Nationalisme et Occident

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L’avenir du monde, il y a un demi-siècle encore, se décidait à Berlin, à Paris ou à Londres. Les dirigeants d’une poignée d’États européens, réunis autour d’un tapis vert, réglaient entre eux le sort de dizaines de peuples. Les temps ont changé. Comble de l’ironie, l’issue de la lutte titanesque entre le monde libre et le bloc oriental, dépend et dépendra de l’attitude des pays sous-développés, des pays de Bandoeng ; pourtant ces jeunes États ne disposent ni de capitaux, ni d’industries, ni d’armées, ni de bombes atomiques. Ils sont privés de tous les signes extérieurs de puissance.


L’enjeu est tellement important que M.Richard Nixon, vice-président des États-Unis, n’hésitait pas à déclarer :


« Nous sommes au centre d’un conflit mondial dans lequel les “spoutniks” ne sont qu’un simple épisode... Le véritable danger pour les USA réside dans les efforts déployés par l’Union soviétique en vue d’obtenir l’appui des pays “non engagés” d’Asie, d’Afrique et du moyen Orient. »


Le Washington-Post, commentant de son côté la « Conférence de solidarité afro-asiatique », écrivait qu’elle aurait « une influence sur le sort de l’humanité pour les décades à venir ».


La question qui vient aux lèvres est un : pourquoi plein d’étonnement.


Parce que les « pays de Bandoeng » forment une masse humaine de prés d’un milliard d’âmes. Que ces centaines de millions d’êtres humains basculent de l’autre côté du rideau de fer, et la pression aux portes du monde libre deviendra bientôt intolérable.


... Parce que l’âge du charbon, qui fut à la base de l’expansion économique et coloniale de l’Europe, qui était à la base de sa puissance, est progressivement dépassé.


Nous sommes encore à l’âge du pétrole. « L’Europe occidentale, écrivait le U.S. News & World Report, a besoin du pétrole pour remplacer le charbon qui lui manque. En 1955 elle a importé 615 millions de barils de pétrole brut ; en 1975 elle devra en importer 2 444 millions de barils. Seuls les gisements du moyen Orient peuvent satisfaire cette demande... » La même revue ajoutait d’ailleurs que la production moyenne d’un puits du moyen Orient est de 5 300 barils par jour, contre 238 au Vénézuela et 13 aux États-Unis... Paris-Presse relevait d’autre part que « les réserves de pétrole du proche Orient sont estimées (bloc soviétique exclu) à 75% des réserves mondiales » tandis que le New York Times
jetait un cri d’alarme : « Au rythme d’exploitation actuel, écrivait-il, les puits de pétrole américain tariront d’ici douze ans... »


... Parce que l’utilisation de l’uranium - qui remplacera vraisemblablement le pétrole comme source principale d’énergie - n’en est encore qu’a sa phase expérimentale. Il faudra de longues années d’études pour la rendre économique, et d’autres longues années pour révolutionner l’industrie et mettre à sa disposition ce « combustible » d’un genre nouveau. Au demeurant, le principal gisement de pechblende se trouve au Congo belge.


... Parce que les pays d’Afrique et d’Asie détiennent le quasi-monopole de la production du cacao, du thé, du caoutchouc, de l’étain.


... Parce que ces régions constituent et constitueront pour une période assez longue, le principal déversoir des produits manufacturés du monde libre.


...Parce que, comme le disait M. Adlaï Stevenson, il est important de combler la brèche entre ceux qui possèdent et ceux qui n’ont rien, car la guerre et la révolution ne naissent pas seulement dans le coeur et l’esprit des hommes, mais aussi dans leur estomac. Les peuples qui n’ont rien sont pour la plupart les peuples d’anciens territoires coloniaux, dont les ressentiments sont aisément exploités par les démagogues...


« Ces peuples ne sont plus sans voix, ajoutait M.Stevenson, et nous ferions mieux d’écouter attentivement ce qu’ils nous disent. »


Et ce que réclament à haute voix les peuples d’Afrique et d’Asie se trouve à l’opposé de ce que préconisait M. André Siegfried, quand il écrivait :


On retrouve une image simplifiée du monde, avec d’un côté les grands foyers de la production industrielle et de l’autre les sources immenses de matières premières : et l’on constate, qu’en dépit des compartiments que dressent inlassablement les nationalismes, il subsiste dans le monde une collaboration nécessaire entre continents économiquement jeunes et continents évolués...Suez-Panama, Paris,1945.


Ces « continents économiquement jeunes » veulent précisément sortir de l’enfance et atteindre l’âge adulte ; ils refusent désormais de n’être qu’un réservoir de matières premières et un déversoir pour produits manufacturés.

Ils savent qu’à moins de mettre fin à cette situation, ils resteront éternellement classés dans la catégorie des « pays sous-développés ».


Et les peuples afro-asiatiques peuvent se permettre d’élever la voix. Ils ont conscience de l’enjeu qu’ils représentent. Ils se trouvent dans le cas de la belle ayant à choisir entre deux soupirants : l’éconduit sera malheureux. M.Pechmoukh, ministre indien des Finances, donnait une analyse correcte de la situation en déclarant :


L’Inde ne refuse aucune offre, mais elle suivra l’exemple de l’éléphant, ce symbole national de courage et de fermeté. En effet, selon la tradition indienne, l’éléphant en quête de nourriture, avait peur de l’homme qui lui en offrait : il a fallu cajoler l’éléphant pour lui faire accepter cette offre.


D’aucuns considéreront que M. Pechmoukh est plutôt cynique. Ils n’en reste pas moins que c’est sa description qui correspond à la réalité objective. D’autant, que l’apparition du colosse soviétique sur les marchés d’Asie et d’Afrique, a bouleversé les données du problème : l’Occident a perdu son rang de Mecque du progrès, de l’industrie.


Les puissances occidentales ne peuvent plus agir à leur guise au moyen Orient ; le temps est fini où les gouvernements arabes ne pouvaient trouver ailleurs de l’équipement militaire ou une aide économique ; l’ouest n’est plus en mesure de faire là-bas des affaires sur la base de la formule : à prendre ou à laisser.


Voilà la situation dans les pays arabes. Elle n’est certes pas brillante pour un Occident habitué à y agir en maître. Encore faudrait-il ne pas l’aggraver. Or, il semble que l’Occident prenne plaisir à accumuler les maladresses.

Certains, comme M. Maurice Duverger, vont plus loin et refusent de voir uniquement des erreurs dans l’attitude du monde libre :


L’Occident sait, écrit-il, ce que lui-même devrait faire. Mais il ne le fait pas, parce que sa structure l’en empêche. Il consolide pour quelque temps des monarchies féodales qui garantissent les bénéfices des sociétés pétrolières, en nourrissant la rancune durable des jeunes élites politiques qui voudraient moderniser leur pays ... Jamais peut-être la contradiction n’est apparue plus clairement entre les intérêts des entreprises capitalistes, axés sur le rendement à court ou moyen terme, et les intérêts généraux à long terme que l’État devrait promouvoir. Mais l’État, en Occident, est aux mains de ces entreprises. Et, si leurs bénéfices ne sont point directement en jeu, c’est tout l’esprit mercantile du système qui ressort (« donnant donnant ») pour annihiler les bonnes intentions et les velléités généreuses.


Pris entre le caractère planétaire de l’enjeu et les intérêts acquis jadis par ses citoyens dans toutes les régions sous-développées, l’Occident hésite. Il voudrait concilier l’inconciliable. Car la « nationalisation » des biens étrangers par les jeunes États est à la mode. Si l’Occident, par une réaction somme toute naturelle, se dresse pour préserver les droits de ses ressortissants - et il le fait presque toujours - il se heurte aux nationalismes ambitieux. Le problème est alors porté sur le plan politique sans, pour autant, que les droits en question soient défendus efficacement. La crise de juillet-novembre 1956 qui suivit la nationalisation de la Compagnie du canal de suez par Abdel Nasser, n’a pu rétablir le statu quo ante ; elle n’a servi qu’à accentuer la méfiance morbide du nationalisme arabe - et non seulement égyptien - envers l’Occident. Tant il est vrai qu’au siècle de l’ONU, avec le cadre strict tracé par les

moeurs internationales modernes, une puissance ne peut plus utiliser les méthodes de naguère, pour défendre les intérêts de ses ressortissants.


Les réformateurs se sont toujours heurtés à un obstacle majeur : les habitudes, la coutume. Kemal Ataturk a eu moins de difficultés à séculariser la Turquie qu’a convaincre ses concitoyens de remplacer la « fez » par la casquette. Les hommes d’État européens, habitués à faire la pluie et le beau temps dans les pays dépendants, semblent incapables de s’adapter aux conditions nouvelles. Ils n’arrivent plus à analyser objectivement la situation. Le Times de Londres, par exemple, demandait sérieusement à ses lecteurs de se poser la question suivante, à propos d’Abdel Nasser : « Est-ce une bonne chose pour nous ? »« Is he a good thing for us ? » Times, 17 avril 1956.


Une telle interrogation pouvait être valable il y a une dizaine d’années, quand l’ambassadeur de Sa Majesté au Caire, pouvait faire et défaire les gouvernements. L’essentiel, depuis quelque temps, est de savoir si Abdel Nasser, le général Kassem et le roi Hussein, sont de "bonnes choses" pour les Égyptiens, pour les Irakiens et pour les Jordaniens.


D’ailleurs poser une question de ce genre signifie n’escompter qu’une seule réponse : « Abdel Nasser n’est pas une bonne chose », « Kassem, n’est pas une bonne chose » et « Hussein est une bonne chose », pour nous, Britanniques. Or, c’est là l’un des meilleurs moyens pour renforcer la position des dirigeants du Caire et de Bagdad, et affaiblir celle du monarque hachémite. C’est donner

des lettres de noblesse aux deux premiers et confirmer la « trahison » du troisième. Au début d’avril 1956, la presse anglaise qualifiait Gamal Abdel Nasser d’ « ennemi n° I de la Grande-Bretagne ». Aussitôt, les journaux d’Égypte pavoisaient. La revue Al Tahrir tirait gloire de l’inimitié de Londres pour le colonel égyptien.


Autre erreur de l’Occident, due à la méconnaissance du fait nationaliste : sa « pactomanie ». Ses pactes ont un double but : mobiliser les pays arabes contre l’URSS tout en leur faisant accepter l’alliance avec l’Occident. Ce sont précisément les deux actes que le nationalisme ne peut accomplir sous peine de se détruire.


Se dresser contre L’URSS ? Pourquoi faire ? Pour devenir prisonnier de l’Occident et s’interdire les séduisantes « nationalisations » ? Pour perdre la faculté enviable de jouer sur les deux tableaux ?


S’allier à l’Occident ? Pour quoi faire ? Pour quoi faire ? Pour être considéré comme un « agent de l’impérialisme » par une opinion publique extra-susceptible ? Pour risquer d’être dépassé par la rue ? Pour être entraîné dans une guerre où l’on n’a rien à gagner et tout à perdre ?


Cette pactomanie a amené l’Arabe à donner au mot « pacte » une signification que l’on ne peut déceler dans aucun dictionnaire. On en trouve la preuve sur les lèvres de M. Faek el Samarai, chef de la délégation des juristes irakiens au Congrés des avocats arabes réuni à Damas en septembre 1957. Parlant du pacte de Bagdad, il disait : « Le nom de notre capitale est traîné dans la boue par les impérialistes et leurs valets lorsqu’ils l’associent à leur pacte agressif. »


Quand un traité quelconque entre en compétition avec le nationalisme, il ne sort jamais vainqueur de l’épreuve. C’est l’opinion de Nehru qui déclarait en octobre 1957 : « Le nationalisme arabe est beaucoup plus fort que le pacte de Bagdad. » Les événements d’Irak viennent de lui donner raison.


Il vaudrait mieux pour l’Occident que le président Eisenhower prenne aussi conscience de cette réalité, et cesse de pratiquer une politique qui s’est soldée par « un parti ami, un pays hostile ; un politicien pour, une nation contre. »


Les pactes sont tellement discrédités en proche Orient que le plan Eisenhower tendant à « combler le vide » laissé par les Franco-Anglais après l’affaire de Port-Saïd, n’a trouvé qu’un seul amateur : le Liban. De l’avis unanime des observateurs, c’est dans l’adhésion du président Chamoun à la doctrine Eisenhower qu’il faut rechercher la cause de l’insurrection libanaise. Et l’intervention des Marines n’a pu redresser la situation.


Les événements du Liban viennent de confirmer le point de vie de M. Anhurin Bevan, qui prédisait dès le 30 avril 1957 : « Les États-Unis donnent l’impression de vouloir prendre la place occupée précédemment par la France et la Grande-Bretagne. En fait, ils n’ont pas plus de chance de réussir que nous ».


L’aide américaine. Pour les Occidentaux, l’attitude des dirigeants arabes sur cette question constitue une pure aberration. M. Gaillard a été contraint à de longues et délicates négociations pour arracher un prêt de 600 millions de dollars aux USA. Et quand Washington offre des

centaines de millions de dollars aux pays arabes, ces derniers font la fine bouche et refusent d’y toucher !


Le problème se présente évidemment sous un jour plus complexe. Cette aide a, de prime abord, une tare majeure : elle est toujours assortie de conditions politiques. Tous le monde sait aujourd’hui que les dollars se paient en alliance militaire (sauf s’il s’agit de pays déjà communistes, comme la Yougoslavie et la Pologne) ; et tout le monde sait depuis des siècles qu’un petit État n’est jamais vraiment l’allié d’un immense empire, qu’il n’en peut être que le satellite. Or, tous les dirigeants nationalistes, sans exception, ne peuvent - même s’ils le voulaient - accepter de telles conditions. Car cela reviendrait à s’allier à « l’impérialisme », donc à se discréditer devant l’opinion publique arabe.


En somme, si l’on veut éliminer ce premier obstacle, il faudrait suivre le conseil donné par l’homme d’État australien, M. Robert Menzies, et fournir aux « nations du moyen Orient qui en éprouvent le besoin, une aide économique sans conditions... »


D’autre part, l’aide proprement dite se décompose en dons du gouvernement américain et en prêts de la Banque internationale pour la Reconstruction et le Développement.


Les dons - qui comprennent généralement des armesLe quotidien libanais de droite Al Hayat signalait le 20 novembre 1957 que l’administration de l’Assistance technique (!) américaine avait fait don d’un lot d’armes du modèle le plus récent aux forces de police libanaises. - représentent une somme relativement négligeable. Le Monde relevait que « la somme de 200 millions de dollars - à répartir entre douze États - dont dispose la doctrine Eisenhower... est moins importante que celle accordée par la France au Maroc et à la Tunisie (267 millions de dollars) » Et le rédacteur du Monde ajoutait : « Prétendre

acheter un mouvement nationaliste, passe encore, mais espérer l’enlever au rabais... »


La situation touchait à l’absurde avec le fameux Point IV lancé par le président Truman. La somme affectée par le Congrés à ce plan d’assistance technique se montait à 35 millions de dollars pour la période allant de juin 1950 à décembre 1951. D’autant plus absurde qu’en 1949-1950 l’aide américaine à l’Europe était de 3 628 millions de dollars. Et les 35 millions étaient destinés en principe au relèvement économique de tous les pays sous-développés, c’est-à-dire de plus de 800 millions d’individus !


M. Tibor Mende definit au demeurant le Point IV comme « une phase intermédiaire entre le colonialisme démodé, fondé sur le seul profit et un stade plus avancé... dans lequel le profit découlera du moins de réalisations utiles au progrès social. »


Quant aux prêts américains, non seulement ils comportent des conditions incompatibles avec la souveraineté et l’indépendance des peuples, mais aussi de taux d’intérêts élevés. En effet, le taux exigé par la B.I.R.D. varie autour de 5%. C’est évidemment très raisonnable, d’autant qu’elle-même verse 4,5% d’intérêts à ses propres souscripteurs. Mais les Soviétiques ne demandent que 2,5% !


La modicité de l’aide accordée par les États-Unis au proche Orient est mise en relief dans l’Annuaire Statistique publié à Washington en octobre 1957. On y révèle que le total de l’aide économique américaine - dons et crédits - aux pays du moyen Orient, entre le Ier juillet 1945 et le 30 juin 1957, s’est élevé à I 542 millions de dollars. Seulement, sur cette somme, 582 millions sont allés à la Turquie, 319 à l’Iran, 454 à Israël... et 187 à l’ensemble des pays arabes. En d’autres termes, un Israëlien vaut une

soixantaine d’Arabes. Relevons encore que selon le même document, les I 542 millions de dollars représentent 2,3% de l’aide consentie par les États-Unis à différents pays depuis la fin de la seconde guerre mondiale.


On comprend que cet ensemble de conditions - et spécialement la première - rendent, par elles-mêmes, l’aide américaine peu attrayante pour les nationalisme proche-orientaux.


Sur le plan économique, les nationalistes arabes formulent cependant un grief supplémentaire : ils accusent l’Occident de s’opposer à l’industrialisation de leurs pays.


C’est le machinisme qui fit définitivement sortir les peuples européens de la misère. Avant 1800, la production agricole représentait environ 80% de la production totale des nations les plus riches du monde. En 1940, aux États-Unis, la production agricole ne représente plus, en valeur, que 10% de la production globale.


Peut-on refuser aux peuples de Syrie ou d’Irak, le droit de chercher à se débarrasser de leur misère séculaire, misère d’autant plus atroce, que l’équilibre entre les progressions démographique et économique, a été gravement perturbé par l’essor sanitaire ?


Il est vrai, que les plus grandes fortunes personnelles sont engendrées dans les pays les plus pauvres : qu’on se rappelle seulement la richesse insolente des pachas d’Egypte, des émirs séoudites ou des maharajas indiens. Il n’en reste pas moins que, si la fortune de tous les maharajas était répartie suivant les normes d’un égalitarisme utopique, le niveau de vie du paysan indien ne s’en trouverait qu’insensiblement modifié. De même, en supposant que les royalties tirés du pétrole par l’Arabie séoudite

soient répartis également entre tous les Séoudiens, on arrive au chiffre dérisoire de 40 dollars par habitant et par an. Il faudrait donc - si l’on veut respecter les normes internationales - que ce chiffre soit multiplié par 5, pour que l’Arabie cesse d’être un pays sous-développé.


L’industrialisation reste par conséquent l’unique remède.


Or, les USA, seuls dispensateurs de fonds, ne veulent entendre parler que de projets agricoles. Chaque fois qu’on leur présente un projet tendant à l’industrialisation du pays, relève la presse égyptienne, les experts américains du Point IV s’acharnent à le trouver irréalisable. M.Eugène Black, directeur de la B.I.R.D., interviewé, rejetait toute idée d’industrialisation pour ne s’en tenir qu’à l’expansion agricole.


Les faits semblent, malheureusement, confirmer cette tendance. A la Conférence économique de Lima, qui groupait en 1953 les représentants de tous les États des Amériques, la délégation américaine s’opposa nettement à toute industrialisation importante des républiques d’Amérique Latine. Et quand les États-Unis acceptèrent, finalement, de participer à la construction de l’industrie sidérurgique brésilienne, ils mirent une condition à leur aide : le centre de Volta-Redonda ne devait produire que les qualités d’acier provenant d’Europe, à l’exclusion des qualités importées des USA.


En adoptant une telle attitude, dans leur politique d’aide aux pays sous-développés, les États-Unis paraissent avoir opté pour le point de vue d’un démographe économiste américain du nom de Notestein. La théorie de ce savant se concrétise dans la formule suivante : en lançant un programme de modernisation, les puissances dominantes actuelles créeraient en fait un monde futur, dans lequel leurs propres peuples deviendraient des minorités de plus en

plus petites, et posséderaient une proportion de plus en plus petite de la richesse et de la puissance mondiales.


Vue uniquement sous cet angle, l’attitude américaine, quoique égoïste, est somme toute humaine, logique, compréhensible. Son seul défaut c’est d’être en retard de vingt ans. A l’heure actuelle l’Occident ne peut, en effet, empêcher l’industrialisation des pays sous-développes. Il réussira, tout au plus, à la freiner. C’est autant de gagné, seront tentés de dire certains. C’est probable. Mais à quel prix ! Appliquer une telle politique revient à exacerber les nationalismes du proche Orient et des autres pays d’Afrique. Bref, à faire le jeu de l’URSS que l’on prétend combattrePlus conscient des données du problème M.Edgar Faure, parlant à Anvers le 5 janvier 1958, préconisait d’ « aider les pays sous-développés dans leur production industrielle »..


Certains milieux d’Europe et d’Amérique pensent, que l’hostilité du monde arabe envers l’Occident, est due à la sympathie que celui-ci éprouve pour Israël.


Certes, les sentiments anti-israéliens sont fort répandus en proche Orient. Les hommes d’affaires égyptiens ne

cachent pas la crainte que leur inspire la concurrence israélienne disposant d’une technique supérieure. Ceux du Liban savent que la réouverture du port de Haïfa - en Israël - sonnerait le glas pour eux, car Haïfa détournerait certainement la moitié du trafic qui passe d’ordinaire par le port de Beyrouth ; et le Liban tire le plus clair de ses ressources du commerce de transit, etc.


Mais de là à dire qu’il suffit de se désintéresser d’Israël pour que les pays arabes se rallient à l’Occident, il y a un monde.


L’Occident est surpris que les Arabes soient si anti-occidentaux ; il cherche une explication... Il lui est difficile de croire qu’il y ait quelque chose, dans ce que l’on nomme l’Ouest, que les Arabes puissent repousser. Et la réponse est toute prête : « Si ce n’était Israël, tout irait bien... » C’est une doctrine confortable, mais on oublie que les sentiments anti-occidentaux du monde arabe ont des racines fort différentes et ils existeraient même sans Israël. Il y a un fort ressentiment contre l’Occident dans de nombreuses parties du monde sous-développé, dans des régions où Israël n’est presque pas connu et certainement pas un problème... L’anti-occidentalisme arabe est né bien avant Israël.


M. Khaled El Azem, alors ministre syrien de la Défense, a d’ailleurs confirmé ce point de vue en déclarant : « La question palestinienne n’est pas seule à l’origine de la tension qui existe au moyen Orient, comme cherchent à le démontrer certaines puissances... Même si elle était réglée, les Arabes continueraient à se méfier des États-Unis. »


L’Arabe est affligé d’un certain complexe d’infériorité. Il a été colonisé. Il sait que l’Occidental lui est technique-

ment supérieur dans plusieurs domaines. Mais il n’aime pas qu’on le lui fasse sentir et encore moins qu’on le lui dise. Il réagit, automatiquement, à toute manifestation de racisme. Des incidents dans le genre de Little Rock ne servent évidemment pas à remonter le prestige de la civilisation occidentale : l’Arabe y voit une raison de plus pour s’éloigner de l’Occident.


Le problème est tellement important qu’une sous-commission spéciale de la Conférence afro-asiatique du Caire a étudié le problème de la discrimination « raciale ». Cet organisme « regrettait la politique de discrimination raciale en Afrique du sud, au Kenya, en Ouganda et en Algérie » et proclamait « l’égalité de tous les citoyens, quelles que soient leur couleur, leur race et leur religion... »


Certains penseurs occidentaux, ne semblent pas conscients de tout le mal qu’ils peuvent faire à la cause du monde libre, en confiant hâtivement à l’impression certaines de leurs conceptions raciales. La situation devient lamentable quand des écrivains français - héritiers d’une longue tradition libérale - s’engagent dans une voie aussi hasardeuse. Ainsi, M. André Siegfried, de l’Académie française, écrivait en 1945 dans son ouvrage intitulé Suez Panama :


En dépit de certaines résistances, c’est toujours la race blanche qui mène... Les deux canaux interocéaniques, symbole et instrument de cette conquête, sont exclusivement son oeuvre, et c’est elle, elle seule, qui en assure le fonctionnement, devenu absolument nécessaire à la vie normale de notre civilisation.


Ces grands services internationaux, fonctionnent si bien et surtout si régulièrement, que nous avons presque perdu de vue les conditions de leur maintien. Nous ne nous rendons pas suffisamment compte que c’est un personnel occidental - européen à Suez, américain à Panama - qui en assure la marche, selon des règles décidées à Paris, Londres ou Washington. Car

c’est de la race blanche que vient l’impulsion, c’est elle qui, en l’espèce, fournit les chefs, les techniciens, d’une façon générale l’organisation et la compétence. Peut-être serions-nous tentés de l’oublier.


Et M. Siegfried ajoutait imprudemment :


La question est de savoir si ceux qui parlent (de prendre en mains le Canal), et ils sont aujourd’hui légion, possèdent la compétence nécessaire pour entretenir le mécanisme compliqué sur lequel repose en fin de compte notre présente civilisation.


Est-il étonnant que la presse égyptienne ait publié - au lendemain de la nationalisation de la Compagnie du canal de Suez - de larges, de généreux extraits de cette oeuvre particulière de l’Académicien français ? Elle relevait tout naturellement le défi que lui avait lancé M.A. Siegfried onze ans auparavant. Les Égyptiens se sont acharnés, depuis, à prouver que la « compétence » n’était pas l’apanage du Blanc...


Il est patent que des ouvrages comme Suez-Panama approfondissent le fossé qui sépare le nationalisme
- qu’il soit arabe ou non - de l’Occident.


Dans son traité sur La diplomatie, Sir Harold Nicholson, historien du Foreign Office, cite une anecdote savoureuse et pleine d’enseignements. Il raconte l’histoire d’un jeune diplomate britannique et qui, désigné en poste au proche Orient, avant son départ, vient prendre conseil auprès de l’un de ses anciens. Celui-ci lui dit simplement :


Ne gaspillez pas votre temps à essayer de déceler les arrière-pensées d’un Oriental. Il se peut fort bien qu’en définitive il n’en ait aucune. Concentrez par contre toute votre attention à le convaincre, lui, sans laisser le moindre doute à cet égard, que vous n’avez pas, vous, d’arrière-pensées...


Encore faudrait-il ne pas en avoir réellement !


L’Occident doit se rendre à l’évidence. Il est absurde de continuer à jouer au plus fin. Il est absurde de soutenir des féodalités et de s’aliéner ainsi les moyennes qui représentent - que cela plaise ou non à certains - l’avenir de pays arabes. Il est absurde de croire que l’Islam forme une barrière solide à l’infiltration communiste. Il est absurde de proposer des pactes politiques ou militaires que les nationalistes proche-orientaux ne peuvent se permettre d’accepter. Il est absurde de continuer à agiter frénétiquement un épouvantail, qui - dans la conjoncture actuelle - n’en est pas un pour les Arabes. Il est absurde de vouloir préserver, par des méthodes surannées - au siècle de l’ONU et de la limitation extrême du droit de guerre - certains intérêts particuliers. Il est absurde de penser que l’Occident peut encore faire la pluie et le beau temps dans les pays qui furent dépendants. Il est absurde de croire au débauchage des nationalismes. Il est absurde de vouloir freiner - et a fortiori empêcher - l’industrialisation des pays sous-développés. Il est absurde de chercher dans le désert du Néguev la source de la tension arabo-occidentale.


Cette attitude générale du monde libre est d’autant plus absurde que sa survie, en tant que tel, dépend de l’evolution des pays de Bandoeng.


Les semis d’incompréhension de l’Occident donnent de riches récoltes d’amitié à I’URSS.

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