La manipulation des États francophones

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_ La guerre d'Algérie avait convaincu le général de Gaulle, arrivé au pouvoir en mai 1958, de l'inanité de la Loi-Cadre du 23 juin 1956. «En prenant la direction de la France», écrit-il, «j'étais résolu à la dégager des astreintes, désormais sans contrepartie, que lui imposait son Empire» [[{Mémoires d'espoir - Le renouveau 1958-1962} - Charles de Gaulle, Plon, 1970, p. 41.]]. Donc, «les nouveaux rapports à établir entre la métropole et les territoires d'outre-mer vont être l'un des principaux problèmes constitutionnels posés au gouvernement» français [[{Les accords de coopération entre la France et les États africains et malgache d'expression française} - La Documentation Française, p. 9.]]. _ Dans le groupe de travail, créé pour préparer l'avant-projet de la nouvelle Constitution, figure un Africain, M. Félix Houphouët-Boigny. Cet avant-projet, approuvé par le conseil des ministres et rendu public le 29 juillet 1958, donne aux territoires d'outre-mer le choix entre le statu quo, la départementalisation, ou une association de type fédéral avec la France. Le président du R.D.A. est un partisan chaleureux de la dernière des trois solutions. Il en a toutefois une conception assez originale. _ L'organisation concurrente, le «Parti du regroupement africain» (P.R.A.) propose «l'indépendance immédiate et la négociation avec la France d'une confédération multinationale rassemblant d'une part la France et de l'autre une fédération formée par toutes les anciennes colonies». _ Le président Houphouët-Boigny, lui, ne veut pas entendre parler de fédération interafricaine, dite «primaire». Son opposition, précise-t-il, ne découle pas des considérations d'ordre économique, car «ce serait mesquin» [[{Fraternité} du 29 mars 1959.]]. En fait, c'est là, sans conteste, la raison principale de son refus de la fédération africaine et de son combat pour une fédération franco-africaine composée de la France et de chacun des territoires africains francophones. _ Mais apparemment, le général de Gaulle rejette la solution préconisée par M. Houphouët-Boigny. Elle représenterait un fardeau financier trop lourd, susceptible donc d'entraver ses desseins planétaires. Et par-dessus tout, l'hostilité du général de Gaulle à la thèse ivoirienne s'explique par le fait que «la République française, État indépendant, n'était nullement prête à abdiquer les attributs de sa propre souveraineté au profit d'un super-État de type fédéral» [[{Les Accords de coopération entre la France et les États africains et malgache d'expression française} - ouvrage déjà cité -, p. 17.]]. _ Pour {Le Monde}, «la Côte d'Ivoire se trouve isolée et... sa position au sein de l'Ouest africain ... affaiblie d'autant». La thèse de la fédération franco-africaine trouve effectivement peu de partisans. _ Pour avoir une chance de faire prévaloir quand même son point de vue, et neutraliser la coalition qui utilise Dakar comme base et tremplin, M. Houphouët-Boigny doit sortir de son isolement, total à l'époque. Il doit donc trouver des alliés. M. Sékou Touré, du R.D.A. guinéen, et Modibo Keita, du R.D.A. soudanais, ont abandonné leur ancien chef ; le premier a répondu «non» au référendum du 28 septembre 1958 concernant la Communauté, tandis que le second se pose en champion de la fédération primaire, et s'associe au leader sénégalais pour créer la Fédération du Mali. _ Mais le leader ivoirien n'est pas sans recours. En Haute-Volta par exemple, dans la bataille pour l'adoption de la Constitution, «tel leader politique hostile à la fédération (primaire), paraît disposer de moyens matériels importants - venus dit-on de Côte d'Ivoire - pour faire sa propagande politique» [[{Le Monde} du 14 mars 1959.]]. Le 4 avril 1959, M. Maurice Yaméogo, leader du R.D.A. voltaïque et président du Conseil de la Haute-Volta, signe avec M. Auguste Denise, président du Conseil de la République de Côte d'Ivoire, un protocole d'accord d'essence économique. Un accord ivoiro-nigérien similaire sera signé trois jours plus tard. Le 30 avril, dans son discours devant l'Assemblée législative ivoirienne, M. Houphouët-Boigny, devenu Premier ministre, présente ces deux textes comme la manifestation d'une coopération confiante. _ Bientôt, les dirigeants dahoméens seront amenés, eux aussi, à changer d'attitude en dépit de leur ressentiment envers les Ivoiriens, responsables de la chasse aux étrangers organisée du 24 au 26 octobre 1958 par la «Ligue des originaires de Côte d'Ivoire», et qui s'était traduite par le rapatriement d'environ vingt mille Dahoméens et Togolais. Après avoir décidé d'adhérer à la fédération du Mali, en décembre 1958, le Dahomey renverse donc sa position «sous la pression conjuguée de la France et de la Côte d'Ivoire». _ Les dirigeants du Mali accusent le coup. M. Modibo Keita attaque son collègue ivoirien : «M. Félix Houphouët-Boigny, dit-il, demeure fidèle à lui-même. Il a toujours été pour la division de l'Afrique. Et s'il mobilise tant de moyens, cela entre dans le cadre de son action anti-africaine» [[Dépêche {U.P.I.} du 8 mai 1959.]]. _ Le président Houphouët-Boigny, partant de ces accords bilatéraux, crée un organisme multilatéral plus cohérent. Ce sera le Conseil de l'Entente. Il peut donc revendiquer, à juste titre, la paternité de l'idée de regroupement des États africains d'expression française. Mais pour lui, il s'agit d'un pis-aller et non d'une solution de rechange à son concept de fédération franco-africaine. _ Le communiqué final créant le «Conseil de l'Entente Africaine» [[Le qualificatif tombera très rapidement en désuétude, et l'organisation ne sera plus connue que sous le nom de «Conseil de l'Entente».]] est publié le 29 mai 1959 à Abidjan. Les quatre chefs de gouvernement y affirment, avant toute chose, leur confiance «inébranlable dans les destinées de la Communauté qu'ils cherchent et chercheront à rendre durable». Ceci posé nettement, ils expriment «leur entière confiance au général de Gaulle» et leur refus de «toute super-structure politique et administrative, source de dépenses inutiles et de discorde». Ce communiqué - il ne s'agit pas d'un accord au sens propre du terme - annonce également la création d'un «Fonds de solidarité». _ Qu'apporte le Conseil de l'Entente aux trois partenaires de la Côte d'Ivoire? _ Tout d'abord, MM. Hamani Diori et Maurice Yaméogo sont de vieux compagnons d'armes de M. Houphouët-Boigny au sein du R.D.A. D'autre part, ces deux dirigeants, comme M. Hubert Maga, cherchent à renforcer leur position sur le plan intérieur. Ainsi, en Haute-Volta, M. Yaméogo a pris, depuis peu, la succession de M. Ouezzin Coulibaly, grande figure du R.D.A. Pourvu d'assises forcément peu solides, il y fait face, de plus, à une opposition dynamique. Il convient d'y ajouter la dépendance de l'économie voltaïque du port d'Abidjan et du chemin de fer Abidjan-Ouagadougou. _ Au Niger, M. Hamani Diori a remplacé M. Djibo Bakary, partisan du «non» et chef du gouvernement nigérien, depuis six mois à peine. Il ressent, lui aussi, le besoin de s'appuyer sur le R.D.A. _ Au Dahomey - les pogroms d'Abidjan datent de huit mois à peine - M. Maga opte pour le Conseil de l'Entente «dans l'espoir notamment que [ses partenaires] accepteraient les cadres dahoméens». _ Quant au président Houphouët-Boigny, le Conseil de l'Entente lui permet de sortir de son isolement et donc de renforcer sa position face à l'Afrique et à la France, et contribue par là, grandement, au freinage de la tendance fédéraliste africaine. Exploitant rapidement sa situation nettement améliorée en Afrique, le leader ivoirien passe immédiatement à la seconde phase, et relance son offensive en faveur de la fédération franco-africaine. _ Une dizaine de jours après la création du Conseil de l'Entente, M. Houphouët-Boigny, entouré de ses trois collègues, donne une grande conférence de presse, à Paris. C'est un plaidoyer passionné pour la Communauté, pour une fédération franco-africaine. Il se plaint d'être accusé de vouloir diviser les Africains. Il affirme sa foi dans l'unité des Africains dans le cadre de la Communauté. Il ne veut pas d'une unité, en dehors de la Communauté. Il veut un ensemble fédéral qui réaliserait la collaboration entre «colonisateurs» et «colonisés». Cette collaboration lui paraît normale car, il avait dit - et il le répète - «il n'y a plus de problème politique entre la France et les peuples d'outre-mer». _ Apparemment, en portant le débat sur la place publique, à Paris, M. Houphouët-Boigny espère, en manifestant son attachement à la métropole, mobiliser l'opinion publique française à ses côtés. Vu l'engouement pour l'Afrique qui balayait l'Europe à ce moment, la manœuvre ne paraît pas utopique. _ En juillet 1959, à la réunion du Conseil exécutif de la Communauté à Tananarive, sous la présidence du général de Gaulle, le Premier ministre ivoirien obtient l'inscription à l'ordre du jour de la réunion suivante, le 10 septembre à Paris, du problème «de la structure même de la Communauté». Il rejette en même temps toute idée de Commonwealth et affirme son option fédérale. _ En prévision de cette épreuve de force décisive, le Premier ministre de Côte d'Ivoire procède à une mobilisation générale. D'abord, il réunit les Français d'Abidjan, le 8 août 1959, et leur demande d'exercer le maximum de pression à Paris où certains organismes et personnalités s'opposent, dit-il à son projet de fédération franco-africaine. _ M. Houphouët-Boigny organise, ensuite, un congrès du R.D.A. pour le 3 septembre 1959, et s'en prend de nouveau à «certains hauts fonctionnaires et... milieux politiques français» hostiles à «une véritable Communauté». Il désire, dit-il, «faire des Africains les égaux des Français». Il veut persuader le peuple français. _ Mais il le sait, ce peuple de France rechigne à aller si loin. C'est pourquoi le fondateur du R.D.A. bat légèrement en retraite en considérant, pour la première fois à notre connaissance, cette fédération franco-africaine non comme un objectif immédiat, mais un but lointain. {{{Échec, défi, fidélité et difficultés}}} _ Tous ces efforts seront vains. En effet, quelques jours plus tard, le communiqué final, publié à l'issue de la Ve session du Conseil exécutif de la Communauté, consacre la défaite de la thèse ivoirienne. Il n'y aura pas de fédération franco-africaine. La défaite sera consommée au mois de décembre suivant, quand le général de Gaulle admet l'accession du Sénégal et du Soudan ex-français - groupés alors au sein de la fédération du Mali - à l'indépendance, tout en restant membres de la Communauté. Il marque donc sa préférence pour la solution «Commonwealth». _ A ce moment, le Conseil de l'Entente se trouve au bord de l'abîme. Le «camouflet» du général de Gaulle est durablement ressenti par tous les chefs d'État du Conseil de l'Entente. Si les trois partenaires de la Côte d'Ivoire pensent avoir été doublement trompés par le général de Gaulle et, dans une mesure moindre, par M. Houphouët-Boigny, pour ce dernier, l'échec est d'ampleur panafricaine. Si son projet de fédération franco-africaine avait vu le jour, il aurait pu échapper à l'accusation d'avoir «balkanisé» l'Afrique. Dorénavant, vu son hostilité à toute fédération intrinsèquement africaine, ce reproche se trouve justifié. Pire, lui, le héraut, paraît être à la traîne, non seulement du président Sékou Touré, mais même de M. Senghor : le concept confédéral se présente en effet sous un jour plus réaliste, face au projet fédéral franco-africain dont le caractère utopique paraît amplement démontré par le refus de Paris de le prendre en considération. _ Sur le plan intérieur aussi, chacun des quatre chefs d'État fait face à des difficultés. _ En Haute-Volta, le président Yaméogo doit compter avec une opposition multiforme. Les étudiants en constituent la partie la plus dynamique : à leur quatrième congrès, réuni à Ouagadougou, ils adoptent une motion favorable au Ghana et à la Guinée. _ Sur le plan psychologique, la dépendance financière du Trésor voltaïque envers Paris, comme le statut des centaines de milliers de travailleurs voltaïques en Côte d'Ivoire, empoisonnent l'atmosphère. _ Au Niger, la contestation au jour le jour est moins virulente. Mais la nouvelle équipe du R.D.A., conduite par M. Hamani Diori, doit faire face au harcèlement des amis sénégalais, maliens et ghanéens de M. Djibo Bakary - leader du parti Sawaba - éliminé à la suite du référendum du 28 septembre. _ Au Dahomey, la situation intérieure est encore plus compliquée, entre autres par la coexistence de trois chefs «historiques» à bases tribales stables, ayant de plus des vues politiques divergentes. En octobre 1959, des incidents éclatent à Cotonou et se traduisent par trois morts et une vingtaine de blessés. _ En Côte d'Ivoire, l'agitation des autonomistes du Sanwi débouche sur leur condamnation à de lourdes peines, en mars 1960. _ La position adoptée par le général de Gaulle accule les leaders du Conseil de l'Entente à cette indépendance demandée précisément par leurs opposants intérieurs et africains. _ Les chefs d'État du Conseil de l'Entente, et le président Houphouët-Boigny en particulier, se doivent de réagir, de prendre une position susceptible de constituer une manifestation de force. _ L'opinion des membres du Conseil de l'Entente réunis à Abidjan les 15 et 16 avril est connue d'avance : ils refuseront de participer à cette mouture française du Commonwealth britannique. Mais, au lieu de rendre publique leur décision, ils décident, à l'issue de leurs travaux, de confier au président Houphouët-Boigny une mission particulière auprès du général de Gaulle. _ Le leader ivoirien, qui avait demandé à être chargé de cette mission, tergiversera six semaines durant, avant de l'accomplir. Il attend en particulier des échos de la mission confiée à M. Hamani Diori, président en exercice du Conseil de l'Entente. Mission essentielle puisque le 18 avril, 48 heures après avoir quitté Abidjan, il atterrit à Fort-Lamy. Le 20, il est à Brazzaville, le 22 à Libreville, le 24 à Bangui. Il propose à chacun de ses interlocuteurs la création d'un groupement francophone, en dehors de la France [[Cette mission et cette déclaration du président Hamani Diori démentent la thèse de M. Albert Tevœdjre, premier secrétaire de l'U.A.M. qui crédite le président Senghor de la paternité de l'idée de regrouper les États francophones.]]. Cet ensemble sera-t-il hostile à la «métropole» ? _ M. Jacques Foccart, nouveau secrétaire général de la Communauté - il a été nommé à ce poste le 21 mars 1960 - arrive à Abidjan pour se renseigner plutôt que pour se rassurer. Dans la mesure où son prédécesseur - M. Raymond Janot - s'était rendu insupportable, M. Foccart jouit, alors, d'un préjugé relativement favorable en Afrique. Il repartira pour Paris totalement rasséréné : M. Houphouët-Boigny lui a confirmé le but de son action et, en sa présence, a rendu, le 2 mai, du haut de la tribune de l'Assemblée nationale ivoirienne, un hommage dithyrambique au général de Gaulle, «émancipateur des Africains d'expression française». Sa loyauté et sa fidélité envers la France sont décidément sans faille. Mais fidélité ne signifie pas suivisme, aliénation. _ M. Houphouët-Boigny rencontre donc le général de Gaulle le 1er juin. A ce moment, son état d'esprit ne peut faire de doute : il doit se montrer plus radical que MM. Senghor et Keita s'il veut avoir une chance de rétablir son prestige en Afrique. _ Le 3 juin, les quatre chefs d'État du Conseil de l'Entente rencontrent ensemble le général de Gaulle et déclarent, à leur sortie de l'Elysée, lui avoir demandé l'indépendance totale. Non seulement la Côte d'Ivoire et ses alliés demanderont leur indépendance en refusant tous liens préalables avec la France, mais dans une seconde phase, après leur accès à la souveraineté internationale, ils refuseront l'appartenance à la Communauté. _ Selon le chroniqueur du {Monde}, «les adversaires du Rassemblement démocratique africain voient dans l'attitude des dirigeants de l'Entente le réflexe de mauvaise humeur d'un homme qui, après avoir joué un rôle exclusif dans la politique africaine de la France, est aujourd'hui dépassé». Le principal intéressé le nie avec véhémence sans convaincre pour autant. _ De nombreux hommes politiques français prennent la défense du président Houphouët-Boigny et se portent garants de son indéfectible attachement à la France. Pour M. Jacques Isorni, «qui oserait adresser le moindre reproche à M. Houphouët-Boigny qui a tant servi la France... l'image du Glaoui, agenouillé devant le sultan, a dû hanter ses nuits». _ M. Gaston Defferre explique de son côté à quel point la position du leader ivoirien devenait intenable. M. René Pleven, dans un {Témoignage pour Houphouët-Boigny}, se porte garant de la fidélité du leader ivoirien à la France. «Houphouët-Boigny, écrit-il, ne nous a jamais trompés. Faisons-lui confiance... Ce n'est pas le chemin pris par la Guinée que va emprunter Houphouët-Boigny.» _ À l'Assemblée nationale française, au moment du débat sur le transfert des compétences aux États du Conseil de l'Entente, M. Foyer rendra à son tour hommage à M. Houphouët-Boigny, qui a «donné à la France tant de preuves de [son] attachement». M. Claudius Petit déclarera à son tour : «Gardons-nous de prononcer un seul mot qui puisse blesser des hommes - je pense en particulier à l'un d'eux - qui ont toujours témoigné de leur fidélité envers la France.» _ Donc les quatre États de l'Entente, contrairement au Mali, accèdent à l'indépendance, en dehors de la Communauté. Ils jouissent, en droit, d'une indépendance libre de tout lien avec la France. _ Cette attitude n'est pas essentiellement hargneuse, ne découle pas seulement de la nécessité de laver l'affront reçu. Selon le chroniqueur du {Monde}, il serait erroné de voir là une attitude inamicale envers la France. Au contraire, écrit-il, «M. Houphouët-Boigny estime pouvoir jouer un rôle plus utile à la France s'il reste sans réserve maître du destin de son pays... ». _ Quelle est la position de Paris face au «défi» de M. Houphouët-Boigny et de ses amis, engagés de plus en plus dans un effort de regroupement des États africains ? Loin de tout esprit de représailles, l'Elysée aide le leader ivoirien en conseillant aux autres chefs d'État africains de le soutenir, de s'agglomérer autour du noyau de l'Entente. _ Mais le noyau en question et surtout sa composante voltaïque, crée depuis quelque temps beaucoup de soucis au président Houphouët-Boigny. _ Longtemps on croira à l'existence d'une incompatibilité fondamentale d'humeur entre le président de la République de Haute-Volta et son collègue de Côte d'Ivoire. Incompatibilité qui sera accentuée davantage par des divergences d'intérêt entre les deux pays. Les heurts sont nombreux. Les relations bilatérales, en dents de scie, se répercutent évidemment au sein du Conseil de l'Entente et en perturbent l'action. _ Des divergences d'ordre surtout économique - fiscalité, ristournes douanières, etc. - opposent les deux chefs d'État. On se boude, on boycotte des réunions de l'Entente. Puis on se réconcilie. Et dans l'atmosphère d'enthousiasme prévalant alors, on prend à nouveau la décision d'harmoniser les institutions sur tous les plans, constitutionnel, électoral, administratif, militaire, économique, etc. _ Mais ces manifestations spectaculaires de solidarité ne peuvent exorciser les démons de la mésentente. _ Le président Yaméogo «est un personnage incommode au caractère inflammable, aux réactions violentes et imprévisibles. Il supporte probablement avec moins de compréhension qu'Hamani Diori et Hubert Maga la prépondérance ivoirienne en Afrique Occidentale...» [[{La Nation Française} du 8 mars 1961.]]. Il se montre extrêmement susceptible sur les problèmes de préséance, en dépit des efforts ostensibles du président Houphouët-Boigny pour ménager l'amour-propre de ses collègues. Le président ivoirien affirme par exemple, publiquement, vouloir réserver son opinion pour pouvoir consulter ses partenaires ; il pense aussi les satisfaire - en rehaussant du même coup son propre prestige - en les associant à toutes les manifestations ayant lieu en Côte d'Ivoire comme, par exemple, la réception du président Tsiranana en novembre 1960, à Abidjan. Toutefois, l'opinion publique ne s'y trompe guère, et considère le président Houphouët-Boigny comme le dirigeant effectif du Conseil de l'Entente. Ainsi, la presse emploie trop souvent l'expression «le président de la République de Côte d'Ivoire et ses trois partenaires». Autre exemple, en janvier-février 1961, c'est M. Houphouët-Boigny qui est reçu, trois fois de suite - en trois semaines - par le général de Gaulle, et mène les négociations au nom du Conseil de l'Entente ; or, à ce moment, M. Maurice Yaméogo est président en exercice de l'organisme quadriparti. _ Sur le plan politique, une opposition intérieure, particulièrement frondeuse, incite le président voltaïque à réagir à ces «empiétements» et aussi à la mauvaise volonté évidente de l'administration ivoirienne en ce qui concerne une juste répartition des droits de douane perçus au port d'Abidjan. _ Le premier affrontement sérieux entre les deux hommes aura lieu à l'occasion des discussions entre la France et les Quatre, sur les accords de coopération en matière de défense. Déjà, en juillet 1960, M. Maurice Yaméogo avait manifesté sa mauvaise humeur envers Paris et avait demandé, publiquement, le rappel de son représentant à Ouagadougou, M. Paul Masson. Celui-ci avait, semble-t-il, transmis à Paris, une lettre d'opposants frappés par une mesure d'internement administratif. L'{Agence guinéenne de presse} accourt alors à la rescousse du président Yaméogo et explique ce «complot» comme une tentative de M. Foccart d'empêcher l'accession des États de l'Entente à l'indépendance hors du cadre de la Communauté. _ En février-mars 1961, le différend entre M. Yaméogo et ses collègues prendra une tournure plus aiguë. Le 11 février, le leader ivoirien rencontre le général de Gaulle pour la troisième fois de suite, à l'Élysée. Le lendemain, avant de rejoindre les présidents Hamani Diori et Hubert Maga à Niamey, M. Yaméogo déclare au micro de {Radio-Ouagadougou} : «La Haute-Volta n'entend pas accorder à la France des bases militaires sur son territoire.» _ Donc, c'est clair, la Haute-Volta refuse de signer un accord de défense avec la France [[M. Yaméogo n'a aucune confiance dans les militaires français dont certains «en octobre 1959... voulaient aider le Moro-Naba... à renverser le gouvernement» ({Le Monde} du 9 mars 1961).]]. Pire, par cette déclaration, M. Yaméogo affaiblit la position de plénipotentiaire de son collègue ivoirien qui négocie précisément les termes d'un tel accord à Paris. Le président Houphouët- Boigny rejoint Niamey dans les 24 heures. Le différend paraît aplani. En effet, selon le communiqué final lu par M. Yaméogo lui-même, en sa qualité de président en exercice du Conseil de l'Entente, «les dirigeants du Conseil de l'Entente... précisent... que les accords qu'ils signeront avec la République française seront identiques...». _ Au début de mars 1961, le président Houphouët-Boigny, devenu encore plus prudent et conciliant, se trouve à Paris en compagnie de ses trois collègues. L'alerte a été chaude. Il veut amener ses pairs à s'engager personnellement devant le président de la République française. Les quatre chefs d'État sont reçus ensemble par le général de Gaulle. _ Le 24 avril, la Haute-Volta n'en fait pas moins cavalier seul et «ajourne la signature de l'accord collectif de défense». Le président Houphouët-Boigny pense, et affirme, que son collègue voltaïque le signera bientôt [[La Haute-Volta ne signera jamais cet accord et s'en tiendra à l'accord bilatéral d'assistance militaire ; chose caractéristique, celui-ci comporte, pour la France, les seuls droits de survol, d'escale et de transit, à l'exclusion de toute base de stationnement pour les troupes françaises, comme en Côte d'Ivoire.]]. _ Un différend plus grave oppose Ouagadougou à Abidjan. Les décisions unanimes prises à la session de Bobo-Dioulasso, de mars 1960, du Conseil de l'Entente, en particulier celle concernant la répartition des recettes perçues à Abidjan, n'ont toujours pas été appliquées. Devant cette situation, M. Yaméogo n'hésite pas à recourir au chantage en se rapprochant de M. N'Krumah, puis fait amende honorable en août 1961. _ La quinzième session du Conseil de l'Entente, tenue deux mois plus tard à Abidjan, marquera toutefois le début d'une hibernation, longue de seize mois. {{{L'U.A.M., instrument plus efficace}}} _ En fait, le Conseil de l'Entente, créé à l'origine par M. Houphouët-Boigny pour faire pièce à la fédération primaire et sortir la Côte d'Ivoire de l'isolement dans lequel elle se trouvait acculée, utilisé ensuite pour promouvoir le concept fédéral franco-africain, a perdu, en octobre 1961, une grande partie de son utilité pour le président Houphouët-Boigny. A cause de M. Yaméogo précisément, le Conseil de l'Entente s'avère un instrument peu maniable. _ Par ailleurs, une organisation plus vaste d'États francophones d'Afrique et de Madagascar - l'Union Africaine et Malgache (U.A.M.) - a pu être mise sur pied. Des considérations, de caractère strictement ivoirien, avaient incité M. Houphouët-Boigny à regrouper autour de lui l'ensemble des États africains d'expression française, et non plus trois d'entre eux. _ Tout d'abord, sur sa frontière occidentale, l'agressivité de M. Kwame N'Krumah et sa volonté indubitable d'utiliser le séparatisme sanwi comme un abcès de fixation, entretiennent un état de tension qui rend indispensable la création d'une organisation d'un poids spécifique supérieur à celui du Conseil de l'Entente. _ Au nord-ouest, la menace guinéenne lui paraît, par ses implications, plus grave encore, car «les Russes sont en Guinée et, avec eux, les Chinois...». Le leader ivoirien croit, semble-t-il, sincèrement à l'existence d'un tel danger. _ Sur la troisième des cinq frontières terrestres de la Côte d'Ivoire, au Soudan, l'éclatement de la Fédération du Mali le 20 août 1960 et l'affront infligé à Dakar au président Modibo Keita, poussent même M. Houphouët-Boigny à croire en la possibilité de récupérer le leader soudanais, de le ramener au bercail du R.D.A. Et aussi de l'empêcher de tomber de Charybde en Scylla, c'est-à-dire de Dakar en Conakry. _ Le 25 septembre, pratiquant le pardon des injures - le Malien en avait proférées de plus vexantes que le Guinéen [[{L'Essor} de Bamako du 4 décembre 1959 avait stigmatisé le leader ivoirien comme un homme «qui donne au monde le triste spectacle d'un colonisé, incapable de surmonter ses aliénations - mieux, qui semble s'y complaire».]] - le président Houphouët-Boigny arrive à Bamako. A l'issue de sa visite, il paraît convaincu d'avoir amené son hôte à partager ses vues [[Pendant les seize jours de la visite au Mali du président ivoirien, en décembre 1961, le Conseil de l'Entente sera totalement oublié dans tous les discours. Et il sera encore plus ignoré quand le président malien viendra en visite officielle en Côte d'Ivoire huit mois plus tard. Le Conseil de l'Entente ne sera non plus l'objet d'aucune mention, lors de la visite du président ivoirien en Guinée en novembre 1962.]]. _ Deux semaines plus tard, M. Mamadou Dia, président du Conseil sénégalais, arrive à Cotonou - où se trouvent réunis les quatre chefs d'État du conseil de l'Entente - afin de rencontrer le président Houphouët-Boigny. Les deux hommes d'État estiment extrêmement urgent d'organiser une rencontre des responsables africains d'expression française en vue de se concerter sur l'attitude commune à avoir sur certains problèmes de l'heure très préoccupants pour l'avenir de l'Afrique. _ La Mauritanie, dont l'existence même est contestée alors par le Maroc, appelle bien évidement de ses vœux une organisation des États d' expression française. Le Cameroun avec une opposition interne dynamique et craignant un voisin anglophone puissant, fait également preuve de beaucoup d'intérêt pour le projet ivoirien. Quant aux hésitants, Paris réussira à les convaincre. _ Le 24 octobre, les chefs d'État et de gouvernement du Cameroun, du Congo-Brazzaville, de la Côte d'Ivoire, du Dahomey, de la Haute-Volta, de la Mauritanie, du Niger et du Sénégal, se réunissent à Abidjan en compagnie de plénipotentiaires du Gabon, de la République Centrafricaine et du Tchad. Le Mali a envoyé un simple observateur. Tananarive et Lomé n'ont pas jugé utile de se faire représenter. _ A ce stade, il n'est pas encore question de créer une organisation. En effet, le communiqué fait, entre autres, état de la décision unanime des participants de tenir périodiquement des conférences semblables élargies à d'autres participants. Et à l'issue de la conférence, M. Houphouët-Boigny précise le lieu (Brazzaville) et la date (décembre 1960) de la conférence suivante. _ Dans ses dépêches d'Abidjan, le correspondant de l'{Agence France-Presse} relève la similitude entre ce «Conseil de l'Entente élargi» et son aîné plus chétif, l'absence de toute référence à la France dans le communiqué final, l'importance attachée par la conférence aux problèmes de politique étrangère, le soutien spectaculaire à la Mauritanie en butte aux visées marocaines, la discrétion autour du problème algérien, et l'absence de toute référence aux questions économiques, pourtant objet d'un large débat. _ Paris se montre certainement très intéressée par la constitution d'un groupe francophone susceptible d'épauler la délégation française assez isolée à New York, où le problème algérien tient le devant de la scène. La France y fait face à une attitude critique généralisée des Anglo-saxons et de leurs clients, du bloc des pays à économie planifiée, et aussi, bien entendu, des pays arabes. Dans ce contexte, Paris accueille évidemment avec ferveur le communiqué d'Abidjan et surtout le passage où il est dit : _ «Les participants sont tombés d'accord pour adopter désormais une attitude commune sur tous les grands problèmes internationaux et en particulier sur les problèmes africains. A cet effet, des instructions seront données à leurs délégations respectives à l'O.N.U.» _ Autre indice marquant l'intérêt du gouvernement français pour le nouvel ensemble francophone, le changement d'optique total et rapide de M. Tsiranana : Madagascar rejoindra très vite l'ensemble francophone. _ Aux fêtes de l'indépendance de la Mauritanie, les 27 et 28 novembre 1960, les chefs d'État ou les délégués des Onze de la conférence d'Abidjan décident d'un commun accord, avec le ministre des Affaires étrangères malgache, de se retrouver à Brazzaville le 15 décembre. _ Effectivement, à la date indiquée, «douze chefs d'État africains et malgache» [[A notre connaissance, c'est la première apparition de la formule.]] sont réunis, du 15 au 19 décembre 1960, à Brazzaville. _ S'y trouvent également, à l'invitation de l'abbé Fulbert Youlou, «M. Kasavubu, président de la République du Congo (Léopoldville) ; M. Tshombé, président du Katanga ; M. Kalondji, président du Sud-Kasaï, ainsi qu'un certain nombre de personnalités politiques de l'ex-Congo belge..». [[«Seul le colonel Mobutu, pourtant convoqué, n'a pas répondu à l'invitation». ({Le Monde} du 21 décembre 1960.)]]. _ A l'issue de la conférence, trois documents, signés par les douze chefs d'État sont publiés à Brazzaville : _ «La déclaration préliminaire préconise, entre autres, la non-ingérence dans les affaires intérieures des États, et une diplomatie concertée en vue d'une politique internationale commune.» _ Le «communiqué», après un hommage au général de Gaulle, «initiateur de la décolonisation», demande à la France de mettre fin en 1961, à la guerre d'Algérie [[Le président Houphouët-Boigny ne sous-estime pas les dangers de cette lutte aux côtés de la France. Dans son discours de politique générale devant l'Assemblée nationale, le 3 janvier 1961, il met les points sur les "i" : _ «La France ne peut ignorer, s'écrie-t-il, le péril mortel qui pèse sur l'Afrique du fait de la prolongation de la guerre en Algérie. Elle ne peut non plus ignorer la situation tragique dans laquelle elle nous placerait, si par malheur, notre appel... n'était pas suivi d'effet. Elle ne peut pas laisser plus longtemps douze pays qui ne demande qu'à coopérer avec elle, passer injustement comme les complices...» ({Fraternité} du 13 janvier 1961.)]], puis soutient l'admission de la Mauritanie aux Nations Unies. _ La «résolution», enfin, préconise la réunion, à Dakar, le 30 janvier 1961, d'un «Comité d'études pour la coopération économique». _ Le plan du président Houphouët-Boigny a réussi pleinement : le regroupement des francophones paraît solide, son prestige personnel remonte en flèche. Pour l'évaluer correctement, il rentre à Abidjan via Pointe Noire, Libreville, Bangui, Fort-Lamy et Niamey. C'est une apothéose. _ L'ensemble francophone est prêt à prendre le relève de la Communauté rénovée moribonde : le Conseil exécutif de la Communauté ne siège plus depuis près d'un an - depuis mars 1960 - le sénat de la Communauté sera supprimé en mars 1961, et les membres de la Cour arbitrale remettront leur mandat à la disposition du général de Gaulle en juillet 1961. _ Conformément aux stipulations du troisième des documents - la «résolution» - publiés à l'issue de la conférence de Brazzaville, une «Conférence économique interafricaine» se réunit à Dakar du 30 janvier au 4 février 1961. Cette réunion d'experts de haut rang suscite beaucoup d'espoir chez certaines délégations. _ Ils seront vite déçus car Abidjan souffre toujours de la hantise de servir à nouveau de «vache à lait de l'A.O.F.». Et cette obsession se traduira par un texte édulcoré : le traité instituant l'Organisation africaine et malgache de coopération économique (O.A.M.C.E.) et mis au point à Dakar, reste très vague quant aux moyens à mettre en œuvre pour atteindre ses objectifs ; le recours à des verbes comme «tendre» et «pouvoir» en dit long sur l'état d'esprit de certains de ses promoteurs. _ Deux mois plus tard, réunis cette fois à Yaoundé, les chefs d'État africains et malgache semblent bien avoir pour objectif essentiel la ratification du projet de traité discuté à Dakar et instituant l'O.A.M.C.E. Or, à l'issue des travaux, le «communiqué» et la «déclaration» des chefs d'État et de gouvernement, publiés le 28 mars 1961, dévoilent, à la surprise générale, des ambitions non pas économiques, mais de caractère essentiellement politique. _ La «déclaration» définit en détail la position des Douze sur les problèmes d'actualité en Afrique, à savoir l'Algérie, le Congo-Léopoldville, la Mauritanie et le Cameroun. Le «communiqué» précise [[On y relève encore la signature du «Traité instituant une Société Commune de Transports Aériens dénommée Air Afrique».]] par ailleurs, pour chaque délégation à l'O.N.U. «de soutenir le point de vue dégagé par la Conférence». _ Donc, il y a eu accord sur des objectifs politiques à atteindre. Sur le fond, le président ivoirien est comblé. Il en va autrement pour la forme. En effet, contrairement à son désir d'une union lâche de type «Conseil de l'Entente», ses collègues veulent et obtiennent la création d'une organisation officielle structurée, l'Union afro-malgache de caractère politique. Il s'incline. _ Pourquoi ce manque d'enthousiasme ostensible, pourquoi cette préférence marquée pour la formule «Conseil de l'Entente» ou «groupe de Brazzaville» ? Pourquoi ce refus de textes signés, d'institutions, refus qui mène à la création d'un organisme comme le Conseil de l'Entente sur la base d'un simple communiqué ? Selon le correspondant à Dakar du quotidien {Le Monde}, «Pays le plus riche de l'Afrique noire francophone... la Côte d'Ivoire, depuis le temps de cet autre groupement qui s'appelait l'A.O.F. (et à la disparition duquel elle a puissamment contribué) s'est toujours défiée des ensembles trop structurés qui lui créent plus d'obligations qu'ils ne lui procurent d'avantages». _ À notre avis, au-delà de cette question d'intérêt matériel immédiat qui joue sans conteste un rôle primordial, deux autres raisons, l'une objective et l'autre subjective, amènent le président Houphouët-Boigny à préférer les organisations non-structurées. _ Tout d'abord, sa confiance dans les organisations multilatérales est, alors, fort limitée. Pour le chef d'État ivoirien, celles-ci constituent de simples instruments momentanés, donc éphémères, utiles, pour une action donnée, dans une phase donnée de l'évolution de la Côte d'Ivoire. Ainsi, la création, par lui-même, du Conseil de l'Entente, correspondait à une certaine étape de sa lutte, en 1959, quand il cherchait à battre en brèche le concept de fédération primaire, à sortir de l'isolement et à faire pression sur Paris en faveur d'un ensemble fédéral franco-africain. De même, dans l'optique du président Houphouët-Boigny, l'ensemble francophone créé entre autres pour rétablir la position de leader de la Côte d'Ivoire, n'a pas besoin d'être stabilisé, structuré, pour jouer un rôle efficace. _ Ce concept des organisations multilatérales considérées comme des instruments de la politique ivoirienne est omniprésent dans l'histoire de la Côte d'Ivoire. Le président Houphouët-Boigny se désintéresse de la vie du Conseil de l'Entente, puis se désintéressera de l'U.A.M., de l'U.A.M.C.E., de l'O.C.A.M. et de l'O.U.A. quand il ne peut ou ne pourra plus les utiliser. Il n'hésitera jamais à les boycotter quand leur ligne politique divergera de la sienne, quand ces organisations cesseront d'être utiles à la politique ivoirienne. _ Cette même optique d'organisations-instruments explique aussi le refus obstiné du président Houphouët-Boigny d'accepter la dissolution officielle d'un organisme francophone quand un autre, plus vaste, a été mis en place. Car pour lui, chacun de ces organismes a un rôle spécifique à jouer dans une phase historique donnée : le Conseil de l'Entente sera à un certain moment le fer de lance ivoirien au sein des Douze et ceux-ci le fer de lance de l'Afrique francophone au sein de l'O.U.A. demain. _ Par ailleurs, sur le plan subjectif, le chef de l'État ivoirien a horreur des juristes. Pour lui, un texte ne peut être opposable à la réalité. Celle-ci prime toujours celui-là. Quand il y a contradiction entre l'une et l'autre, entre le papier - pour ne pas dire le «chiffon de papier» - et l'intérêt, le président Houphouët-Boigny contourne, surmonte, ou balaie l'obstacle juridique. _ Au fond et au-delà de considérations d'ordres objectif ou subjectif, l'hostilité fondamentale de M. Houphouët-Boigny à toute organisation structurée, à tout texte, trouve sa source dans sa volonté de préserver sa liberté de mouvements. Puisque le monde moderne considère la violation des chartes, conventions et autres traités comme des crimes, mieux vaut, au départ, en signer le moins possible, pour ne pas être accusé plus tard de les violer. _ Dans l'immédiat, s'il ne fait pas preuve d'une chaleur particulière pour la nouvelle organisation afro-malgache, par contre il ne cache pas son enthousiasme pour le projet de création d'une organisation afro-malgache de défense commune. Comment expliquer cette contradiction flagrante ? En fait, les apparences seules sont contradictoires : le président ivoirien ne surestime pas plus la future Union africaine et malgache de défense (U.A.M.D.) que l'U.A.M. tout court. Mais simplement, il pense pouvoir, à travers cette U.A.M.D. en gestation, résoudre entre autres, un problème qui le tracasse à ce moment. _ En effet, M. Maurice Yaméogo, on le sait, refuse obstinément de signer avec la France l'accord de défense commune auquel se sont ralliés ses trois partenaires du Conseil de l'Entente. Il croit donc pouvoir amener le chef de l'État voltaïque à une association militaire avec la France, à travers l'accord de défense mentionné dans le communiqué de Yaoundé. Communiqué qui en fixe au demeurant le siège à Ouagadougou, capitale de la Haute-Volta. _ Le président Houphouët-Boigny ne tarit pas d'éloges sur «cette défense commune que nous allons organiser de façon plus précise» et dévoile ouvertement le but de l'astuce : «Le choix de Ouagadougou comme siège de l'organisme, dit-il... met fin à toutes les appréhensions [injustifiées d'ailleurs].» _ M. Maurice Yaméogo lui-même acquiesce. Avant de revenir à sa position antérieure de refus. _ Quant à l'U.A.M.D., ce sera un mort-né. _ Mais dans l'ensemble, au début du printemps 1961, l'offensive de l'Afrique francophone en particulier et de l'Afrique modérée en général, progresse à un rythme rapide. Le président Houphouët-Boigny en est sans conteste le chef de file. Sa satisfaction aurait été sans nuage, n'était cette manie de structuration cartésienne typiquement française de ses collègues [[Il me dira au sujet de ses pairs francophones : _ «Ce sont de bons mais simples copieurs. Les Anglais n'ont même pas de constitution écrite.»]]. {{{Réanimation momentanée du Conseil de l'Entente}}} _ Pour diverses raisons, il ne participe pas aux réunions de la nouvelle organisation. Ainsi, il n'est pas présent à Tananarive où s'élaborent, en septembre 1961, les structures de la nouvelle organisation. Le président Houphouët-Boigny n'assistera pas non plus, du 25 mars au 27 mars 1962, à la IIeme conférence de l'U.A.M., réunie à Bangui, capitale de la République Centrafricaine. _ Absent à la conférence de Tananarive en septembre 1961, absent à celle de Bangui en mars 1962, le président Houphouët-Boigny participe, six mois plus tard, à la réunion au sommet de Libreville. Pour y discuter, avec ses partenaires de l'U.A.M., de la prochaine conférence d'Addis-Abeba au cours de laquelle, dit-il, «nous espérons nous rencontrer avec nos amis du groupe dit de Casablanca». La conférence de Libreville confirme officiellement «son accord pour une conférence de tous les chefs d'État et de gouvernement des pays africains indépendants». _ Dans cette phase combien délicate de la préparation de la rencontre panafricaine d'Addis-Abéba, deux événements traumatisent le président Houphouët-Boigny. _ D'abord, l'assassinat, le dimanche 13 janvier 1963, de M. Sylvanus Olympio, et surtout l'appel lancé par ses meurtriers à M. Meatchi - réfugié alors à Accra chez le Dr N'Krumah - de regagner Lomé de toute urgence. Ensuite, la mise en état d'arrestation, 48 heures plus tard, de trois ministres ivoiriens et du retrait de l'immunité parlementaire de sept députés, accusés de «menées subversives d'inspiration communiste». Pour le président Houphouët-Boigny, le lien entre les deux événements paraît irréfutable, car dans son esprit, communisme va de pair avec Moscou. Or Conakry, Bamako et Accra flirtent de toute évidence avec l'U.R.S.S. Donc, les présidents Sékou Touré, Modibo Keita et Kwame N'Krumah ont comploté directement ou indirectement contre lui. _ Face à cette alliance de ses ennemis intérieurs et extérieurs, la loyauté de ses trois partenaires du Conseil de l'Entente lui apparaît précieuse. Il convient donc de sortir cet organisme de l'état d'hibernation dans lequel il se trouve depuis dix-huit mois, puis l'utiliser comme instrument pour essayer de mobiliser l'U.A.M. _ Le 17 février 1963, le Conseil de l'Entente se réunit par conséquent à nouveau à Abidjan. L'atmosphère a changé. L'organisme paraît revigoré. Le président Houphouët-Boigny remet les insignes de la Grand-Croix de l'Ordre National de la République de Côte d'Ivoire à ses trois collègues. Dans ses discours élogieux, il les considère à nouveau comme des partenaires à part entière. Le communiqué final, publié à l'issue de cette session du Conseil de l'Entente, condamne l'assassinat politique. _ Le recours à l'assassinat heurte profondément le leader ivoirien. C'est le premier coup d'État - de plus, sanglant - dans un pays africain ayant accédé nouvellement à l'indépendance. Il y voit, à juste titre, un mauvais présage pour la stabilité des jeunes États. Il essaiera de faire adopter des mesures de mise en quarantaine du nouveau régime togolais. A la conférence constitutive de l'O.U.A. à Addis-Abéba, il interdira même à tous les membres de la délégation ivoirienne d'adresser la parole à M. Apédo Amah, ministre des Affaires étrangères du Togo, venu à la conférence pour essayer d'y faire admettre son pays comme membre. _ Par ailleurs, sur le plan politique, l'élimination de M. Olympio représente, sans conteste, un succès pour le Dr N'Krumah. Le leader togolais l'avait accusé publiquement, et à plusieurs reprises, de vouloir l'assassiner. Le Ghana sera, à notre connaissance, le premier État africain à reconnaître le nouveau gouvernement togolais, en dépit de l'émotion considérable dont font preuve les chefs d'État guinéen, libérien et nigérian, sans compter les francophones dans leur ensemble. _ M. Houphouët-Boigny envisage même la possibilité d'une action militaire. Au terme d'un reportage au Togo, le spécialiste des problèmes africains du {Monde} confirme l'existence d'un tel projet. _ Les tentatives de mise en quarantaine feront cependant long feu. Pour trois raisons. La première est donnée par le même journaliste parisien. Selon lui, «le millier de Français qui résident au Togo ne cachent pas leur sympathie pour le nouveau régime, mis en place par les éléments tenus pour “francophiles”, et... dirigé par un homme politique ayant conservé la nationalité française». _ Second facteur : le Sénégal a fait faux bond et a reconnu le nouveau gouvernement togolais, présidé par M. Grunitzky, un ancien collègue de M. Léopold Senghor au groupe parlementaire des Indépendants d'outre-mer. Enfin, le président Houphouët-Boigny est rassuré sur la tendance anti-ghanéenne du nouveau régime installé à Lomé. _ Dans l'immédiat, le Conseil de l'Entente n'hésite pas à préconiser aux États membres de l'U.A.M., la signature d'un accord impliquant une intervention armée «sans requête préalable de l'État victime de la subversion» en cas de menace intérieure. De son côté, M. Maurice Yaméogo, comme toujours en flèche, multiplie les déclarations martiales. Il affirme même publiquement, le 10 octobre 1963, avoir concentré les forces armées voltaïques à la frontière ivoirienne lors du second «complot» d'Abidjan, celui d'août-septembre. _ Dix-huit jours plus tard, à l'issue d'une semaine d'émeutes raciales, de grèves et de manifestations, M. Hubert Maga se voit dans l'obligation d'abandonner la présidence de la République du Dahomey, et le colonel Soglo prend le pouvoir. _ C'est le moment de vérité. Le Niger et la Haute-Volta sont frontaliers du Dahomey. Les troupes voltaïques ou nigériennes vont-elles intervenir ? Les conditions paraissent pourtant favorables à une telle intervention : le président déchu appartient à la puissante ethnie qui peuple le nord du Dahomey limitrophe de la Haute-Volta et du Niger ; de plus, le prétexte existe, puisque trois citoyens nigériens ont été tués et cinq autres blessés durant les incidents du Dahomey. _ Le bureau politique du Parti progressiste nigérien, suivant le président Hamani Diori, refuse brutalement de s'engager dans une telle aventure. C'est l'échec patent du rêve de solidarité matérielle entre les chefs d'État du Conseil de l'Entente. Il n'y aura pas de «club de présidents». _ L'élimination de M. Maga est durement ressentie par le président Houphouët-Boigny. Il la considère comme un affront personnel. C'est le troisième coup d'État en Afrique noire, le Congo-Léopoldville mis à part. C'est aussi le troisième - après ceux du Togo et du Congo-Brazzaville - en Afrique noire francophone. De plus, il touche un État-membre du Conseil de l'Entente, cet organisme qui s'est tant battu pour assurer la stabilité des jeunes équipes gouvernementales. _ Le président Houphouët-Boigny voudrait faire la preuve de l'inanité des coups d'État. Mais comment punir les «putschistes» quand, une fois de plus, Paris, loin de montrer son hostilité au nouveau régime dahoméen, cherche plutôt à en assurer la consolidation ? Il en sera réduit à le mettre en quarantaine au sein du Conseil de l'Entente. _ Effectivement, depuis «la réunion restreinte» du Conseil de l'Entente du 6 octobre 1963, l'organisme cesse de fonctionner. Sa dissolution ne sera pas prononcée. Le Dahomey n'en sera pas expulsé. On cessera tout simplement de faire référence au Conseil de l'Entente. On parle dorénavant de réunion «des présidents Yaméogo, Diori et Houphouët-Boigny» : de «rencontre à trois à Abidjan» le 4 juillet ; de «nouvelle rencontre au sommet Niger-Haute-Volta-Côte d'Ivoire», le 13 août ; de «petit sommet à Bobo-Dioulasso»... Mais toujours pas de réunion du Conseil de l'Entente, à laquelle il faudrait inviter le chef d'État du Dahomey, État-membre fondateur de cet organisme. _ Le boycottage durera quinze mois marqués par le différend de l'île de Lété - au milieu du fleuve Niger, à la frontière nigéro-dahoméenne - avec des bruits de bottes du côté dahoméen, et par le passage à travers le territoire dahoméen d'éléments armés de l'opposition nigérienne venant du Ghana. Le Dahomey n'en retrouvera pas moins son fauteuil au Conseil de l'Entente, le 14 janvier 1965. _ Le président Houphouët-Boigny s'apprête en effet à affronter la majorité de ses pairs francophones qui viennent de détruire l'Union afro-malgache, et à leur imposer sa résurrection. Les intérêts de la Côte d'Ivoire et ceux de la France l'exigent. {{{Sédition anti-ivoirienne}}} _ Encore à Addis-Abéba, avant la fin de la Conférence constitutive de l'O.U.A., le président Sékou Touré pose le problème de la survie de l'U.A.M. Dès le 26 mai 1963, il en préconise publiquement la disparition. Le président Houphouët-Boigny s'y montre résolument hostile et ne le cache guère : l'U.A.M. lui est nécessaire comme instrument d'action au sein de l'O.U.A. _ Le problème du maintien en vie ou de la disparition de l'U.A.M. constituera une pomme de discorde aux deux conférences de l'U.A.M., celle de juillet 1963 à Cotonou et celle de mars 1964 à Dakar : ses plus ardents promoteurs et défenseurs d'antan plaideront pour sa destruction, tandis que son adversaire le plus conséquent d'il n'y a guère - du moins comme organisation structurée - s'acharnera à la maintenir à flot. _ Le chef d'État ivoirien s'abstiendra pourtant de participer aux deux conférences et d'y défendre, en personne, son option [[L'absence du leader ivoirien à ces deux importantes sessions de l'U.A.M. s'explique moins par des facteurs politiques que par deux autres considérations. _ Tout d'abord, en juillet 1963, il cherche à prévenir la matérialisation d'un grand «complot» en envoyant en mission, aux antipodes, ses chefs de file présumés. Il en est ainsi, par exemple, de M. Mokey, chargé de diriger la délégation ivoirienne à la conférence de fondation de la Banque africaine de développement à Khartoum. _ Ensuite, des considérations ésotériques lui interdisent, semble-t-il, pendant quelques années, l'utilisation des transports aériens : à partir de mai 1962, et jusqu' en juin 1965, il se déplacera uniquement par voie maritime, ferrée ou terrestre.]]. _ Le président Senghor, lui, est favorable au sabordage de l'U.A.M., susceptible, pense-t-il, de lui rouvrir les marchés guinéen et malien. _ M. Yaméogo, pourtant président en exercice de l'U.A.M., se montre lui aussi, à l'étonnement général, hostile à la survie de son organisation. Ses arguments sont particulièrement durs : «... Il n'est plus possible d'admettre, dit-il en août 1963, que l'on puisse penser que des chefs d'État africains soient téléguidés... Il faut que l'on se persuade qu'il n'y aura plus jamais deux Afriques, mais une seule, à qui nous devrons tout sacrifier...» MM. David Dacko, président de la République Centrafricaine et Léon M'Ba, président de la République gabonaise, se déclarent, eux, partisans du maintien de l'U.A.M. M. Tsiranana aussi. _ Après de longs débats, la conférence de Cotonou rejette la thèse du président de la Côte d'Ivoire et décide, dans l'immédiat, la dissolution du groupe de l'U.A.M. à l'O.N.U. _ L'épreuve décisive entre les tenants des deux thèses aura pour cadre Dakar, où se trouvent réunis, en mars 1964, les représentants des États francophones. _ De nouveaux protagonistes entrent également dans l'arène. Ils ont du poids et se rendent donc audibles, même si leurs arguments ne sont pas bien frais. _ Ainsi, à la veille de la réunion de Dakar, pour {West African Pilot}, publication nigériane fondée par M. Azikiwe, chef d'État modéré, l'U.A.M. doit disparaître, car si elle avait sa place avant la création de l'O.U.A., elle risque d'apparaître dorénavant «comme un véhicule des intérêts néocolonialistes français». _ {La Croix}, de Paris, met encore en relief la position du Sénégal, désireux d'établir des contacts avec ses voisins «dont il peut être le premier client et le premier fournisseur». _ Le correspondant du {Monde} à Dakar explique encore plus clairement la contradiction d'intérêts entre le Sénégal et Madagascar : _ «Si l'U.A.M. disparaît, écrit-il, Madagascar redevient une île. Si elle se maintient... c'est le Sénégal... qui... en devient une... [Pour Dakar] les structures actuelles de l'U.A.M. font obstacle au retour éventuel de la Guinée et du Mali dans cette zone de solidarité économique naturelle que constituent les quatre États riverains du fleuve Sénégal.» _ Quelles sont les positions, en mars 1964, des autres chefs d'État sur ce problème ? _ M. Apithy se montre hostile à la survie de l'U.A.M. M. Yaméogo récidive en proposant, comme devise : «Par l'U.A.M., économique, technique et culturelle, vers l'O.U.A. politique.» M. Ould Daddah, lui aussi, préconise une évolution vers une organisation apolitique. Quant au président Diori, il va encore plus loin et exprime le souhait de voir même le Conseil de l'Entente se diriger dans le sens d'une dépolitisation au sein du plus vaste ensemble de l'O.U.A. _ Le sort en est jeté : le 9 mars 1964, le président Moktar Ould Daddah annonce la création de l'U.A.M.C.E. (Union africaine et malgache de coopération économique), qui remplace à la fois l'U.A.M. et l'O.A.M.C.E. (Organisation africaine et malgache de coopération économique). Le président mauritanien veut «... laisser de plus en plus le domaine politique à l'O.U.A. et axer notre organisation vers les activités économiques, techniques et culturelles». _ Quelle est la position du gouvernement français ? En l'absence, à ce moment, de réactions officielles, M. François Mennelet, en charge de la rubrique africaine du {Figaro} et connu pour ses relations avec les milieux élyséens, donne, semble-t-il, une image correcte de l'attitude officielle, en insistant sur la nécessité, pour les chefs d'État francophones, de se retrouver périodiquement «pour régler moins des questions économiques que pour confronter leurs vues politiques» [[{Le Figaro} du 11 mars 1964.]]. En somme, Paris n'est guère favorable à la nouvelle organisation. _ Par contre, ses partisans, comme les observateurs et les journalistes, s'attendent à la signature de la Charte de l'U.A.M.C.E. à la réunion suivante, fixée pour le mois d'avril à Nouakchott. _ Les événements démentiront cette prévision optimiste. _ Le 28 avril 1964, dix ministres des Affaires étrangères sont effectivement réunis à Nouakchott pour signer la charte de l'U.A.M.C.E. Les représentants de la Côte d'Ivoire, du Niger, de la Haute-Volta et de la République Centrafricaine sont absents, sans pour autant avoir «rendu publiques les raisons de leur attitude». M. Ould Daddah, président en exercice de l'organisation, dans son discours d'ouverture, se dit quand même «convaincu que ceux de nos États-frères qui n'ont pu se faire représenter aujourd'hui auront bientôt rejoint nos rangs». _ Le poids spécifique des absents - et surtout celui de la Côte d'Ivoire - pousse certains à préconiser le simple paraphe de la charte et non sa signature officielle, afin de «ménager le ralliement futur» des quatre États [[A Nouakchott, l'aiguille du baromètre est à l'orage. Tous les jeunes ministres se sentent vexés. Ils parlent de fourches caudines ivoiriennes. Leur ressentiment de cadres africains est de caractère affectif. A preuve leurs commentaires, axés non pas sur le vocable «boycott» ou même «sabotage de l'U.A.M.C.E.», mais sur ceux de «désinvolture», voire de «mépris». Ils paraissent ulcérés et ne le cachent pas. Ces maladresses sur le plan psychologique ont joué, semble-t-il, un rôle non négligeable dans l'isolement de la Côte d'Ivoire en Afrique francophone.]]. Le ministre mauritanien des Affaires étrangères considère le texte paraphé comme adopté. _ Le communiqué final emploie effectivement des termes à caractère irréversible : une «unanimité étant réalisée sur un texte définitif..., écrivent ses auteurs, les institutions et organes de l'U.A.M.C.E. seront mis en place immédiatement». {{{Paralyser Dakar, isoler Conakry…}}} _ Pour sa part, la Côte d'Ivoire officielle ignore, avec hauteur, la conférence de Nouakchott : le seul hebdomadaire du pays n'y fait pas la moindre allusion dans les semaines précédant sa réunion, ni d'ailleurs dans les mois qui suivent. Le boycottage ivoirien fera de l'U.A.M.C.E. jusqu'à sa mise à mort, dix mois plus tard, une simple fiction juridique. Ce comportement constitue une illustration particulièrement frappante de l'attitude du président Houphouët-Boigny face aux organisations qui ne peuvent être utilisées comme instruments : l'U.A.M.C.E. ne lui convenant pas, et fort également de l'appui français, il use de son droit régalien pour s'abstenir de participer, bloquant par là l'ensemble du mécanisme. _ Cette attitude peu coopérative mise à part, quelle est la raison de l'hostilité du président ivoirien à l'U.A.M.C.E. ? Certes, sa conviction profonde de la nécessité d'une organisation politique et du caractère utopique des possibilités de coopération inter-africaine sur le plan de l'économie, a dû jouer un rôle certain. Toutefois, à travers son opposition à l'U.A.M.C.E., M. Houphouët-Boigny cherche, semble-t-il, à atteindre un double objectif : d'une part isoler le régime guinéen, et de l'autre, empêcher la «nouvelle organisation [de servir] les intérêts économiques de Dakar, traditionnellement rivaux des siens» [[{Le Monde} du 11 mai 1964.]]. Pour le président Houphouët-Boigny, la volonté de son collègue sénégalais de saborder l'U.A.M. trouve sa source, c'est indubitable, dans sa volonté d'amadouer M. Sékou Touré afin de l'amener à participer à l'union des riverains du fleuve Sénégal. _ En d'autres termes, dans l'optique ivoirienne, le renouveau économique du Sénégal, la fin de la mise en quarantaine de la Guinée et sa réinsertion dans un ensemble francophone, passent par la création de l'U.A.M.C.E. Le président Houphouët-Boigny s'emploiera donc - et réussira - à faire obstacle au beau projet de son collègue sénégalais. _ Après Nouakchott, les dirigeants sénégalais croient pouvoir acculer le président ivoirien à une prise de position en portant leur différend sur la place publique. «Certains partenaires tentent de s'opposer à la mise en place de l'U.A.M.C.E.» [[Dépêche {Reuter} du 9 avril 1964.]], affirme par exemple l'U.P.S. (Union progressive sénégalaise) dans un communiqué officiel daté du 8 mai 1964. _ La réplique viendra, mais de M. Raphaël Saller, ministre des Finances de Côte d'Ivoire. Le 5 juin, hôte à déjeuner de l'Association des journalistes d'outre-mer à Paris, il déclare : _ «Je pense que c'est une erreur considérable que d'avoir créé l'U.A.M.C.E. Il y avait auparavant deux organismes, l'U.A.M., dont nul ne contestait le bien-fondé, et l'O.A.M.C.E. dont le rôle demeurait purement fictif. On a décidé, à Dakar, de supprimer l'U.A.M. et de maintenir une nouvelle mouture de l'O.A.M.C.E. ; c'est le contraire qu'il fallait faire...» _ Le 6 juillet, dans une conférence de presse, M. Senghor qualifie M. Saller de «sceptique», ajoutant ne pouvoir personnellement se «permettre d'être sceptique quand il s'agit de l'Afrique» [[{Afrique Nouvelle} du 11 septembre 1964. _ D'aucuns verront là une allusion aux origines non-africaines du ministre ivoirien.]] _ Bientôt l'objectif du président Houphouët-Boigny apparaît nettement. Le 20 août 1964, les représentants des quatre États riverains du fleuve Sénégal, réunis à Conakry, discutent des moyens de donner vie à leur projet. Le même jour, M. Houphouët-Boigny se trouve à Monrovia, en compagnie de MM. Sékou Touré, William Tubman du Liberia, et Albert Margaï de la Sierra Leone. Pour discuter de la création d'une zone de libre échange ! Chose plus étonnante encore, lui qui ne croit pas aux possibilités de coopération économique dans le cadre de la zone franc, se déclare convaincu de la «possibilité d'une coopération économique équilibrée entre la Côte d'Ivoire, le Liberia, la Guinée et la Sierra Leone» [[{Fraternité} du 28 août 1964.]]. _ Il rend encore un «hommage particulier» au président Tubman qui, en prenant l'initiative de cette réunion à quatre, «œuvre d'une façon si décisive pour l'unité africaine». _ Bien entendu, M. Houphouët-Boigny ne croit absolument pas au but apparent de cette conférence à quatre de Monrovia. Il cherche à faire coup double en essayant à la fois d'isoler Sékou Touré et de «torpiller l'union des États riverains du fleuve Sénégal que Senghor cherche à mettre sur pied... » [[{Croissance des Jeunes Nations} d'octobre 1964.]]. _ De nombreux dirigeants africains désirent voir Paris intervenir dans le différend, afin d'amener M. Houphouët-Boigny à une conception plus correcte de la solidarité. Ainsi le président Ould Daddah, rencontrant M. Georges Pompidou, alors Premier ministre, lui exprime «l'espoir que la Côte d'Ivoire, le Niger et la Haute-Volta qui [n'ont] pas encore signé la charte de l'organisme qui a succédé à l'U.A.M. [donneront] prochainement leur adhésion à l'U.A.M.C.E.». _ Entre temps, les manœuvres de récupération ou de neutralisation de la Guinée - pourtant honnie - se poursuivent des deux côtés. M. Senghor va en Guinée pour rencontrer M. Sékou Touré. C'est la quatrième rencontre en vingt mois, entre les deux chefs d'État. Il attache une grande importance à cette entrevue. Il est accompagné de cinq ministres. Le président Sékou Touré lui même, pour marquer, à son tour, l'importance de la rencontre, est entouré de sept de ses ministres. _ Le leader guinéen manœuvre à la perfection ou du moins il le croit. Il se sait courtisé. Il cherche évidemment à en profiter pour faire barrage aux projets de M. Houphouët-Boigny, et surtout à deux d'entre eux : la reconstitution de l'U.A.M. à laquelle il reste violemment hostile, et la tentative de discréditer M. Kwame N'Krumah, dirigeant de l'un des très rares régimes «progressistes» d'Afrique. Il jouera la carte sénégalaise. _ Pour infliger un affront à M. Houphouët-Boigny, quand ce dernier préconise une nouvelle rencontre des anciens du R.D.A. pour contrebalancer la visite de M. Senghor en Guinée, le chef d'État guinéen donne son accord, permet ainsi à la presse ivoirienne de pavoiser [[{Fraternité} du 18 janvier 1965.]], puis refuse d'y participer. _ Entre-temps, il convient de le rappeler ici, le Niger avait été le théâtre d'événements particulièrement graves au début d'octobre 1964 [[Voir pp. 30 et suivantes.]]. Cette action éminemment aventureuse venait confirmer la nocivité du régime ghanéen et la necessité d'une cohésion plus grande du Conseil de l'Entente ou du moins du Niger, de la Haute-Volta et de la Côte d'Ivoire. _ Cette erreur majeure - et criminelle - du gouvernement d'Accra aura pour conséquences de pousser MM. Yaméogo et Diori à abandonner définitivement leur soutien à l'U.A.M.C.E. et de rétablir l'ascendant du leader ivoirien sur ses deux collègues. M. Houphouët-Boigny exploitera à fond l'erreur de son adversaire principal du moment. _ Le 14 décembre, le président Houphouët-Boigny est à Ouagadougou pour y assister à la fête nationale et visiter le pays. Conscient des énormes besoins en flatteries de son hôte, il ne tarit pas d'éloges sur son compte et veut «rendre un hommage solennel à l'action intelligente et courageuse de mon frère et ami, Maurice Yaméogo... Grâce à son travail magnifique, ajoute-t-il, à la discipline qu'il a su inspirer, Maurice Yaméogo, mon frère, a su mériter notre admiration et notre fierté. Je puis dire aujourd'hui que la Côte d'Ivoire le considère comme son président». _ Ainsi conditionné, le président voltaïque lance, le 25 janvier 1965 - quelques jours après «l'affront» guinéen au président Houphouët-Boigny - la première de ses attaques à la fois contre MM. Kwame N'Krumah et Sékou Touré. «Certains de nos voisins indépendants qui se croient des caïds, déclare-t-il, se proposent de gouverner l'Afrique en entretenant sur le sol de leurs voisins des individus voulant nous supprimer parce que nous ne pensons pas comme eux. Qu'ils prennent garde.» _ Dans l'ensemble, les circonstances paraissent donc favorables - grâce surtout à la tentative de subversion armée - pour la remise sur pieds d'une organisation de caractère nettement politique des pays africains francophones. _ L'affrontrement entre les deux tendances aura lieu à Nouakchott et non dans la capitale malgache comme décidé précédemment par les autres chefs d'État : M. Houphouët-Boigny, nous l'avons déjà relevé, ne se déplace plus par voie aérienne et il ne peut être question, pour lui, de perdre trois mois pour y aller et en revenir. M. Tsiranana accepte le choix de Nouakchott, car précise-t-il, «les voyages par avion sont interdits à MM. Ould Daddah, Senghor et Houphouët-Boigny» [[{A.F.P.} du 18 novembre 1964. _ En fait, M. Ould Daddah a utilisé la voie aérienne pour se rendre à Paris deux mois auparavant, et M. Senghor l'utilisera deux mois plus tard pour aller en Guinée.]]. Par ailleurs, la date de la réunion de Nouakchott, elle aussi, est fixée en fonction des horaires des lignes maritimes : la conférence commence le mercredi 10 février 1965 dans l'après-midi, car le “Mermoz” en route pour le nord, fait escale à Abidjan le 5 ; de même, elle doit se terminer le 12, parce que le “Foch” passe à Dakar, sur la voie du retour, le 13 février. Troisième désir de M. Houphouët-Boigny, la rencontre de Nouakchott ne doit rien avoir de commun avec l'U.A.M.C.E. ; le sigle ne figurera donc pas «sur les programmes officiels publiés à Nouakchott à l'occasion du sommet des États francophones» [[Dépêche {A.F.P.} du 8 février 1965.]]. _ La conférence de Nouakchott s'ouvre dans une atmosphère de crise, car M. Houphouët-Boigny - venu rencontrer ses partenaires pour leur mettre le marché en main et non pour chercher une solution transactionnelle - s'appuie sur Paris. Crise aussi car les dirigeants de Dakar restent partisans du maintien de l'organisation sous cette nouvelle forme. Crise enfin, à cause de l'omniprésence du chantage guinéen : la réunion des quatre États riverains du fleuve Sénégal doit avoir lieu à Saint-Louis-du-Sénégal dans les heures qui suivront la fin de la conférence de Nouakchott. _ De toute évidence, le rapport des forces n'est guère favorable à Dakar : au départ, le bloc de l'Entente peut compter sur l'appui total du Gabon, de Madagascar, du Togo et du Tchad. Dans l'opposition à ce groupe de huit États-membres, sur quatorze et treize présents - le délégué du Ruanda est absent - on trouve M. Ould Daddah, le représentant du Congo-Brazzaville, le chef d'État du Cameroun et bien entendu le président Senghor. _ La partie est bien perdue d'avance pour les partisans du maintien de l'U.A.M.C.E. Dans son discours d'ouverture, M. Ould Daddah fait bravement face. En août 1963, à Cotonou, rappelle-t-il, la conférence, unanime, avait retenu le principe de la transformation de l'U.A.M. Il demande à ses partenaires de «concilier deux impératifs qui pourraient apparaître contradictoires : ne rien entreprendre qui puisse porter une atteinte quelconque à l'O.U.A... [et] aussi préserver la vitalité de nos liens si nombreux et si étroits... Mais... en aucune manière, ajoute-t-il, ils ne pourront être exclusifs et conduire à la formation d'un groupement isolé qui prendrait vite l'allure d'un club d'amis ou même, d'un syndicat de chefs d'Etat»... «Mieux unis au sein de l'O.U.A., conclut-il, nous planifierons mieux nos besoins et nos moyens, nous affirmerons notre personnalité africaine.» _ La situation est extrêmement tendue. Au point d'amener M. Senghor à passer outre à la circonspection traditionnelle des chefs d'État africains, pour déclarer aux journalistes : «Nous essayons de trouver un compromis pour sauver l'organisation.» _ Il n'y aura pas de compromis. Sauf sur le plan de la terminologie. Car le leader ivoirien, se sachant appuyé par l'Élysée [[{La correspondance de l'Afrique} du 3 mai 1965.]], n'est pas prêt à faire des concessions : le président Senghor doit capituler. _ Et c'est à ce dernier, héraut de l'U.A.M.C.E., qu'échoira «l'honneur» de lire, le vendredi 12 février, le communiqué final annonçant sa capitulation en rase campagne, c'est-à-dire la décision de créer l'Organisation commune africaine et malgache (O.C.A.M.) à caractère politique prioritaire, de soutenir le gouvernement légal au Congo, et de condamner l'action subversive du Ghana. A sa sortie de la salle des séances, le chef d'État sénégalais se déclare quand même satisfait ! _ Mais si la satisfaction de M. Senghor peut paraître, pour le moins, étonnante, par contre, celle de M. Houphouët-Boigny est, sans conteste, fondée : «Jamais conférence africaine, dit-il, ne fut plus positive et plus fructueuse.» On parle de la «nouvelle Sainte-Alliance» née à Nouakchott. _ Avant de quitter Dakar, le leader ivoirien dévoile encore aux journalistes la décision de la conférence de boycotter le prochain sommet de l'O.U.A. à Accra, au cas où «le président N'Krumah... ne [cesserait] pas de s'immiscer dans les affaires de ses voisins ou d'autres Etats frères». _ Le succès ivoirien est total, puisque le président Houphouët-Boigny a réussi à démontrer l'inanité des tentatives de création d'organismes francophones régionaux contraires à ses vues ; à recréer un ensemble francophone politique modéré se réclamant de son optique et où, grâce à la nouvelle cohésion du groupe des États du Conseil de l'Entente, il dispose de possibilités de manoeuvres non négligeables ; à saboter la mise sur pied d'une organisation des États riverains du fleuve Sénégal : avant même la fin de la conférence de Nouakchott, Conakry annonce en effet la non participation de la Guinée à la rencontre à quatre prévue à Saint-Louis-du-Sénégal, pour le 13 février 1965 ; à mobiliser les États francophones de la nouvelle O.C.A.M. contre le régime ghanéen ; à accentuer l'isolement de M. Sékou Touré. {{{ ... et tenter de dédouaner Tshombé}}} _ Le mardi 16 février 1965, à son arrivée au port d'Abidjan, le président Houphouët-Boigny annonce, en réponse aux questions des journalistes, le début de l'offensive de l'Afrique modérée. «Il est temps, dit-t-il, que ceux qui ont une façon d'apprécier les problèmes posés au niveau de l'Afrique fassent aussi entendre leur voix.» _ En écho, de Ouagadougou, le président Yaméogo déclare que «l'Afrique des sirènes, buvant et mangeant de l'impérialisme et du néocolonialisme est révolue. L'Afrique véritable, c'est-à-dire l'Afrique réaliste humaine et constructive, conclut-il, fera entendre sa voix». _ Le mercredi 17 février, à Paris, au Conseil des ministres, le général de Gaulle ne cache pas sa satisfaction de la tournure prise par les événements à Nouakchott, et déclare : «La France ne peut que se féliciter de la création de cette organisation» [[{Le Monde} daté du 18 février 1965. _ Cette phase ayant paru sans doute trop compromettante pour l'O.C.A.M., la dépêche {A.F.P.} datée du 17 février arrondit les angles et fait dire au général : «La France ne peut que se féliciter de l'heureuse issue de cette conférence...»]]. _ Dès le 15 février 1965, la Fédération des étudiants d'Afrique noire en France (F.E.A.N.F.) condamne, dans un communiqué, l'O.C.A.M. comme instrument du néocolonialisme et de l'impérialisme. Dans une déclaration à la presse datée du 25 mars 1965, le Comité Révolutionnaire de l'U.P.C. (Union des Populations du Cameroun) voit dans l'organisme créé à Nouakchott, un nouveau complot impérialiste contre la révolution africaine. Pour {Radio-Accra}, le nouveau bloc conservateur peut et doit être brisé. Selon le {Ghanaian Times}, la conférence a fait du beau travail en faveur de l'impérialisme dans son ensemble. _ L'hebdomadaire algérien {Révolution Africaine} s'étonne de voir le Dahomey et le Congo-Brazzaville accepter de participer à cette organisation. _ Les présidents Ben Bella, N'Krumah, Keita et Touré se montrent fort préoccupés. Ils se réunissent donc à Bamako, le 14 mars 1965. Ils ne pourront pas faire grand-chose, car «le reflux révolutionnaire» est généralisé, à ce moment, en Afrique. _ Ce reflux sera accentué encore par l'exploitation de l'attentat à la grenade du 13 avril contre le président Hamani Diori. Cette tentative d'assassinat sera utilisée comme un véritable accélérateur de l'offensive du président Houphouët-Boigny. _ Des émissaires partent vers les capitales africaines. Le président N'Krumah, cloué au pilori, est réduit à la défensive ; même ses amis n'osent prendre la défense d'un homme accusé de soutenir les assassins d'un collègue. _ Dans la foulée de l'offensive anti-ghanéenne, le président Houphouët-Boigny tente une opération ardemment souhaitée par Paris : blanchir M. Moïse Tshombé - seul leader congolais désireux de se rapprocher de Paris - en l'acceptant dans le concert des États africains francophones, et du même coup renforcer sa position au Congo-Léopoldville. L'opération s'annonce on ne peut plus hasardeuse, car il a, en Afrique, la détestable réputation d'être et «l'assassin de Lumumba», et «l'homme des Belges». _ Une fois de plus, le président Maurice Yaméogo monte en première ligne. Le mardi 27 avril, il réunit une conférence de presse, à Ouagadougou, pour demander la réunion, dans les meilleurs délais, à Abidjan, d'«une conférence extraordinaire... [de] tous les chefs d'Etat de l'O.C.A.M. afin qu'en toute clarté nous prenions la décision d'admettre le Congo-Léo parmi nous». _ A Bangui, les dirigeants centrafricains s'interrogent sur les raisons profondes de l'opération, et se demandent si «celle-ci est d'inspiration exclusivement africaine» [[Dépêche {A.F.P.} du 28 avril 1965.]]. _ Le président de la République du Congo-Brazzaville, pour sa part, annonce son refus de participer à la réunion projetée. M. Charles Ganao, son ministre des Affaires étrangères, se place sur le plan strictement juridique, en relevant l'impossibilité d'admettre un nouveau membre dans une organisation qui n'a pas encore d'existence légale. Effectivement, en mai 1965, la rédaction de la charte de l'O.C.A.M. n'est pas encore achevée : sa signature aura lieu treize mois plus tard à Tananarive... _ Le leader mauritanien - l'indépendance de son pays est toujours contestée par le Maroc - cherche à ménager les États «révolutionnaires» arabes. Il ne peut, de toute évidence, prendre le risque de présider à l'admission du Congo-Léopoldville de M.Tshombé dans l'O.C.A.M. _ Il ne peut, non plus, heurter de front l'ensemble francophone ou se montrer ouvertement réfractaire aux conseils en provenance de Paris. Pour ménager les uns et les autres, il choisit de «dépolitiser» le différend et de lui donner un caractère de simple malentendu : le 21 mai, dans un discours devant l'Assemblée nationale mauritanienne, il cite la date du 17 juin comme étant celle de la prochaine réunion à Abidjan des Chefs d'État et de gouvernement. _ Le président Houphouët-Boigny ne peut accepter de perdre trois semaines - même pour démasquer le jeu de son collègue mauritanien - car l'émotion provoquée par l'attentat contre le président Diori risque de retomber. Par ailleurs, les adversaires africains et étrangers de l'ensemble francophone peuvent profiter du répit pour trouver une parade et empêcher l'admission du Congo-Léopoldville au sein de l'O.C.A.M. Déjà, à Léopoldville, M. Tshombé est obligé de démentir l'existence d'un quelconque différend entre le président Kasavubu et lui-même. _ Donc, il faut faire vite. M. Léon M'Ba, déjà à Abidjan, blâme le président Moktar Ould Daddah de vouloir retarder le sommet, tandis que M. Maurice Yaméogo, pour sa part, essaie de forcer la main au leader mauritanien. «Quand huit ou neuf chefs d'État se réunissent, déclare-t-il, c'est la moindre des courtoisies que leur président vienne honorer de sa présence leur conférence.» _ Le président Senghor lui-même semble avoir longtemps hésité avant d'abonder dans le sens de certains milieux intéressés de Paris : son arrivée à Abidjan sera confirmée le 23 mai seulement, moins de 72 heures avant le début de la conférence extraordinaire. _ Le 26 mai 1965, huit chefs d'État sont donc présents à la réunion d'Abidjan ; par contre, ceux de Mauritanie, de Centrafrique, du Congo-Brazzaville, du Ruanda et du Cameroun, boycottent la conférence tandis que le Dahomey est représenté par son ministre des Affaires étrangères. La réunion est anti-statutaire. On passe outre. Elle commence à dix heures. Cent cinquante minutes plus tard, M. Léon M'Ba annonce à la presse la décision de principe d'admettre le Congo-Léopoldville à l'O.C.A.M. Encore quelques heures, et M. Moïse Tshombé débarque à Abidjan. _ Mais les résultats de la réunion d'Abidjan ne se limitent pas à cette admission spectaculaire. Le communiqué final mentionne en effet à nouveau la décision de l'O.C.A.M. «de ne pas participer au sommet d'Accra». Dans son discours d'accueil, le président Houphouët-Boigny avait également attaqué M. Sékou Touré... _ Une question se pose : la conférence d'Abidjan constitue-t-elle un grand succès pour le président ivoirien ? Sans conteste. Du moins à court terme, voire à très court terme. On se trouve en effet devant une nouvelle illustration du concept ivoirien d'organisation-instrument sur lequel nous avons déjà insisté. Une fois de plus, M. Houphouët-Boigny n'a pas craint d'utiliser à fond cette organisation comme instrument au service de sa politique africaine. Pour pouvoir s'en servir contre le Ghana et la Guinée d'une part, et la mettre à la disposition de la politique de Paris au Congo ex-belge de l'autre, il a accepté le risque de briser l'O.C.A.M., en imposant sa volonté aux États-membres. _ Dans les jours qui suivent, pour donner plus d'envergure au Premier ministre du nouvel État-membre, le président Houphouët-Boigny l'invite au mariage de son fils, à Paris. Puis il le fait recevoir à déjeuner par le général de Gaulle qui avait invité les chefs d'État du Gabon, du Togo, de la Haute-Volta, du Niger, de la République Centrafricaine et de la Côte d'Ivoire, réunis eux aussi à Paris, pour assister à la même cérémonie. Mieux encore, le quotidien officieux abidjanais met en relief le toast du général de Gaulle : _ «Je lève mon verre, MM. les Présidents, avait-t-il dit, à tous les États que vous représentez, sans oublier le Congo-Léopoldville qui est représenté ici par son Premier ministre, M. Moïse Tshombé, à travers qui je salue le président Kasavubu.» _ En fait, l'O.C.A.M. se brisera avant même sa naissance officielle. En dépit de la toute récente chute du régime de M. Ben Bella, donc de la confirmation, à première vue, du reflux du radicalisme sur le continent africain, le président Ould Daddah prend, le 24 juin 1965, la décision de quitter l'O.C.A.M. «La Mauritanie, explique-t-il, ne saurait s'intégrer à un groupement d'États qui pourrait, si peu que ce soit, apparaître... comme un concurrent possible de l'O.U.A. ou qui risquerait de porter atteinte à l'autorité de cet organisme...» _ La victoire apparaîtra comme un gâchis quand M. Kasavubu révoquera, trois mois plus tard, à la mi-octobre, M. Tshombé, celui-ci «n'ayant pas cru devoir, de sa propre initiative, présenter sa démission». _ La tentative d'ancrage du Congo-Léopoldville dans un ensemble français ou du moins francophone, se termine ainsi par un échec flagrant. Le poids spécifique de Washington a, semble-t-il, joué un rôle trop prépondérant. Quelques semaines encore, et le général Mobutu renversera le président Kasavubu et prendra le pouvoir. {{{Le double objectif de la «double nationalité»}}} _ La fin de l'offensive diplomatique du président Houphouët-Boigny sera marquée par deux revers majeurs, autrement importants : l'élimination du président Yaméogo de la scène politique voltaïque et africaine, et aussi le rejet par l'élite ivoirienne, du projet de double nationalité. Ces deux échecs - et surtout le premier - comme naguère l'assassinat d'Olympio, traumatiseront littéralement le leader ivoirien. _ Les observateurs considéraient le régime voltaïque comme l'un des plus solides d'Afrique francophone. Ainsi, M. André Blanchet écrivait, dix mois avant la chute du leader voltaïque : _ «M. Yaméogo... n'a, pour sa part, à redouter aucune opposition ouverte ni clandestine et se maintient au pouvoir sans qu'un seul adversaire politique se trouve détenu ou interné, cas à peu près unique à travers toute l'Afrique noire...» _ Trois mois avant la chute de M. Yaméogo, {Jeune Afrique} relevait le même fait - «pas seul Voltaïque ne se trouve incarcéré pour des motifs politiques» - et citait les paroles du président de la République de Haute-Volta tournant en ridicule les opposants à son régime. _ Le dimanche 3 octobre 1965, il est élu triomphalement par 2 146 481 voix, sur 2 146 790 votants et 2 182 425 électeurs inscrits. _ Onze jours plus tard, sa fiancée, Mlle Nathalie Monaco, arrive de Paris en compagnie de Mme Houphouët-Boigny, qui s'était occupée du trousseau de la jeune mariée. Le 17 octobre a lieu le mariage civil, l'Église ne reconnaissant pas le divorce du chef de l'État voltaïque. Les présidents Houphouët-Boigny et Diori sont ses témoins. _ Son trop grand attachement pour le président ivoirien et son rôle peu reluisant dans le différend ivoiro-guinéen [[Voir chap 2, {Offensive généralisée contre Sékou Touré}]] peuvent être considérés comme des causes immédiates de sa déchéance [[Il y en avait bien entendu de nombreuses autres, comme l'abattement de 20% sur les salaires des personnels de l'État venant immédiatement après un mariage, occasion de prodigalités délirantes, et l'inauguration d'une somptueuse Maison du Parti ; le mécontentement de l'organisation des femmes voltaïques dans laquelle Félicité, première épouse du président Yaméogo, jouait un grand rôle ; l'hostilité de la hiérarchie catholique au divorce d'un homme qui avait été un militant valeureux de la C.F.T.C. et prompt à qualifier la Haute-Volta de «fille aînée de l'Église d'Afrique» ; le vieux complexe anti-ivoirien des Voltaïques prenant sa source dans la dépendance de leur pays de la Côte d'Ivoire, etc.]]. Fait notable, l'une des actions de la foule des manifestants en révolte, fut d'arracher la plaque portant le nom d'Houphouët-Boigny sur la grandiose Maison du Parti, rebaptisée depuis «Maison du Peuple». _ Convaincu en effet de la pérennité de son pouvoir, M. Yaméogo refusait d'attacher une importance quelconque aux échos défavorables soulevés dans les couches conscientes de la population voltaïque, par ses prises de position qualifiées de «bruyantes», pour toutes les thèses de la politique étrangère ivoirienne. _ En Haute-Volta, on lui tenait rigueur surtout de ses trop nombreux déplacements en Côte d'Ivoire. Effectivement, une étude du quotidien abidjanais {Fraternité-Matin} le montre clairement, durant l'année 1965, il séjourna - sauf erreurs ou omissions - près de dix semaines en Côte d'Ivoire. _ A ces 20 % de l'année passés en Côte d'Ivoire, il convient au demeurant d'ajouter douze semaines d'absence de Haute-Volta, pour assister à différentes conférences et festivités. _ Cela fait un total de 22 semaines environ - soit 40% de l'année - à l'extérieur du pays. Il est difficile de gouverner dans ces conditions, et particulièrement en régime de type présidentiel. _ Le 31 décembre 1965, rentrant d'Abidjan où avait été proclamée officiellement l'adoption de la double nationalité, initiative pourtant favorable, sur le plan strictement social, aux travailleurs voltaïques, le président Yaméogo fait face à des manifestations tumultueuses organisées par les syndicats. _ Le 2 janvier, le chef de l'État voltaïque décrète l'état d'urgence et l'explique à la radio par l'existence d'une subversion d'inspiration communiste. _ Les manifestants, eux, brandissent des pancartes demandant à l'armée de prendre le pouvoir. Grèves et manifestations se poursuivent en dépit de leur interdiction. Le 4 janvier au matin, l'armée prend officiellement le pouvoir. Selon une dépêche {U.P.I.} en provenance de Washington, pour les milieux officiels, le coup d'État n'est dû «ni à des interventions étrangères, ni à une influence communiste». _ Quelles ont été les réactions du président Houphouët-Boigny, en ces jours dramatiques pour le leader voltaïque, et - vu son rôle, son courage, sa loyauté et sa fidélité - pour la Côte d'Ivoire ? Le leader ivoirien a sans doute fait l'impossible pour sortir d'embarras un homme qui constituait, depuis trois ans environ, un atout majeur dans sa politique africaine. Si l'on admet ces prémices, trois explications de sa passivité s'offrent au choix. _ Un article paru dans {Le Monde} du 5 janvier 1966 fournit une première exégèse : le président Houphouët-Boigny aurait hésité à prendre une initiative dont les conséquences étaient imprévisibles. _ Selon une seconde interprétation, donnée par Conakry et démentie avec vigueur par les plus hautes autorités ivoiriennes, le président Houphouët-Boigny aurait conseillé à M. Yaméogo de donner l'ordre d'ouvrir le feu sur les manifestants. En effet, d'après {Horoya}, «c'est sans doute les entrailles cramoisies d'angoisse que Houphouët a cru devoir donner à son sbire Yaméogo l'ordre de tirer sur le courageux peuple voltaïque» [[{Horoya} du 30 mars 1966.]]. _ Cette version du déroulement des événements peut-elle être validée par une déclaration de M. Maurice Yaméogo, après la prise du pouvoir par l'armée ? «... Si rien heureusement ne s'est produit, affirmera-t-il, c'est parce que, bien que possédant les attributs du pouvoir, nous n'avons pas voulu abuser de la force.» _ De toute façon, l'armée n'aurait probablement pas accepté, surtout face à l'hostilité des chefs coutumiers au président Yaméogo, Moro Naba en tête, de mater dans le sang des manifestations de rue. _ Selon la troisième thèse, le président Houphouët-Boigny aurait demandé l'intervention des parachutistes français. _ Quelle que soit la thèse retenue, l'élimination du leader voltaïque constitue indubitablement un choc pour lui, et le prive en tout cas «d'un allié parfois encombrant mais fidèle et utile pour certaines opérations politiques un peu voyantes, pour lesquelles il préférait se tenir lui-même en retrait» [[{Le Mois en Afrique} - mars 1966, Société Africaine d'Edition, p. 15.]]. _ Immédiatement après, l'échec du projet de la double nationalité constituera aussi un sujet d'étonnement pour lui. Il ne s'y attendait certainement pas. _ L'idée en avait été lancée, pour la première fois, durant le séjour en Haute-Volta, en décembre 1964, du président Houphouët-Boigny. «Nous allons, au plus tard en 1965, avait-il déclaré publiquement, proclamer la double nationalité pour la Côte d'Ivoire et la Haute-Volta» [[{Le Mois en Afrique} - mars 1966, Société Africaine d'Édition, p. 15.]]. _ L'information avait paru invraisemblable aux dirigeants ivoiriens restés à Abidjan. C'est pourquoi le rédacteur en chef de {Fraternité Matin} avait jugé nécessaire de l'annoncer à ses lecteurs, sans toutefois en assumer la responsabilité : _ «Par ailleurs, une dépêche de l'{Agence France-Presse} nous apprend que le président Houphouët-Boigny...» _ Le lendemain, la confirmation étant arrivée de Ouagadougou, {Fraternité-Matin} titrait : _ «La double nationalité dans le premier trimestre 1965.» _ A Bobo-Dioulasso, le président Houphouët-Boigny précise davantage les contours de son projet et l'étend au Niger : «Il existe, dit-il, un axe solide qui part d'Abidjan par Ouagadougou et aboutit à Niamey. Les nationaux de ces trois pays se considèrent comme des citoyens d'un ensemble solidaire et fraternel. Ils auront les mêmes droits et aussi les mêmes devoirs, à savoir ils bénéficieront d'un accès égal à la fonction publique dans les trois États, d'un accès égal à la propriété privée, ils seront électeurs et éligibles et on verra un Ivoirien ministre à Ouagadougou ou à Niamey, un Voltaïque ministre à Abidjan, et ainsi de suite.» _ L'idée paraît généreuse aux non-Ivoiriens. La Côte d'Ivoire est le pays le plus riche des trois, et elle seule accueille des émigrés des deux autres pays. Le projet apparaît, d'autre part, comme une riposte à ceux qui accusent la Côte d'Ivoire de s'opposer à l'unité africaine, par égoïsme. _ Mais la date limite primitive du premier trimestre passe et on parle de moins en moins de double nationalité. En effet, la coopération nouvelle - au sein ou aux côtés du Conseil de l'Entente - du Togo et surtout du Dahomey, réservoirs traditionnels de cadres, fausse le problème. _ La classe ivoirienne politiquement utile - les planteurs mis à part -, c'est-à-dire le groupe social des intellectuels ou, si l'on préfère, les quelque 15 ou 20 000 cadres - allant de l'instituteur de brousse à certains ministres - n'a d'yeux et d'oreilles que pour l'article premier de la Convention donnant aux ressortissants des quatre autres États des droits similaires à ceux des nationaux ivoiriens. Cela l'améne à conclure à la nocivité de tout le projet. Pour elle, accepter ce projet signifie perdre le monopole du marché national du travail intellectuel. Or, comme tous les groupes sociaux similaires de par le monde, elle répugne à la compétition. _ On comprend donc l'ampleur de l'émotion soulevée à Abidjan quand l'accord est finalement signé dans la capitale ivoirienne, le 31 décembre 1965. _ Après plusieurs reports, le Conseil national, groupant les secrétaires généraux du Parti, les membres du comité directeur et du bureau politique, se réunit le 10 janvier 1966. «En l'absence du chef de l'État, alité», il est présidé par M. Philippe Yacé. Le 12, nouvelle réunion. Selon un témoin, «hors de la présence du président Houphouët, les langues se sont déliées ; il n'y a pas eu une seule prise de position favorable à la double nationalité ; et pour une fois, Yacé a laissé jouer la démocratie». _ Le président Houphouët-Boigny veut gagner du temps et calmer les esprits ; il reporte à plus tard la matérialisation de son projet qui sera précédé d'une campagne d'explications sur le sujet. Même cette concession ne suffit pas à calmer l'émoi général. _ Le président ivoirien étant toujours malade, le bureau politique se réunit par conséquent à la villa présidentielle le 19, puis à nouveau le 20 janvier 1966. Selon le communiqué publié à l'issue de cette dernière réunion, «le président de la République... a pris acte des inquiétudes qui se sont fait jour même chez les meilleurs de nos militants quant au problème de la double nationalité...». _ La réunion du Conseil national du jeudi 21 janvier, sous la présidence M. Houphouët-Boigny, sera édifiante. Selon un témoin, «l'un des participants a résumé l'opinion de tous en s'adressant en pleine séance, au chef de l'État, pour lui dire : “Président, si tu veux faire la double nationalité, tu dois, d'abord, nous mettre tous en prison”». Le président Houphouët-Boigny admet sa défaite, la première - et la dernière - à notre connaissance, infligée par un organisme ivoirien. _ La volonté de M. Houphouët-Boigny de ménager le front intérieur au détriment du Conseil de l'Entente se trouve de façon très explicite dans sa déclaration devant cette assemblée de cadres. Elle est très peu fraternelle. Il exclut «le retour éventuel en Côte d'Ivoire des travailleurs dahoméens et togolais que vous avez chassés en 1958. Ainsi, ajoute-t-il, la peur qui vous étreint à l'idée que les Dahoméens et les Togolais puissent venir vous enlever le pain de la bouche n'a plus de raison d'être...». _ Mais le rejet, par la Côte d'Ivoire politiquement utile, des implications de l'article premier de la convention sur la double nationalité, porte aussi et surtout un coup sévère au plan du président ivoirien résumé dans l'article 2 de la Convention et tendant à faire de son pays le chef de file, non seulement politique, mais aussi économique, de l'Entente, en ouvrant, pour commencer, les marchés des quatre autres pays aux produits de l'industrie ivoirienne relativement développée. Les documents du syndicat patronal «ivoirien» laissent peu de doutes sur l'existence d'un tel objectif. _ En effet, le mardi 9 novembre 1965, donc avant la discussion du projet de double nationalité, les membres de la Chambre d'industrie de Côte d'Ivoire se réunissent en Assemblée Générale. Ils ont un certain nombre de dossiers à étudier. Le «Dossier G.13» porte en titre : «Harmonisation des politiques industrielles des États de l'Entente.» _ L'assemblée en débat et adopte à l'unanimité le texte suivant proposé par ses commissions réunies : _ «Considérant que la mise en place, dans divers pays de l'Entente, d'industries concurrentes fabriquant les mêmes produits constitue un non-sens économique, _ «Considérant que la rentabilité de telles entreprises est, de par leur multiplicité même, mise en cause, et que leurs prix de vente ne peuvent être abaissés en l'absence de production massive, _ «Considérant que le marché ivoirien est à lui seul souvent insuffisant... _ «Se déclare prête à participer à tout entretien dont le but serait de procéder à l'étude du développement de l'industrie, non plus sur un plan strictement ivoirien, mais pour l'ensemble des pays de l'Entente» [[{Chambre d'Industrie de Côte d'Ivoire - Bulletin mensuel n° 6} - novembre 1965, p 48.]]. _ Donc, la Chambre d'Industrie manifeste tout naturellement - elle est dans son rôle - sa vocation expansionniste. _ Dans son bulletin n° 8, paru en janvier 1966 - après la signature de la convention sur la double nationalité mais avant son rejet - elle se garde prudemment de pavoiser. Mais elle n'en exprime pas moins, en quelques lignes d'une grande sobriété, sa pleine satisfaction. _ En somme, le président Houphouët-Boigny cherchait à obtenir, à travers cette convention, des avantages à long terme pour l'économie ivoirienne, à réunir les conditions d'une véritable expansion de l'industrie ivoirienne, expansion difficile à imaginer dans le cadre d'un marché de 4 ou 5 000 000 de consommateurs [[Le président Houphouët-Boigny a essayé en 1973 de parvenir au même but à travers la Communauté économique de l'Afrique de l'Ouest (C.E.A.O.).]]. _ Il n'a pas pu la faire accepter pour deux raisons. _ D'abord, très rares étaient à l'époque les Ivoiriens ayant - ou même prenant - un intérêt quelconque dans le secteur secondaire ; à cette réunion du 9 novembre 1965 de la Chambre d'Industrie, sur vingt-cinq membres présents, on comptait quatre Ivoiriens uniquement, dont au moins deux - MM. Konan et Lancina Konaté - représentaient le secteur étatique. La quasi-totalité des participants au Conseil national ne s'intéressait donc pas à l'article 2, alors que l'article premier la touchait directement. _ Ensuite, le président Houphouët-Boigny ne pouvait décemment insister, de façon ouverte, devant le Conseil national, sur la portée réelle de l'article 2... _ Sous le choc, le Conseil de l'Entente vacille. Le président Houphouët-Boigny essaie de sortir de la léthargie en ravivant les espoirs de ses partenaires sur le plan de la solidarité économique. En conséquence, selon le communiqué publié à l'issue de la réunion à Abidjan, des 5 et 6 avril 1966, «le Conseil a décidé... de transformer le Fonds de Solidarité en une institution chargée de garantir les emprunts productifs que chacun des États aura à contracter pour le financement de ses projets de développement». _ Le «Fonds de solidarité», créé le 29 mai 1959, en même temps que le Conseil de l'Entente, n'avait eu qu'un rôle très effacé. Le nouvel organisme qui en prend la suite soulève beaucoup d'espoirs. Aucun des bénéficiaires potentiels ne cache son enthousiasme. _ Mais le Fonds, de par ses caractéristiques, est condamné à végéter, à bricoler, à surgarantir le financement de projets d'envergures réduites. En effet, selon l'article 3, aucun projet ne doit absorber plus de 15% du potentiel d'aval du Fonds. De plus, l'article 6 de la nouvelle convention donne, à chaque État, un double droit de veto pour tout projet [[Selon {Jeune Afrique} du 19 juin 1966, le Niger aurait proposé que les décisions soient prises à la majorité des 3/5.]]. _ Dans l'immédiat, le président Hamani Diori annonce, au moment de quitter la capitale ivoirienne, que le Fonds sera doté de 650 000 000 de francs C.F.A. chaque année : la participation ivoirienne sera d'un demi-milliard, celle du Togo de 24 000 000, tandis que chacun des trois autres États aura à verser 42 000 000 de francs C.F.A. De plus, le gouvernement ivoirien a décidé de ne pas avoir recours à ce Fonds de Garantie pendant les cinq premières années. Mais la Côte d'Ivoire mettra près de dix-huit mois pour ratifier la Convention... _ Lors de sa trentième session, à Abidjan, le 8 août 1967, le Conseil de l'Entente, dans le communiqué final, ignore jusqu'à l'existence du Fonds. A l'issue de la réunion des experts, à Ouagadougou, le 11 septembre 1967, M. Bertin Borna, ministre dahoméen des Finances, ne cache pas sa «profonde amertume» et critique la Côte d'Ivoire. _ Le bilan fin 1968 n'est guère brillant. Avec un potentiel d'avals de 13 milliards de francs C.F.A. au total [[«Le plafond des avals du Fonds est fixé à dix (10 fois) le montant nominal de ses ressources.» (Article 3 de la Convention.)]], le Fonds a accordé 500 000 000 de francs C.F.A. d'avals [[Rapport d'activité 1968, du secrétaire administratif.]], répartis comme suit : _ - 300 000 000, pour l'assainissement de la ville de Lomé, _ - 51 482 045, pour l'achat de matériel agricole pour le Niger, _ - 150 000 000, pour une usine d'impression textile, sur écrus importés, au Dahomey. Selon le rapport d'activité de 1971 [[En page 18.]], au bout de cinq ans d'existence et pour des disponibilités s'élevant théoriquement à 32 500 000 000 de francs C.F.A., le total général des avals accordés s'élève à 2 996 400 000 francs C.F.A., soit un taux d'efficacité de 7%. {{{ Effondrement du Conseil de l'Entente et faillite de l'O.C.A.M.}}} _ Le Fonds aurait pu jouer un rôle décisif en garantissant les emprunts pour les projets d'envergure et pour lesquels le soutien des États n'aurait pu suffire. Par exemple, le gouvernement de la Haute-Volta avait présenté le 9 décembre 1967 une note au Conseil de l'Entente, demandant la prolongation du chemin de fer Abidjan-Ouagadougou jusqu'au gisement de Tambao, à la frontière du Niger. Fin 1972, ce projet - comme celui du chemin de fer Cotonou-Niamey - n'avait pu être matérialisé. _ La paralysie effective du Fonds est regrettable. Une vue moins étriquée de la solidarité, une gestion plus dynamique, un désir réel de promouvoir des projets dans les quatre pays bénéficiaires, auraient permis le lancement de réalisations vraiment utiles aux économies voltaïque, nigérienne, togolaise et dahoméenne. Et surtout, une telle politique aurait comblé le voeu émis par le président Houphouët-Boigny, dans son message du Nouvel An 1967 : _ «La Côte d'Ivoire, affirmait-il, pays de la fraternité, ne souhaite pas être, et ne peut pas être une oasis de prospérité, de sécurité et de stabilité au milieu d'un désert de misère et d'anarchie». _ Mais au-delà de cette absence de solidarité, c'est la reconnaissance du Biafra par la Côte d'Ivoire, en mai 1968, en dépit de l'hostilité de tous ses partenaires, qui viendra donner le coup de grâce à cet organisme déjà moribond. _ Parallèlement, les relations entre la Côte d'Ivoire et chacun de ses quatre partenaires iront en se dégradant. Le leadership du président Houphouët-Boigny sera contesté de plus en plus. _ Ainsi, les relations ivoiro-voltaïques sont particulièrement tendues depuis l'élimination de M. Yaméogo de la scène politique de son pays. Le 9 juin 1966, le lieutenant-colonel Sangoulé Lamizana, son successeur, se trouve à Abidjan pour la convention relative à la création du Fonds d'entraide et de garantie. Il reçoit un télégramme du comité intersyndical de Haute-Volta protestant «énergiquement contre la façon humiliante dont vous êtes reçu en Côte d'Ivoire». En effet, pour la troisième fois depuis son accession au pouvoir, le président ivoirien ne s'était pas dérangé pour le recevoir à l'aéroport. _ Selon les Voltaïques, le leader ivoirien bat froid leur président par sympathie pour M. Maurice Yaméogo. A son départ d'Abidjan, le 10 juin, le lieutenant-colonel Lamizana sera raccompagné par le président Houphouët-Boigny «jusqu'à l'intérieur de l'avion» [[{Fraternité-Matin} du 13 juin 1966.]]. _ La tension ne cessera de monter à partir du début du second semestre 1967. En août, 235 dockers voltaïques sont expulsés de Côte d'Ivoire pour faits de grève. Information plus grave, le 11 septembre 1967, on annonce la confirmation, par le général Lamizana, de la découverte d'un complot dans lequel sont impliqués le fils de l'ex-président Maurice Yaméogo et des fonctionnaires de l'ambassade de Haute-Volta à Abidjan. La Côte d'Ivoire, laisse entendre un porte parole, se trouve impliquée dans l'affaire. _ Rien ne le confirme. Par contre, on le sait, le président Félix Houphouët-Boigny se maintient en contact étroit avec ses amis sur place, en Haute-Volta, et s'intéresse en particulier, de très près, au sort de M. Maurice Yaméogo. _ Par exemple, le 28 octobre 1968, M. Gérard Ouédraogo envoie une longue lettre au président Houphouët-Boigny. «Le gouvernement militaire tire à sa fin», écrit-t-il, et si l'on veut «implanter définitivement le R.D.A. en Haute-Volta..., des moyens financiers énormes» seront nécessaires. _ D'autre part, au début de 1969, le gouvernement voltaïque manifeste la volonté de traduire M. Maurice Yaméogo devant un tribunal spécial, pour répondre de divers détournements totalisant 800 000 000 de francs C.F.A. en six ans. Le président Houphouët-Boigny charge Maître Bertin Borna, ministre dahoméen et avocat à la Cour d'appel de Cotonou, de la Défense de l'ex-chef d'État. Le 20 mars 1969, il envoie au président Houphouët- Boigny un compte rendu de son action à Ouagadougou, ainsi que la copie de sa lettre au général Lamizana. Les rapports entre Abidjan et Ouagadougou se tendront davantage, quand M. Yaméogo sera condamné à cinq ans de travaux forcés pour détournement de fonds. _ Il y aura encore des manifestation anti-voltaïques, à Abidjan, en septembre 1969... _ Les relations avec le Dahomey ne sont guère plus amicales. Les coups d'État successifs dont ce pays est le théâtre viennent amplifier les antipathies chroniques, entre Dahoméens et Ivoiriens. Cotonou, profondément déçu par les maigres résultats du Fonds, ne ménage pas ses critiques. _ Durant la campagne pour les élections présidentielles de mars 1970, M. Sourou Migan Apithy attaque le Conseil de l'Entente dans lequel, dit-il «certains pays..., comme le Dahomey, apparaissent comme des “appendices” d'autres nations, comme la Côte d'Ivoire». _ Quant aux relations avec le Togo, elles atteindront le point de rupture quand, en janvier 1967, le régime de M. Grunitzky est renversé par l'ex-sergent-chef Eyadema, promu jadis par M. Grunitzky au grade de lieutenant-colonel et aux fonctions de chef d'état-major. Le président Houphouët-Boigny déteste le nouveau chef d'État togolais : il a été en effet le promoteur de l'assassinat du président Sylvanus Olympio. _ Au sein du Conseil de l'Entente, le président Diori reste donc - avec le leader ivoirien - le seul chef d'État civil au pouvoir depuis l'indépendance. Vieux militant du R.D.A., et partisan enthousiaste du Fonds d'entraide, il est vite déçu par les résultats de la coopération économique. Il n'aura presque pas recours au Fonds de garantie. Par ailleurs, la Côte d'Ivoire n'encourage en aucune façon l'importation de viandes du Niger, lui préférant celles venues d'Amérique latine. Le président Hamani Diori souhaite également qu'une société nigérienne de commercialisation, contrôlée par l'État, reçoive la permission de s'installer à Abidjan et d'exporter du café et du cacao, comme les autres maisons de commerce. Aucune suite ne sera donnée à cette suggestion. _ Au plan politique, la désinvolture manifestée par le président Houphouët-Boigny en 1968, au moment de la reconnaissance du Biafra par la Côte d'Ivoire, avait porté un coup des plus sévères aux relations entre Niamey et Abidjan. Le chef de l'État ivoirien ne pouvait en effet ignorer à quel point sa décision mettait le président nigérien dans l'embarras. _ L'effritement de l'O.C.A.M. créée en principe à Nouakchott en février 1965, suivra une courbe parallèle. Prévue pour le 15 janvier 1966, la conférence constitutive de l'organisation se trouve reportée à la suite de la chute de M. Maurice Yaméogo, suivie du coup d'État militaire au Nigeria, et couronnée par l'élimination de l'Osagyefo de la scène politique ghanéenne. Quand elle se réunit finalement à Tananarive fin juin, elle n'est plus que le fantôme du géant échafaudé par le président Houphouët-Boigny dans la capitale mauritanienne. _ On y parle très peu de problèmes politiques. Pour y maintenir le plus grand nombre d'États francophones, et la faire accepter comme «une organisation régionale dans le cadre de l'O.U.A.», sans trop heurter la géographie et le bon sens, l'O.C.A.M. se dépolitise. On ne trouve dans sa charte rien de similaire à l'article 2 de celle de l'U.A.M. qui se fixait comme but d'organiser, dans tous les domaines de la politique extérieure, la coopération entre ses membres... Selon l'article 13 de la nouvelle organisation, le seul à caractère politique, «l'Organisation s'efforce de faciliter entre ses membres des consultations en matière de politique étrangère». C'est bien maigre et bien loin de l'objectif ambitieux initial du leader ivoirien. _ Le président Houphouët-Boigny, certain de la victoire des partisans d'une organisation d'États francophones de type apolitique, aurait volontiers boycotté la conférence de Tananarive. Deux considérations l'en empêcheront. D'abord, il ne peut se le permettre, de peur de froisser M. Philibert Tsiranana. Il a besoin, d'autre part, de l'appui ou du moins de la sympathie du maximum d'États au moment où sa lutte contre le régime guinéen - après la chute du Dr Kwame N'Krumah - atteint son paroxysme. _ Mais le plus grand bénéficiaire de cette conférence constitutive de l'O.C.A.M. sera sans conteste le chef d'État nigérien, nommé à Tananarive président en execice de l'Organisation. Chargé officiellement, de par le communiqué, de mener le combat contre la détérioration des termes de l'échange dans le cadre du Marché commun, et pour la réalisation de la «francophonie», il fera preuve d'un dynamisme remarquable : il harcèlera les dirigeants de la Communauté économique européenne d'une part, et apportera une contribution décisive à la création de l'«Agence de coopération culturelle et technique» de la francophonie. Ce faisant, il gagnera un prestige énorme aussi bien à Bruxelles qu'à Ottawa, et son pays en retirera le plus grand profit, notamment au Canada. _ Pour en revenir à l'O.C.A.M. elle-même, si le «sommet» de Tananarive a présidé à sa naissance, il marque aussi, paradoxalement, son entrée dans la phase de la vie végétative. Au fil des conférences, l'intérêt de l'O.C.A.M. ira en s'effilochant. Au début de 1968, à la veille de la Conférence de Niamey, l'Organisation se présente réellement comme un club «dont la formule assez vague a fait l'unanimité parce que ses adhérents ne se sont guère engagés, sinon à se réunir de temps à autre pour débattre ensemble, en français, de leurs problèmes communs». _ Le président Houphouët-Boigny utilisera toutefois ces occasions de rencontres avec ses pairs pour exposer ses vues - sur la Guinée ou le Biafra - et essayer de les faire prévaloir. Il multipliera les apartés, les discussions en très petits groupes, les tête-à-tête. _ Publiquement, l'O.C.A.M. ne s'en est pas moins transformée en une organisation apolitique. Il suffit pour cela de consulter le projet d'ordre du jour de la conférence de Niamey. On y relève : -* dix questions politiques et juridiques dont le niveau ne dépasse guère celui de l'harmonisation des privilèges, immunités et autres avantages dans les pays membres de l'O.C.A.M. ; -* deux questions administratives et budgétaires ; -* dix-huit questions culturelles et sociales ; -* vingt-deux questions économiques et des transports. _ Sur les 56 résolutions adoptées - toutes à l'unanimité - aucune n'a un caractère vraiment, ou plutôt directement, politique. Le fait politique apparaît tout juste en filigrane. Il en est ainsi, par exemple, du télégramme de M. Ojukwu daté du 22 janvier 1968, adressé au président en exercice de l'O.C.A.M., demandant entre autres «intervention O.C.A.M. peut mettre fin horrible guerre que nous subissons». _ La réunion suivante au sommet de l'O.C.A.M. à Kinshasa, prévue pour janvier 1969, se trouve compromise à la suite d'un incident opposant M. Mobutu aux dirigeants de Brazzaville. _ Le président Houphouët-Boigny, gravement isolé en Afrique depuis la reconnaissance du Biafra par la Côte d'Ivoire, tient, pour sa part, à préserver le seul forum restant disponible : MM. Hamani Diori et Albert Bongo entreprennent donc, à la demande expresse de leur collègue ivoirien, une tournée qui les amènera à Brazzaville, à Kinshasa et à Bangui. La Conférence de Kinshasa est ouverte le 27 janvier 1969 en présence de dix chefs d'État. _ Le problème fondamental pour Abidjan - et aussi pour l'Elysée - reste celui du Biafra, celui du succès ou de l'échec de la sécession biafraise, ou, pour plus de précision, de la partition du Nigeria : il s'agit, à défaut de l'O.U.A. et de l'O.N.U., fort réticentes, d'utiliser l'O.C.A.M. comme moyen de pression sur Lagos. Effectivement, après les discours d'usage, «les chefs d'Etat écouteront, à huis clos, un long exposé du président ivoirien... concernant le différend nigéro-biafrais» [[Dépêche {A.F.P.} du 28 janvier 1969.]]. _ Mais en fait, malgré les efforts du président Houphouët-Boigny, malgré son obstination, l'O.C.A.M., à la quasi-unanimité de ses États-membres, refusera d'embrasser la cause biafraise. _ Quand les chefs d'État de l'O.C.A.M. se réuniront à nouveau, en janvier 1970, à Yaoundé, le leader biafrais se sera déjà réfugié à Yamoussoukro, chez le président Houphouët-Boigny. {{{Le M.E.O.C.A.M. : une réussite incontestable}}} _ Au fil des années, l'O.C.A.M. a créé un très grand nombre d'organismes spécialisés. Le président Houphouët-Boigny, et c'est normal, s'est désintéressé de la plupart d'entre eux, comme par exemple, de l'U.A.M.P.T. et autres O.A.M.P.I. [[Union Africaine et Malgache des postes et télécommunications. Office africain et malgache de la propriété industrielle.]]. _ Il ne s'est pas soucié non plus - et c'est déjà moins normal à notre sens - de la lutte menée par M. Hamani Diori, en sa qualité de président en exercice de l'O.C.A.M., contre la détérioration des termes de l'échange et pour la mise en place de l'Agence de coopération culturelle et technique «francophone». Dans les deux cas, le leader nigérien s'est vu dans l'obligation de se battre tout seul. _ Sur le premier des deux points, le manque d'intérêt du président Houphouët-Boigny s'explique par sa conviction profonde de l'inanité des efforts déployés par son collègue nigérien. Il le dira en privé : «Les Européens ne céderont pas». Il le dira bien avant le début du périple, dans les six pays du Marché commun, de M. Hamani Diori. _ Quant à la «francophonie», le président Houphouët-Boigny l'avait qualifiée, dès 1967, d'«idée fumeuse de Senghor» [[En réponse à une question que je lui posais quant à mon rôle dans cette entreprise.]]. Il l'a toujours considérée comme une affaire marginale, voire subalterne, et de toute façon, soit sans utilité pratique au plan africain, soit vouée à un échec retentissant. Il s'est d'ailleurs soigneusement abstenu, du moins à notre connaissance, de prendre la moindre position publique sur ce problème. Toutefois, au moment du différend opposant Niamey à Paris quant à l'opportunité d'envoyer des invitations séparées au gouvernement fédéral du Canada et au gouvernement provincial du Québec, le président Houphouët-Boigny justifiait implicitement la position de certains milieux parisiens en faisant référence en ma présence au caractère anglo-saxon du Canada. _ En fait, et contrairement à l'attitude adoptée par ses collègues, le président Houphouët-Boigny soutiendra personnellement - de façon active voire prioritaire - un seul des organismes créés dans le cadre de l'O.C.A.M., à savoir le Mouvement des étudiants de l'Organisation commune africaine et malgache (M.E.O.C.A.M.). Il ira jusqu'à lui consacrer la conclusion de son discours d'ouverture à la conférence de Niamey de l'O.C.A.M., en janvier 1968. _ La cause de cet intérêt doit être recherchée, à notre avis, dans les relations du président ivoirien avec les étudiants de son pays, relations au demeurant ni plus ni moins tendues qu'ailleurs, les seconds contestant et critiquant leur chef d'État. Cette contestation, en somme classique, le président Houphouët-Boigny se refuse, dès le départ, à l'accepter. La surenchère estudiantine l'irrite au plus haut point. Et pas seulement pour ses prises de position gauchistes, ou favorables aux régimes ghanéen et guinéen. Mais aussi à cause de sa trop grande contradiction avec l'atmosphère paternaliste de la société africaine, de sa violation flagrante du principe du respect dû aux aînés, de son incompatibilité absolue avec une société caractérisée par la suppression de toute opposition de type politique, de son anachronisme face à l'avalanche des louanges déversées sur le chef de l'État. _ Dans ce contexte, la contestation estudiantine considérée encore comme telle en 1960, prend, cinq ou six ans plus tard, dans l'optique du leader ivoirien, des proportions quasi-blasphématoires. D'où la nécessité d'un organisme plus vaste devant servir, entre autres, à noyer le problème des jeunes en Côte d'Ivoire. _ Durant les premières années, après l'accession à l'indépendance, le leader ivoirien avait déployé beaucoup d'efforts et dépensé beaucoup d'argent pour essayer de calmer l'effervescence estudiantine. _ Tout d'abord, l'hostilité des étudiants étant centrée en France, il avait créé, le 17 janvier 1960, à Paris, l'Union nationale des étudiants et élèves de Côte d'Ivoire (U.N.E.C.I.) pour remplacer «l'ancienne Association des Etudiants de Côte d'Ivoire, dont les dirigeants, plus préoccupés de politique que de syndicalisme, avaient perdu la confiance de leurs troupes». Cela n'avait pas pu, semble-t-il, calmer la vague contestataire en Côte d'Ivoire, elle-même suivie d'une répression sévère, d'arrestations, etc. _ Le 28 septembre 1963, dans son discours du stade d'Abidjan dénonçant le grand «complot», le président Houphouët-Boigny annonce le transfert en Côte d'Ivoire du siège de l'U.N.E.C.I. Le congrès constitutif de la nouvelle organisation est réuni effectivement, à Abidjan, le 15 juillet 1964. Croyant alors pouvoir contrôler le mouvement estudiantin, les autorités décident, en janvier 1965, de remettre en liberté les étudiants arrêtés dans le cadre du grand «complot» de 1963. _ A ces ennuis d'ordre politique s'ajoutent - c'est une véritable plaie en Côte d'Ivoire - les accusations de malversations lancées par les étudiants contre leurs dirigeants et auxquelles ces derniers opposent seulement des arguments juridiques. Ainsi, face aux documents produits par leurs adversaires et tendant à prouver leurs dires, les dirigeants de l'U.N.E.C.I. - choisis pour leur loyauté envers le régime - se contentent de décider «que les documents du C.A. et du C.C.F. [[Comité administratif et Comité de contrôle financier.]] sont nuls et non avenus parce qu'anti-statutaires» [[Lettre circulaire signée du président de l'U.N.E.C.I. et datée du 21 juillet 1966.]]. _ Quant aux étudiants ivoiriens de Paris, ils se trouvent réunis, depuis le transfert du siège à Abidjan, au sein d'une sous-section. De gros efforts financiers seront nécessaires pour assurer, à chaque élection, le succès des candidats favorables au gouvernement. Ainsi, le 26 novembre 1966, j'écris, dans une lettre au président Houphouët-Boigny : _ «Les élections de la sous-section de Paris se sont terminées par une nette victoire de N'Goran Blanc Eugène qui a eu plus de 150 voix, et l'écrasement de Apété et de ses amis, qui se sont retrouvés à 27. Mais il n'y a pas de quoi pavoiser, puisque chacune de ces quelque 150 voix nous a coûté plus de 26 000 francs C.F.A.» _ L'idée de canaliser le mouvement des étudiants ivoiriens sur le plan national, en élargissant à l'Afrique francophone l'indispensable parade, ne constitue toutefois pas la seule donnée ayant présidé à la création du M.E.O.C.A.M. L'existence de la Fédération des étudiants d'Afrique noire en France (F.E.A.N.F.), en fut sans conteste le second paramètre. Cette organisation se réclamant d'une idéologie de gauche, et appuyant les diverses organisations estudiantines hostiles à leur gouvernement, il fallait lui opposer - fut-ce sur le simple plan théorique - un autre groupement susceptible de briser son monopole. _ En conséquence, du 18 au 20 novembre 1966, des «étudiants d'Afrique noire des Universités de Dakar, d'Abidjan et de France, réunis à Dakar... décident la création du M.E.O.C.A.M.». Le président Houphouët- Boigny avait mis à la disposition des jeunes Africains chargés de mener à bien cette tâche, la somme de 5 000 000 de francs C.F.A. _ Le M.E.O.C.A.M. parle haut et fort. Au cours de son congrès constitutif de Niamey, dans les tout premiers jours de janvier 1967, la Commission de politique générale et d'orientation fait voter une Déclaration de politique générale dans laquelle les congressistes «rejettent toutes les méthodes violentes, agressives et les critiques systématiques de la F.E.A.N.F..., se déclarent en état de mobilisation permanente au service de l'O.C.A.M. et prêts à combattre toute autre Association ancienne et nouvelle, qui dénigrerait systématiquement nos pays et chefs d'État»... _ La réaction ne se fait pas attendre : dès le 4 janvier 1967, les étudiants manifestent à Dakar. A Abidjan, la réaction est plus lente, mais les événements y prennent une ampleur sans précédent. Le 13 janvier, les étudiants africains de l'université d'Abidjan tiennent une assemblée générale et publient le même jour une «Déclaration commune des étudiants africains de l'université d'Abidjan sur le M.E.O.C.A.M.» dans laquelle ils constatent que «l'O.C.A.M. étant une organisation fantoche, à la solde des impérialistes, le M.E.O.C.A.M., sous-produit, ne peut être qu'un organisme foncièrement rétrograde...». _ Les autorités ivoiriennes procèdent à l'arrestation de certains responsables ; le dimanche 22 janvier, les étudiants d'Abidjan décident d'organiser «une marche pacifique sur la résidence présidentielle» [[Depuis la chute de M. Maurice Yaméogo une année plus tôt, à la suite d'un mouvement qui avait débuté précisément par une manifestation de jeunes, le président Houphouët-Boigny a toujours craint de se trouver devant la même impasse ; c'est pourquoi les forces de sécurité avaient reçu pour instruction de ne jamais laisser les étudiants dépasser le carrefour Cocody, situé à quelque deux kilomètres de la présidence de la République.]] : la police procède à 400 arrestations ; le 23 janvier, le bureau politique du P.D.C.I. décide de renvoyer dans leur pays d'origine tous les étudiants étrangers ayant participé à la manifestation et d'incorporer les étudiants ivoiriens arrêtés, dans l'armée. _ A Paris, la F.E.A.N.F. appelle ses partisans à une réunion extraordinaire le 12 février 1967, à l'endroit même où est prévue une réunion d'information organisée par le M.E.O.C.A.M. Deux tracts sont distribués à l'issue de cette réunion : l'un par le M.E.O.C.A.M. et l'autre par la F.E.A.N.F. De plus, celle-ci envoie un télégramme à «Houphouët-Boigny», dont voici le texte : _ «Étudiants Africains de Paris réunis appel F.E.A.N.F. condamnent énergiquement votre politique anti-africaine, votre répression sauvage mouvement étudiant Université Abidjan et Côte d'Ivoire façon générale stop. Condamnent votre groupuscule fantoche, apprentis-valets M.E.O.C.A.M. stop. Exigent libération Etudiants arrêtés, emprisonnés ; rappel Etudiants expulsés, cessation mesures arbitraires stop. Proclament solidarité, soutien Etudiants Abidjan anti-M.E.O.C.A.M.» [[Moins de deux mois auparavant, le 19 novembre 1966, dans une lettre datée de Paris, la F.E.A.N.F. avait demandé une subvention au président Houphouët-Boigny.]] _ L'Association des étudiants sénégalais, en France, section de la F.E.A.N.F., elle aussi s'agite. La F.E.A.N.F., dans une lettre circulaire du 9 février 1967, essaie d'amplifier le mouvement en demandant à ses sections de multiplier lettres et télégrammes. Le M.E.O.C.A.M. publie le 17 février, une «Mise au point», etc. _ L'affaire prend des proportions panafricaines, voire internationales. _ Ainsi, {Horoya} publie, sur cinq colonnes, un communiqué de la J.R.D.A. (Jeunesse de la révolution démocratique africaine), accusant le M.E.O.C.A.M. d'œuvrer pour le néo-colonialisme. {Dipanda} du Congo-Brazzaville, parle du M.E.O.C.A.M. à la solde de la C.I.A. {Horoya} traduit le sigle M.E.O.C.A.M. par «mouvement des Etudiants de l'organisation contre l'Afrique en marche». {Radio-Moscou} diffuse un commentaire accusant le M.E.O.C.A.M. d'avoir rendu service au néocolonialisme. Les lointains et probablement rares auditeurs somalis de {Radio-Moscou} ont droit à un second commentaire critique du M.E.O.C.A.M. par M. Andrey Dolgov [[Notes d'écoutes de la {B.B.C.}, émission de Moscou en somali du 9 janvier 1967, à 14 heures.]]. Même M. Paulin Joachim, rédacteur en chef de {Bingo}, critique le M.E.O.C.A.M. [[Cinq mois plus tard, le même journaliste, dans un autre éditorial, considérera la création du M.E.O.C.A.M. comme un «trait de génie» ({Bingo} de juillet 1967.)]]. _ Devant cette tourmente, l'observateur impliqué dans les événements mais essayant de garder son sang-froid, reste médusé : pour ne pas être envoûté, lui aussi, par le pouvoir charismatique des sigles et des organisations, il doit s'agripper au fait indéniable qu'à la fameuse réunion du 12 février 1967, à la salle Zimmer à Paris, il y avait en tout et pour tout une quarantaine de partisans de la F.E.A.N.F., et moins de trente du M.E.O.C.A.M. [[Ma lettre datée du 14 février 1967 au président Houphouët-Boigny.]]. Cet observateur ne peut s'empêcher de penser au général Beaufre, à son analyse des «Congrès de la paix» organisés par les Partis communistes d'Europe Occidentale, campagne qui «a incontestablement créé une atmosphère de résistance à l'emploi des armes nucléaires» [[{Dissuasion et stratégie} - Armand Colin - p. 68.]. Et pourtant, toutes proportions gardées, le succès du M.E.O.C.A.M. comme coupe-feu dépasse, à notre avis, celui du Mouvement mondial de la paix. Car non seulement la nouvelle organisation estudiantine est d'une faiblesse insigne, mais ses dirigeants, les fameux agents-de-la-C.I.A.-qui-renforcent-les-structures-néo-colonialistes, font, dans leur quasi-totalité, preuve d'un solide bon sens et s'intéressent de façon prioritaire aux problèmes financiers ou plutôt à leurs problèmes financiers personnels. Du 20 septembre 1966 au 25 janvier 1967, les dépenses de lancement du M.E.O.C.A.M. s'étaient élevées à 7 492 080 francs anciens, sans compter 6 005 629 francs pour la sous-section de l'U.N.E.C.I. de Paris et 2 000 000 de francs distribués aux étudiants par l'ambassadeur de Côte d'Ivoire. Le projet de budget soumis au président Houphouët-Boigny, et officialisé le 14 février 1967, apparaît beaucoup plus opulent, puisqu'il porte sur 40 000 000 de francs C.F.A. Ces ambitions sont amputées de moitié : le M.E.O.C.A.M. recevra 40 000 000 de francs anciens. Cinq mois plus tard, le «compte rendu financier» indiquera un passif de 309 100 francs anciens. _ Le secrétaire général du M.E.O.C.A.M., étudiant à Abidjan, lui, commet l'erreur de faire confiance à son camarade de Dakar, premier secrétaire adjoint : il l'informe avoir été obligé, par suite de «problèmes familiaux» au village, de créer «deux rubriques fictives» pour faire l'équilibre. «J'espère, ajoute-t-il, que tu nous comprends et que tu ne feras pas l'idiot.» _ L'étudiant de Dakar s'empresse de faire «l'idiot» et envoie une photocopie de la lettre reçue d'Abidjan au président du M.E.O.C.A.M. avec un mot personnel.« Il m'a écrit, y affirme-t-il, une lettre dégoûtante pour me demander d'être son complice dans le vol qu'il voudrait faire à l'endroit du C.E.» _ Le même secrétaire général d'Abidjan, comptant sur la solidarité sans faille de son camarade dakarois, écrit, à 24 heures d'intervalle, d'Abidjan, le 4 octobre 1967, au comité exécutif de Paris pour demander le virement immédiat d'une grosse somme «afin de nous permettre de faire face à nos obligations syndicales en Afrique sans retard». _ Je crois, naïvement, de mon devoir de porter ces faits à la connaissance du président Houphouët-Boigny et de demander des sanctions non seulement disciplinaires, mais pénales. Le chef de l'État ivoirien se contente de me répondre froidement : _ «Et après ? Vous croyez que je me fie à leur honnêteté ? Mais je préfère qu'ils prennent mon argent, plutôt que celui des autres. Comprenez, ils nous font gagner du temps, ils nous sont utiles...» [[Conversation à Abidjan le 15 novembre 1967.]]. _ Deux mois plus tard, en janvier 1968, à la conférence de l'O.C.A.M. à Niamey, le président Houphouët-Boigny se fait dithyrambique pour soutenir le M.E.O.C.A.M. : _ «Nos jeunes, dit-il, se connaissent peu et jusqu'à une date récente, chaque fois qu'ils ont tenté de s'entendre ce sont les extrémistes, les démagogues et les agents de l'étranger qui réussirent à l'emporter en jouant de l'enthousiasme et du manque d'expérience de nos cadets. Aussi convient-il de souligner le courage des promoteurs du Mouvement des étudiants de l'O.C.A.M. qui, en résistant admirablement au “systématisme”, à la démagogie facile, en se libérant de la tutelle étrangère à laquelle certains d'entre eux se sont soumis pour le grand mal de l'Afrique, méritent de notre part à tous, compréhension, sollicitude et soutien...» _ Ces éloges ont dû étonner, au plus haut point, le rédacteur en chef de {Fraternité-Matin} qui, se trouvant à Niamey, avait câblé vingt-quatre heures auparavant : _ «Il ne semble pas que le M.E.O.C.A.M. ait l'agrément de toutes les délégations représentées à Niamey et on se demande quel sera le sort du mouvement à l'issue du sommet...» _ Le président Houphouët-Boigny fera prévaloir son point de vue. Le M.E.O.C.A.M., objet de diversion, exutoire ou punching-ball de l'opposition estudiantine ivoirienne, sera préservé. Au prix de dures discussions, à en croire {West Africa} : _ «À Niamey, écrit le rédacteur, cinq États-membres (Haute-Volta, Togo, Dahomey, Congo-Brazzaville et Tchad) s'opposèrent à la création d'un budget spécial M.E.O.C.A.M. Mais après un appel du président Houphouët- Boigny, un compromis intervint. Il fut décidé de donner au M.E.O.C.A.M. une dernière chance durant l'exercice 1968-69 pour devenir vraiment représentatif du mouvement estudiantin francophone d'Afrique. Il nous revient de bonne source que les dépenses du M.E.O.C.A.M. seraient couvertes par le budget des affaires sociales qui s'élève à 40 millions de francs C.F.A. (environ 66 000 livres) et que les comptes devraient être soumis régulièrement au secrétaire général Kane» [[{West Africa} du 10 août 1968.]]. _ Le M.E.O.C.A.M. non seulement n'aura jamais d'impact dans le milieu estudiantin - tout en suscitant les pires craintes à la F.E.A.N.F. - mais ira de crise en crise. Comment en serait-il autrement quand, selon le secrétaire général de l'O.C.A.M. lui-même, «certains dirigeants du Mouvement ne sont pas les meilleurs qu'on aurait pu trouver dans le milieu étudiant de l'O.C.A.M.» [[{Fraternité-Matin} du 17 décembre 1968.]]. _ Chose caractéristique, le M.E.O.C.A.M. a été totalement exempt de toute lutte idéologique. A une exception près, celle de la crise provoquée par son premier président. Celui-ci, un Sénégalais, reconduit dans ses fonctions à l'issue du congrès des 3 et 4 juillet 1968, prend un peu trop ouvertement position contre M. Senghor. Commentant les troubles à l'université de Dakar, il formule le souhait de sa prochaine réouverture et regrette «les expulsions et les arrestations d'étudiants dont les revendications sont justifiées...». Il adopte ensuite une position favorable aux vues du président Houphouët-Boigny en préconisant un examen de la question du Biafra dans le cadre de l'O.C.A.M. _ Le 7 novembre 1968, le bureau politique de l'Union progressiste sénégalaise exclut le président du M.E.O.C.A.M. en l'accusant de s'être «affranchi de la tutelle de son organisme de base pour mener des activités contraires à l'intérêt du parti et du Sénégal». _ Tous les autres différends du M.E.O.C.A.M. auront pour origine des problémes de répartition, entre les dirigeants, des ressources financières disponibles. _ Ainsi, six mois après le retrait du président sénégalais, deux comités exécutifs se disputent le pouvoir. Selon l'{Agence France-Presse}, «il semble bien que la dissidence n'ait pas eu pour origine des raisons idéologiques, mais des rivalités de personnes et des mésententes sur des questions de gestion financière». _ La situation est telle, qu'à la conférence de Yaoundé, en janvier 1970, les chefs d'Etat de l'O.C.A.M. font comparaître devant eux les représentants du M.E.O.C.A.M. auxquels on reproche d'avoir dilapidé de façon scandaleuse [[{A.F.P.} du 29 janvier 1970.]] les fonds mis à leur disposition. L'organisation n'en est pas dissoute pour autant. _ Une année plus tard, elle est, de nouveau, en crise. Pour incapacité de donner une orientation saine au Mouvement et aussi très mauvaise gestion de fonds [[{A.F.P.} du 4 mars 1971.]], le président du Mouvement des étudiants de l'Organisation commune africaine et malgache est renversé le 28 février 1971. Et ainsi de suite. _ L'énorme soutien financier, moral et politique accordé par le président Houphouët-Boigny au M.E.O.C.A.M. a-t-il été payant pour lui ? Certes les grèves estudiantines n'ont pas cessé à Abidjan. Mais à force d'apports financiers et de méthodes apparemment peu orthodoxes, le président Houphouët-Boigny aura réussi, sinon à dompter ses étudiants et la F.E.A.N.F. - ses seuls opposants sur le plan non-diplomatique - du moins à les freiner dans une certaine mesure. Il en est, à juste titre, fort satisfait.
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