Nationalisme et URSS

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L’apparition, en force, de I’URSS sur la scène proche-orientale est de date très récente. Jusqu’en 1955, elle se contente de manifester sporadiquement sa présence ; elle est toujours la première à reconnaître l’indépendance des nouveaux États. Ainsi le 8 janvier 1926, Ibn Seoud se proclame roi du Hedjaz, Moscou le reconnaît en tant que tel trente-quatre jour plus tard, soit 15 mois avant la Grande-Bretagne ; durant la crise de 1945, en Syrie, l’ambassadeur soviétique au volant de sa propre voiture soustrait le président du Conseil syrien aux poursuites des autorités françaises ; à l’ONU, on trouve toujours l’URSS aux côtés des représentants de Damas et de Beyrouth contre ceux de Paris, dans le camp des délégués du Caire contre celui de Londres. etc. Mais aucune tentative patente d’exploiter une situation qui lui est théoriquement favorable.


La situation change progressivement en 1955. L’Occident, de ses propres mains, lui ouvre une brèche dans les murailles de ce qui était sa chasse gardée : en février de cette année ; est signé, dans la capitale irakienne, l’accord qui devait donner naissance au funeste pacte de Bagdad. Tous les nationalistes du proche Orient crient à la trahison. Les dirigeants égyptiens et syriens, eux, ne se contentent pas de crier : ils hurlent. Le résultat se fait sentir deux

mois plus tard, à la Conférence de Bandoeng, où les nationalistes d’Asie et d’Afrique se réclament officiellement du « neutralisme ». La réaction soviétique - au pacte de Bagdad - se limite toutefois à une note, datée du 16 avril, dans laquelle Moscou relève que « la situation en moyen Orient s’est grandement détériorée ces derniers temps ».


A la Conférence des Quatre Grands, tenue à Genève en juillet 1955, le monde arabe ne figure même pas à l’ordre du jour ; de toute façon, il ne faut pas « introduire I’URSS en proche Orient ».


L’Occident lance à ce moment son second défi à Abdel Nasser. Ne pouvant croire que ce dernier oserait se ravitailler en armes de l’autre côté du rideau de fer, Washington, Londres et Paris opposent un refus catégorique à ses demandes réitérées d’armements. Le Caire relève le gant et s’adresse à Moscou où il trouve, évidemment, des oreilles complaisantes.
Parlant de ces événements au correspondant du News Week le 27 novembre 1957, le colonel égyptien schématisait en déclarant :


J’ai demandé des armes. Vous me les avez refusées. J’ai averti que j’en demanderai aux Russes. Les USA ont prétendu que je bluffais. Je me suis alors adressé aux Russes. Et vous avez dit que je faisais du chantage.


L’accord sur l’achat d’armes tchèques est signé en septembre 1955 : pour la première fois dans l’histoire, un Ètat arabe s’approvisionnait en engins de mort ailleurs qu’en Occident. L’incompréhension de celui-ci, jointe à l’audace d’un militaire égyptien aux abois, ouvrait les portes du proche Orient à l’Union Soviétique. Cela ne veut évidemment pas dire que Moscou aurait continué à se désintéresser de cette région. Il n’en reste pas moins

vrai qui les Occidentaux lui en ont fourni l’occasion. Comble d’ironie, ce résultat catastrophique découle de leur volonté de faire barrage - par l’intermédiaire du pacte de Bagdad - à une éventuelle infiltration soviétique dans la zone pétrolifère arabe.


Bons tacticiens, les Russes exploiteront immédiatement ce premier succès ; ils ne cesseront dés lors d’élargir la brèche.


Dès la signature du pacte de Bagdad, les spécialistes soviétiques semblent avoir apprécié à leur juste valeur les perspectives qui s’offraient à eux. En gens sérieux, ils s’intéressent d’abord à l’étude des problèmes de l’Orient contemporain. Ils en avaient besoin : depuis les purges de 1937, l’orientalisme soviétique se trouvait réduit à sa plus simple expression.


Le premier numéro de la nouvelle série du Sovietskoye Vostokovedenie, organe de l’Institut des Études orientales près l’Académie des Sciences de I’URSS, paraît et avril 1955 (le traité turco-irakien date de février), après 18 ans de silence. Kommounist, organe du marxisme russe, insiste en mai, sur la nécessité de « développer les études orientales, longtemps délaissées ». Les dictionnaires de langues orientales, les traités sur l’Orient, commencent à se multiplier.


Mais, contrairement à leurs confrères occidentaux, les orientalistes soviétiques ne perdent pas leur temps. Le Coran (la sourate des « Hypocrites » a-t-elle été révélée avant ou après celle de « La Lumière » ?), le Prophète (est-il, oui ou non, né circoncis ?), les Hadith, etc, ne les intéressent nullement. Matérialistes, ils sont convaincus que l’estomac prime la foi. Réalistes, ils s’aperçoivent qu’il est temps d’exploiter les divergences entre les capi-

talismes arabe et occidental. Dialecticiens, ils savent que le nationalisme proche-oriental a besoin d’eux, comme ils ont besoin de lui. Gardant leurs pieds solidement sur terre, ils s’attachent donc uniquement à l’analyse de la situation économico-politique, et à la recherche des moyens les moins onéreux et les plus rapides pour étendre la zone d’action soviétique en Orient arabe.


L’expérience de ces trois dernières années semble avoir donné raison à la conception des orientalistes russes.


Moscou estime à sa juste valeur toute l’importance des peuples des « pays coloniaux et semi-coloniaux ». Lénine et Staline ne les considèrent-ils pas comme les réserves stratégiques du prolétariat international ? Dans l’un des derniers articles qu’il rédigea avant sa mort Lénine écrivait :


L’issue de la lutte (entre le socialisme et le capitalisme) dépend en fin de compte de la Russie, de l’Inde, de la Chine, etc, qui forment la majorité gigantesque de la population. Cette majorité a été précisément entraînée, durant les dernières années et avec une rapidité sans précédent, dans la lutte pour la libération. C’est pourquoi il ne peut y avoir l’ombre d’un doute quant à l’issue finale de la lutte à l’échelle mondiale...


Ici, il convient d’ouvrir une parenthèse pour faire justice d’un mythe érigé en théorie. A en croire certains, les Russes poursuivraient actuellement « la politique traditionnelle des tsars : s’assurer l’accès aux mers chaudes ». Pour quoi faire ? En temps de paix, les navires soviétiques passent tranquillement par les Détroits pour débarquer à Lattaquié ou à Alexandrie leurs chargements d’armes

ou autres ; en temps de guerre, il est vraisemblable que les engins apocalyptiques feront le plus gros du travail. La politique des bases militaires est démodée. D’autant qu’elle a pour corollaire l’hostilité de nationalismes chatouilleux. L’amitié du Caire, de Damas ou de Bagdad pour Moscou, et leur inimitié pour Londres, Washington et Paris, valent tous les aérodromes et tous les ports, non seulement d’Égypte et de Syrie, mais de l’ensemble du proche Orient.


Il vaudrait donc mieux, semble-t-il, que « l’accès aux mers chaudes » perde le rang éminent qu’il occupe dans la mythologie politique occidentale.


Car l’enjeu est autrement grave. S’il ne s’agissait que de l’éventuelle installation de bases soviétiques en Égypte ou en Syrie, l’Occident pourrait faire confiance aux nationalistes arabes : les bourgeoisies locales ne peuvent, en effet, se le permettre, sous peine de trahir leurs propres intérêts. Il est inconcevable qu’un Abdel Nasser ou un Kassem accepte, de gaîté de coeur, la transmutation de « son » Égypte ou de « son » Irak en Démocratie populaire.


Le but de Moscou est de loin plus ambitieux ; il s’agit de harceler l’Occident, d’affaiblir ses positions économiques, militaires, politiques et morales, dans une vaste région qui englobe plus du tiers de l’humanité. Les Soviétiques, eux, peuvent se réclamer d’une conception politique planétaire. Pour les dirigeants de I’URSS, tout est subordonné à la lutte entre les deux idéologies. Ils en sont déjà au stade de la « compétition pacifique », tandis que Washington s’agrippe toujours au concept de « compétition militaire ». Plus cette situation se prolongera - I’URSS offrant son aide et les USA demandant des bases - et plus grande sera l’avance acquise par Moscou.


On comprend que, dans une telle conjoncture, le Krem-

lin n’ait pas sous-estimé le rôle décisif que pouvaient - et doivent - jouer les peuples sous-développés. Deux preuves de l’intérêt qu’il porte à l’Orient : les orientalistes soviétiques tiennent, du 4 au 11 juin 1957, à Tachkent, leur premier congrès ; puis, dans le communiqué publié à l’issue de la réunion des « partis communistes des pays socialistes », 20% de la partie relative à la politique internationale sont consacrés aux pays de Bandoeng ; ces derniers sont cités à 21 passages différents du texte.


Si les Soviétiques se sont abstenus de commettre des erreurs, coutumières du côté occidental, ils n’ont pas accompli, non plus, de miracles. Les conditions objectives en Orient leur sont tout simplement favorables.


Tout d’abord, l’URSS n’a pas de passé colonialiste dans le monde arabe. Dès mars 1956, Abd el Nasser mettait en relief ce phénomène lorsqu’il déclarait à un groupe de journalistes américains :


Nous n’avons jamais été occupés par les Russes ou dominés par eux... mais nous avons toujours essayé de nous débarrasser de la domination anglaise... Après la seconde guerre mondiale, l’URSS est devenue une grande puissance et nous avons senti qu’elle nous aidait. Elle nous a soutenus toutes les fois que notre liberté était en cause devant l’ONU. L’opinion publique ne vous croit pas, quand vous lui dites que I’URSS est son ennemie. Quoi que vous disiez ou fassiez par vos campagnes de propagande contre la Russie, vous ne serez pas compris ; les gens, ici, sont convaincus qu’ils ne doivent s’inquiéter que de la domination et de l’influence britanniques et françaises...


Quand on connaît les sentiments de l’opinion publique arabe envers l’ « impérialisme », on conçoit tout le profit que I’URSS peut tirer d’une telle situation.


Cette sympathie primaire se trouve, d’autre part, renforcée du fait que l’Union soviétique n’est pas « l’amie de nos ennemis, mais plutôt leur ennemie ». Or, les « ennemis de nos ennemis... »


De plus, dans l’immédiat, les intérêts de I’URSS coïncident avec ceux du nationalisme. Celui-ci tente d’échapper à l’emprise de l’ex-puissance dominante et de ses alliés, qui tous, font partie du monde libre ; d’un autre côté, l’objectif de Moscou est d’affaiblir l’Occident à l’échelle mondiale, et a fortiori locale. Donc, dans la phase où l’ouest se dresse contre le nationalisme, l’alliance de ce dernier avec l’Union soviétique, est "naturelle". M. Evqueni Kissilev, ambassadeur de I’URSS au Caire, insistait avec beaucoup de franchise sur ce point particulier. « L’appui accordé par I’URSS aux pays arabes, déclarait-il à la presse égyptienne, ne relève pas d’une simple question de courtoisie. L’intérêt de l’Union soviétique et de tous les autres peuples exige de terrasser l’impérialisme international ; il faut unifier les efforts des pays asiatiques, africains et arabes, pour atteindre ce but... »


Enfin l’URSS n’a pas à défendre, dans les pays sous-développés, les droits de ses ressortissants : ceux-ci n’y possèdent pas de capitaux. Voilà une cause de tiraillements en moins avec les nationalismes gloutons.


En somme, comme le remarquait en 1955 M. Taha Hussein, l’éminent homme de lettres égyptien : « Les États-Unis voudraient que les Arabes se considèrent comme des ennemis de l’Union Soviétique, bien qu’il n’existe entre les Arabes et I’URSS aucun motif justifiant l’antagonisme ou l’hostilité ». L’analyse aurait été plus

correcte si l’auteur d’d’El Ayyam avait inséré, dans la seconde partie de sa phrase, la formule : « à l’heure actuelle ».


Mais les Russes n’auraient pu exploiter cette situation, objectivement favorable, sans les maladresses de l’Occident. En politique, la sagesse commande, semble-t-il, d’éviter tout geste inutile, toute action inefficace et, à plus forte raison, tout geste ou action susceptibles de se solder à l’avantage de l’adversaire.


Pourquoi alors refuser des armes aux nationalismes ? Pour les pousser à en acquérir à meilleur prix et en plus grand nombre à Moscou ou à Prague ?


Pourquoi les cabrer en en fournissant ostensiblement à Israël et aux féodalismes d’Amman ou de Riad ? Pour inciter le Caire et Damas à se tourner vers l’URSS ?


Pourquoi attacher des conditions politiques ou militaires à l’octroi de crédit ? Pour permettre à la propagande soviétique de pilonner ses auditeurs arabes en mettant l’accent sur l’absence de conditions dans l’aide « désintéressée » russe ?


Pourquoi débarquer à Port-Saïd et s’arrêter à 120 km de Suez ? Pour fournir l’occasion à M.Khrouchtchev de claironner : « Nous avons montré à la Grande-Bretagne et à la France dans quelle situation elles se trouveraient si elles étaient attaquées par d’autres États disposant d’armes modernes... Notre déclaration a eu l’effet qu’il fallait sur Londres et Paris. Les lettres de Boulganine ont été envoyées le 5 novembre à 11 heures environ et dans les 24 heures le cessez-le-feu était ordonné en Égypte !... »


Pourquoi, au lendemain de l’échec de Port-Saïd,

Washington refuse-t-il de ravitailler l’Égypte en blé ? Pour amener Nasser à déclarer au Newsweek :


L’Union Soviétique et les États-Unis s’opposèrent à l’agression contre l’Égypte. J’exprimai ma gratitude à tous deux. Nous pensions que les USA avaient inauguré une ère nouvelle. Puis, nous eûmes une pénurie de blé... quinze jours de réserves seulement. Nous vous avons demandé de nous aider. Vous avez refusé. Ensuite vous nous avez demandé de régler en dollars, mais nos dollars étaient bloqués dans vos banques. Cela signifiait que les États-Unis ne voulaient pas nous aider à résoudre la crise. Nous nous sommes adressés alors à l’Union soviétique. Elle ne disposait pas de réserves mais elle nous a envoyé du blé. Ce fut la même histoire pour les médicaments, le pétrole, etc


On pourrait rétorquer - dans le cas précis d’Abdel Nasser - que la nationalisation du Canal constituait un défi, que sa radio entretient l’agitation en Afrique du nord, etc. Oui. Mais en s’arrêtant à Port-Saïd l’Occident n’a pas relevé son défi, et le refus de lui fournir du blé n’a pas mis fin aux émissions de la « Voix des Arabes »...


Bref, par la rigidité de sa politique, par son absence de perspectives, par ses erreurs, l’Occident reste - aussi invraisemblable que cela puisse paraître de prime abord - l’un des meilleurs « agents du communisme international » en Orient arabe !


Pour expliquer l’infiltration ultra-rapide de l’Union Soviétique en proche Orient, on a pris l’habitude de prêter à sa propagande des tours machiavéliques. Celle-ci se contente pourtant, très prosaïquement, de donner du relief, beaucoup de relief, aux erreurs de l’Occident

et aux « gestes désintéressés de l’URSS ». Et cela suffit amplement.


Un exemple concret. Le 24 septembre 1957, M. Maurice Dejean, ambassadeur de France à Moscou, remettait au gouvernement soviétique la réponse de Paris à une note soviétique datée du 3 septembre. On y lisait, entre autres :


Le gouvernement français désire souligner seulement que l’intérêt manifesté par le gouvernement soviétique au règlement des problèmes du moyen Orient lui semble en contradiction avec la livraison massive de matériel de guerre à la Syrie.


Donc, Moscou encourait les reproches de l’Occident pour avoir donné des armes aux nationalistes syriens. Les émetteurs soviétiques ainsi que les journaux communistes et nationalistes des divers pays arabes diffusaient largement ce texte.


Mais il y eut des développements encore plus favorables à I’URSS. Le 31 octobre - cinq semaines après la note française - M. Schimon Peres, directeur général du ministère israélien de la Défense nationale, rendait hommage à la France qui « durant les six mois précédant la campagne d’Égypte livra à Israël 40 000 (quarante mille) tonnes de matériel militaire. »


En d’autres termes, l’« impérialisme » - déjà honni en proche Orient - envoie du matériel de guerre à Israël et reproche à I’URSS d’en livrer à un État « arabe libéré ». C’est là une situation rêvée pour tout propagandiste.


Un autre exemple. Le 6 novembre 1955, le correspondant du Sunday Times au Caire posait au colonel Abdel Nasser la question suivante :


- Ne pensez-vous pas que les techniciens tchèques envoyés en Égypte (pour apprendre aux officiers égyp-

tiens le maniement des nouvelles armes) pourront essayer de faire de la propagande communiste ?
« - C’est peu probable, répondait son interlocuteur, car la nouvelle même de la conclusion de l’accord est beaucoup plus précieuse que toute propagande... »


L’opinion occidentale se montre sceptique, lorsqu’elle entend parler d’une aide soviétique « inconditionnelle ». Or, elle l’est réellement.


Les émissaires de l’Union soviétique en Orient arabe se contentent de dire : nous ne vous demandons rien. Nous escomptons uniquement que vous ne vous vendrez pas à l’Occident. Si nous pouvons vous aider dans le domaine économique, nous le ferons. Si vous avez besoin d’armes, vous pourrez en obtenir. La seule compensation que nous voulons avoir est celle-ci : il ne faut pas que vous mettiez votre territoire à la disposition des puissances occidentales, pour qu’elles y installent des basses militaires.


Pourquoi cet altruisme ? Parce que jusqu’à tout dernièrement le proche Orient formait une chasse gardée traditionnelle de certains États occidentaux. Les bases militaires de l’Ouest couvrent toute la région, de Tripoli à Dahrane. Cette conjoncture devait déterminer la tactique soviétique. L’important pour I’URSS consiste à se mouvoir avec une certaine liberté dans cette chasse gardée occidentale. Son intérêt, en tant que leader du bloc oriental, lui commande de renforcer les positions des nationalismes locaux en lutte contre « l’impérialisme ». Moscou, dans ces circonstances, n’a que faire de conditions. L’acceptation même, par certains Etats arabes, de

l’ « aide inconditionnelle » soviétique, constitue, en soi, la meilleure des « conditions politiques », puisqu’elle se traduit, en pratique, par un affaiblissement parallèle des positions occidentales.


Cette caractéristique particulière de l’aide russe a d’autres avantages.


Tout d’abord, elle permet à I’URSS de donner des preuves palpables de son désintéressement. Le délégué soviétique à la « Conférence de solidarité afro-asiatique » pouvait déclarer à la tribune le 28 décembre 1957 :


« Demandez-nous ce dont vous avez besoin, nous essaierons de vous donner satisfaction dans la mesure de nos moyens. La seule condition que nous mettions à notre aide est qu’il n’y ait pas de conditions... »


Le stade de la subversion lui-même est dépassé. Le même orateur ajoutait en effet : « Si vous voulez recevoir nos techniciens, nous vous les enverrons ; si vous préférez envoyer les vôtres apprendre chez nous, nous les accueillerons... »


Enfin, I’URSS, en offrant une aide inconditionnelle aux nationalismes arabes, les rend intransigeants envers l’Occident. Même s’ils le voulaient, les dirigeants nationalistes ne pourraient plus accepter une aide conditionnée quelconque : l’opinion publique arabe ne comprendrait pas qu’on passe sous les fourches caudines de « l’ennemi », alors qu’on refuse d’accorder des privilèges similaires aux « amis ». De même, en fournissant une aide inconditionnelle aux nationalismes, le Kremlin renforce leurs possibilités de marchandages vis-à-vis de l’Occident. C’est autant de gagné.


Pratiquement , l’URSS à tiré plus d’avantages de son « aide désintéressée, de frère à frère », que les USA n’auraient pu en espérer, même si leurs conditions poli-

tiques ou militaires avaient trouvé des amateurs... Et toutes les organisations arabes, y compris celles qui étaient favorables à l’Occident, se sont vues dans l’obligation de rendre hommage à Moscou. Il suffit, pour s’en convaincre de lire le Manar, organe de la Confrérie musulmane de Syrie : dans son numéro du 7 août 1957, le rédacteur en chef saluait avec enthousiasme l’accord russo-syrien conclu à Moscou deux jours auparavant.


Bref, comme l’écrivait le Giornale d’Italia, « les hommes du Kremlin... en ne demandant rien, peuvent tout obtenir ».


L’aide russe a des attraits supplémentaires pour les nationalistes arabes : l’URSS accepte d’industrialiser les pays sous-développés. Elle le fait avec joie.


Premièrement, l’industrie soviétique ne produit pas suffisamment d’articles de consommation courante pour satisfaire la demande intérieure. Elle ne peut par conséquent en exporter. D’autre part, les dirigeants russes ont toujours donné la priorité à leur industrie lourde, c’est-à-dire, en gros, à la construction de machines.


Deuxièmement, Moscou table toujours sur la théorie marxiste des « crises cycliques du capitalisme », ou si l’on préfère, de « l’anarchie de la production capitaliste ». En schématisant, cette théorie se présente sous la forme suivante : le déséquilibre entre « la production sociale, et l’appropriation privée », doit se traduire immanquablement par une « crise de surproduction » ; celle-ci se manifestera d’autant plus rapidement que les débouchés, les « déversoirs », seront plus limités. En industrialisant les pays arriérés, I’URSS satisfait les nationalismes locaux et - toujours selon le concept marxiste - précipite la

faillite du capitalisme en limitant la capacité des « déversoirs ».


La république de Shri Nehru fournit la meilleure illustration de cette tactique ; de 1952 à 1954, les États-Unis avaient fourni à l’Inde une aide totale de l’ordre de 800 millions de dollars : il ne s’agit pas de relever que cette aide se réduit finalement à 0,60 dollar par Indien et par an, mais plutôt que ces millions de dollars, s’ils ont servi à éviter la famine, n’ont rien fait pour élever le niveau de vie dans la jeune République. Entre autres, une somme de 70 millions de dollars devait être utilisée à l’achat d’acier américain.


Les Russes entrent alors en scène : ils proposent en juin 1955 la construction rapide d’une aciérie qui pourrait produire annuellement un million de tonnes de produits sidérurgiques ; ils y investiront 91 millions de dollars, remboursables en 12 ans et portant 2,5% d’intérêt. Le gouvernement de New Delhi accepte, car il ne sait comment trouver les capitaux étrangers nécessaires à la réalisation de son second plan quinquennal axé principalement sur l’industrie lourde.


Donc Moscou limite - dans une petite mesure il est vrai - mais limite quand même, la capacité d’absorption en acier du marché indien.


Mais il y a mieux. L’Occident, pour des raisons politiques évidentes, ne peut laisser à l’Union soviétique le monopole dans ce genre de surenchère.


En novembre 1955, la Société américaine Henry Kaiser et Cie participe avec 130 millions de dollars à l’expansion d’une Société sidérurgique indienne. Cet investissement « capitaliste » trouve moins de faveur prés de l’opinion publique autochtone, mais va quand même dans le sens de la limitation du marché indien.


Le 7 janvier 1956, la firme allemande Krupp signe un contrat avec le gouvernement indien, pour la construction d’une aciérie d’une capacité de production initiale de 500 000 tonnes.


Le 25 février 1956, c’est le Times de Londres qui rapporte un accord semblable, conclu par un consortium britannique.


Avantage accessoire pour I’URSS, le nationalisme indien devient du coup, encore plus susceptible. Le 10 janvier 1956, l’Inde repousse l’offre américaine de 100 000 tonnes de blé en faveur des victimes des inondations de I’État d’Orissa : le gouvernement indien estime que le contrôle, par des organismes américains, de la distribution de ce blé, est contraire au prestige de l’Inde.


Le 10 février, Mme Indira Gandhi, fille de Shri Nehru, prononce à Amritsar, en présence de son pére, un violent discours où elle affirme qu’il vaut mieux ne faire qu’un repas par jour plutôt que de supporter l’humiliation des dernières négociations indo-américaines sur le blé...


Pourtant, du point de vue objectif, il n’y avait pas plus d’humiliation en 1956 que lors de l’acceptation du prêt en blé quatre ans auparavant...


L’aide russe à l’Égypte servira, elle aussi, au développement de l’industrie égyptienne, dans le cadre du plan quinquennal mis au point par des techniciens égyptiens. L’URSS ne fournira pas des machines à laver comme les Américains, mais des usines, des moyens de prospection minière, des raffineries etc... Elle finance la construction du Haut-Barrage.


Ajoutons enfin que industrialisation ultra-rapide de l’Asie soviétique, et les progrès de la Chine sur ce plan, font une impression considérable sur des peuples, dont les problèmes exigent des réalisations de même nature.


En juin 1957, le quotidien égyptien Al Goumhouriya, organe officieux de la Junte, éditait un numéro spécial consacré à I’URSS. Le rédacteur en chef de ce journal pouvait écrire dans son éditorial : « Il y a encore quelques années seulement, un tel numéro n’aurait pu voir le jour. »


Que de chemin parcouru, en effet, par l’influence soviétique, en Égypte et en proche Orient, depuis ce jour de septembre 1955 où le monde apprenait avec incrédulité la transaction d’armes entre Le Caire et Moscou (via Prague).


Ni les questions mineures de prestige Le 21 janvier 1957, le gouvernement égyptien interdisait, quelques heures avant le début de la séance, la projection de La Mère de Gorki : l’ambassadeur soviétique n’en a pas fait une affaire diplomatique., ni les achats « politiques » de coton égyptien et de blé syrien, ni les investissements onéreux, n’ont pu faire dévier I’URSS de son objectif principal : l’affaiblissement des positions du monde libre sur le plan international. Pour le Kremlin, tout doit être subordonné à la lutte « pacifique » entre l’idéologie communiste et la conception capitaliste. Et le succès - n’en déplaise à certains - est venu couronner les efforts des Soviets.


Le 1er janvier 1957, Abdel Nasser exprimait, sur les antennes de radio Moscou, sa « profonde gratitude au peuple russe ». Le 7 novembre il dépassait les limites de la courtoisie protocolaire pour affirmer, dans un message au président Vorochilov, que « les relations solides, cordiales, amicales qui lient les peuples de I’Union soviétique à la nation égyptienne ne se relâcheront jamais mais, au contraire, ne feront que se renforcer de jour en jour... » Le 17 novembre, le général Abdel Hakim Amer, ministre égyptien de la Défense nationale, déclarait à ses auditeurs

soviétiques : « Vous avez prouvé que vous étiez les défenseurs désintéressés de la justice et de la liberté. »


En 1955, l’entrée des publications soviétiques - considérées alors comme « subversives » - était formellement interdite en Égypte. Deux ans plus tard, le lecteur égyptien peut acheter dans n’importe quel kiosque : Temps nouveaux, La Femme soviétique, l’Union soviétique, International Affairs, La littérature soviétique ou Les Nouvelles de Moscou.


Voks, organisme culturel soviétique, a ouvert de nombreuses écoles au Caire, à Alexandrie et à Damas, pour l’enseignement de la langue russe. Contrairement à leurs collègues anglais du « British Institute » de naguère, la plupart des professeurs russes connaissent parfaitement l’arabe. Les Syriens et les Égyptiens en sont évidemment flattés.


Les tragiques événements de Budapest fournissent un exemple encore plus frappant du prestige et de l’influence acquis par les Soviétiques en proche Orient. La presse occidentale parlait de « révolution », de « soulèvement du peuple hongrois contre ses oppresseurs » ; les journaux arabes les qualifiaient de « contre- révolution », de « complot impérialiste ». Ils ne publiaient que les dépêches de l’Agence Tass !


Il ne faut pas, pour autant, recourir aux interprétations faciles, voire fantaisistes : il n’y a pas de « satellisation politique » ; il n’y a pas eu de "coup de Prague". Le Nasser qui se rapproche de Moscou est celui-là même qui signa le traité anglo-égyptien d’octobre 1954. Le gouvernement syrien est celui-là même qui, longtemps, demanda des armes à la France. Les dirigeants du Caire et de Damas

sont des nationalistes « bourgeois » et non des communistes. Les Alliés avaient fait cause commune avec I’URSS pour combattre leur ennemi commun : le nazisme. Aujourd’hui les nationalistes arabes font cause commune avec I’URSS pour combattre - pacifiquement - l’Occident. « Pourquoi, demandait M. Fakher Kayali, ministre syrien des Travaux publics en 1957, ne devrions-nous pas avoir de l’amitié et de la gratitude envers l’Union soviétique qui nous soutient lorsque d’autres puissances tentent de nous isoler pour nous détruire ? »


Mais cette amitié et cette gratitude ne peuvent masquer la réalité aux yeux des nationalistes arabes : ils craignent l’URSS, son influence, son dynamisme. « L’Égypte, déclarait Abdel Nasser, ne maintient ses relations commerciales avec l’Union soviétique à leur niveau actuel que pour résoudre ses difficultés immédiates. Mais, à longue échéance, ajoutait-il, elle ne préservera son indépendance actuelle qu’en reprenant ses échanges avec les pays occidentaux. »


On pourrait tabler évidemment sur cette crainte que I’URSS inspire aux nationalismes bourgeois arabes actuellement au pouvoir, et continuer à les boycotter, à les isoler de l’Occident, à les combattre, dans l’espoir, qu’effrayés par le danger communiste, ils se dissocieront, un jour, de la rue, et qu’ainsi affaiblis, ils constitueront des proies aussi faciles que le nationalisme iranien. Mais, à supposer que les nationalismes arabes soient abattus, on obtiendra à Damas, au Caire ou à Bagdad, des régimes sur le modèle jordanien : le problème n’aura pas été résolu pour autant ; l’alliance entre nationalistes et communistes se renforcera dans la clandestinité à l’avantage de ces derniers, etc... D’un autre côté, qu’arriverait-il si l’Occident ne réussissait pas à abattre les nationalismes

arabes ? Personne ne peut garantir en effet que le nationalisme arabe, ayant à opter entre le suicide à l’occidentale et le suicide à la russe, choisira - ou aura la liberté de choisir - le premier plutôt que le second.


Dans cette perspective, on ne peut plus parler de « risque calculé », mais d’un jeu excessivement dangereux et qui s’appelle la « roulette... russe ».

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