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La situation en proche Orient, vue dans les pages précédentes, n’est pas particulièrement brillante. Elle correspond toutefois à la réalité. Une réalité d’autant plus choquante qu’elle se présente nue, débarrassée dans une large mesure de sa gangue de préjugés, d’incompréhension, de slogans publicitaires ou émotifs, voire de mensonges.


Certes, il est souvent oiseux de se lamenter sur le passé, mais il est parfois bon de s’en souvenir ; la situation ne serait pas aujourd’hui aussi grave, si l’Occident, au lieu de tenir à bout de bras les féodalismes proche-orientaux, avait aidé - dés avant la seconde guerre mondiale - l’accession au pouvoir des classes moyennes. L’absence de l’URSS sur la scène mondiale, et des communistes sur le plan local, aurait probablement donné un nationalisme arabe infiniment plus modéré et plus favorable à l’Occident.


Le facteur « temps » est, en effet, trop souvent négligé. Pour combattre la grippe - asiatique ou non - il suffit généralement de prendre quelques cachets d’aspirine, de garder la chambre et de boire force tisanes. Mais si l’on préjuge de ses forces ou sous-estime la gravité de l’épidémie, le recours aux antibiotiques s’avère bientôt indispensable. Ainsi, en est-il de même pour les relations inter-

nationales, lorsque les réformes n’arrivent pas à temps : les années s’écoulent, la situation se détériore davantage et la thérapeutique s’avère infiniment plus douloureuse.


N’est-il cependant pas préférable de souffrir aujourd’hui davantage qu’hier, si l’on veut souffrir moins demain ?


« Tant que nous n’aurons pas appris à vivre sans les Arabes, nous pourrons constater qu’il n’est pas facile de vivre avec eux », déclarait, en décembre 1957, M. George Kennan, au micro de Londres. La vie avec les Russes est encore moins facile. Le monde libre ne peut pourtant y échapper : il doit vivre avec les Russes comme avec les Arabes, aussi inconfortable que soit leur voisinage. Quand deux idéologies s’affrontent, comme elles le font actuellement, il est illusoire de vouloir ignorer les « pays non engagés ». Et les Arabes font partie de ces derniers. Si le bloc communiste représente le principal adversaire de l’Occident, celui-ci, loin de chercher « à vivre sans les Arabes » - et a fortiori à les combattre - doit s’efforcer de les conserver à ses côtés. L’issue de la lutte en dépend.


L’Occident ne peut se permettre, évidemment, le luxe de laisser une masse de plusieurs centaines de millions d’hommes, basculer de l’autre côté du rideau de fer. Pour parer à cette éventualité, la propagande la plus puissante, la mieux orchestrée, ne vaut pas une solide politique : une vue claire de l’objectif à atteindre, une évaluation exacte des obstacles qui barrent la route et l’adoption des mesures nécessaires pour les éliminer. Éviter la désertion massive des nations d’Afrique et d’Asie signifie, à l’heure actuelle, gagner l’amitié des nationalismes bourgeois de cette région. Cela signifie surtout, reconnaître au préalable le

nationalisme comme un phénomène normal et irréversible, et comprendre, en conséquence, que le soutien prolongé des féodalismes médiévaux se traduira, vraisemblablement, par un désastre amplifié, aussi bien pour les nationalismes locaux que pour l’Occident.


Cette double conviction acquise, il reste au monde libre à surmonter ou à contourner de nombreux obstacles. Et c’est là que l’opération commence à devenir douloureuse, car certaines puissances doivent, pour combler le fossé qui les sépare des pays non engagés, consentir des sacrifices importants, aussi bien matériels que moraux. Ceux de leurs dirigeants qui auront assez de courage et de perspicacité pour sauver le navire - c’est-à-dire l’essentiel - en se débarrassant d’une partie de la cargaison, courront le risque de se voir traités de « bradeurs d’Empires ». Et, de fait, superficiellement, la transaction se présente sous la forme d’une véritable braderie : en échange des concessions de taille qu’il consentira, l’Occident ne doit s’attendre à recevoir qu’une seule récompense : « l’amitié » des pays non engagés. Récompense qui peut paraître médiocre à certains, mais qui, en fait, est sans prix. Les pays de Bandoeng en ont conscience ; qu’on se rappelle seulement le symbole de l’éléphant cité par le ministre indien des Finances...


Les concessions demandées à l’Occident sont aussi nombreuses que variées.


Si le monde libre admet le nationalisme arabe comme un phénomène normal et irréversible, la simple logique

l’oblige à admettre également son expression diplomatique, c’est-à-dire le « neutralisme ». Or, celui-ci est incompatible avec les pactes. En s’obstinant à obtenir l’alliance des Etats du proche Orient, l’Occident perd leur amitié.


En Jordanie, comme en Arabie séoudite, comme en Iran, le même choix s’impose à l’Occident : ou bien comprendre, soutenir, conseiller les aspirations nationales, appuyer les réformes en fournissant les moyens de les réaliser ; ou alors, en ignorant délibérément les inquiétudes de l’opinion, obtenir l’intégration des pays sous-développés, mais une intégration tout entière tournée contre l’Occident.


Guérir de la pactomanie présuppose toutefois un changement total des conceptions politiques et de la mentalité diplomatique des États-Unis. Car, jusqu’à ce jour, il semble que le Département d’État applique - ou plutôt s’efforce d’appliquer - les thèses exposées en 1950 par le professeur William Carleton, de l’université de Floride. Celui-ci ne voyait que trois solutions pour préserver la balance of powers. Soit aboutir à des alliances solides, sur le double plan militaire et psychologique, avec l’accord des pays non communistes ; soit revenir à l’isolationnisme, solution qui doit être vraisemblablement écartée ; soit, enfin, dominer une grande partie du monde, uniquement par les moyens militaires, économiques, technologiques, sans s’occuper de la psychologie des autres peuples, de leur état social, ou de leur opposition ; les États-Unis, ajoutait M. Carleton, sont parfaitement en mesure de dominer la moité du monde à l’époque actuelle, à la façon de l’ancienne Rome !


Pour ne s’en tenir qu’au proche Orient, il est clair que les événements de ces deux ou trois dernières années n’ont pas corroboré les prévisions du savant américain. Si Washington

est parvenu à maintenir dans son orbite les quinze cent mille Jordaniens, il n’a pu, par contre, passer outre à la volonté des 4 millions de Syriens et des 23 millions d’Égyptiens.


Il est non moins clair que l’application de cette thèse a eu des effets diamétralement opposés à ceux prévus par M.Carleton. La balance of powers, en Orient arabe, a été profondément modifiée. A l’avantage de l’URSS.


Cet obstacle « subjectif » éliminé, il s’en présente un second, « objectif » celui-ci, à savoir les intérêts acquis naguère par certains ressortissants des puissances occidentales dans les différents pays du proche Orient.


Ces intérêts sont immenses, et se traduisent par des revenus plus que confortables. Le cas des compagnies pétrolières est le plus caractéristique. En 1952, l’Aramco a versé 212 millions de dollars - sous forme de taxes et de royalties - au gouvernement séoudite. Cette somme représentait, aux termes du contrat d’exploitation, 50% des profits nets réalisés uniquement sur la production de pétrole brut et après déduction des frais d’exploration et de développement, des taxes sur les revenus prélevées par le fisc américain, ainsi que des frais d’amortissement. Si l’on ajoute à ceci la part de bénéfices nets de l’Aramco - 212 millions de dollars - les revenus de cette société atteignent la somme de 424 millions de dollars. Ces bénéfices ne représentent que ceux réalisés en cours de production et ne comprennent pas les profits tirés par les compagnies-soeurs du transportLa construction du « Tapline » s’est traduite par une économie - donc des profits - annuelle de 75 millions de dollars.,

du raffinage, de l’exportation et de la vente des produits pétroliers... Selon une statistique de l’ONU publiée en 1951, chaque tonne de pétrole brut, vendue en Europe à 13 dollars, laissait un bénéfice net de 10,3 dollars ! La production actuelle de l’Arabie est de 50 millions de tonnes environ.


Des bénéfices aussi fabuleux réalisés par les compagnies pétrolières et les gouvernements américain et anglais, en Arabie séoudite, en Irak, au Koweit, en Iran, à Qatar et Bahrein expliquent, en grande partie, la politique occidentale dans cette région. Et ce n’est pas une simple coïncidence, si tous ces États du golfe Persique - à l’exception de I’Irak, depuis le 14 juillet 1958 - sont affligés de dirigeants féodaux. Un Mossadegh se fait-il le champion du nationalisme et de la nationalisation ? On l’abat dés que les compagnies américaines reçoivent l’assurance de participer au partage des revenus pétroliers...


Mais en préservant les intérêts économiques immédiats de ses ressortissants, l’Ouest est-il sûr de ne pas leur sacrifier, à long terme, ses intérêts politiques, voire son existence en tant que monde libre ? Les nationalistes irakiens, par exemple, viennent d’accéder au pouvoir. Ils demanderont certainement - à plus ou moins brève échéance - la nationalisation de « leur » pétrole. Quelle sera l’attitude de Londres ? Essayera-t-il de s’y opposer ? Washington l’épaulera-t-il pour protéger d’une contagion éventuelle ses propres compagnies pétrolières travaillant dans la région ? Les Sterlings et les dollars primeront-ils, une fois de plus, les considérations politiques ?


Il ne s’agit nullement de préconiser ici la liquidation des intérêts privés occidentaux en proche Orient, mais plutôt de poser clairement le problème : « Le monde libre accorde-t-il, oui ou non, la priorité absolue à sa lutte - pacifique - contre l’idéologie communiste ? » Si la

réponse est affirmative - et en toute logique, elle ne peut être différente - il lui faut harmoniser au plus tôt son action politique, avec les nécessités de cette lutte.


En d’autres termes, Washington ne devrait plus, semble-t-il, faire barrage aux nationalistes bourgeois, mais, au contraire, rechercher avec eux un modus vivendi. C’est encore le meilleur moyen, pour sauvegarder l’essentiel des intérêts économiques et politiques du monde libre en Orient arabe.


Et à plus forte raison, l’intérêt de l’Occident ne serait pas d’abattre les nationalismes au pouvoir. Sa tentative, réussie à Téhéran, lui a donné un répit, sans pour autant résoudre les problèmes de base. Quant à la nationalisation de la Compagnie du canal de Suez, l’expérience a prouvé que les vieilles méthodes ne sont même plus toujours efficaces, pour sauvegarder les intérêts économiques immédiats. Surtout quand ces derniers servent de paravent ou de prétexte à une action purement politique.


Restent enfin les obstacles psychologiques.
Certains gestes qui ont une valeur publicitaire en Europe ou aux États-Unis produisent des effets désastreux dans les pays ex-dépendants. Ceux-ci, en proie à une fierté juvénile, sont ultra-susceptibles. Un rien les blesse. Pourquoi, dans ces circonstances, insister, comme les Américains ont l’habitude de le faire, sur la nécessité d’un contrôle rigide de la distribution de tel ou tel produit envoyé à titre d’aide ou de don ?


Il serait bon de se souvenir du vieil adage français : la façon de donner vaut mieux que ce que l’on donne.


Sur ce plan, les Soviétiques semblent être meilleurs

psychologues que les Occidentaux. Pour leurs envois d’armes, de pétrole, de blé ou de machines, les informations publiées par la presse locale leur suffisent. Ils savent sans doute qu’un tapage publicitaire trop bien organisé se traduirait par plus de dégâts que de profits.


D’autre part, par un réflexe naturel, les puissances ex-colonisatrices ne se privent pas de mettre en relief les côtés positifs de leur oeuvre : « Nous les avons civilisés », « nous leur avons appris à lire et à écrire », « nous leur avons créé une administration moderne », « nous avons combattu les maladies endémiques », etc... Par une réaction non moins naturelle, les peuples des pays colonisés insistent, de leur côté, sur les facteurs inverses : « ils nous ont pillés », « ils ont entravé notre développement », « ils nous envoyaient les incapables qu’ils n’arrivaient pas à placer chez eux », « ils ont bombardé Damas, Bagdad », etc... Plus l’Occident insistera sur son droit à la gratitude, et plus il exacerbera les sentiments xénophobes des peuples qu’il dominait jadis. Et comme en politique, seul, le résultat compte, s’entêter dans cette voie n’a réellement aucun sens.


Là aussi, les Soviétiques semblent avoir profité des erreurs de l’Occident. Ils ne parlent, eux, que d’une aide « de frère à frère ».


Enfin, ce facteur psychologique - issu probablement d’un complexe d’infériorité des autochtones ou d’une réaction au complexe de supériorité des Occidentaux - explique dans une certaine mesure les « défis » lancés par les jeunes nationalismes à l’Occident, et leurs réactions face aux « défis » de Washington. Gamal Abdel Nasser passe-t-il outre à la volonté du monde libre en achetant des armes à Moscou ? L’opinion publique arabe, unanime, crie gada’a (costaud). Elle ne cache pas son admiration

à celui qui a osé bafouer cet Occident, qui l’a longtemps dominée. Les Syriens n’auront de cesse que leurs dirigeants soient aussi gada’a que ceux du Caire. Mêmes réactions en Jordanie : l’opinion exigeait du gouvernement Soliman el Naboulsi une preuve de sa volonté d’indépendance envers l’Occident, en établissant des relations diplomatiques avec l’URSS ; l’intervention des bédouins n’a pas permis au président du Conseil jordanien de prouver qu’il était, lui aussi, gada’a.


On comprend à quel point M. Dulles s’est montré mauvais psychologue en retirant d’une façon insultante l’offre américaine de participer à la construction du Haut barrage d’Assouan. Abdel Nasser se devait de répliquer ; ce fut la nationalisation de la compagnie du Canal de Suez. Il n’a jamais pardonné au secrétaire d’État d’avoir cherché à l’humilier publiquement. Le président de la République Arabe Unie était accueilli le 13 novembre 1958 à Minia, en haute Égypte, aux cris de : « Nous construirons le barrage, ô Gamal »...


Une fois ces trois catégories d’obstacles - politiques, économiques et psychologiques - éliminées, si l’Occident veut lutter à armes égales avec l’idéologie marxiste, il doit admettre l’inutilité de vouloir maintenir « I’URSS hors du proche Orient ». Elle y est déjà. Ce n’est peut-être pas très plaisant, mais on n’y peut rien. Sa présence dans cette région est d’autant plus dangereuse pour le monde libre, que l’opinion publique et les nationalismes arabes la considèrent comme une alliée.


Vouloir l’ignorer, revient à accepter le risque, soit de voir Moscou arriver toujours bon premier dans toute

course à la surenchère entre l’Est et l’Ouest ; soit de se résigner à passer sous les fourches caudines des nationalismes arabes. Aucun doute en effet : le jeu de bascule entre l’Est et l’Ouest continuera de plus belle. Et là, l’URSS part favorite : elle n’a aucun passé « impérialiste » et aucun intérêt privé à protéger en Orient arabe. L’Occident restera condamné à une double surenchère : nationaliste et soviétique.


De plus, les nationalismes arabes, africains ou asiatiques ne reviendront à des prétentions normales que le jour où ils prendront conscience de l’impossibilité de jouer l’Est contre l’Ouest ou, éventuellement, l’Ouest contre l’Est. Ils doivent perdre l’impression qu’ils constituent une proie rare que se disputent les deux colosses.


Dans ces conditions, on ne voit pas pourquoi l’Occident ne se montrerait pas favorable à la « neutralisation » du proche Orient par des discussions directes avec l’URSS. Les nationalismes arabes ne pourraient s’en offusquer puisque d’ores et déjà ils se réclament du « neutralisme positif ». Quant à l’URSS, elle craint toujours, en dépit des apparences - et des « spoutniks » - un conflit armé : elle ne peut, par conséquent, poser des conditions trop dures à une solution de ce genre.


Dans l’immédiat, il conviendrait de suivre le conseil de M. Adlaï Stevenson qui préconisait, le 5 décembre 1957, de « remettre à l’étude la proposition soviétique tendant à cesser toutes les livraisons d’armes aux pays du moyen Orient ». Dans cette course également, le Kremlin a le beau rôle : il arme les nationalismes et gagne, par conséquent, les faveurs de l’opinion publique arabe, tandis que la Maison Blanche arme les féodaux et récolte la haine des bourgeoisies nationales et des masses populaires. Au demeurant, en fournissant des avions ou des

sous-marins au Caire et à Damas, Moscou affaiblit d’autant - sans trop se compromettre - les positions militaires occidentales dans cette région du monde.


Au terme de cette évolution, l’Occident disposera d’un atout majeur : il est riche en capitaux, tandis que l’URSS, avec une économie moins développée et des fardeaux comme la Chine ou la Hongrie, se trouvera dans une position défavorable. L’aide économique du Kremlin - 200 millions de dollars à la Syrie et 200 à l’Égypte - ne peut même pas compenser la progression démographique. Elle constitue une goutte d’eau. Les nationalismes l’acceptent avec gratitude parce que l’Occident pose des conditions à l’octroi de fonds. Mais, dans une compétition générale, le pouvoir de financement du monde libre surpasse, de loin, celui de Moscou.


D’aucuns seront tentés de dire : « Mais pourquoi, à ce stade, devrions-nous continuer à aider les pays sous-développés ? »


Parce que l’URSS le fera. Khrouchtchev, lors de son voyage dans la République de Shri Nehru, en 1955, déclarait que son pays était prêt « à partager son dernier bout de pain avec les Indiens ».


Ensuite - et ce facteur est de loin plus important - il s’agira, à ce moment , de permettre aux gouvernements nationalistes bourgeois de faire face au mécontentement social. A l’heure actuelle, la « lutte contre l’impérialisme » estompe le problème de la faim. Mais lorsque ce même « impérialisme » cessera de représenter un épouvantail, le problème de la faim se posera dans toute son ampleur. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, l’Occident ne

pourra pousser un soupir de soulagement que le jour où les gouvernements du Caire ou de Damas feront face à des revendications purement sociales. Celles-ci signifieront, en effet, que le monde libre a perdu finalement son qualificatif d’« impérialiste ». La situation sera devenue normale !


A ce moment - mais à ce moment seulement - l’Occident deviendra l’« allié naturel » des classes moyennes locales. Tandis que l’URSS, elle, deviendra l’« allié naturel » de la « populace ». Or, celle-ci se débat dans une misère indescriptible. L’impression pénible que rapportent les touristes de leurs « visites » aux pays d’Afrique et d’Asie est au-dessous de la vérité. Les Européens qui y vivent, eux non plus, ne peuvent apercevoir toute la réalité car, en Orient, ils vivent en vase clos dans leurs « cocktails » et leurs « parties ».


Même les chiffres donnent une image faussée de la situation. La revue Économie et Conjoncture évaluait le revenu annuel du Séoudite à 40 dollars, celui du Pakistanais à 51, celui de l’Indien à 54, de l’Irakien à 85 ; quant au revenu de l’Égyptien, il s’élève à 93 dollars. Ces chiffres sont obtenus en divisant le revenu national par le nombre d’habitants. Or, dans le cas de l’Arabie séoudite, prés de 24% des royalties collectées en 1958 ont alimenté la liste civile du roi ou servi à verser des subsides aux chefs des tribus. En Égypte, le revenu réel moyen de 50% de la population ne dépasse pas 15 000 francs. Par an !


Dans un tel contexte, ou peut facilement imaginer à quel point la tâche des communistes locaux sera aisée. Il est donc indispensable d’empêcher que le mécontentement social ne dégénère en révolte des affamés.


L’effort à accomplir est aussi immense que complexe. Par leurs seuls moyens, les pays sous-développes ne peu-

vent y faire face. L’accumulation des capitaux, indispensable à un essor économique valable, n’a pu être réalisée, en Angleterre par exemple, que grâce à l’apport des richesses coloniales et au travail assidu de ses ouvriers ; on sait qu’en 1860, des journées de travail de 12 ou de 14 heures y étaient choses courantes. Dans les pays sous-développés, une accumulation de capitaux par de telles méthodes est inconcevable ; ne fût-ce que pour se conformer aux normes de l’Organisation internationale du Travail, et pour ne pas augmenter outre mesure l’armée des chômeurs avec ses suites politiques.


D’autre part, les anthropologues ont calculé qu’un accroissement de 2 à 5% du revenu national s’avère indispensable pour compenser uniquement une progression démographique de l’ordre de 1%. Or, les pays sous-développés se caractérisent précisément par une augmentation annuelle de plus de 2% du nombre de leurs habitants. Pour souligner davantage la complexité de la question, précisons encore que dans un pays très développé comme les États-Unis, l’augmentation du revenu national a été de 3,5% seulement en 1956.


Bref, l’aide extérieure doit être massive et brutale. Le développement des pays ex-dépendants ne peut se concevoir sous une forme évolutive ; c’est une révolution économique qu’il leur faut, si l’on désire réellement faire face à la menace d’une subversion interne.


Qu’on se souvienne seulement des résultats de l’étude du professeur Meunier. Selon ses calculs, le revenu national de l’Égypte étant de 750 millions de livres, trois milliards de livres 3 600 milliards de francs Gaillard. doivent être investis pendant cinq ans, pour pouvoir doubler ce revenu. Et après des investissements

aussi colossaux, l’Égypte resterait quand même dans la catégorie des pays sous-développés, puisque le revenu annuel moyen de l’Égyptien serait toujours inférieur aux 200 dollars qui forment - par définition - la frontière entre les nations normales et les pays arriérés.


Mais une aide extérieure même massive ne pourra résoudre le problème du sous-développement, si elle se cantonne dans l’investissement agricole. Une progression supérieure à 5% du revenu national - tout juste suffisante pour amortir les effets de la croissance démographique - est impossible sans une industrialisation poussée.


Le 7 janvier 1958, M.Foster Dulles affirmait devant la Commission des Affaires étrangères de la Chambre des Représentants : « Les conditions économiques peuvent devenir telles que le communisme paraîtra un choix plein d’attraits pour les peuples du moyen Orient ».


Seule une aide extérieure massive et axée sur le développement industriel pourra éviter un choix de ce genre.


Plusieurs projets d’aide aux pays arabes ont été proposés ces derniers temps par des personnalités ou des organismes privés.


L’auteur du premier de ces projets n’est autre que M. Anthony Nutting, ex-secrétaire d’État au Foreign Office. Il propose de mettre sur pied un « Consortium pétrolier proche-oriental sur le modèle du Plan Schuman ». Ce consortium aurait un Conseil de direction, « avec des pouvoirs de supervision », composé des « représentants des pays arabes, des États du golfe Persique, des États-Unis, de la Grande-Bretagne, de la Syrie et, éventuellement de la Turquie. » La propriété effective du pétrole

appartiendrait au Conseil de direction, tandis que les compagnies qui exploitent actuellement le pétrole deviendraient ses locataires et ses agents. Les compagnies conserveraient la liberté de vendre le pétrole comme bon leur semble... Une partie des revenus du pétrole serait consacrée aux projets de développement : les compagnies exploitantes versant par exemple 5% de leurs recettes et le pays interressé 5% des royalties reçues...


En somme, M.Nutting veut rééditer la manoeuvre d’Abadan. On sait que l’État iranien est légalement « propriétaire » du pétrole qui est exploité en pratique par un Consortium. Dans le cas du pétrole arabe, le plan Nutting est même en retrait sur la solution iranienne puisque, cette fois, les États-Unis et la Grange-Bretagne deviendront, eux aussi, « propriétaires » du pétrole arabe.


Le bénéfice total de l’exploitation du pétrole proche-oriental étant de l’ordre de 2 000 millions de dollars par an, seuls 200 millions de dollars pourraient être dégagés pour le développement. C’est notablement insuffisant.


Bref, le plan de M. Nutting prête le flanc aux attaques et à la surenchère des nationalismes, et évidemment de l’URSS. Il ne comble pas le fossé entre les nationalismes et l’Occident et ne peut prétendre remédier au sous développement. Il ne réussirait même pas à sauver les compagnies pétrolières de la « nationalisation ».


Le second projet est le fruit d’une étude de l’« Institut des Affaires publiques » de Washington. Il est encore plus compliqué, puisqu’il prévoit une coopération israélo-arabe, sans que le rythme d’investissement annuel dépasse, pour l’ensemble du proche Orient, la somme relativement modique de 150 à 200 millions de dollars.


Un ministre des Affaires étrangères italien, M. Guiseppe Pella, est le père du troisième projet : celui-ci se présente

sous la forme suivante : création d’un fonds destiné à financer à long terme le développement économique du moyen Orient, et qui serait alimenté par les États-Unis et par les 17 pays membres de l’Organisation européenne de Coopération économique. Ces 17 pays verseraient au fonds les sommes - 1900 millions de dollars - devant en principe rembourser les prêts du Plan Marshall, aux-quelles ils ajouteraient un supplément de 20% au titre de la coopération internationale. Ce plan a les mêmes défauts que les deux précédents, quoique sous une forme atténuée. L’aide prévue est plus importante - à condition qu’elle ne soit pas échelonnée sur un trop grand nombre d’années - et son caractère collectif en neutralisera aux yeux des nationalismes locaux, le contenu « impérialiste ». Mais, comme ses prédécesseurs, il ne résoud aucun des problèmes de base des relations entre l’Occident et le nationalisme.


C’est là en effet le vice majeur de tous ces projets plus ou moins généreux. Ils n’ont aucun sens s’ils ne tendent à une liquidation du contentieux arabo-occidental. Or ils ne reconnaissent même pas l’existence de ce préalable.


A quoi rime en effet une aide économique qui, dans la meilleure des hypothèses, ne dépassera pas les 300 millions de dollars par an ?


Mettrait-elle fin au sous-développement ? Il ne peut en être question. Il suffit de se rappeler le chiffre cité par le professeur Meunier, pour la seule Égypte.


Réussirait-elle à amadouer les nationalismes ? Nullement, car ces derniers se considéreraient toujours lésés : la

nationalisation globale Globale, car l’Occident pourrait toujours combattre, comme ce fut le cas en Iran, les nationalisations partielles. de « leur » pétrole permettrait, à elle seule, de dégager prés de 2 000 millions de dollars par an. Sans compter la nationalisation des raffineries, des pipe-lines, des banques, etc...


Pourrait-elle du moins freiner l’infiltration soviétique ? Non plus. Le Kremlin choisirait probablement un ou deux pays-clés auxquels il pourrait accorder une aide au moins égale à celle de l’Occident. De plus, il se livrerait certainement à la surenchère sur le plan de l’industrialisation, tandis que les communistes locaux continueraient leur surenchère nationaliste, anti-impérialiste.


Au fond, il n’existe, semble-t-il, qu’une seule solution susceptible de concilier - autant que faire se peut - les intérêts divergents du monde libre, du bloc communiste et des nationalismes. Car un compromis est indispensable, si l’on veut éviter que l’hostilité de l’un des trois protagonistes ne rende le problème insoluble. Cette solution découle d’ailleurs naturellement des prémisses exposées plus haut.


L’aide doit être massive, de l’ordre de plusieurs milliards de dollars par an ? Aucun État ou groupe d’États ne peut se permettre des sacrifices d’une telle ampleur. Cette aide ne peut donc être que mondiale. C’est ce que préconisait M.Edgar Faure dans le plan qui porte son nom : créer un fonds spécial alimenté par un pourcentage fixe des revenus nationaux des grandes et moyennes puissances.


Elle ne doit pas être impérialiste ? « L’aide doit parvenir au proche Orient, déclarait M.Aneurin Bevan, leader de

la gauche travailliste, par le canal des Nations Unies et non par celui d’un seul pays, car dans ce dernier cas toute aide est suspecte d’impérialisme... ». C’est également l’avis de la presse libérale britannique.


Elle doit mettre fin à la virulence des nationalismes et arrêter la surenchère soviétique ? Le meilleur moyen consiste à mettre I’URSS au pied du mur : ou elle accepte de participer à une aide réellement « désintéressée » et « non-impérialiste », ou elle se démasque totalement devant l’opinion publique des pays sous-développés.


En somme l’Occident ferait preuve de plus de réalisme en proposant de substituer un plan minutieux de développement - embrassant non seulement le monde arabe mais l’ensemble des pays sous-développés - à une part substantielle des dépenses militaires.


Hors de là, point de salut.


La tendance à « l’unité arabe » peut-elle accélérer l’évolution du nationalisme, son « mûrissement » ? Pour pouvoir répondre à cette question il faut en poser une seconde : « L’unité arabe est-elle fondée, est-elle réalisable, est-elle viable » ?


Deux facteurs, l’un positif et l’autre négatif, constituent les fondements essentiels de l’aspiration des Arabes à l’unité. Le premier de ces éléments est la langue. Or celle-ci a une influence d’autant plus grande qu’elle représente pour les Arabophones une seconde patrie et les amène à se sentir solidaires. L’arabe n’est-il pas la langue utilisée par Allah pour dicter Sa Volonté au prophète Mohammed ? N’est-il pas irremplaçable au point qu’Allah a interdit la traduction de Son Livre ? Les soixante-quinze millions

d’arabophones sont fiers de parler une langue que seuls les érudits, parmi les trois cents autres millions de musulmans, parviennent à déchiffrer.


Le second facteur est presque aussi important : tous les peuples arabes ont eu à lutter contre l’Occident. Maintenant encore, le nationalisme arabe se heurte partout au monde libre, que ce dernier ait le masque de I’Irak Petroleum Company, des « Marines » américains ou du roi Hussein. C’est là un facteur puissant d’unité. Les Arabes sentent le besoin de se serrer les coudes, de faire front, ensemble, à un adversaire commun.


Mais à ces forces centripètes s’opposent les divergences économiques. L’Unité ne peut donc être que la résultante de ces éléments contradictoires.


C’est pourquoi l’union organique à l’échelle du monde arabe, c’est-à-dire la fusion de tous les États arabophones en un seul, n’est ni réalisable, ni surtout viable : les partisans de l’union organique négligent, en effet, totalement, l’importance du facteur économique. Ils ne veulent pas comprendre que chacun des États arabophones a trop de maturité en tant qu’entité indépendante - on l’a déjà souligné - pour accepter de perdre sa personnalité, dans un ensemble plus vaste. Les partisans de l’union organique ne veulent pas comprendre, que les dirigeants de la quasi totalité des peuples arabes, ou si l’on préfère les représentants des classes moyennes de ces pays, sont et nationaux et arabes : qu’ils cherchent à préserver leurs intérêts propres, à conserver leurs débouchés propres, tout en restant fidéles au principe de l’unité arabe.


L’union organique, réalisable, vraisemblablement, il y a vingt ou trente ans, quand l’ossification des structures n’était pas aussi avancée, ne l’est plus à l’heure actuelle, Du point de vue de la stratification sociale, les pays arabes

se trouvent au stade qu’auraient probablement atteint les États allemands vers 1900 ; à ce moment, il est douteux que la Prusse eût pu jouer son rôle historique d’unification.


Mais si l’union organique paraît irréalisable, une forme d’unité moins rigide, susceptible de préserver les intérêts locaux, semble possible. D’autant, que tous les nationalistes arabes se réclament du neutralisme positif, sont favorables au progrès social, au renforcement des classes moyennes, et hostiles au féodalisme et à l’emprise occidentale, quelle que soit la forme de cette dernière. Il faudrait ajouter à cette liste, leur peur commune du communisme : les nationalismes irakien ou syrien seraient ravis qu’un organisme confédéral ou fédéral - à liens très lâches - les protégeât, dès maintenant, contre tout danger de subversion intérieure.


C’est pourquoi la Confédération paraît être la seule solution susceptible de concilier, à l’heure actuelle, l’aspiration des Arabes à l’unité, avec les intérêts divergents de leurs dirigeants nationalistes.


Une unité arabe sous cette forme ne peut qu’accélérer le processus d’"embourgeoisement" du nationalisme arabe. En toute logique, l’Occident devrait prendre le « risque calculé » de la soutenir.


Incha’Allah


Décembre 1958

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