La mise en quarantaine de la Guinée

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Pour M. Houphouët-Boigny, le “non” de la Guinée au référendum de 1958 venait couronner les divergences qui s’étaient manifestées depuis un certain temps, et surtout lors du IIIe Congrès interterritorial du R.D.A., réuni à Bamako du 25 au 30 septembre 1957. Là, pour la première fois, l’autorité du fondateur du R.D.A. avait été ouvertement contestée. « ... La phase de la prédominance de la Côte d’Ivoire avait pris fin, écrit Mme Morgenthau. Houphouët-Boigny, en adoptant une position “territorialiste” et en excluant l’indépendance, avait parlé seulement au nom d’une minorité.
Sékou Touré exprimait l’opinion de l’écrasante majorité en adoptant une position “fédéraliste” et en parlant de la future indépendance de l’A.O.F. » [1].
Cette situation minoritaire du “plus illustre des Africains” au sein de l’organisation qu’il avait créée de ses mains, avec son cerveau, son cœur et son argent, ne pouvait qu’être humiliante pour lui. Et surtout, non moins profondément contraire à ses intérêts.
C’est pourquoi, au début d’avril 1958, passant outre à toutes les oppositions, l’Assemblée territoriale de la Côte d’Ivoire se prononçait pour l’institution d’un État fédéral franco-africain dans lequel chacun des territoires qui le composent, y compris la métropole, aurait l’entière gestion de ses propres affaires. Deux mois plus tard, le parti démocratique de Guinée (P.D.G.) confirmait son hostilité au concept ivoirien et sa propre option pour la constitution d’un État fédéral comprenant quatre entités autonomes, à savoir la France, l’A.-O.F., l’A.-E.F. et Madagascar, chacune d’elles étant dotée d’une Assemblée législative et d’un pouvoir exécutif.
Pourquoi M. Houphouët-Boigny était-il hostile à la création d’un exécutif fédéral à l’échelon de Dakar ? Parce que, nous l’avons déjà relevé, le leader ivoirien ne voulait pas partager les richesses de son pays. Mais M. Houphouët-Boigny préférait une autre explication, somme toute logique et basée, elle aussi, sur le concept “nationaliste” : selon le leader ivoirien, l’Afrique d’expression française portait les « cicatrices indélébiles de la colonisation », représentées par les frontières territoriales matérialisant son morcellement.
Mais quelles que fussent les causes réelles de son attitude, face à M. Sékou Touré se posant en champion de la Fédération, le fondateur du R.D.A. apparaissait comme le “balkanisateur” de cette même Afrique, au nom des intérêts égoïstes de son territoire. De plus, sa lutte pour le “oui” au référendum permettait, accessoirement, à M. Sékou Touré, de jeter l’anathème contre « ceux qui préfèrent le pain beurré dans l’enceinte de la prison au plat de manioc cultivé par eux-mêmes » [2].
Le ressentiment de M. Houphouët-Boigny envers son ancien lieutenant est d’autant plus grand, que “Sékou” avait été son préféré. Ce mélange d’amour-propre blessé, de contradiction d’intérêts et de conception, de sentiments déçus et d’options politiques sabotées, explique l’attitude initiale de M. Houphouët-Boigny.
Dans une première phase, il voudra punir “Sékou”, l’isoler en approfondissant le fossé entre Paris et Conakry. Il ne cherche pas à dissimuler cet objectif.
« On laisse entendre, dit-il, qu’à Paris de puissants intérêts font pression pour une politique de faiblesse, de concessions à l’égard de la Guinée. Je n’ose y croire. Si cette politique triomphait, si la France donnait une préférence à ceux qui ont fait sécession contre ceux qui ont choisi la Communauté, alors la sécession ferait tâche d’huile. »
Ce sera le drame de Paris : on ne sait quel parti prendre. Faut-il normaliser les relations de la France avec la Guinée et démontrer ainsi la sincérité de l’alternative offerte aux territoires africains lors du référendum ? N’est-ce pas là d’ailleurs le meilleur moyen pour la France de préserver ses intérêts face à l’activisme de Washington, de Londres et de Moscou ? Ou bien faut-il tenter de sauver une Communauté si mal partie ?
Paris semble opter pour la seconde voie. En effet, en réponse à une nouvelle lettre du président Sékou Touré demandant la reconnaissance de jure de la Guinée et la conclusion d’un accord de coopération, le général de Gaulle répond, en octobre 1958, qu’avant d’en arriver là, il lui faudra, entre autres, consulter les organes de la Communauté quand ils seront mis en place. La France refusera également de parrainer la candidature de la Guinée à l’O.N.U., et son délégué s’abstiendra, quand le Conseil de sécurité, unanime, recommandera l’admission de la nouvelle république. La Tunisie, l’U.R.S.S., la Chine populaire, la Grande-Bretagne, les États-Unis d’Amérique reconnaissent la Guinée, bien avant la France.

Les défis guinéens et l’atout français


Évidemment, le leader guinéen riposte. Il ne tient pas, semble-t-il, à l’amitié de son collègue ivoirien. Au contraire, elle lui pèse sur le plan personnel comme sur le plan politique.
Sur le plan personnel, face à un Houphouët essayant de jouer la corde des traditions africaines, du sentimentalisme, voire du paternalisme, Sékou Touré se rebiffe et adopte l’attitude naturelle du jeune émancipé, acharné à rejeter le joug paternel. « Nous avons l’habitude d’être injuriés par ceux-là même dont nous avons facilité la carrière », dira M. Houphouët-Boigny.
Sur le plan politique, M. Sékou Touré, devenu président de la République de Guinée, se montre aussi réfractaire à la modération qu’à la reconnaissance. Il adopte des positions diamétralement opposées à celles, empreintes de modération, du leader ivoirien, sur la plupart des problèmes d’intérêt vital pour l’Afrique. Il n’hésite même pas à défier son ancien “patron”.
Par exemple, le leader guinéen le sait, pour M. Houphouët-Boigny, le Dr N’Krumah représente l’ennemi principal. Cela pousse, semble-t-il, le président guinéen, dès le lendemain de l’accession de son pays à l’indépendance, à s’engager dans l’union Ghana-Guinée, et à considérer celle-ci comme le noyau des “États-Unis d’Afrique Occidentale” [3].
M. Houphouët-Boigny se méfie de l’Union soviétique et craint surtout la Chine populaire ? Conakry annonce la nomination du premier ambassadeur soviétique accrédité en Guinée, puis l’ouverture de l’ambassade de la République populaire de Chine.
Pour M. Houphouët-Boigny, le “péril jaune” n’est pas une vue de l’esprit. Il y croit.
« ... L’Afrique, tout comme la Chine, dit-il, est un pays sous-développé. Mais si l’Afrique est dépeuplée, la Chine, elle ne l’est pas. La présence des Chinois sur le flanc de l’Afrique nous crée donc des soucis extrêmement sérieux, car il y va de notre survie... » [4].
Il ne veut donc pas entendre parler de coopération avec les Asiatiques. Le 11 avril 1960, le président Sékou Touré préside, à Conakry, l’ouverture de la seconde “conférence de solidarité afro-asiatique”.
Neuf jours plus tard, et pour la première fois, le président Sékou Touré accuse la Côte d’Ivoire - et la Fédération du Mali - d’être à l’origine d’un “monstrueux complot” tendant à le renverser. Il mentionne la mise en place de camps militaires le long des frontières de la Côte d’Ivoire et du Sénégal. Abidjan ne réagit toujours pas quand, le 14 mai, l’Agence France- Presse rapporte l’annonce, par Conakry, de la découverte d’un “important lot d’armes et de munitions” à Beyla, à environ une centaine de kilomètres à l’ouest de la frontière ivoiro-guinéenne. En juin, Dakar devra reconnaître publiquement avoir découvert des dépôts d’armes dans deux villages à la frontière sénégalo-guinéenne. Le leader ivoirien fera de même, mais discrètement.
La tension entre Abidjan et Conakry tombe quand les quatre chefs du Conseil de l’Entente proclament, le 3 juin 1960, sur le perron de l’Elysée, leur désir d’accéder à l’indépendance totale et immédiate, sans accord préalable avec la France [5]. Le président Sékou Touré s’empresse d’envoyer un message de soutien et de félicitations portant la signature du “secrétaire général du P.D.G.” (Parti Démocrate de Guinée). M. Houphouët-Boigny, “président du R.D.A.” - dont le P.D.G. est en principe une section -, en répondant avec chaleur, saisira cette main tendue.
Le 1er septembre, et pour la première fois depuis deux ans, les deux leaders se rencontrent à la frontière guinéo-ivoirienne. L’entrevue est amicale mais chacun des protagonistes reste, semble-t-il, sur ses positions.
Les présidents Houphouët-Boigny et Sékou Touré se sont rencontrés, précise le communiqué publié à l’issue de l’entrevue, « non seulement comme des représentants d’États voisins, mais comme deux frères ». Cette notion de fraternité, il convient de le relever, à laquelle le chef de l’État ivoirien se réfère souvent, possède, pour lui, Africain, un double contenu : l’élément fraternel certes, mais aussi et peut-être surtout celui de “préséance” de respect dû à l’âge, à l’aîné.
Néanmoins le président du R.D.A. connaît trop bien son ancien lieutenant. Il sait à quel point il est illusoire de chercher à amadouer “Sékou” : seul un rapport de force, nettement défavorable pour Conakry, peut l’obliger à modifier son attitude fédéraliste. Il s’y emploiera.
Trois semaines après son entrevue avec M. Sékou Touré, le président Houphouët-Boigny triomphe : la seule tentative fédérale en Afrique francophone entre le Sénégal et l’ex-Soudan vient de faire faillite. Il reconnaît le nouvel État du Mali - et celui du Sénégal - et va personnellement à Bamako pour y rencontrer M. Modibo Keita. Mais les positions politiques, voire doctrinales, de Conakry et de Bamako, sont trop proches - sur le Congo-Léopoldville, sur l’Algérie, sur la lutte contre le colonialisme, etc. - pour qu’un coin puisse être enfoncé durablement entre les deux pays.
La riposte du président guinéen ne tarde d’ailleurs pas. Le 23 décembre, MM. Kwame N’Krumah, Modibo Keita et Sékou Touré se réunissent à Conakry pour jeter les bases de l’union Ghana-Guinée-Mali.


Durant toute la période de sa lutte contre son ancien lieutenant comme dans beaucoup d’autres domaines, certains milieux parisiens particulièrement influents resteront - les impairs de M. Sékou Touré aidant - le meilleur atout de M. Houphouët-Boigny. Celui-ci réussira à préserver le précieux appui français, en dépit des hésitations du général de Gaulle. Au demeurant, le souvenir de l’accueil qui lui a été réservé à Conakry, en août 1958, incline peu l’ex-chef de la France Libre à l’indulgence. De même, les attaques persistantes contre la guerre d’Algérie et les expériences atomiques françaises au Sahara, ne sont pas faites pour lui rendre le leader guinéen sympathique.
Mais au départ, le général de Gaulle avait fait indubitablement preuve d’esprit de conciliation : il avait reçu, le 29 décembre 1958, pour la seconde fois, M. Nabi Youla, porteur d’un message de M. Sékou Touré. Il l’avait reçu en dépit des « hésitations de ceux qui, de Paris à Abidjan, freinent l’établissement de relations diplomatiques avec la Guinée... » [6].
Cette volonté de dépassionner le contentieux franco-guinéen devait se concrétiser par la signature des accords franco-guinéens qui définissent « conventionnellement leurs relations dans les domaines de la monnaie, de la coopération technique et administrative, et des échanges culturels » [7].
Mais le poids spécifique de M. Houphouët-Boigny est énorme en Afrique francophone. Or, il ne cache pas son hostilité à l’entrée sans préalable de la Guinée dans la Communauté, comme à toute aide libérale de la France à la brebis galeuse du R.D.A. Il réitère sa mise en garde. « Nous n’admettrons à aucun prix, dit-il, que l’effort que vous ferez pour la Guinée puisse équivaloir celui que vous devez faire en faveur de nous autres, membres de la Communauté franco-africaine » [8].
Paris s’incline. Cette attitude exaspère, de toute évidence, le président Sékou Touré, connu pour son allergie à la modération et sa fierté à fleur de peau. On veut de toute évidence l’humilier. On abuse de sa patience. Le gouvernement français joue à fond la carte ivoirienne. Le 19 février, commentant l’explosion de la première bombe atomique française au Sahara, l’Agence guinéenne de presse exprime le vœu de voir la France « balayée économiquement et politiquement du continent africain... »
Le 28 février 1960, suite logique de la non-application des accords franco-guinéens du 7 janvier 1959, le président Sékou Touré annonce la création d’un franc guinéen et le retrait de la Guinée de la zone Franc.
Au début de 1961, nouvelle éclaircie dans les relations franco-guinéennes. En mars, la France désigne son premier ambassadeur accrédité à Conakry. Une année passe encore et le dégel des relations franco-guinéennes se laisse toujours attendre. La fin heureuse de la guerre d’Algérie donne au président Sékou Touré une nouvelle occasion pour tenter de se rapprocher de Paris. Le 19 mars 1962, il félicite publiquement le gouvernement français pour le succès des négociations d’Évian. Peine perdue, l’Élysée fait la sourde oreille. Conakry annonce bientôt l’envoi d’une délégation de trois ministres guinéens à Paris. Le général de Gaulle refusera de la recevoir.
La presse française s’interroge sur les raisons du froid persistant entre Paris et Conakry, alors que la paix s’étend en terre algérienne. Le "Bulletin de l’étranger" du quotidien Le Monde constate que « les rancunes entre Français et Guinéens prennent une allure passablement anachronique ».
Est-ce une simple coïncidence si la première délégation d’experts de la direction des Affaires économiques du quai d’Orsay part pour Conakry le 15 décembre 1962, c’est-à-dire une quinzaine de jours après le retour à Abidjan du président Houphouët-Boigny, à l’issue d’une tournée de trois semaines en Guinée ? Durant ce long séjour, le président Houphouët-Boigny avait noyé son hôte sous des flots de compliments et multiplié les mots flatteurs.
Le leader guinéen n’avait-il pas signé un communiqué constituant en fait l’abandon de la thèse fédéraliste ? Et son ralliement à celle de « la construction et la consolidation de l’unité nationale dans chaque pays » ?
C’était le triomphe de la conception “étatique” de l’unité africaine de M. Houphouët-Boigny, c’est-à-dire d’un groupement d’États dont la consolidation et l’épanouissement sont considérés souhaitables par M. Sékou Touré. Dans un tel contexte, l’envoi d’une délégation économique française à Conakry paraît donc bien mérité.
Au cours d’une conférence avec les ambassadeurs guinéens, le président Sékou Touré confirme son virage de façon explicite. Le mardi 14 mai 1963, une délégation conduite par M. Saifoulaye Diallo, ministre d’État et considéré comme le numéro deux du régime guinéen, entame, à Paris, les négociations pour la liquidation du contentieux franco-guinéen et la conclusion d’un accord de coopération.
Les choses vont inhabituellement vite. Dès le 22 mai, on annonce l’examen, par le conseil des ministres de la veille, à l’Élysée, des « projets d’accord entre la France et la Guinée ».
Une coïncidence de plus : le succès apparent des négociations franco- guinéennes coïncide avec l’ouverture des travaux, ce même mercredi 22 mai 1963, à Addis-Abéba, de la conférence constitutive de l’Organisation de l’unité africaine : raison de plus pour M. Sékou Touré de faire preuve de souplesse, de modération, et aussi de froideur vis-à-vis du projet fédéraliste de son collègue ghanéen.
L’application de l’accord franco-guinéen tardera pourtant à venir....


La suppression de l’Union générale des travailleurs d’Afrique noire comme organisation supra-nationale, la répression du “complot marxiste-léniniste” de décembre 1961, venant après l’expulsion de l’ambassadeur soviétique, et précédant le rapprochement avec la Côte d’Ivoire et la France, avaient terni l’auréole révolutionnaire du président Sékou Touré, donc diminué son impact en Afrique. Sa prise de position en faveur du président Fulbert Youlou lors du coup d’État qui devait amener M. Massemba-Debat, pourtant un “révolutionnaire”, au pouvoir à Brazzaville, avait accentué encore cette impression de reflux.
Déçu par les atermoiements de Paris et cherchant à retrouver son prestige de héraut de l’Afrique, le président Sékou Touré passe à l’attaque. En août 1963, c’est-à-dire trois mois après la création de l’O.U.A., il qualifie publiquement l’Organisation des pays francophones, l’U.A.M., d’« instrument politique des diviseurs de l’Afrique ». Il en exige la dissolution.
Il semble avoir le droit pour lui. En effet, le président Houphouët-Boigny lui-même n’avait-il pas travaillé d’arrache-pied à la suppression des groupes rivaux de Casablanca et de Monrovia ? La création de l’O.U.A. n’avait-elle pas amené la suppression de ces deux groupes à caractère politique multilingue ? Pourquoi dans ces conditions préserver l’Union africaine et malgache francophone, groupe dont le caractère régional était rendu aléatoire par la présence de Madagascar ? Le leader guinéen a donc l’impression d’avoir été abusé.
L’hostilité du président Houphouët-Boigny envers son “frère” Sékou Touré reprend de plus belle. Il a besoin de l’U.A.M.  [9]. Il fait une ultime tentative pour amener “Sékou” à partager ses vues. Le 9 avril 1964, les présidents Sékou Touré, Modibo Keita, Hamani Diori et Maurice Yaméogo, tous anciens du R.D.A., se réunissent à Bouaké, ville de l’intérieur de la Côte d’Ivoire, avec le président Houphouët-Boigny. Le leader guinéen quittera le lendemain pour Conakry, laissant ses collègues continuer, à quatre, leurs discussions. Ce sera l’avant-dernière rencontre entre MM. Sékou Touré et Houphouët-Boigny. Il y en aura une ultime, à Monrovia, quatre mois plus tard, avant celle de Faranah, en juillet 1972.
Avril 1964 marque, à notre avis, la fin des tentatives de récupération de “Sékou”. N’ayant pu dompter le leader guinéen, le président Houphouët-Boigny s’acharnera désormais à le perdre, à l’éliminer de la scène africaine.
Tout comme pour l’affrontement ivoiro-ghanéen, le problème du pouvoir au Congo-Léopoldville va multiplier les heurts et engager l’épreuve de force. Le mardi 24 novembre 1964, des appareils américains larguent des parachutistes belges sur Stanleyville afin de sauver, selon la version officielle, les otages européens, mais aussi - et peut-être surtout - pour réduire la rébellion, et renforcer le pouvoir branlant des autorités de Léopoldville.
Horoya, organe du parti démocratique de Guinée, se déchaîne contre l’intervention armée des “impérialistes belges” à Stanleyville. Le lendemain, 27 novembre, Horoya repart à l’attaque. Pour les dirigeants guinéens, Tshombé a recours aux parachutistes étrangers « parce qu’il est incapable de réduire » la résistance des forces nationalistes de Stanleyville.
Le 19 décembre, le Conseil de l’Organisation de l’unité africaine condamne l’opération de Stanleyville. Le 22, dans une interview à la Voix de la Révolution, M. Béavogui, ministre des Affaires étrangères de Guinée, se lance dans une violente diatribe contre « les ennemis de l’Afrique qui ont choisi de soutenir Tshombé ».
Le président Senghor, de son côté, table sur l’isolement accentué de la Guinée pour créer son Organisation des États riverains du fleuve Sénégal (avec le Mali, la Guinée et la Mauritanie). Il rencontre donc son collègue de Conakry, pour la troisième fois depuis l’accession de la Guinée à l’indépendance, en territoire guinéen. On reparle du projet de « création d’un vaste marché commun... ». Le président Sékou Touré s’y montre favorable dans la mesure où cela lui permettrait de sortir de l’isolement et de faire barrage à la reconstitution d’un groupe francophone de caractère politique, à la résurrection d’une nouvelle mouture de l’U.A.M. Leurs efforts communs seront voués à l’échec.
En effet, un mois plus tard, le président Houphouët-Boigny obtient, avec l’appui massif de Paris [10], la renaissance d’un groupement francophone rebaptisé O.C.A.M. (Organisation Commune Africaine et Malgache). Il réduit ainsi à néant le beau projet de ses collègues guinéens et sénégalais : le Sénégal est en effet membre fondateur de l’O.C.A.M. et ceci conduit la Guinée à boycotter le projet du fleuve Sénégal. M. Sékou Touré ne réussit donc pas, une fois de plus, à sortir de son isolement.
Le leader guinéen cherche par ailleurs à freiner le reflux de l’Afrique “révolutionnaire”. Il s’agit de trouver une parade à l’O.C.A.M., d’aider les “révolutionnaires” congolais en mauvaise posture, et de sauver la conférence au sommet d’Accra de l’O.U.A. menacée par le boycottage des leaders de l’O.C.A.M.  [11].
Mais il y a effectivement “reflux révolutionnaire” structurel, donc irréversible dans l’immédiat. De plus, la collaboration avec les États occidentaux paraît irremplaçable.
M. Modibo Keita veut préserver son débouché abidjanais et consolider l’amitié retrouvée du Sénégal ; et surtout, il désire ne rien faire qui puisse gêner les négociations franco-maliennes en cours.
M. Ben Bella, pour sa part, fait face à des problèmes intérieurs graves, dans un pays débouchant d’une guerre sans merci longue de huit ans. Quant à M. Kwame N’Krumah, nous l’avons déjà relevé, il est prêt à faire des concessions inhabituelles pour sauver “sa” conférence de l’O.U.A. M. Sékou Touré se trouve donc réellement isolé.
Ses possibilités de riposte sont des plus réduites. Sur sa gauche, une publication, l’Étudiant guinéen, éditée à Paris, l’accuse tout simplement d’être un jouet aux mains de l’impérialisme américain. D’autre part, il fonde quand même beaucoup d’espoirs sur la troisième réunion, à Conakry, de la commission franco-guinéenne qui, liquidant le contentieux entre les deux pays, ouvrirait la voie à une coopération fructueuse, nécessaire à l’économie guinéenne. Et effectivement, les négociations financières entre les représentants du quai d’Orsay et les Guinéens, négociations qui « ont permis de régler tous les problèmes en suspens », se terminent à Conakry le 22 mai 1965.
Cependant, cette nouvelle tentative de normalisation des relations franco-guinéennes, elle aussi, débouchera sur une impasse. Car l’initiative en Afrique appartient non pas au ministère des Affaires étrangères [12], mais au secrétaire général pour les Affaires africaines et malgaches de l’Élysée, devenu, depuis peu, partisan du soutien inconditionnel du président Houphouët-Boigny.

Offensive généralisée contre Sékou Touré

On s’en souvient, M. Sékou Touré avait qualifié, publiquement, de « commis voyageurs de la division » [13], les chefs d’État et ministres qui avaient visité diverses capitales africaines, pour expliquer les raisons du refus des dirigeants de l’O.C.A.M. de participer à la conférence d’Accra de l’O.U.A.
Le président Houphouët-Boigny, interrogé le 26 mai 1965 par un journaliste voltaïque sur la véracité de ces attaques, fait preuve d’incrédulité ; il refuse à croire, dit-il, que son « jeune frère Sékou Touré... ait pu tenir de tels propos », et en cas de confirmation, ajoute-il, « je ferai une mise au point. »
Effectivement, le vendredi 28 mai 1965, je suis convoqué au Palais, et le président Houphouët-Boigny prépare avec moi le texte de sa réponse. Mais le leader ivoirien changera d’idée : c’est le président de la République de Haute-Volta qui sera chargé de transmettre le message par la voie des ondes. La lecture du texte intégral de la causerie radiodiffusée de M. Maurice Yaméogo du 2 juin 1965, met en relief l’introduction d’arguments et de termes nouveaux, inhabituels et dépourvus de diplomatie. Ainsi, selon le président Yaméogo, « ... Un homme comme Houphouët, lorsqu’il est insulté, n’a pas le droit de répondre. Son audience... constitue la meilleure réponse aux âneries de ceux qui veulent pourtant être comme lui... Ayez un peu de pudeur, car les Africains sont polis... ».
Pour la première fois, du moins à notre connaissance, les insultes ont ainsi accès à un micro sub-saharien. Parlant à Radio-Conakry, le président Sékou Touré relève l’absence de propos similaires sur les ondes et dans la presse françaises. Il accuse ouvertement ses adversaires d’avoir entravé le rapprochement franco-guinéen et franco-malien, et d’avoir essayé d’humilier certains pays, par France interposée [14].
Quelques jours plus tard, le président Sékou Touré précise sans fard la personne visée. Il accuse nommément le président Houphouët-Boigny de recourir aux « armes du mal », du « venin et [du] cynisme, d’avoir entretenu l’incompréhension » entre la France et la Guinée [15].
De toute évidence, le président Sékou Touré en présentant le Mali et la Guinée comme des victimes des manœuvres du président Houphouët-Boigny, cherche à amener M. Modibo Keita à prendre parti pour lui. Pour y parer, et surtout pour réduire à néant l’effet psychologique des attaques guinéennes sur les auditeurs africains, le président ivoirien invite son collègue malien à venir le rencontrer à Bouaké.
Pourquoi M. Modibo Keita accepte-t-il de se rendre à ce rendez-vous, de se désolidariser ainsi, implicitement, du leader guinéen, de faire le jeu de la Côte d’Ivoire ? Il y est contraint en quelque sorte, car une fois de plus, « les négociations financières franco-maliennes, ouvertes à Paris, le 22 février dernier, paraissent au point mort ». Et c’est précisément le président Houphouët-Boigny qui peut, seul, intercéder auprès de l’Élysée pour débloquer les choses. La nécessité de sauver la conférence au sommet d’Accra, la tentative de réconcilier MM. Sékou Touré et Houphouët-Boigny, etc., constitueront un alibi valable - quoique non convaincant - pour expliquer aux Maliens le voyage à Bouaké.
La rencontre aura lieu le dimanche 14 juin en présence des présidents Yaméogo et Diori. Fraternité-Matin mettra les points sur les “i” dans son éditorial du 17 juin 1965, en considérant cette réunion comme « le désaveu tacite, sur le plan africain, de la campagne d’injures déclenchée contre le président Félix Houphouët-Boigny par Sékou Touré... »
Le président Maurice Yaméogo, qui avait prolongé son séjour en Côte d’Ivoire et avait déclaré que croiser le fer avec M. Sékou Touré « ça m’amuse », quitte Abidjan pour Ouagadougou ce même 17 juin. Au moment de s’embarquer il dit aux journalistes : « ... Je vous demande d’être à l’écoute à partir de demain midi, car lorsque je vais rentrer ce soir, je vais me préparer à envoyer [à M. Sékou Touré] la réponse qui s’impose. »
Effectivement, le vendredi 18 juin, le président Yaméogo répond à son collègue guinéen. Plusieurs des arguments utilisés comme la coïncidence dans le temps indiquent une participation directe du président Houphouët-Boigny à la rédaction du texte. Chose caractéristique, le rédacteur en chef du quotidien abidjanais publie le texte intégral de la déclaration du président Yaméogo coiffé d’un “chapeau”. Il tient à le relever d’entrée de jeu « ce discours a été prononcé, à Ouagadougou, le vendredi dernier 18 juin, alors que le président Yaméogo était rentré la veille d’Abidjan ». Pourquoi vouloir établir une relation de cause à effet quand, tout de suite après, il met en garde ses lecteurs contre les termes utilisés « dont l’emploi... par un chef d’État pourrait surprendre » ? Effectivement, les propos de M. Maurice Yaméogo dépassent en vulgarité ceux de sa précédente causerie du début du mois.
« Mais qui est donc, dit-il, ce Sékou, alias Touré, qui désire tant qu’on parle de lui ? Un homme orgueilleux, menteur, jaloux, envieux, cruel, hypocrite, ingrat, intellectuellement malhonnête... [Sékou] tu es le prototype de l’immoralité la plus intolérable. Et tu oses traîner dans la boue les femmes ivoiriennes... personne n’ignore que tu es arrivé à un tel degré d’ignominie qu’un ministre n’est permanent en Guinée que dans la mesure où il te laisse en permanence sa femme... Tu n’es qu’un bâtard parmi les bâtards qui peuplent le monde. Voilà ce que tu es, Sékou, un bâtard des bâtards. Tu as honte de porter le nom de ton père. Certes, ta grand-mère maternelle est une fille de Samory Touré. Mais le père de ta mère n’était pas un Touré, mais un Fadiga... Par orgueil tu te fais passer pour un Touré. Tu ne veux pas reconnaître ton vrai père. Tu es donc un bâtard... À la prochaine, petit bâtard de Sékou, alias Touré » [16].
Commentant cette causerie radiophonique, L’Étudiant guinéen, pourtant violemment hostile au président Sékou Touré, écrit :
« Valet privilégié de l’impérialisme... Houphouët dispose d’assez de fonds pour se payer à son tour un valet. Ainsi sa fortune lui permet de prendre l’attitude sereine et digne du sage, largement au-dessus de la mêlée, laissant le soin de la polémique à ses suivants. Pourquoi Yaméogo... ? »
M. Houphouët-Boigny n’aurait pu descendre, en personne, dans l’arène et utiliser ce genre d’arguments, sans se contredire publiquement. En effet, jusque-là, il n’avait jamais exprimé le moindre doute public ou privé, sur l’ascendance noble de M. Sékou Touré. Au contraire, dans ses nombreux discours, il avait tenu à rendre hommage à « ce digne descendant de Samory » [17], ou à rappeler avec « émotion, cette contrée où plane l’ombre du grand Almamy Samory Touré, ancêtre du président guinéen » [18].
Quoi qu’il en soit, huit jours après ces insultes radiophoniques, le président Houphouët-Boigny, séjournant à Paris, est reçu à déjeuner, le samedi 26 juin, au palais de l’Élysée. À cette occasion, le général de Gaulle tiendra à confirmer dans un “toast” sa confiance dans le leader ivoirien.
Le général de Gaulle indique ainsi, brutalement, à qui vont ses préférences. En le recevant pour un second et long entretien, deux jours plus tard, le chef d’État français, prouve, une fois de plus, à l’Afrique en général et à MM. Sékou Touré et Modibo Keita en particulier, l’estime dans laquelle il tient le leader ivoirien. Et accessoirement, il manifeste sa pleine confiance au responsable de la politique africaine de l’Élysée, M. Jacques Foccart.
En somme, la tentative du président Sékou Touré de rejeter sur le président de la Côte d’Ivoire la responsabilité de la mésentente entre la France et la Guinée, a laissé Paris de glace. l’Élysée joue à fond la carte ivoirienne. Conakry doit en accepter l’évidence : il n’y a plus rien à faire, avant longtemps, du côté de la France. Cela doit servir aussi à l’édification de M. Modibo Keita.


M. Ben Bella renversé, M. Modibo Keita aux convictions branlantes, M. Kwame N’Krumah avec sa conférence au sommet sabotée, l’isolement du régime guinéen paraît une fois de plus total. Il est temps de lui porter l’estocade. La chose est possible puisque depuis un an, une offensive psychologique sans précédent avait amené l’opinion publique mondiale à sympathiser avec la Côte d’Ivoire [19].
Mais l’isolement de la Guinée sur le plan africain et la mobilisation de l’opinion publique mondiale en faveur de la Côte d’Ivoire n’auraient pu suffire à ébranler la position du président Sékou Touré, n’était la situation interne très difficile de son régime.
La situation économique est mauvaise. La fragilité du franc guinéen développe la contrebande à la frontière avec le Liberia. La pénurie s’étend à de très nombreux produits. L’exode vers les États voisins s’accentue. Le mouvement des étudiants guinéens de France harcèle le gouvernement par une surenchère systématique, prouvant par là qu’aucun régime, qu’il soit de gauche ou de droite, n’a l’heur de plaire au corps estudiantin, du moins en Afrique. À l’intérieur, les commerçants, coiffés il n’y a guère par les Libanais et les Français, le sont dorénavant par l’État, importateur et distributeur.
La classe politique embourgeoisée se trouve sevrée des profits du pouvoir, ou du moins se plaint de ne pas y avoir accès de façon plus libérale.
Ce tableau, peu brillant en soi, se trouve encore terni, au début d’octobre 1965, par deux événements. Tout d’abord, le 6, l’organisation Amnesty International se propose d’élire, comme “prisonnier de l’année” M. Keita Koumandian, emprisonné depuis 1961 à la suite d’un mouvement de protestation des enseignants. Ensuite, le 9, M. Touré Mamadou adresse une lettre au président Sékou Touré, l’informant de son intention de créer un « Parti de l’unité nationale de Guinée » (P.U.N.G.) qui se réclame du système libéral.
Le 8 novembre Radio-Conakry annonce la découverte d’un complot et la création, depuis le 31 octobre, d’une commission révolutionnaire d’enquête.
Le 15 novembre, à Radio-Conakry le président Sékou Touré stigmatise « le caractère criminel de Houphouët-Boigny », l’accuse d’avoir « acheté une femme en Guinée pour des millions de francs », puis le met au défi de pouvoir « acheter le certificat de décès du régime guinéen... ». De plus, il fait état de la participation de deux ministres français au complot [20].
M. Léon Maka, président de l’Assemblée nationale guinéenne, lit ensuite le rapport de la commission d’enquête. Il accuse M. François Kamano, directeur de la Caisse de compensation des prestations familiales de Côte d’Ivoire, d’être venu quatre fois en Guinée entre janvier et octobre 1965, d’avoir transmis de grosses sommes à M. Mamadou Touré, etc.
Le gouvernement français dément immédiatement toute implication dans un complot quelconque en Guinée et rappelle son ambassadeur. Il notifie en même temps à l’ambassadeur de Guinée en France d’avoir à quitter le territoire français sans délai.
Autre accusation de Radio-Conakry « dans le cadre du complot ourdi en Côte d’Ivoire avec l’appui de la France », trois tentatives d’assassinat avaient été prévues contre le président Sékou Touré.
A Abidjan, dès le 16 novembre, M. Mathieu Ekra, ministre de l’Information, déclare solennellement :
« …Les autorités guinéennes ont proféré des injures et de très graves calomnies contre la Côte d’Ivoire et contre singulièrement le président Houphouët-Boigny... Le Bureau Politique a estimé nécessaire de demander au président de la République, pour une fois, de répondre aux accusations qui ont été proférées à Conakry. »
La conférence de presse du chef de l’État ivoirien est fixée au mercredi 17 novembre, à 17 heures. A 19 heures, le président de la République n’est toujours pas là. « On eut dit, écrira l’éditorialiste de Fraternité-Matin, qu’il hésite à exécuter la demande que lui a faite le Bureau politique, tant il éprouve de la peine à faire une chose qui ne rentre pas dans ses habitudes... Le président de la République entre. Une peine contenue semble se lire sur son visage si sympathique. Plusieurs fois, au cours de son discours, il nous dira combien il est peiné de devoir répondre ainsi à un "frère" ».

Le président Houphouët-Boigny s’explique longuement. M. Mamadou Touré - le promoteur du nouveau Parti guinéen - lui a été présenté, déclare-t-il, par M. Sékou Touré en personne, comme son propre cousin. La Côte d’Ivoire avait expulsé M. Mamadou Touré à la suite du « non » de la Guinée en 1958. Quant à M. François Kamano [21] , « le seul vrai ami de M. Sékou Touré » en Côte d’Ivoire, il avait été arrêté à Abidjan, pour complot contre le régime ivoirien, puis libéré, affirme-t-il, à la demande du leader guinéen. Il aurait été bien naïf, conclut-il, de s’en remettre à ces deux personnes pour monter un complot contre le régime guinéen.
La riposte guinéenne prend la forme d’un coup de théâtre : M. François Kamano avoue lui-même, au micro de Radio-Conakry, avoir été convoqué par le président Houphouët-Boigny, le 30 août précédent, et avoir reçu de lui un paquet à remettre précisément à à M. Mamadou Touré. Le paquet, ouvert par ce dernier, contenait 30 000 000 de francs C.F.A. destinés, dit M. Kamano, « à recruter des étudiants, des commerçants et quelques soldats pour renverser le régime guinéen ».
Dès le lendemain, Fraternité-Matin titre sur huit colonnes : « Kamano a parlé sous la torture. »
De plus, la guerre des ondes entre Abidjan et Conakry glisse du domaine politique vers les alcôves. Le président Yaméogo n’avait-il pas accusé le leader guinéen de s’approprier les épouses de ses ministres ? Et dans son discours du 15 novembre, M. Sékou Touré n’avait-il pas reproché à M. Houphouët-Boigny, entre autres, d’avoir « acheté une femme en Guinée pour des millions de francs » ? Le rapport de la commission d’enquête dirigée par M. Maka, président de l’Assemblée nationale guinéenne donne encore plus de détails à ce sujet et tient à préciser :
« On sait que Kamano Kata François a d’autres affinités avec Houphouët-Boigny. Sa belle-soeur, Rallou Miloyanis, qu’il est venu détourner de ses études à Conakry, était singulièrement fiancée à l’ex-ministre ivoirien Koné Mamadou, cette autre victime d’Houphouët [22]. C’est cette même fille qu’Houphouët vient d’acheter à sa mère... La demoiselle Rallou habite actuellement un luxueux appartement mis à sa disposition à Paris par Houphouët... »
Si M. Sékou Touré avait retenu comme grief contre le président Houphouët-Boigny une telle affaire, c’est qu’il existait aussi, à ce moment, entre les deux dirigeants africains, un contentieux de caractère sentimental. En effet, le rapport de M. Maka s’abstenait de le mentionner bien
entendu, après l’arrestation de M. Mamadou Koné à Abidjan, dans le complot contre le président Houphouët, sa fiancée Rallou - une ravissante métisse - était retournée en Guinée, où elle avait eu, semble-t-il, des faiblesses, durant ses études pour M. Sékou Touré. Avant d’en avoir de similaires avec M. Houphouët-Boigny, une fois hors de Guinée.
Une attaque aussi frontale sur un sujet aussi délicat avait évidemment soulevé la colère du président ivoirien qui, tout au début de sa conférence de presse du 17 novembre, avait stigmatisé M. Sékou Touré pour « ses ridicules digressions touchant au domaine de la vie privée » et avait affirmé son refus de s’abaisser « à parler de la vie privée de M. Sékou Touré ».
A Abidjan, ces problèmes d’ordre intime prennent pourtant une importance énorme dans les milieux ivoiriens. Au point d’amener Fraternité-Matin [23] à leur consacrer un éditorial : « Pour les gens normaux, écrit le rédacteur en chef, les centres moteurs de l’activité politique sont le cerveau et le coeur. Il semble que pour le créateur du "marxisme-léninisme-touréisme" il en existe un troisième, situé plus bas... Certains des adversaires de gauche de Sékou Touré vont jusqu’à dire que l’apport "touréiste" au marxisme-léninisme a consisté à donner à ce facteur la priorité sur les autres éléments d’analyse.
Comme on le remarque, la polémique dépasse la hargne et s’enlise dans la vulgarité.
Radio-Conakry, elle, met en cause, nommément, M. Jacques Foccart.
Elle triomphe au tout début de 1966 avec la chute de M. M. Yaméogo. Les commentateurs guinéens jubilent. Ils brodent à longueur d’émissions sur les thèmes de la « Haute-Volta, cette favorite du néocolonialisme », ou du « servile Maurice Yaméogo qui devait sa position aux seules forces étrangères d’occupation [24] et à la complicité du fantoche Houphouët- Boigny ».
Autre genre de harcèlement, Radio-Conakry demande au président Houphouët-Boigny d’expliquer le pourquoi du maintien d’un citoyen français, M. Raphaël Saller, comme ministre des Finances ivoirien. Dix jours plus tard - simple coïncidence ? - à l’issue du remaniement auquel procède le président Houphouët-Boigny, M. Saller ne fait plus partie du gouvernement ivoirien. Horoya du 25 janvier pavoise, accuse M. Saller d’avoir prélevé des « sommes colossales », M. Houphouët-Boigny de mettre sa fortune à l’abri en France et en Suisse, etc.


Mais bientôt, le coup d’État au Nigeria et surtout l’éviction de M. N’Krumah remontent quelque peu le moral du président ivoirien. La position de la Côte d’Ivoire se trouve renforcée sur trois plans : d’abord par la démonstration de la fragilité des régimes dits « révolutionnaires », ensuite par l’élimination de son adversaire le plus prestigieux en Afrique occidentale, et enfin par la fin de la lutte sur deux fronts, contre deux États frontaliers, le Ghana et la Guinée.
L’élimination de l’Osagyefo affaiblit sans conteste la Guinée. Et la nomination, par M. Sékou Touré, au cours d’un meeting imposant à Conakry, de M. Kwame N’Krumah comme co-président constitue un simple baroud d’honneur. Il s’engage dans l’escalade verbale. Il annonce son intention d’envoyer des troupes au Ghana « pour libérer le peuple ghanéen de la dictature des traîtres militaires ». Et il accuse le président Houphouët-Boigny « d’avoir mis des militaires à la frontière pour empêcher le passage des convois militaires guinéens ». Par ailleurs, dès le 27 février, Conakry décide « de faire subir un entraînement militaire aux militants du Parti démocratique de Guinée ». Le 8 mars, la radio guinéenne annonce la création d’une « commission qui a pour but d’arrêter des mesures concrètes concernant la préparation militaire de la population guinéenne ». Le président guinéen parle encore de mobiliser les 250 000 anciens combattants guinéens de l’armée française et quelque cinquante mille militaires recrutés parmi les femmes et la jeunesse du Parti démocratique de Guinée.
La menace guinéenne est-elle sérieuse ? Les observateurs ne cachent pas leur scepticisme. Le chef de l’État ivoirien, lui, ne sous-estime apparemment pas ces bruits de bottes, puisqu’il tient à le relever, lui aussi, peut compter sur de nombreux alliés. « La Côte d’Ivoire, rappelle-t-il, est liée par des accords de défense non seulement avec les États du Conseil de l’Entente... mais encore avec la France qui, immédiatement, lui apporterait tout le poids de sa puissance. »
Sur ces entrefaits, M. Jacques Foccart débarque à Abidjan. Son arrivée, à ce moment délicat, en Côte d’Ivoire, soulève des questions.
Pour l’Agence de presse guinéenne, M. Jacques Foccart, « premier responsable de la subversion extérieure, atterrit à Abidjan... , explique au vassal de Cocody... (rassure), au nom de son gouvernement, l’arrogant prête-nom d’Abidjan, que son régime de honte, menacé par la colère des patriotes ivoiriens, sera maintenu grâce à des renforts militaires français.. ». L’auteur de cette analyse, se voulant sans doute spirituel, termine en relevant : « Houphouët-Boigny a raté le train de l’Histoire. En définitive, il n’aura pris qu’un FAUX CAR » [25].
Fait plus étonnant, Fraternité-Matin met en relief la visite de l’hôte de marque, avec photo en première page et les noms des cinq ministres ivoiriens qui se sont dérangés pour le recevoir à l’aéroport. Le quotidien dramatise encore plus la situation, en précisant que « depuis novembre 1963, M. Foccart n’était plus revenu en Côte d’Ivoire ». L’intéressé, pour sa part, essaie de minimiser les raisons de son séjour, « ma visite en Côte d’ Ivoire, dit-il, est une visite très classique d’amitié et de routine... »
Jeune Afrique du 3 avril ne cache pas son scepticisme à ce sujet car M. Foccart « est reçu avec trop d’égards pour qu’on puisse un seul instant imaginer que sa présence ait été une simple coïncidence ». Puis, à propos du plan d’intervention militaire français, le rédacteur ajoute :
« ... M. Jacques Foccart l’a clairement et très officiellement confirmé à M. Houphouët-Boigny ».
Le président Houphouët-Boigny prend tellement au sérieux la menace de son jeune collègue, qu’il croit utile de demander, au cours d’une séance solennelle du Conseil national, des déclarations publiques de solidarité au chef d’état-major des forces armées, au secrétaire général du syndicat unique, et surtout aux chefs de file des principales ethnies (Ouébés, Bétés, Baoulés, Abrons, Sénoufos, Aladians) et non aux préfets pourtant présents.
Durant cette réunion, M. Lamad Camara, représentant attitré de la colonie guinéenne de Côte d’Ivoire, après avoir réaffirmé la loyauté des Guinéens de Côte d’Ivoire envers le pays hôte, avait fait part « de notre désir profond, que nous exprimons enfin, de nous organiser pour la libération de nos malheureux frères restés en Guinée... pour la reconquête de notre chère Guinée, actuellement entre les mains d’un homme sans loi... » [26].
M. Philippe Yacé, président de l’Assemblée nationale et secrétaire du Parti démocratique de Côte d’Ivoire diffuse à son tour, le 17 mars, une « déclaration du Bureau Politique du P.D.C.I./R.D.A. », où il est question de la possibilité de signer, dans l’éventualité d’un conflit armé, un accord d’armistice « de l’autre côté de la Côte d’Ivoire, très loin, chez vous ! ».
Bien entendu, la Voix de la Révolution, émettant de Conakry, ne reste pas silencieuse. Elle riposte immédiatement par l’accusation classique mais toujours efficace - surtout auprès des intellectuels - de « collusion avec l’impérialisme. »
Elle franchit un échelon de plus et accuse nommément le président ivoirien d’être responsable du décès de Ouezzin Coulibaly, Biaka Boda, Sékou Sanago, Ernest Boka. Le coup est habile, car on s’interroge - jusqu’à aujourd’hui - à Abidjan, sur les causes réelles de la disparition de ces personnalités.
La guerre des ondes fait rage. Le ton général est au bellicisme. Des deux côtés, on multiplie les émissions en langues vernaculaires. Selon
l’hebdomadaire Jeune Afrique, de Paris, à Abidjan, Lagos, Dakar, aux mêmes heures, des milliers d’Africains collent leurs oreilles à leur transistor pour surprendre la Voix de la Révolution.


Le président Houphouët-Boigny, blessé dans son amour-propre par les attaques, surtout personnelles, intimes, et destinées précisément à le salir, décide donc d’intensifier la lutte.
Le mardi 22 mars 1966, se trouvent réunis dans le grand salon du rez-de-chaussée de la villa présidentielle, à Abidjan, le chef de l’État ivoirien, M. Philippe Yacé, M. Mamadou Coulibaly, président du Conseil économique et social, deux Guinéens hostiles au régime de Conakry et moi-même.
Dans un court exposé, le président Houphouët-Boigny précise le but de notre réunion : il s’agit de démasquer le régime du président Sékou Touré devant l’opinion publique africaine et mondiale, de faire la preuve de sa nocivité pour le peuple guinéen en particulier et pour l’Afrique en général, de l’isoler sur le plan international, et enfin d’entreprendre diverses actions en Guinée même, pour « affaiblir » le gouvernement guinéen.
Cette action sera menée de Paris. En tant que directeur du « Centre d’Information et de Documentation Ivoirien », je suis chargé de la supervision et du financement de l’opération. Le président Houphouët-Boigny me donne des instructions précises.
Certes, sa décision de participer directement à une entreprise aussi compromettante et dangereuse étonne de prime abord. En fait, il n’a jamais fait preuve d’un vain sentimentalisme. Pour lui, la raison d’État prime toute autre considération : les moyens à employer pour la faire prévaloir sont donc simplement fonction des circonstances, des conditions du moment. Sa tactique reste constamment serve de sa stratégie.
Le 27 mars 1966, quelque 10 000 Guinéens de Côte d’Ivoire tiennent un grand meeting au Central boxing club d’Abidjan. M. Chapman, secrétaire général de la sous-section du P.D.C.I./R.D.A. des Guinéens en Côte d’Ivoire, accuse le président Sékou Touré de « s’immiscer dans les affaires intérieures des autres États ». De plus, au cours de cette réunion, les Guinéens de Côte d’Ivoire lancent un appel pressant à tous les patriotes
guinéens et les invitent à s’organiser « en vue de sauver la Guinée de son malheureux sort actuel ».
Les dés sont jetés. La Côte d’Ivoire se trouve compromise. Dans une note datée du 31 mars 1966, j’attire l’attention du président Houphouët-Boigny sur ce point délicat. Le leader ivoirien ne disait-il pas en 1961 :
« La Côte d’Ivoire compte plus de 600 000 non-autochtones. Jamais elle n’admettra que ceux-ci tentent de nuire par quelque moyen que ce soit au régime installé dans leur pays d’origine. »
Donc, dès le départ, le président Houphouët-Boigny semble prêt à s’engager à fond. Pourquoi ? Sans doute parce qu’il a cru déceler des signes de panique chez M. Sékou Touré. De fait, seul un tel état d’esprit peut expliquer la déclaration ahurissante du président Sékou Touré, appelant, fin mars, ses compatriotes à prendre immédiatement, en cas de coup d’État, leurs coupe-coupe, leurs couteaux, pour « égorger tous les agents de l’impérialisme dans les hôtels, dans les maisons, partout où ils se trouvent » [27].
Le 4 avril, Fraternité-Matin publie le compte-rendu du second meeting des Guinéens de Côte d’Ivoire, destiné à officialiser la création de la section d’Abidjan du« Front de Libération National de Guinée » (F.L.N.G.). Le commentateur du quotidien ivoirien considère cette section comme la première « d’une longue série d’installations, du même ordre, dans les principaux pays africains où se trouvent actuellement en grand nombre des réfugiés guinéens à la recherche d’une unité d’action pour combattre le régime dictatorial de M. Sékou Touré... »
Fraternité-Matin cite encore les déclarations aussi virulentes que nombreuses et compromettantes, des dirigeants du F.L.N.G. d’Abidjan. Enfin, pour augmenter considérablement le nombre d’adhérents, M. Chapman rappelle « que désormais, seules seront valables et auront droit de cité les cartes d’identité émanant du F.L.N.G. Celles qui seront frappées aux sceaux de Sékou Touré n’entreront plus en ligne de compte. La cotisation annuelle est fixée à 1 200 francs ».
Toutefois, Fraternité-Matin s’abstient de publier la liste des membres du bureau du comité d’Abidjan du F.L.N.G. désignés pourtant depuis le 28 mars.
A partir du début avril, le noyau parisien du « Front de libération national de Guinée » - destiné à s’ériger en « Comité de coordination provisoire » de l’ensemble des comités du F.L.N.G. - commence à s’organiser.
Des dossiers aussi complets que possible sont préparés à l’intention des journalistes étrangers et tous les articles anti-guinéens parus dans la presse sont immédiatement envoyés - très souvent par télex - à Fraternité-Matin
 [28].
Mais de nettes divergences apparaissent entre les deux dirigeants guinéens. Le second hésite de toute évidence à se couper de ses camarades étudiants ou jeunes diplômés plus ou moins de gauche, tandis que son aîné se montre favorable à une ligne franchement de droite et se déclare prêt à se passer de l’appui des éléments jeunes. Ces divergences, qui iront en s’approfondissant, entraveront de plus en plus le développement de l’action sur tous les plans.
Mais le chef d’État ivoirien se rend très vite compte qu’en s’attaquant directement au régime guinéen et en cherchant à l’abattre, il s’isole en Afrique. En effet, le quotidien Fraternité-Matin avait annoncé le 4 avril la création de sections du F.L.N.G. « au Liberia, en Sierra Leone, au Sénégal, en Haute-Volta, au Niger et en France ». Mais ni la presse nigérienne, ni celle de Ouagadougou ne confirmeront ni ne diffuseront cette information. Le Temps du Niger du 5 avril 1966, en annonçant la création d’une section du F.L.N.G. à Abidjan, avait déjà omis de reproduire la partie du texte faisant état de l’existence d’une section similaire au Niger. Cet indice d’isolement se trouvera confirmé lors de la réunion à Abidjan, à partir du 6 avril, du Conseil de l’Entente.
Le général Christophe Soglo, chef de l’État dahoméen, arrive le 1er avril et s’abstient de toute déclaration. Le 5, en débarquant à Abidjan, le président Hamani Diori du Niger réaffirme, certes, sa solidarité avec la Côte d’Ivoire, mais ne va pas plus loin. Le lieutenant-colonel Sangoulé Lamizana, qui a pris tout récemment la relève à Ouagadougou, se montre encore plus réticent. M. Apedo Amah, ministre des Affaires étrangères du Togo - pays qui ne fait pas partie du Conseil de l’Entente - s’abstient lui aussi de toute prise de position sur le différend ivoiro-guinéen.
L’isolement du président Houphouët-Boigny, au sein même du Conseil de l’Entente, se trouve confirmé. Il va falloir rentrer dans l’ombre et continuer la lutte contre le régime guinéen sans se compromettre. Au demeurant, à Paris également, on fait preuve d’une réticence certaine à propos de la tactique adoptée.
Dès le vendredi 8 avril, le leader ivoirien refuse d’autoriser un nouveau meeting des Guinéens de Côte d’Ivoire. Le 13, dans une interview à M. Philippe Decraene, envoyé spécial du quotidien Le Monde, il nie froidement toute tentative d’immixtion dans les affaires intérieures de Guinée.« Comme le président Senghor, dit-il, je refuse de laisser utiliser le territoire national pour porter la subversion à l’extérieur. Je ne veux pas encourir à mon tour l’accusation de favoriser les entreprises des réfugiés guinéens contre leur pays. Mon gouvernement refuse de s’associer à de tels desseins... »
Fait caractéristique, l’article du Monde ne sera pas repris, même sous forme condensée, par la presse et la radio ivoiriennes.
A partir du 15 avril, Fraternité-Matin continuera certes à reproduire les articles anti-guinéens parus à l’étranger, mais avec des « chapeaux » de moins en moins compromettants, pour en arriver, très rapidement, à la publication d’extraits dépourvus d’une quelconque introduction.


Ce flottement provoque des remous au sein du F.L.N.G. de Paris. En conséquence, lors d’une réunion, le 12 avril au matin, les deux Guinéens décident de partir immédiatement pour Abidjan.
Je suis moi-même convoqué dans la capitale ivoirienne. J’y arrive le 16 au matin, et le président Houphouët-Boigny me reçoit immédiatement, dans sa chambre à coucher, car il est malade. Il me fait part :
a) « De la mauvaise volonté de Senghor qui ne se rend pas compte qu’en obligeant Sékou à se battre sur deux fronts (le sénégalais et l’ivoirien), il pourrait se débarrasser de l’épine Sékou » ; pour le président ivoirien, l’opposition du chef de l’État sénégalais provient une fois de plus du fait que lui, Houphouët-Boigny, est le chef de file du mouvement hostile au leader guinéen ;
b) « des hésitations de nos amis de l’Entente qui avancent l’argument de la fragilité de nos États, pour déconseiller un engagement susceptible de nous compromettre » ;
c) « le combat contre Sékou sera long... »
Donc, aucune récrimination contre ses amis ; une fois de plus, il démontre qu’il sait garder la tête froide dans l’adversité, faire preuve de réalisme et changer de tactique en maintenant tel quel l’objectif stratégique.
On passe aux détails.
a) La nécessité de créer un « Secrétariat du comité de coordination du F.L.N.G ». Le président Houphouët-Boigny ne veut même pas jeter un coup d’oeil sur le texte du Front : « Faites pour le mieux », dit-il.
b) Les problèmes financiers et la propension des dirigeants guinéens à amener des « cadeaux » aux autres, sous forme de billets de banque... « Payez », répond-il.
c) L’un des dirigeants guinéens ne peut se déplacer facilement car, contrairement aux autres, il n’a pas de passeport français. Il lui faudrait un passeport ivoirien... Sans mot dire, le président sort de son lit et téléphone à M. Goba, chef de la Sûreté : « Je vais vous envoyer quelqu’un, vous lui donnerez ce qu’il demande. »
Une heure plus tard, M. Goba, après avoir essayé d’en savoir davantage sur l’affaire, regarde la photo du Guinéen et dit : « Il ressemble à un Bété ; on va mettre Gagnoa comme lieu de naissance. Il ne faut pas le dater d’aujourd’hui », ajoute-t-il. Il établit de sa main le passeport désiré.
Les Guinéens de Côte d’Ivoire, eux, sont au bord de la démoralisation. Du moins ceux qui croient sincèrement en la possibilité d’entreprendre quelque chose de positif. Les autres, plus intéressés à connaître le mode de distribution des cotisations obligatoires collectées, à se faire envoyer en mission à Paris, et à assurer leur situation en Côte d’Ivoire même, font preuve d’un très grand sang-froid.
Sur le plan de l’action psychologique, le F.L.N.G. réussit, certes, à se faire prendre au sérieux, et à obtenir de nombreux articles dans la
presse écrite africaine, européenne et même américaine. Par contre, la guerre des ondes entre Abidjan et Conakry semble tourner à l’avantage de la Guinée, car le leader guinéen connaît le défaut de la cuirasse de son adversaire, à savoir son image de marque. Le président de la Côte d’Ivoire, Sékou Touré le sait, veut paraître comme « le sage de l’Afrique », l’homme généreux, celui qui a horreur de la violence, l’homme désintéressé, celui qui gère son pays en pater familias, qui jouit du soutien de son peuple, etc. La radio guinéenne fait feu de tout bois, alliant le mensonge aux demi-vérités et à des faits de notoriété publique susceptibles de rendre crédible l’ensemble d’une émission radiophonique donnée.
Or, nous l’avons déjà relevé, le président ivoirien considère le respect traditionnel dû à l’âge comme un principe intangible. En conséquence, les insultes de son cadet le vexent. Elles sont dures à admettre.
Cette sensibilité du président Houphouët-Boigny aux attaques lancées contre sa personne, on en a la preuve dans les deux « déclarations du bureau politique du P.D.C.I./R.D.A. » du 24 mars et du 30 avril, lues à la radio par M. Philippe Yacé, secrétaire général du Parti. Une analyse de ces deux documents met en relief un certain nombre d’éléments.
Ainsi la déclaration du 24 mars, longue de 3 500 mots, est entièrement consacrée à la défense de l’image de marque du chef de l’État ivoirien présentée sous un jour on ne peut plus sinistre par Radio-Conakry en particulier et la presse guinéenne en général :
- Non, le président Houphouët n’est nullement responsable de la mort de Ouezzin Coulibaly. Il est mort d’épuisement, emporté par la maladie, le 7 septembre 1958, à l’hôpital Saint-Antoine, à Paris. Et Sékou Touré « ose, à tue-tête, crier la question de savoir qui a tué Ouezzin Coulibay... »
- Non, le président Houphouët-Boigny n’a aucune responsabilité dans la mort de Biaka Boda, « cet autre héros de notre lutte politique... assassiné à Bouaflé » en 1950, par des policiers français.
- Non, le président Houphouët n’a joué aucun rôle dans le décès de Sékou Sanago, ancien conseiller général et Grand Conseiller R.D.A., qui « a trahi au fort de la lutte de notre mouvement » en 1951...
- Non, le président ivoirien qui « a juré de ne jamais faire verser le sang à qui que ce soit », n’a aucune responsabilité dans la mort d’Ernest Boka.« Il s’est pendu », alors qu’il « n’était pas le premier responsable dans le complot qui a conduit les Mockey et lui-même en prison ».
- Non, au moment du coup d’État militaire à Ouagadougou, le président Houphouët-Boigny n’a pas conseillé à l’ex-président Maurice Yaméogo, au radio-téléphone direct, de donner« l’ordre de faire tirer sur la foule... Le président Houphouët ne peut pas demander à un de ses amis ou à qui que ce soit, de commettre un crime qu’il se refuse lui-même à envisager ».
- « Enfin Sékou demande ce que sont devenus Mockey et Koné ses complices. Ces deux tristes individus, condamnés à mort, ont été graciés en novembre dernier. »
Quant à la seconde déclaration du bureau politique, celle du 30 avril, elle est plus longue. Sur les quelque 5 000 mots du texte lu par M. Yacé, seuls 650 sont consacrés à des problèmes politiques, et plus précisément à une attaque modérée contre les États-Unis qui soutiennent le régime guinéen. Le reste constitue une fois de plus, une défense de l’honorabilité du président ivoirien :

- Il n’est pas vrai que le président Houphouët paie mal les manœuvres qui travaillent sur ses plantations.
- Non, les élections de novembre 1965 n’étaient pas truquées.
- Non, des avions Nord-Atlas n’ont pas débarqué de troupes françaises en Côte d’Ivoire.
- Non, le président Houphouët ne passe pas ses nuits à bord d’un bateau de guerre français.
- Non, le président Houphouët-Boigny n’a pas peur de se montrer en public.
- Non, le président Houphouët n’est pas un « usurier qui pillerait les fonds de l’État... Sa fortune, dont Sékou se plaît tant à parler, il la tient de ses plantations, du fruit de son travail, un travail inlassable ».
- Sékou a tort de prévoir pour le président Houphouët, le sort de Ngo Dinh Diem, car ce dernier, comme Sékou, avait « rompu avec l’ancien pays colonisateur »...

Une autre initiative du président Houphouët-Boigny vient confirmer ce souci constant de préserver son image de marque. Le samedi 30 avril, un coup de téléphone à Paris me convoque à Abidjan pour le lendemain, 1er mai. A ce moment, le leader ivoirien connaît déjà le texte - le second - qui sera lu le soir, à la radio, par le président Philippe Yacé. Le dimanche matin, dès que je me présente à la villa présidentielle, le chef de l’État ivoirien m’entraîne vers la véranda qui surplombe le port. Et là, pendant deux heures, après m’avoir recommandé « une discrétion absolue », il me dicte de très nombreux arguments axés précisément sur la force de caractère du jeune Félix Houphouët-Boigny, sa conscience de ses responsabilités de chef, ses plantations, sa générosité, les richesses qu’il tient de sa famille, etc. Quand il en a fini, il me dit :
« Mettez tout cela sous la forme d’une lettre mordante à Sékou et faites-la signer par Dechambenoit [29]. Vous en enverrez une photocopie à Dona Fologo [30] pour qu’il la publie. »
Je repars le soir même pour Paris. Je rédige la lettre, la soumets le 4 mai à la signature de M. Paul Dechambenoit. Elle sera postée, le
même jour, en recommandé, à l’adresse du président Sékou Touré. Elle sera publiée par Fraternité-Matin le 11 mai.


Mais la situation semble se détériorer au Sénégal. Le 27 avril, une dépêche A.F.P., datée de Dakar, met en relief l’ampleur de l’hostilité du gouvernement sénégalais au F.L.N.G. ; le ministre de l’Information menace « les citoyens d’origine guinéenne coupables de violer le principe de non-ingérence... de poursuites devant les tribunaux s’ils sont de nationalité sénégalaise et d’expulsion s’ils ne sont pas de nationalité sénégalaise ».
Réuni à Paris le soir même, le secrétariat du comité de coordination du F.L.N.G. analyse longuement la dépêche. Pour les plus optimistes, la cible du président Senghor étant le chef de l’État ivoirien, cette ultime mesure restera lettre morte, et il sera possible d’utiliser le territoire sénégalais. Selon les pessimistes, le président Senghor va essayer, au contraire, d’utiliser l’hostilité entre Abidjan et Conakry, pour améliorer les relations sénégalo-guinéennes.
Pour ma part, je sais à quoi m’en tenir. De retour à Dakar où il avait assisté aux manifestations du Festival des arts nègres, M. André Blanchet, journaliste à la télévision française, m’avait rapporté en effet une conversation avec le présidentt Senghor, dont la transcription donne :

M. Senghor :
« Je ne suis pas du tout chaud pour cette histoire du Front guinéen, et je vais l’interdire.. ».
M. Blanchet :
« Le chef d’État ivoirien aussi l’a fait. »
M. Senghor :
« La différence entre moi et Houphouët, c’est que moi je ferai ce que je dis. »

Le 28 avril, le président Houphouët-Boigny, une fois encore, tire, avec son réalisme coutumier, la leçon des événements et officialise, devant le Conseil national réuni à Abidjan - en se référant à son tour, à la charte de l’O.U.A. - l’interdiction de toute réunion politique des Guinéens sur le sol ivoirien. Il n’abandonne pas pour autant l’idée du développement de l’action contre le régime du président Sékou Touré.

L’échec du Département d’État


Le 19 avril 1966, au cours d’une nouvelle réunion, le président Houphouët, toujours malade, me demande d’entreprendre une action tendant à amener le gouvernement des États-Unis à retirer son soutien financier au gouvernement guinéen. Mais il fait preuve d’une grande réticence.
Il n’y croit pas beaucoup. Pour lui, la Guinée est un pion trop important pour les États-Unis dans leur différend avec la France, et Washington n’acceptera pas de s’en dessaisir. De plus, par formation - ou par déformation gaulliste - il n’a aucune confiance dans les « Anglo-Saxons » : « Les Américains n’ont rien fait pour nous aider au Ghana », me dit-il, pensif.
De nombreux arguments militent en faveur d’un effort en direction des États-Unis :
a) Dans le système de la démocratie américaine, l’exécutif qui soutient le gouvernement guinéen est relativement désarmé devant un Congrès jaloux de ses prérogatives législatives et surtout financières ;
b) l’exécutif américain est plus sensible qu’ailleurs à la pression de l’opinion publique : une campagne de presse peut donc déboucher sur des résultats importants ;
c) la Côte d’Ivoire dispose d’un atout précieux dans le contexte américain, à savoir le plus grand “columnist” américain, M. Drew Pearson [31], dont l’article quotidien est reproduit par plus de 600 journaux, soit le tiers de la presse quotidienne américaine ; s’il accepte d’épauler la cause ivoirienne, il sera possible d’ébranler quelques sénateurs à la veille de la discussion en commission du nouveau budget ;
d) le département d’État a demandé au Congrès de porter l’aide totale à la Guinée - y compris celle de la Banque Mondiale et l’aide alimentaire - de 19 500 000 à 36 500 000 dollars.
J’arrive donc à Washington le 5 mai 1966. Ma mission consiste à contacter des membres du Congrès et de la presse. Le lendemain, - je l’ignore à ce moment - le ministre ivoirien des Affaires étrangères rencontrera, également à Washington, son collègue américain, tandis que le président Houphouët-Boigny lui-même, recevra ce même 6 mai, dans son village de Yamoussoukro, les volontaires du corps de la paix accompagnés de l’ambassadeur des États-Unis.
Je quitte la capitale fédérale le 11 mai. M. Drew Pearson a réussi, avec une aisance difficile à imaginer sous d’autres cieux, à me faire recevoir longuement et sans aucun préavis, par le sénateur William Fulbright [32], puis par le député Otto Passmann [33]. Mieux encore, pour montrer toute l’importance qu’il attache personnellement à l’affaire, il tient à m’accompagner chez ces deux hommes-clé du Congrès des États-Unis. Les arguments développés sont articulés - conformément aux directives du président - sur « la menace communiste chinoise ».
Le même thème sert de base à l’« Appel à l’Opinion Publique Américaine » en langue anglaise, signé du comité de coordination provisoire du Front de libération nationale de Guinée. Des photocopies de cet Appel - des polycopies auraient mis en relief la collusion de la Côte d’Ivoire avec le F.L.N.G. - sont remises à mes interlocuteurs.
Je reprends les mêmes arguments devant cinq députés démocrates - membres de la sous-commission pour l’Afrique de la Chambre des Représentants - invités à déjeuner par M. Drew Pearson.
Des arguments similaires, agrémentés de quelques autres de type « pearsonien », ou simplement « américain », sont incorporés dans un grand article publié le 15 mai par le Washington Post et la chaîne de quelque 600 quotidiens, sous le titre :
« Aide à la Guinée pro-chinoise ».
« Les États-Unis aident un pays africain soutenu par les Chinois pendant qu’ils combattent le communisme au Vietnam. »
Il y accuse, entre autres, le lobby de la « Harvey Aluminium », « qui possède 51% de la Compagnie des Bauxites de Guinée », d’être à l’origine de cette tactique « paradoxale », et se pose en défenseur des contribuables américains. Le Département d’État réagit le jour même. Selon une dépêche du bureau de Washington de l’agence United Press International (U.P.I.), datée du 15 mai,« les États-Unis n’envisagent pas de réduire l’aide à la Guinée... Mais, précise la dépêche, si l’on se base sur l’expérience passée, les questions soulevées dans la presse seront probablement reprises par les parlementaires qui examinent les projets budgétaires de l’administration Johnson. »
Le lendemain, U.P.I. revient à la charge avec une nouvelle dépêche en provenance de Washington, où l’on peut lire :
« Les États-Unis, en dépit des accusations qu’ils sont en train de soutenir un régime pro-chinois, ne prévoient pas, dans l’immédiat, une réduction de l’aide à la Guinée.
Dernièrement, des sources américaines ont précisé cela de façon claire [34] , à la suite d’un “Appel à l’Opinion Publique Américaine” diffusé par le Front de libération nationale de Guinée ».
Ce même 16 mai, une seconde dépêche U.P.I. de Washington, vient confirmer le désarroi du Département d’État ; celui-ci rend public un rapport présenté au Congrès par le vice-amiral L.C. Heinz, directeur de l’assistance militaire au Pentagone. Selon cette personnalité, l’aide militaire accordée au Mali - autre pays « socialiste » d’Afrique francophone - a « eu un effet favorable sur l’évolution des relations entre les États-Unis et la République du Mali ».
Les réactions du Département d’État prouvent à quel point ses responsables craignent de voir le Congrès et l’opinion publique américaine
forcer la main au gouvernement des États-Unis. Il faut donc augmenter la pression.
Le président Houphouët-Boigny me reçoit à nouveau, dans le petit salon du premier étage de sa villa, le 21 mai. Il a déjà lu mon compte rendu, et veut en discuter, poser des questions, jauger personnellement la situation. Il est visiblement troublé mais il ne peut apparemment pas concevoir l’existence d’un pays où il soit possible, en s’appuyant sur quelques rares parlementaires et journalistes, d’obliger un gouvernement à changer de politique sur un problème donné. Même en France, sous la IVe République, dit-il, ce n’était pas possible. Et en Amérique, le régime est de type présidentiel.
Mais les résultats sont là. La violente réaction de Washington paraît concluante. Il n’y a pas non plus le moindre espoir - le rapport de M. Usher Assouan sur sa mission à Washington est là pour le prouver - du côté officiel. Force est de se rabattre sur la voie non-officielle.
Après 24 heures de réflexion, le président Houphouët-Boigny me reçoit pour la troisième fois en trois jours. D’emblée, il me refait part de son scepticisme quant à l’efficacité de l’action projetée : « Ce serait trop beau si c’était aussi facile. » Mais il faut tenter l’expérience.
De retour à Paris, je maintiens donc une correspondance suivie avec M. Drew Pearson, et lui fournis de nouveaux arguments destinés à alimenter la campagne anti-guinéenne. En même temps, de nombreuses informations parviennent de Washington à propos des pressions exercées, en sens inverse, sur le Département d’État par l’ambassadeur de Guinée, le lobby de la Harvey Aluminium et M. William Attwood [35].
Je repars pour les États-Unis à la veille de la discussion décisive sur la répartition de l’aide américaine. Mon séjour sera de très courte durée.
Le 2 août, selon une information confidentielle parvenue de Washington à Paris, le Sénat aurait finalement accordé 7 000 000 de dollars, au lieu des 36 800 000 demandés par l’administration pour la Guinée.


Incapable de vaincre l’opposition du Congrès, le Département d’État veut au moins prouver sa bonne volonté au président Sékou Touré. Le 28 août, le président Johnson nomme M. McIlvaine, ambassadeur des États-Unis à Conakry, poste resté sans titulaire depuis le départ, près d’une année plus tôt, de M. James I. Loeb. Le 27 octobre 1966, le nouvel ambassadeur présente ses lettres de créance au président Sékou Touré. Mais la chance ne lui sourira guère.
En effet, 48 heures plus tard, la délégation guinéenne conduite par M. Lansana Béavogui, ministre des Affaires étrangères, en route pour la conférence au sommet d’Adddis-Abéba, est arrêté par les autorités ghanéennes, à l’escale d’Accra. Le Ghana veut garder les quatre diplomates de la délégation, ainsi que quinze étudiants, en otages, jusqu’à ce que « la Guinée libère les Ghanéens détenus illégalement dans ce pays ». L’incident aurait pu être circonscrit entre le Ghana d’une part et la Guinée et l’O.U.A. de l’autre, si l’avion transportant M. Lansana Béavogui et sa suite n’était un appareil de la compagnie Pan American.
Le président Sékou Touré réagit avec violence, en mettant aussitôt l’ambassadeur américain en résidence surveillée, pour 24 heures. De violentes manifestations se déroulent à Conakry aux cris de : « A bas les Yankees », « Les Yankees hors d’Afrique ». Les manifestants pénètrent dans les locaux de la chancellerie américaine et en détériorent partiellement le rez-de-chaussée. Ce qui amène Washington à protester, dès le 30 octobre, contre ces « actes de vandalisme ». Le 2 novembre, les manifestations contre les États-Unis se poursuivent toujours dans les rues de Conakry. La situation se détend soixante-douze heures plus tard, après la remise en liberté des diplomates guinéens à Accra.
Le 8 novembre, tandis que M. Lansana Béavogui est accueilli en triomphe au stade « 28 septembre » de Conakry, le président Sékou Touré annonce l’expulsion des 64 membres du corps des « volontaires de la paix » américains travaillant en Guinée. Il stigmatise « l’impérialisme américain... ennemi irréductible des peuples ». La presse américaine se déchaîne à son tour. Le News de Washington, du 3 novembre, demande la rupture des relations diplomatiques avec la Guinée.
Le 10 novembre, l’ambassadeur américain est rappelé « pour consultation ». Le Daily News de New York, du même jour, fait état d’une recommandation de l’ambassadeur McIlvaine tendant, elle aussi, à la rupture des relations diplomatiques.
Mais le 12 novembre, le New York Times, toujours en bons termes avec le Département d’État, se montre plus modéré. Son éditorialiste explique qu’une rupture ferait trop plaisir aux communistes chinois, aux castristes, et même aux « gaullistes français ».
Dans l’immédiat, cette sagesse ne provoque aucun écho à Conakry et met seulement en relief les divergences entre les dirigeants guinéens à propos de l’attitude à adopter envers Washington. Ceci se ressent dans les contradictions entre déclarations officielles et articles de presse. Celle-ci fait en effet preuve d’une extrême hostilité envers les États-Unis.
Par exemple, pour Radio-Conakry, « l’aide de l’impérialisme est un gâteau empoisonné... L’insulte faite au peuple de Guinée par l’impérialisme américain sera lavée. L’impérialisme américain saura une fois pour toutes que la politique du Parti Démocratique de Guinée n’est pas et ne sera jamais une politique du ventre » [36].
Mais en dépit de ces invectives, l’ambassadeur des États-Unis en Guinée regagne son poste le 12 décembre.

De l’action psychologique aux tentatives de « subversion »


Pendant toute la seconde moitié de 1966, les échos provoqués par la propagande ivoirienne dans l’opinion publique mondiale avaient atteint une ampleur sans précédent. Au point d’amener le président Sékou Touré à déclarer dans un discours :
« ... L’impérialisme se livre à l’heure actuelle à l’intoxication de l’opinion mondiale. Vous ne pouvez pas savoir combien d’articles de presse ils écrivent par jour ou font écrire par leurs laquais... »
Le 11 octobre, Fraternité-Matin constatera, à juste titre semble-t-il, qu’« on ne trouve plus dans la presse mondiale, y compris celle du camp communiste, un seul journal qui ose vanter le régime guinéen ».
Bien entendu, la propagande guinéenne ne se contente pas de parer les coups. Elle traîne le chef de l’État ivoirien dans la boue et le qualifie de « Ngo Dinh Diem », de « Glaoui », d’« Africain indigne », d’« ennemi juré de la cause africaine », de « pantin sans conscience de Yamousoukro », etc.
La presse abidjanaise, pour sa part, reprend le thème de l’ascendance du président Sékou Touré, illustré jadis par les causeries radiophoniques de l’ex-président Maurice Yaméogo. Cette fois-ci, l’exposé, plus détaillé, sera fait par un Guinéen, le Dr Fara Touré, médecin africain, dirigeant du F.L.N.G. et insulté très souvent par la presse écrite et parlée de Guinée. Il essaie de démontrer que l’ascendance de M. Sékou Touré est encore plus plébéienne que ne laissait supposer M. Maurice Yaméogo. Le chef de l’État guinéen descendrait d’une esclave de Samory Touré et de Sory Fadiga, grand marabout de l’époque ; leur fille, Minata, aurait épousé l’esclave d’un boucher maure du nom de Ahmed Sisi Touré, installé à Faranah : Sékou Touré serait le fruit de ce mariage, etc.
En même temps, le président Houphouët-Boigny s’emploie à mettre en place un cordon sanitaire autour de la Guinée.
Le Mali demeure toujours le point faible du dispositif ivoirien d’isolement de la Guinée. Partagé entre l’idéologie et les intérêts de son pays, le président malien offre ses bons offices. Le 12 mai, une délégation officielle malienne, conduite par M. Mahamane Alassane Haïdara, président de l’Assemblée nationale, arrive à Abidjan. Il faudra six jours de discussions aux deux délégations pour arriver à un accord sur le texte du communiqué final qui constitue, sans conteste, un succès pour le président Houphouët-Boigny : le président Sékou Touré ne peut, de tout évidence, compter beaucoup sur l’amitié et l’appui du Mali.
Abidjan essaie également de gagner le Cameroun à sa cause. Fraternité-Matin du 1er juillet 1966 met en garde le président Ahidjo et lui demande de ne pas se laisser duper par Conakry. N’est-ce pas M. Sékou Touré qui fournissait des « armes tchèques ou russes destinées aux rebelles du Cameroun" et n’avait-il pas permis l’utilisation du territoire guinéen par Moumie » ? [37].
La Côte d’Ivoire tente encore de faire obstacle à un éventuel rapprochement algéro-guinéen. Fraternité-Matin du 7 juillet 1966 relève par exemple que le président Sékou Touré, « après avoir joué les butors avec Boumédienne », adresse « des télégrammes de félicitations au successeur de son ami Ben Bella ».
Au Sénégal aussi, la situation paraît favorable à la Côte d’Ivoire. L’ébauche d’entente entre Conakry et Dakar est compromise par une attaque du président Sékou Touré contre les autorités sénégalaises, accusées « d’avoir permis à la France d’installer dans la région de Saint-Louis un camp d’entraînement pour des éléments “contre- révolutionnaires” guinéens ».
Le président Senghor s’abstient de réagir sur le champ. Il part pour Tananarive afin d’y assister à la conférence de l’O.C.A.M. A son retour fin juin, le Sénégal prend la décision d’« interrompre sa coopération bilatérale avec la Guinée ». Selon Le Monde, « il est permis de penser que le président Houphouët-Boigny, en butte lui-même depuis plus d’un an à de violentes attaques guinéennes, n’a pas incité M. Senghor à la modération ».
De tous les pays voisins, seul le Liberia s’était abstenu jusque-là de prendre position - même à mots couverts comme le Mali - contre le régime guinéen. En dépit de leurs relations communes amicales avec Washington, le président Houphouët-Boigny crut à un moment donné pouvoir opposer Monrovia à Conakry. Peine perdue. Washington veillait.
Les efforts du président Houphouët-Boigny pour isoler le régime guinéen dépasseront bientôt le cadre du monde capitaliste. Il décide de porter un grand coup en faisant transmettre, à l’ambassadeur de l’U.R.S.S. à Dakar, une invitation à assister, le 7 août 1966, aux fêtes de l’Indépendance de la Côte d’Ivoire. Au moment de quitter Abidjan, l’ambassadeur fait part à la presse du prochain établissement des relations diplomatiques entre les deux pays, et se déclare « impressionné par l’essor économique de ce pays ».


Mais si la Côte d’Ivoire marque des points sur les plans de la propagande et de la diplomatie, les tentatives d’action en Guinée même se solderont par une faillite totale.
Toute activité clandestine nécessite, en effet, des hommes valables, des bases de départ sûres, des moyens financiers et matériels d’une certaine importance, le tout agencé suivant un plan prenant en considération un grand nombre d’autres paramètres objectifs, aussi bien que subjectifs.
Une analyse superficielle rapide montrait, dans le cas d’espèce, l’absence de problèmes majeurs sur le double plan des bases de départ et des moyens. Il en allait autrement sur celui du matériel humain.
Les deux Guinéens censés servir de pivot à l’ensemble de l’action ne convenaient de toute évidence pas, pour n’importe quel genre d’activité.
Dès les premiers contacts, des divergences profondes et de tous ordres se faisaient jour entre les deux hommes. Le plus âgé, violent, entier, ne possédait apparemment pas les qualités élémentaires, à savoir la patience, la capacité dialectique et la largeur de vues, pour engager un quelconque dialogue avec les étudiants et les universitaires, plus au moins réfugiés en France, et qui formaient le gros des troupes disponibles pour toutes formes d’actions.
Le second, devenu vétérinaire au bout d’un très grand nombre d’années d’études, paraissait plus apte à établir le contact avec les milieux intellectuels. Mais connu pour ses besoins financiers et sa capacité de les satisfaire, il jouissait d’un prestige douteux dans ces mêmes milieux.
Des divergences, qu’on pourrait qualifier d’idéologiques, venaient encore accentuer l’animosité réciproque des deux hommes. Elles amenaient l’un à accuser plus ou moins ouvertement l’autre de philo-communisme, tandis que le second s’ingéniait à mettre en relief la nocivité de son aîné, son rôle de repoussoir.
Des appréciations d’ordre tribal vinrent compliquer davantage les relations entre les deux chefs de file du F.L.N.G. L’un se montrait partisan d’un certain équilibre ethnique au sein du comité de coordination du Front, le second expliquait sa réticence maladive envers son compagnon, sur le fait que « les Peulhs, c’est une race à laquelle on ne peut pas faire confiance ».
La grande différence d’âge entre les deux leaders guinéens ne créait pas seulement un fossé sur le plan des mentalités. En bon Africain, le plus âgé ne pouvait tout simplement pas admettre la présence d’un « gosse » qui l’appelait, de plus, « papa », à un niveau similaire au sien. Il faudra à certaines occasions de très longues discussions pour l’amener à accepter que le « gosse » contresigne un document du F.L.N.G. Il va de soi, le jeune vétérinaire, lui, désirait toujours être le seul signataire.
Cette attitude se trouvait être également la conséquence de la recherche par tous les leaders - et pas seulement par ces deux dirigeants - de positions de force. Car, aussi invraisemblable que cela puisse paraître, les leaders de Paris, d’Abidjan et de Dakar croyaient, en dépit d’une désillusion passagère, les jeux faits, et cherchaient à bien se placer, en prévision de la toute prochaine prise du pouvoir. Ils en étaient à étudier « l’action gouvernementale en Guinée après le régime de Sékou Touré ».
Enfin, ultime facteur de divergences et non des moindres, les problèmes d’argent. C’était à qui exercerait le plus de pression pour obtenir le maximum de fonds, n’hésitant pas à recourir aux menaces. De plus, les leaders parisiens du F.L.N.G. suscitaient bien entendu la jalousie de ceux d’Abidjan et de Dakar, anxieux de profiter de la manne, donc d’organiser des réunions, de préférence à Paris, où se trouvaient et la caisse et des amis compréhensifs soucieux de préserver la plus belle des traditions africaines qui veut qu’on ne laisse pas repartir le visiteur les mains vides.
Avec de tels éléments, il s’avérait difficile d’envisager une quelconque action clandestine. D’autant qu’aucune des conditions les plus élémentaires de sécurité n’était respectée. L’un se réclamait, à tout bout de champ, du président Houphouët-Boigny pour imposer son autorité et le compromettait sans se gêner. L’autre, de son côté, se propulsait un peu partout, mettant en relief son rôle dirigeant dans l’opération contre le régime guinéen. Ce qui accentuait davantage l’animosité entre les deux hommes. Il y avait encore les télégrammes compromettants envoyés allègrement d’Abidjan à Paris, etc.
Mais si l’encadrement au plus haut niveau laissait à désirer, le problème des troupes, disponibles pour l’action éventuelle, ne se posait même pas. En 1958, plusieurs centaines de soldats guinéens, servant dans l’armée française, et craignant de perdre leurs droits à la retraite en quittant l’armée avant terme, et aussi d’être accueillis fraîchement en Guinée, avaient en effet « choisi la France ».
Quant aux intellectuels guinéens de Paris, ils avaient refusé de faire directement partie du F.L.N.G. C’est pourquoi, réunis au sein d’une Ligue guinéenne de Libération nationale, et se qualifiant de section européenne du F.L.N.G., ils proposaient, dans une lettre ouverte à ce dernier, une « action positive concertée au sein d’un front représentatif ». Mais devant la pagaille prévalant au sein du « comité de coordination », la ligue avait préféré adopter une position d’expectative. Ses dirigeants seront reçus à Paris, le 6 juillet 1966, par le président Houphouët-Boigny. Ils feront un excellent travail de préparation en Sierra Leone, en Guinée Bissau et aussi au Sénégal. Plusieurs actions seront envisagées. Toutefois, elles ne pourront être complètement matérialisées.
L’annonce par Radio-Conakry, le 26 janvier 1967, d’une intensification frénétique des activités subversives des « impérialistes et éléments contre- révolutionnaires », se place dans ce contexte : M. Sékou Touré surestime-t-il la capacité d’action du F.L.N.G. et du président Houphouët-Boigny, ou craint-il un coup de force organisé par d’anciens compagnons d’armes ?
A Paris, l’Étudiant Guinéen, dans sa livraison de janvier 1967, se demande, cruel dilemme, s’il lui faut soutenir le Front « suscité, financé et contrôlé par l’impérialisme français et son valet Houphouët », ou bien condamner tout à la fois « clairement et publiquement le F.L.N.G. », et
aussi « le régime policier et bureaucratique de la clique Sékou Touré » ? L’Étudiant Guinéen, à l’issue d’une analyse on ne peut plus dogmatique, invite ses sympathisants à opter pour cette seconde attitude.


Survient, sur ces entrefaites, l’arraisonnement, dans les eaux territoriales guinéennes, du chalutier “Kerisper” battant pavillon ivoirien et ayant Abidjan pour port d’attache. L’incident a eu lieu le 19 février 1967 : il sera divulgué seulement le 6 avril par Radio-Conakry. La presse ivoirienne, elle, gardera le silence sur le sujet jusqu’au 11 mai.
Les instructions du président Houphouët-Boigny sont claires : « Surtout, pas de manifestation d’émoi. » Il ne veut pas donner l’occasion à la propagande guinéenne de pavoiser. Entre-temps, les contacts établis par le comité clandestin de Paris, depuis plusieurs mois, avec certains ambassadeurs guinéens à l’étranger, ont donné un premier résultat : le 31 mars, M. Nabi Youla, fidèle de la première heure de M. Sékou Touré, ancien ministre de l’information, ancien ambassadeur en France, quitte l’ambassade de Guinée à Bonn, « choisit la liberté » et s’installe à Paris. D’aucuns voient dans cette désertion les prémices d’un coup d’État à bref délai.
Quoi qu’il en soit, le communiqué publié à Conakry donne à l’affaire du chalutier des proportions d’une vaste entreprise subversive, méticuleusement organisée. Bien entendu, il n’en est rien. Il s’agissait vraiment d’un de ces vieux bâtiments arrivés à l’âge de la retraite en France et transférés outre-mer où leur exploitation s’avérait encore possible.
Le 11 mai, le président Tubman annonce sa prochaine rencontre avec le président Sékou Touré ; son collègue ivoirien, ajoute-t-il, lui avait demandé d’obtenir de la Guinée l’abandon des accusations contre l’équipage.
Durant cette même journée du 11 mai, avec son sens aigu de la propagande, le président Houphouët-Boigny porte un nouveau coup au régime guinéen en plein désarroi, baigné dans des rumeurs de complots et d’arrestations, en annonçant la remise en liberté des derniers détenus des « complots » de 1963.
Néanmoins, si le pouvoir de M. Touré reste vacillant, il ne manifeste pas la moindre intention de libérer le chalutier ivoirien et son équipage.
Mais la malchance poursuit décidément le régime guinéen. En effet, le même Lansana Béavogui, ministre des Affaires étrangères de Guinée, qui avait été arrêté huit mois auparavant, à l’escale d’Accra, est victime de la même mésaventure le 26 juin 1967. Par suite du mauvais temps, l’avion de ligne néerlandais qui le transporte est obligé d’atterrir à Abidjan. M. Achkar Marof, délégué guinéen à l’O.N.U., se trouve sur le même appareil.
L’affaire est particulièrement grave. En effet, les diplomates guinéens reviennent de la session extraordinaire de l’Assemblée générale de l’O.N.U. qui avait débattu des suites de la Guerre des Six jours. Ils y avaient participé sur convocation du secrétariat général des Nations unies, et voyageaient avec des titres de transport délivrés par lui. L’O.N.U. se trouve donc politiquement responsable de la détention des délégués guinéens.
M. Auguste Denise, qui assure l’intérim du président de la République ivoirien et a, au plus haut point, le souci de la responsabilité, hésite. Le président Houphouët-Boigny, contacté en Europe, lui, se dit « vivement satisfait de cette arrestation historique ». Faut-il ou non les accuser d’un crime quelconque, comme M. Kamano et l’équipage du chalutier ? On préférera s’en abstenir.
Le vendredi 30 juin, à l’issue du conseil des ministres, un long communiqué annonce officiellement l’événement et le présente comme des représailles à l’arrestation de M. Kamano et à l’arraisonnement du “Kerisper”. En conséquence, le gouvernement ivoirien regrette « vivement de se trouver dans l’obligation d’appliquer au président guinéen sa propre conception des rapports internationaux et de retenir en Côte d’Ivoire le groupe de Guinéens jusqu’à la libération des ressortissants ivoiriens, du bateau de pêche et de son équipage ».
Les autorités guinéennes rejettent cette thèse dans la mesure où il s’agit, selon elles, d’une part de deux affaires de subversion caractérisée contre la Guinée, et de l’autre, d’un kidnapping de diplomates guinéens. La Côte d’Ivoire se trouve donc en position d’accusée dans les deux cas.
Contrairement aux dirigeants ghanéens qui avaient cédé aux pressions de l’O.U.A., et libéré au bout de quelques jours les Guinéens arrêtés à leur passage à Accra, le président Houphouët-Boigny, avec sa ténacité coutumière, refuse de suivre la même voie.
Entre-temps, M. Thant offre ses bons offices - acceptés par Abidjan - et promet au président Sékou Touré de mettre « tout en oeuvre pour obtenir la prompte mise en liberté de la délégation guinéenne ». La radiodiffusion guinéenne tonne. La tension entre les deux pays monte de nouveau rapidement. De Genève où il se trouve, le président Houphouët-Boigny organise la parade : Fraternité-Matin publie les premières motions de soutien envoyées par les sous-sections du Parti démocratique de Côte d’Ivoire. Devant le Conseil national, M. Philippe Yacé, secrétaire général du Parti, déclare : « ... Avec Sékou Touré, il n’y a que la loi de la jungle qui compte. Nous rendrons désormais oeil pour oeil, dent pour dent. » (sic.)
Les 22 et 29 août, de passage à New York, le président Houphouët-Boigny rencontre M. Thant. Celui-ci fait valoir l’existence de conventions internationales garantissant l’immunité des diplomates accrédités à l’O.N.U. Le leader ivoirien reste inébranlable.
L’affaire est portée devant le IVe sommet de l’O.U.A., réuni à Kinshasa. Pour M. Usher Assouan, il le dit abruptement : « Aucune résolution ne fera avancer le problème », l’unique solution étant « l’échange de nos ressortissants ». L’aréopage africain lui-même n’ayant pu amener le président Houphouët-Boigny à lâcher prise, le leader guinéen se voit obligé de céder.
Horoya du 22 septembre 1967 publie donc un long réquisitoire contre le président Houphouët-Boigny, qui « confond toujours la politique avec la ruse, le machiavélisme, le jeu de cartes et les intrigues... l’histoire avec la course de vitesse, sacrifiant toujours le sujet pour l’objet, le fond sur la forme... ».
Puis, après cette analyse contenant une part de vérité, M. Sékou Touré annonce la libération sans condition aucune, et de l’équipage et de M. Kamano.
Donc, il n’y aura pas « échange », mais la libération inconditionnelle des Ivoiriens et du bateau détenus en Guinée. Effectivement, M. Kamano débarque à l’aéroport d’Abidjan et le “Kerisper” entre dans les eaux territoriales ivoiriennes le 26 septembre au matin. Dans l’après-midi, les Guinéens retenus en Côte d’Ivoire embarqueront pour Conakry. Le lendemain, les délégués au VIIIe Congrès du P.D.G. les accueilleront par des acclamations.
Quant à M. Kamano et à l’équipage, eux aussi seront accueillis en héros. Mais si, dès le lendemain de leur arrivée, Fraternité-Matin publie les déclarations détaillées des marins-pêcheurs, on n’y trouve aucune trace des dires de M. François Kamano. Le 28, M. Laurent Dona Fologo se fait l’écho du malaise suscité par le silence du principal acteur. Il fait état des doutes, des interrogations des Ivoiriens, sur les circonstances de son arrestation, du problème des 30 millions, de leur destinataire. Et il souhaite en conclusion des éclaircissements de la part du principal intéressé. M. Kamano s’obstinera à garder le mutisme le plus complet.
L’affaire aura encore des suites à l’Assemblée générale des Nations Unies. En effet, dès l’arrivée de M. Béavogui à Conakry, M. Sékou Touré exige du secrétariat général de l’O.N.U. l’inscription et des débats publics sur cette violation de la Charte par les Ivoiriens.
Devant la VIe commission de l’O.N.U., M. Marof, l’un des Guinéens interceptés à Abidjan, déclare avoir été « détenu pendant 92 jours... pour des raisons dictées exclusivement par la haine d’un homme, M. Félix Houphouët-Boigny... ». Le délégué guinéen demande ensuite à l’O.N.U. de prendre « les mesures nécessaires en vue d’empêcher les actes de piraterie, de banditisme, d’agression, de terrorisme... »
La condamnation implicite de la Côte d’Ivoire par le « machin », se trouve toutefois largement contrebalancée par la récupération de M. Kamano, du “Kerisper” et de son équipage. M. Houphouët-Boigny marque donc, à nouveau, un point...

Paris suit toujours Abidjan


Quelques jours après l’arraisonnement du “Kerisper”, le gouvernement américain avait décidé de relancer la coopération guinéo-américaine, gravement touchée par la crise de l’automne précédent. En conséquence, M. Dean Rusk, secrétaire d’État américain, invite son homologue guinéen à une visite officielle aux États-Unis entre le 6 et le 15 mars 1967.
Le séjour américain de M. Béavogui - quatre mois après sa mésaventure ghanéenne et trois mois avant son arrestation à l’escale d’Abidjan - se déroule sous les meilleurs auspices. Selon la presse guinéenne, le ministre des Affaires étrangères « s’est entretenu six heures avec le secrétaire d’État Dean Rusk et huit heures avec M. Joseph Palmer, secrétaire d’État adjoint chargé des affaires africaines ».
Une dépêche A.F.P. datée du 27 mars confirme le rapprochement entre les deux pays et annonce le rétablissement intégral de l’aide américaine à la Guinée.
Le lundi 22 mai 1967, le président de la République me reçoit. Quand les discussions en arrivent aux relations guinéo-américaines, le chef de l’État fait preuve de scepticisme. « Notre ambassade à Washington, dit-il, pense que l’écho de la visite de M. Béavogui à Washington a été exagéré. » Son entrevue avec M. D. Rusk n’aurait pas été de six heures, mais de quatre, le secrétaire d’État aurait parlé moins de trente minutes et aurait fait seulement une apparition d’une demi-heure au cocktail de l’ambassadeur guinéen. A l’appui de ces dires, le président me remet une photocopie de la note de l’ambassade ivoirienne de Washington, datée du 9 mai.
Le président ivoirien, pensif, ajoute toutefois que jamais aucun secrétaire d’État américain n’avait consacré tant d’heures à des entretiens avec des responsables africains, fussent-ils chefs d’État, ni pris la peine de se déplacer à un cocktail offert par un ambassadeur africain.
Il est donc décidé de lancer à nouveau une action similaire à celle de l’année précédente.
Elle est préparée avec beaucoup de soins. La séquestration de M. Béavogui à Abidjan, à la veille de mon départ pour Washington, ne facilitera guère mes contacts avec le Département d’État. Mais, pour la seconde fois en deux ans, ce dernier sortira vaincu de son affrontement avec le Congrès et la presse : il n’obtiendra pas les crédits demandés pour la Guinée [38].


Le président Sékou Touré accuse le coup. Il se trouve acculé. Désespérant de pouvoir surmonter le double obstacle de la presse américaine et du Congrès, et cherchant des crédits indispensables à son économie, il se tourne vers la France.
Le 2 octobre 1967, à la séance de clôture du VIIIe Congrès du P.D.G., il fait part de son désir de « rétablir avec la France une coopération honnête et fructueuse... ». Il cherche, affirme-t-il, à « réduire l’incompréhension qui existe dans nos rapports avec la France ». Paris ignore ces avances.
Donnant une nouvelle preuve de bonne volonté, M. Sékou Touré accepte de participer, au début de novembre 1967, après des années de boycottage, à la réunion de Bamako des chefs des États riverains du fleuve Sénégal, un projet particulièrement cher au coeur du président Léopold Sédar Senghor. A la fin des travaux de la Conférence, le chef d’État réaffirme sa « volonté d’une reprise avec la France par une coopération confiante qui sauvegarde nos intérêts réciproques, une coopération étendue à tous les secteurs ». Le 9 novembre, le président Sékou Touré déclare « souhaitable que la Guinée sache quelle est l’intention de la France, si, oui ou non, la France est favorable à la coopération avec la Guinée... »
Ces appels réitérés ne soulèvent toujours aucun écho du côté français.
Pour le correspondant du Figaro [39] à Dakar, le chef de l’État ivoirien a en effet son mot à dire dans la reprise des relations franco-guinéennes.
En dépit du caractère entier du général de Gaulle, l’influence du président Houphouët-Boigny est-elle aussi grande auprès du président de la République française ? Au point d’avoir son mot à dire dans la politique africaine de la France ? La réponse à ces questions est positive. Elle est confirmée par le président Houphouët-Boigny lui-même, au début d’octobre 1967. « Ce n’est certainement pas la Côte d’Ivoire ni moi-même qui ferons quoi que ce soit pour nous opposer à l’amélioration des relations entre la France et la Guinée », affirme-il publiquement. Il admet du même coup, disposer du pouvoir d’entraver la normalisation des rapports entre les deux pays.
Dans quel sens va donc s’exercer l’influence d’Abidjan ?
La réponse à cette question vient sous la forme brutale d’un communiqué, violemment anti-guinéen, publié à l’issue du Conseil national, réuni le 16 novembre 1967 sous la présidence du chef de l’État ivoirien. Il est, dans sa quasi-totalité, consacré à l’affaire Kamano ; or l’intéressé a été libéré près de deux mois auparavant et le président Houphouët-Boigny est rentré à Abidjan depuis trois semaines... Le Conseil national y dénonce, entre autres,« le plan diabolique de diversion ourdi par Sékou Touré..., stigmatise et flétrit les moyens perfides qu’il a mis en oeuvre..., condamne énergiquement ... les méthode ignobles [du] régime de Sékou Touré... » .
D’un tel contexte, on peut déduire, semble-t-il, l’hostilité du président Houphouët-Boigny à tout rapprochement franco-guinéen.


Pour essayer de sortir de l’impasse, le président Sékou Touré joue à fond la carte Senghor. Ce faisant, il commet, à l’évidence, une double erreur ; il surévalue l’impact de M. Senghor à Paris et sous-estime l’animosité persistante d’Abidjan envers Dakar. Quoi qu’il en soit, pour être agréable au président Senghor, M. Sékou Touré reçoit, le 24 mars 1968, à Labé, en territoire guinéen, les chefs d’État du Mali, du Sénégal et de Mauritanie. Ils décident de créer enfin ce « sous-groupe régional », désiré depuis si longtemps par M. Senghor, et baptisé « Organisation des États riverains du fleuve Sénégal » (O.E.R.S).
M. Sékou Touré commet, à ce moment, une troisième erreur en la présentant comme un organisme confédéral devant « déboucher le plus rapidement possible sur une forme d’État unitaire ». Or, M. Houphouët-Boigny reste résolument hostile à toute velléité unitaire et même à tout regroupement concurrent.
Le mercredi 27 mars, à sa sortie de l’Elysée, le président Houphouët-Boigny annonce aux journalistes qu’au cours d’une seconde entrevue avec le général De Gaulle le samedi 30, ils aborderont « notamment les problèmes des regroupements qui ont vu le jour récemment en Afrique dans la mesure où ils servent l’unité africaine et le rapprochement entre les Africains ».
Le 6 avril, M. Senghor arrive, à son tour, à Paris. Selon le leader sénégalais, il est naturel de travailler « pour la reprise des relations de toutes sortes, et non pas seulement diplomatiques, entre la France et la Guinée, quatrième partenaire de l’O.E.R.S. ». Le 8, il rencontre le président Houphouët-Boigny à Paris. Il y sera question de la Guinée, de la coopération Entente-O.E.R.S. ; et aussi de la conférence de Monrovia du 22 avril qui doit réunir les chefs d’État de l’Afrique de l’ouest : la Côte d’Ivoire y participera-t-elle, avec la Guinée, comme l’avait laissé entendre M. Usher Assouan lors d’une conférence de presse ? Le 18 avril, le président Senghor déclare à sa sortie de l’Elysée avoir - « comme c’était son devoir » - évoqué avec le chef de l’État français les rapports franco-guinéens. Il lui avait fait valoir, précise-t-il, que l’appartenance du Sénégal à l’O.E.R.S. « ne peut laisser la France indifférente ».
Peine perdue. Son poids auprès de M. Foccart et du général de Gaulle est loin d’équivaloir celui de M. Houphouët-Boigny. Surtout en ce mois d’avril 1968, quand vient d’être prise la décision d’une action commune d’envergure en faveur du Biafra [40].
Sûr de lui, le président Houphouët-Boigny boycottera, de plus, la conférence de Monrovia.
L’intervention de M. Senghor, celui-ci devra le reconnaître, n’aura aucune suite positive.


Le bilan de dix années d’efforts continus et inutiles de la Guinée pour renouer avec Paris, pour faire face au harcèlement d’Abidjan, pour sortir de l’isolement, apparaît franchement négatif. L’impasse est totale. Elle crée, à son tour, un sentiment d’insécurité permanente proche de la panique à Conakry.
De fait, à la mi-mars 1968, une dépêche de l’Agence France-Presse transmet le texte d’un communiqué de Conakry annonçant l’arrestation en territoire guinéen, de plusieurs individus, dont « le sieur Barry Yaya, instituteur, secrétaire général de l’organisation à la solde de l’impérialisme international qui s’intitule ridiculement "Front de Libération Nationale" ». Dans la liste des seize membres du « Bureau du Comité d’Abidjan du F.L.N.G. », M. Barry Yaya figure effectivement en cinquième position, avec le titre de secrétaire général. Sur la base de renseignements « sûrs » transmis de Guinée - par un correspondant trop optimiste du F.L.N.G. ou un agent provocateur, on ne l’a jamais su - le malheureux avait accepté de partir pour le Fouta-Djalon, croyant pouvoir organiser un maquis avec l’appui de la chefferie traditionnelle.
Mais déjà, le chef de l’État ivoirien abandonne la Guinée comme cible. Il veut consacrer temps et moyens à un problème autrement important - le Biafra - dont la solution heureuse ouvrirait des perspectives réellement belles en Afrique. Peut-être se rend-il compte également de l’impossibilité de faire ployer le leader guinéen ?
Il cesse, en avril 1968, de subventionner le « regroupement des Guinéens en France » qui avait pris la suite du F.L.N.G., trop discrédité au sein des jeunes intellectuels guinéens. La Guinée est totalement ignorée de la presse ivoirienne, même quand le régime guinéen prendra fait et cause pour le gouvernement fédéral contre le Biafra. La presse ivoirienne s’abstiendra également de toute référence à M. Sékou Touré, au lendemain de la chute de M. Modibo Keita, en novembre 1968. Et pourtant l’occasion était belle. Elle gardera le silence encore quand le leader guinéen fera état, une fois de plus, de « manifestations contre-révolutionnaires » en janvier 1969, suivies d’un nouveau complot en mars...
Le 13 avril 1969, Radio-Conakry condamne « la querelle que de Gaulle et ses nègres font au peuple guinéen et à sa révolution ». Deux semaines plus tard, le général de Gaulle se retire à Colombey-les-Deux-Églises. Est-ce le début d’une amélioration des relations franco-guinéennes ? En effet, depuis peu, M. Sékou Touré « se résigne à attendre un éventuel changement de titulaire du pouvoir en France » pour se rapprocher de Paris.

Notes

[1Political Parties in French Speaking Africa, de Ruth Schachter Morgenthau - The Clarendon Press - Oxford, 1964, p. 309-310.

[2Le Monde du 28 septembre 1958.

[3Voir chapitre 1, De l’antagonisme actif...

[4Depuis, le président Houphouët-Boigny semble craindre davantage les Soviétiques et les Cubains.

[5Voir chapitre 4, Échec, défi, fidélité et difficultés

[6Le Monde du 25 novembre 1958.

[7La Documentation Française n° 2503 du 29 janvier 1959.

[8Fraternité du 29 mai 1959.

[9Voir chapitre 4, L’U.A.M., instrument plus efficace

[10Voir chapitre 4, Paralyser Dakar, isoler Conakry... et tenter de dédouaner Tshombé

[11Voir chapitre 1, ... à l’offensive contre Accra

[12Voir chapitre 5, Pour Tshombé, contre l’O.U.A., Bruxelles et Washington

[13Voir chapitre 1, ... à l’offensive contre Accra

[14Notes d’écoute de la B.B.C. - Émission de Radio-Conakry du 7 juin 1965, à 20 heures, en langue française.

[15A.F.P. du 10 juin 1965.

[16Fraternité-Matin du 21 juin 1965.

[17Fraternité du 29 mai 1959.

[18A.F.P. du 25 octobre 1962.

[19Voir chapitre 1, ... à l’offensive contre Accra

[20Notes d’écoutes de la B.B.C. - Émission de Conakry du 15 novembre 1965 à 20 heures, en langue française.

[21Le gouvernement guinéen sera obligé de remettre M. Kamano en liberté et de le renvoyer en Côte d’Ivoire en septembre 1967. Il réoccupera son poste avant d’être arrêté par les autorités ivoiriennes et condamné le 14 mars 1973 par la première Chambre du tribunal correctionnel d’Abidjan à 20 ans de prison ferme pour détournement de deniers publics s’élevant à 470 000 000 de francs C.F.A.

[22Lettre Africaine du 30 novembre 1965.

[23Du 24 novembre 1965.

[24Dans son zèle, le propagandiste guinéen avait sans doute oublié que la Haute-Volta était le seul pays du groupe de l’Entente à ne pas héberger de troupes françaises ou de toute autre nationalité.

[25A.P.G. du 19 mars 1966.

[26Fraternité-Matin du 17 mars 1966.

[27Le Times du 6 avril, commentant cette déclaration, précisait que le gouvernement américain avait été amené à protester auprès du gouvernement guinéen, tandis que « les services de publicité de la Côte d’Ivoire comparaient le président Sékou Touré aux rebelles congolais... qui utilisaient des Européens comme otages ».

[28Tous les documents du F.L.N.G. recevront effectivement une large publicité dans un très grand nombre d’organes de presse étrangers.

[29Dechambenoit était l’un des leaders du F.L.N.G.

[30Il s’agit du rédacteur en chef du quotidien abidjanais Fraternité-Matin.

[31M. Drew Pearson avait été invité en Côte d’Ivoire avec sa fille Ellen, en septembre 1965. Ils y avaient eu droit à un traitement spécial : reçus par le président Houphouët-Boigny à Yamoussoukro et retenus à déjeuner, ils avaient disposé d’un hélicoptère pour faire le tour de la Côte d’Ivoire.

[32Président de la Commission des Affaires étrangères du Sénat.

[33Président de la Commission des finances de la Chambre des représentants

[34Allusion à la conversation du 6 mai entre M. Dean Rusk, secrétaire d’État américain, et M. Usher Assouan, ministre ivoirien des Affaires étrangères.

[35M. William Attwood, journaliste libéral, avait été nommé le 17 février 1961 ambassadeur en Guinée par le président Kennedy. Il avait réussi non seulement à gagner l’amitié de M. Sékou Touré et à redresser les positions américaines en Guinée, mais à renverser la position de la Guinée vis-à-vis des États-Unis. Rédacteur en chef de l’hebdomadaire Look en 1966, il était sans doute à ce moment le partisan le plus influent de M. Sékou Touré à Washington.

[36A.F.P. du 4 décembre 1966.

[37Leader de l’Union des Populations du Cameroun (U.P.C), assassiné en Suisse.

[38Le 11 juillet 1968, dans les luxueux salons de la résidence de l’ambassadeur de Côte d’Ivoire à Washington, nous serons une douzaine d’invités à participer à un dîner en l’honneur de Drew Pearson. Il sera élevé, ce soir-là, « à la dignité d’officier de l’Ordre National ivoirien pour services exceptionnels rendus à notre pays »…

[39Du 5 décembre 1967.

[40Voir chapitre 3, De l’appui clandestin...

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