutient en armes et

en argent - et au besoin par sa flotte - les trônes des Hachémites de Bagdad et d’Amman.


Que reste-t-il aujourd’hui du roi Fayçal, de Noury Saïd, et de la politique de Washington ?


Le second cas typique est celui où la bourgeoisie parvient au pouvoir ; mais elle est trop faible pour s’y maintenir par ses propres forces, et le soutien populaire l’effraie : elle a peur d’être débordée. Elle se trouve, par conséquent, soumise d’un côté à la pression des féodaux, alliés à l’étranger et de l’autre à celle des masses travaillées par les agitateurs communistes. Elle est obligée de faire des concessions aux féodaux ou à l’étranger, donc de se compromettre avec eux (pour le plus grand profit du communisme arabe) tout en ne donnant pas satisfaction, donc en mécontentant la bourgeoisie et l’intelligentsia qui la soutiennent. Au terme du processus, le discrédit l’attend. Le découragement consécutif poussera les intellectuels à la déserter et à rejoindre les rangs communistes.


C’est là l’histoire du Wafd en Égypte, du gouvernement Soliman Hekmat dans l’Irak de 1937, et celle de Mossadegh en Iran.


Le Wafd, pris entre trois feux - le Palais, ses propres cadres et la "populace" - a constamment essayé de louvoyer, de trouver des compromis qui n’ont satisfait personne. Il faut ajouter, à sa décharge, que le Palais était vraiment trop fort pour ceux qui hésitaient à l’abattre.


En 1937, le coup d’État du général Sedey portait à la tête de l’exécutif irakien M. Soliman Hekmat, chef de file des nationalistes. Étonnés de leur propre succès, désemparés devant l’ampleur de la tâche qui les attendait,

ils firent concession sur concession aux féodaux. Ainsi affaiblis, ils étaient mis en déroute après l’assassinat du général Sedky. Le Palais triomphait.


L’exemple de Mossadegh - quoique l’Iran ne soit pas une nation arabe - est cependant plus intéressant ; les communistes, groupés au sein du parti Tudeh, représentaient déjà une force imposante au moment de l’accession de Mossadegh au pouvoir.


On sait que le 15 mars 1951- exactement huit jour après l’assassinat du Premier ministre, le général Razmara, - le Madjlis iranien votait la nationalisation des pétroles.
En dépit de l’alliance de fait existant entre le Front national de Mossadegh et le Tudeh, le Shah tergiversait.
Il nommait M.Hussein Ala, représentant du féodalisme, à la tête de l’Exécutif. M. Mossadegh ne deviendra Premier ministre que le 28 avril 1951, c’est-a-dire au moment où la pression de la rue - soulevée par les communistes - atteignait le point de rupture. Donc, dans une première phase, le soutien du Tudeh facilite l’accession de Mossadegh au pouvoir.


Dans la seconde phase - la plus longue puisqu’elle va d’avril 1951 à août 1953 - le nouveau président du Conseil essaiera de louvoyer sans succès entre deux forces divergentes : d’une part, les communistes et de l’autre le Palais, soutenu d’abord par Londres puis par Washington. Le Front national, trop faible pour se maintenir au pouvoir par ses seuls moyens, compte sur l’appui des masses poussées progressivement au paroxysme par le Tudeh ; Mossadegh craint d’être débordé par la rue, tandis que les États-Unis - dont les sociétés pétrolières étaient arrivées entre temps à un accord verbal avec l’Anglo-Iranian Oil Company - cherchent à parer au danger communiste. Washington demande que des mesures sévères soient

prises contre le Tudeh. Le président du Conseil hésite. Il se trouve devant l’alternative suivante : soit accepter de courir le risque d’une subversion communiste, soit contenter les USA en matant la rue. Ce second choix revient en gros à remettre son sort entre les mains du Palais et de l’étranger. Il l’adoptera quand même.


Alors commence la troisième phase : elle durera six jour. Le 13 août 1953, Mossadegh fait charger par la police les manifestants communistes. Le 19, quand une poignée de manifestants royalistes soutenus par quelques unités de l’armée appliquent le plan américain, donnent l’assaut au domicile de Mossadegh et le mettent en état darrestation, le Tudeh ne bougera pas ; la rue non plus...


La conclusion s’impose d’elle-même : si le nationalisme, au moment de son arrivée au pouvoir, est faible, il sera porté à hésiter ; il fera en conséquence directement ou indirectement le jeu du communisme. Toutefois, la menace est moins grave car - contrairement au cas dans lequel la féodalité tient seule les leviers de commande - il existe sinon un divorce, du moins un état de « séparation de corps » entre nationalisme et communisme.


Évidemment, dès que l’étranger aide le féodalisme à rejeter les nationalistes dans l’opposition et la clandestinité, on retrouve la situation qui prévaut dans la Jordanie de 1958.


Troisième cas-type : le nationalisme arrive en force au pouvoir. Cela s’opère ordinairement avec l’aide de l’armée : c’est ce qui a eu lieu en Égypte et en Syrie.


Ici, pour analyser objectivement les relations entre communisme et « nassérisme », il convient d’abandonner au préalable tout esprit partisan ou polémique. Cette

tâche doit être plus facile depuis les attaques du président Abdel Nasser contre les communistes syriens en décembre 1958.


Au Caire et à Damas, ce sont des équipes nationalistes bourgeoises On pouvait lire, le 31 mai 1955, dans Al Goumhouriya, organe officieux de la Junte du Caire : « Il est incontestable que la classe moyenne a préparé la révolution du 23 juillet 1952. Elle en a nettement défini les buts... Gamal Abdel Nasser lui-même appartient à cette classe moyenne, dont sont sortis tous les autres dirigeants de la révolution... Toutes les lois établies par la révolution et toutes celles qu’elle établira à l’avenir ne font et ne feront que réaliser des revendications précédemment faites par la classe moyenne, et pour lesquelles celle-ci s’était soulevée avec l’appui des ouvriers et des paysans ... » qui sont aux leviers de commande. Dès l’accession au pouvoir, l’alliance de la bourgeoisie avec le communisme cesse d’être naturelle : leurs intérêts divergent, mais à l’inverse de Mossadegh - dont la triste fin constitue une obsession pour eux - Nasser et Haurani Il fut « l’homme fort » du régime syrien. craignent plus l’étranger que le communisme. Tous deux sont cependant foncièrement et anti-impérialistes et anticommunistes. Qu’ils redoutent dans l’immédiat le premier, plus que le second, ne change rien aux données fondamentales du problème.


Seulement, comme on l’a vu Voir page 33. « la masse de manoeuvre » du nationalisme ne participe pas, après le renversement de la féodalité, au partage du gâteau national. A l’heure actuelle, l’ancienne aristocratie des Pachas a été remplacée en Égypte par une nouvelle catégorie de dirigeants, composée essentiellement d’officiers de l’armée qui colonisent les Conseils d’administration, les services des différents ministères et la diplomatie. Le menu peuple, qui lui, n’a rien eu, est mécontent. Si, de surcroît, les dirigeants du Caire et de Damas lui laissaient reprendre l’étendard nationaliste, ils seraient rapidement débordés.

Car les communistes ne relâchent pas leur vigilance : ils étaient aux aguets jusqu’en février 1956, quand Gamal Abdel Nasser cessa de représenter à leurs yeux, le « nourrisson de l’impérialisme » pour devenir un « héros national ».


Dans une telle conjoncture, la Junte se voyait dans l’obligation de donner des preuves de son hostilité à « l’impérialisme ». Elle ne pouvait y échapper sous peine de voir la rue obéir aux seuls communistes. C’est ce que Nasser expliquait à C.L. Sulzberger, correspondant du New York Times : « Nous savons, lui disait-il, qu’il existe des communistes en Égypte. S’ils réussissent à convaincre le peuple que nous sommes des agents de l’Occident, ils peuvent alors gagner la partie... »


Un mois plus tard, recevant un groupe de 43 journalistes américains, Nasser leur déclarait :


"Les communistes étaient puissants en Égypte avant la Révolution parce qu’ils agissaient sous le couvert du nationalisme ; mais maintenant, le peuple sait que ses chefs sont inspirés par des motifs purement nationaux... Les communistes ne constituent plus le même danger qu’il y a trois ans..."


On en arrive ainsi à une situation qui peut paraître absurde : pour garder entre leurs mains l’étendard national, et neutraliser par conséquent le communisme sur le plan intérieur, les nationalistes de Syrie et d’Égypte doivent se poser en champions de la lutte contre l’« impérialisme », c’est-à-dire contre l’Occident !


Là, et non ailleurs, se trouvent les fondements du « neutralisme positif » du Caire et de Damas. C’est la seule politique que puisse pratiquer le nationalisme bourgeois en proche Orient.


Mais trois facteurs interviennent tout de suite pour

infléchir ce « neutralisme » et le transformer de positif en pro-soviétique.


Au premier rang se place la contradiction d’intérêts entre le nationalisme et l’Occident. Les ressortissants occidentaux possèdent toujours des investissements considérables dans les pays ex-dépendants, La bourgeoisie au pouvoir - qui doit faire face à une pénurie aigüe de capitaux - lorgne naturellement vers le capital étranger. La tendance est à la « nationalisation » le canal de Suez rapportait annuellement trois millions de Livres égyptiennes au gouvernement du Caire ; on prévoit actuellement des bénéfices nets de l’ordre de 20 à 25 millions...


Le chef de la délégation soviétique à la « Conférence de solidarité afro-asiatique »Tenue au Caire du 26 au 31 décembre 1957. allait donc dans le sens de ce courant quand il déclarait à la tribune :


« Les peuples d’Asie et d’Afrique ont un seul moyen pour accumuler des capitaux : c’est de les prendre aux mains des colonialistes et de les gérer eux-mêmes. Vous devriez vous inspirer de l’Égypte et de l’Indonésie qui ont nationalisé les biens étrangers sur leurs territoires respectifs... »


Rien d’étonnant à ce qu’une ovation longue de plusieurs minutes ait accueilli le conseil donné par le Soviétique.


Le second facteur découle de ces prémisses. L’Occident défend, non moins naturellement, les droits de ses citoyens ; il ne peut admettre que leurs intérêts et son prestige soient foulés aux pieds par la première petite nation venue. Les ambitions du nationalisme prennent, dans cette optique, figure de défi, et le problème revêt immédiatement un caractère politique. Le nationalisme ne peut y faire

face seul : l’URSS s’empresse de voler au secours de la bourgeoisie arabe.


Et enfin, quand l’Occident croit utile de recourir aux vieilles méthodes de pression - refus de vendre des armes, refus de crédits, ou intervention directe - le nationalisme n’a d’autre recours que de se tourner une fois de plus vers l’URSS, seule Grande Puissance qui accepte de le soutenir.


On se trouve ainsi en présence d’un cycle complet. Le nationalisme arabe, d’essence bourgeoise, craint le communisme local et par conséquent I’URSS. Mais ses intérêts immédiats et la crainte d’une surenchère de la rue susceptible de tomber sous le contrôle des communistes, le dressent pratiquement contre l’Occident. Il ne peut donc avoir d’autre solution que le « neutralisme positif ». Ce « neutralisme » sera malheureusement infléchi vers Moscou par le jeu des ambitions du nationalisme et les difficultés d’adaptation de l’Occident.


Une ultime question : L’opposition des communistes locaux à l’union organique, à la fusion des pays arabes, modifie-t-elle les données fondamentales du problème des relations entre le nationalisme et le communisme ? Il semble que non.


En Irak, le général Kassem s’appuie sur les communistes pour faire échec à la pression du Caire. En d’autres termes, les communistes aident les classes moyennes à garder le monopole des bénéfices de ce pétrole que convoite, depuis longtemps, le président Abdel Nasser.


A Damas également, les communistes sont aux côtés du nationalisme. C’est sur eux que comptent les financiers,

les industriels et les commerçants syriens, pour recouvrer « l’indépendance ». Donc, dans chaque pays, les communistes sont ultra-nationalistes. On les considérera comme tels, tant qu’ils ne représenteront pas un danger immédiat.


De plus, il est illusoire de penser que cet antagonisme nouveau entre le communisme et le nationalisme de type nassérien sera profitable à l’Occident. Déjà en Irak, le général Kassem s’est vu dans l’obligation de renforcer son alliance tacite avec les communistes pour pouvoir affronter la menace conjuguée des féodaux et des éléments favorables à l’union organique avec l’Égypte. D’autre part, en se posant en champions de l’indépendance totale, les communistes augmentent leur capital de prestige non seulement en Irak, mais aussi en Syrie, en Jordanie et en Arabie séoudite.


Quant au président Abdel Nasser, il devra se montrer dorénavant plus prudent : le passage des communistes dans l’opposition, signifie la reprise probable de la surenchère de la rue. Et celle-ci risque de lui faire perdre une partie de sa capacité de manoeuvre. Toute concession à l’Occident, qui aurait pu être considérée par l’opinion, en juin ou juillet 1958, comme une manoeuvre tactique, peut être qualifiée dorénavant de trahison. Le président Abdel Nasser devra donc s’en tenir, plus qu’hier, au principe du neutralisme positif.

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