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Si, comme on l’affirme, le résultat final constitue le seul critère du succès en politique, l’échec du président Houphouët-Boigny paraît total en Afrique avec la fin de la sécession biafraise. A partir de 1970, son isolement, l’absence de tout impact sur le devenir du Continent, ira en se précisant au fil des années.
Son ultime tentative de réoccuper sa place sur la scène africaine - en proposant le « dialogue » avec l’Afrique du Sud - débouchera, elle aussi, sur un échec et accentuera davantage sa solitude.
Pourquoi se lance-t-il, dix mois après la fin peu glorieuse de l’aventure biafraise, dans une bataille à l’issue on ne peut plus incertaine ? Pour trois raisons semble-t-il.
La première, on la trouve dans une analyse pertinente de M. Gilbert Comte, observateur chevronné de l’Afrique francophone et publiée dans Le Monde Diplomatique.
« Les difficultés du dialogue, écrit-il, expliquent évidemment mal la persévérance de M. Houphouët-Boigny à le faire aboutir. Mais il reste aussi une disproportion extraordinaire entre la richesse de son pays et l’isolement politique où il se trouve depuis son intervention au Biafra. Voilà cinq ans, la Côte d’Ivoire inspirait les démarches de l’Afrique francophone. Aujourd’hui, elle ne peut même plus prétendre influencer la Haute-Volta. Pour sortir de cette impuissance, conclut l’auteur, M. Houphouët-Boigny a voulu frapper un grand coup, au risque de se mettre dans une situation encore plus difficile. »
En somme, le chef d’État ivoirien cherche à « rendre un rôle à la Côte d’Ivoire ».
La seconde explication, sans doute complémentaire de la précédente, est fournie par West Africa. Partant de la visite rendue par M. John Vorster, Premier ministre du pays de l’apartheid à son collègue M. Chaban-Delmas, au début de juin 1970, et la vente par la France à l’Afrique du Sud de l’armement que lui refusaient la Grande-Bretagne et les États-Unis, l’hebdomadaire spécialisé londonien prévoyait dès juin 1970, « une percée imminente de la République sud-africaine en Afrique francophone » [1]. Cette thèse sera reprise par le Times de Londres et Le Nouvel Observateur de Paris.
La volonté de rendre service à l’Afrique du Sud en récompense de son aide à la sécession biafraise constitue probablement la troisième des données expliquant l’initiative ivoirienne.
Le président Houphouët-Boigny fait pourtant preuve de prudence quand, dans les premiers jours de novembre 1970, il annonce son intention de réunir un « sommet » africain pour engager le dialogue avec l’Afrique du Sud, après avoir rendu visite, précise-t-il, à différents chefs d’État responsables de l’Afrique indépendante.
Pretoria, Blantyre, Libreville, Accra et Tananarive ne cachent pas leurs sympathies pour la proposition d’Abidjan. Par contre, Bamako manifeste son « scepticisme », Lagos l’estime « inacceptable », Conakry parle de « déshonneur », Kampala la qualifie de « malheureuse, tragique et ridicule », tandis qu’une douzaine d’autres États africains cachent mal leur hostilité. De plus, en janvier 1971, à la conférence de l’O.C.A.M., les chefs d’État francophones esquivent le débat sur l’Afrique du Sud, illustrant ainsi l’opposition d’une majorité d’entre eux au projet ivoirien.
Normalement, ces réticences auraient dû pousser le président Houphouët-Boigny à la circonspection. Au demeurant, à ce stade, il aurait pu battre en retraite sans perdre la face, puisqu’il avait pris la précaution, au mois de novembre précédent, de donner à son initiative un caractère collectif. Il n’en sera rien. Au contraire, il pense pouvoir atteindre son objectif, par un coup d’éclat, en passant par dessus ses pairs pour mobiliser l’opinion publique mondiale.
Le 28 avril 1971, 126 journalistes, invités, tous frais payés, de toutes les parties du monde, se trouvent réunis à Abidjan, pour entendre et interroger le chef de l’État ivoirien. Celui-ci condamne l’apartheid, considéré comme « une insulte à nous tous ». Mais il s’agit d’un problème intérieur et de toute façon, ajoute-t-il, nous ne pourrons le supprimer par la force. Il nous faut, dit-il encore, à tout prix écarter le spectre d’une guerre avec ce pays qui serait une catastrophe pour tout le continent. Il annonce aussi son intention non seulement de dialoguer avec Pretoria, mais aussi de se rendre en République sud-africaine à l’invitation de M. John Vorster.
Mises à part quelques timides déclarations de soutien, c’est un tollé général. La Tanzanie, l’un des rares alliés de la Côte d’Ivoire dans l’affaire du Biafra, se montre particulièrement virulente. L’organe officiel du parti au pouvoir stigmatise « les dernières bouffonneries » du leader ivoirien sous le titre de « Traître dangereux » ; le Standard, organe gouvernemental pousse encore plus loin l’irrespect en se demandant si le président Houphouët-Boigny jouit de toutes ses facultés.
A la réunion des ministres des Affaires de l’O.U.A. de la mi-juin, à Addis-Abeba, la délégation tanzanienne obtiendra l’inscription de la question à l’ordre du jour avec comme libellé : implications de la proposition ivoirienne « qui est contraire aux décisions de l’O.U.A. » sur l’Afrique du Sud. Les représentants de la Côte d’Ivoire et du Gabon se retirent de la Conférence ministérielle.
Quelques jours plus tard, la Conférence des chefs d’État met en relief l’ampleur de la défaite ivoirienne : par vingt-huit voix contre six (Gabon, Lesotho, Maurice, Malawi, Madagascar, Côte d’Ivoire) et cinq abstentions, elle rejette tout dialogue avec Pretoria. De plus, le nouveau président de l’O.U.A. tient à le préciser, cette Organisation serait « très ferme » si l’un de ses membres décidait unilatéralement d’ouvrir des négociations avec la République Sud-Africaine.
Le même président ivoirien qui était conscient, jadis, il l’avait démontré, de l’importance de s’engager toujours entouré, sinon précédé, d’alliés, s’obstine, « dussé-je être le seul », proclame-t-il. Passant des paroles aux actes, une délégation ivorienne, conduite par M. Blaise Ndia Koffi, ministre d’État, se rend le 7 octobre 1971, en « visite privée » en Afrique du Sud. M. Vorster la reçoit en grande pompe. Les commentaires irrévérencieux mis à part, les États membres de l’O.U.A. ripostent en décidant d’admettre les représentants des mouvements de libération aux travaux du Conseil des ministres sur les questions les concernant, et en augmentant de 50% les budgets alloués à chacun d’eux.
En septembre 1974, MM. Houphouët-Boigny et Senghor - ce dernier avait pourtant voté contre le dialogue au sommet de l’O.U.A. - rencontrent M. Vorster à Yamoussoukro, village natal du leader ivoirien.
Au mois d’avril suivant, dans une interview au Monde, le président Houphouët-Boigny affirme n’avoir jamais interrompu le dialogue avec les dirigeants sud-africains, et insiste sur son obsession d’une éventuelle immixtion des pays de l’Est aux côtés des Noirs en cas de guerre de libération.
Un nouvel échelon est franchi dans l’escalade quand, le 10 septembre 1975, une délégation ivoirienne, conduite par le ministre de l’Information accompagné de son épouse française, arrive à Pretoria pour une visite officielle de dix jours. Abidjan s’apprête même, du moins le président Houphouët-Boigny le laisse entendre, à suivre l’exemple du Malawi et à établir des liens diplomatiques avec le pays de l’apartheid.
Le leader ivoirien rencontrera encore M. Vorster le 22 mai 1977 à Genève, et son ministre des Affaires étrangères en septembre 1977. Mais au bout de huit années d’efforts solitaires, la perspective reste bouchée. L’hostilité de la très grande majorité des membres de l’O.U.A. à l’Afrique du Sud, y compris celle des « modérés » reste entière. Elle a été illustrée par le refus de condamner le soutien accordé par les Soviétiques et les Cubains au M.P.L.A. de M. Neto : ses adversaires en Angola avaient commis en effet le crime de lèse-Afrique en acceptant l’appui militaire du régime raciste.
De toute évidence, M. Houphouët-Boigny avait sous-estimé le complexe racial, l’humiliation ressentie par ses pairs, et surévalué leur conscience de classe, face au problème de l’apartheid.
Il a eu toutefois la sagesse de ne pas tenir sa promesse d’antan de rendre visite à M. Vorster ; et il n’y a toujours pas d’ambassadeur ivoirien en République sud-africaine.


Au plan multilatéral, le processus de décomposition de l’O.C.A.M., héritière chétive de l’U.A.M. - cette organisation bâtie jadis , contre vents et marées, de ses propres mains, grâce à son intelligence politique, à ses capacités manoeuvrières - se poursuit inexorablement depuis 1970. Pourtant on avait cru à la possibilité d’une percée ivoirienne en juin 1972 à la suite de la création à Bamako de la Communauté Économique de l’Afrique de l’Ouest (C.E.A.O.). Il s’agissait en fait d’une version remaniée et actualisée du fameux article 2 du défunt accord du 30 décembre 1955 instituant la double nationalité et destiné à ouvrir les marchés de l’intérieur aux produits manufacturés ivoiriens. Et aussi sénégalais, car cette fois le leader ivoirien était soutenu par M. Léopold Senghor, co-promoteur du projet.
Accessoirement, la C.E.A.O., groupant trente millions de producteurs et de consommateurs, se proposait, selon le chef de l’État sénégalais de faire contrepoids aux deux « grands » africains, à savoir le Nigeria et le Zaïre.
Mais de toute évidence, les deux promoteurs de la nouvelle organisation avaient négligé de prendre en considération le nationalisme industriel des pays pauvres du groupe, une asymétrie des intérêts en présence et le voisinage d’États relativement puissants pour certains d’entre eux.
Ce dernier facteur est mis en relief par Le Temps du Niger, seul quotidien du pays, dès le 17 avril 1973. « La C.E.A.O., note l’éditorialiste, risque de ne pas recueillir l’adhésion enthousiaste de bon nombre d’Africains de l’ouest. Le général Yakubu Gowon, chef de l’État du Nigeria, paraît être l’un de ceux-ci. Il s’est en effet toujours prononcé en faveur d’une organisation économique communautaire de l’Afrique de l’Ouest, dépassant les barrières linguistiques traditionnelles. À cela, précise le journaliste, les défenseurs de la C.E.A.O. francophone, rétorquent que celle-ci ne constitue qu’une première phase… »
Cela amène le Togo, lié davantage au Ghana, et le Dahomey voisin du géant nigérian, à refuser de signer les protocoles d’application du Traité de Bamako et à se contenter du statut de membres observateurs.
Le colonel Moussa Traoré, président du Mali, lui aussi fait les plus expresses réserves au sujet des limites linguistiques « fragiles et dépassées » de la nouvelle communauté.
Quant au président Diori Hamani, « nos transactions, note-t-il, sont beaucoup plus importantes avec le Nigeria, la Libye et l’Algérie qu’avec les autres États de l’Entente. » Nommé quand même président de la C.E.A.O., il s’empresse de faire la tournée des pays voisins. Dans le communiqué conjoint publié à l’issue de sa visite à Lagos, les deux chefs d’État réaffirment « leur détermination d’œuvrer ensemble et de concert avec d’autres pays de la sous-région pour la réalisation rapide d’une plus large communauté économique de l’Afrique de l’ouest par-delà les barrières de toutes sortes » [2]. Commentant ce communiqué, le chef de l’État nigérien considère publiquement la C.E.A.O.
comme un premier pas vers la création d’une large et solide Union économique qui réunira les quatorze pays anglophones et francophones de la région.
À Cotonou, à Lomé et à Accra où il fera aussi escale durant cette tournée, il demandera à ses interlocuteurs de ne pas voir dans la C.E.A.O. « une machination, une machine de guerre des pays francophones contre les anglophones ».
Cette optique constitue en soi une stérilisation du nouvel organisme francophone. La création de la C.E.D.E.A.O. (Communauté Économique des États de l’Afrique de l’ouest) groupant quinze États de la région, et avec Lagos comme siège, viendra confirmer l’échec du projet ivoiro-sénégalais de la création d’un hinterland économique.
Au demeurant, l’O.C.A.M. elle-même - devenue en janvier 1970 « l’Organisation commune africaine malgache et mauricienne » - s’effiloche au fil des ans et en particulier à cause de l’obstination du président ivoirien à promouvoir son idée de dialogue avec la République sud-africaine. En février 1972, M. François Tombalbaye abandonne la présidence de l’O.C.A.M. ; en avril, le Zaïre cesse d’en être membre, et la qualifie de « néocolonialiste », tandis que que le général Eyameda refuse obstinément d’en devenir le président. Quelques mois plus tard, c’est au tour du Congo-Brazzaville de s’en retirer, suivi en juillet 1973 par le Cameroun et le Tchad, rejoints par Madagascar et le Gabon en septembre 1976. Le Monde titre : « L’O.C.A.M. ou la peau de chagrin. » L’organisation francophone se trouve en effet réduite à neuf membres. Autre symptôme de la désaffection généralisée, l’absentéisme chronique des chefs d’État : à la conférence au sommet de février 1977, seuls deux chefs d’État, à part celui du pays hôte, seront présents à Kigali.
L’échec de la tentative de dialogue avec la République sud-africaine, et l’isolement consécutif de la diplomatie ivoirienne au sein de l’O.U.A., la désintégration progressive de l’organisation francophone et donc la difficulté de son utilisation, ne se trouvent nullement compensés par des succès ponctuels.
Au Ghana, la preuve en est faite, la chute de Kwame N’Krumah n’a pas mis fin à l’irrédentisme sanwi. Conséquence indirecte de l’appui officiel d’Abidjan à la sécession biafraise, on assiste à une nouvelle flambée du mouvement séparatiste en Côte d’Ivoire, suivie d’une intervention brutale des forces de l’ordre.
Au plan intérieur ghanéen, le coup d’État du lieutenant-colonel Acheampong du 13 janvier 1972 renverse le régime du Dr Koffi Busia. Pour le quotidien anglais Guardian, le flirt du Premier ministre « avec les thèses du président Houphouët-Boigny sur l’ouverture du dialogue avec l’Afrique du Sud, avait provoqué un certain malaise ». Effectivement, dans une de ses premières déclarations, la Junte, en précisant ses objectifs, donne la préséance au rejet de tout dialogue avec l’Afrique du Sud sur le règlement de la crise économique, pourtant bien grave. Depuis on ne peut trouver aucun signe valable d’un quelconque rapprochement économique ou politique entre Abidjan et Accra.
En ce qui concerne le Nigeria, le président Houphouët-Boigny fait le premier pas. « Rien ne m’oppose au Nigeria » dit-il en août 1970 - sept mois après la fin de la guerre civile - dans une interview à un quotidien sénégalais. Il sera invité, un mois plus tard, à assister au dixième anniversaire des fêtes de l’indépendance du Nigeria. En novembre, les enfants biafrais envoyés en Côte d’Ivoire durant les combats sont rapatriés tandis qu’en octobre de l’année suivante, le président Houphouët-Boigny adresse un message de félicitations au général Gowon à l’occasion de l’anniversaire de l’indépendance du Nigeria. Quelques jours plus tard, c’est le rétablissement des relations diplomatiques entre Abidjan et Lagos. Le 28 avril 1972, le président Houphouët-Boigny annoncera, personnellement, à Lomé, sa « réconciliation » avec le général Gowon et ajoutera :
« Nous pensons qu’une page douloureuse est tournée et le plus important c’est de nous retrouver tous au chevet de l’Afrique, une Afrique malade. On ne se bat pas au chevet d’une mère malade. »
Le premier ambassadeur ivoirien sera Birama Touré, celui-là même qui s’était singularisé lors du Conseil national de mai 1968, en essayant de s’opposer à la reconnaissance du Biafra [3].
Mais le Nigeria, de par le maintien même de son unité, continue de représenter un danger pour chacun des minuscules États de la Côte ouest de l’Afrique, et de plus un défi vivant pour la Côte d’Ivoire. La création de la C.E.D.E.A.O. en constitue une preuve non négligeable.
Quant aux relations ivoiro-guinéennes toujours sujettes à des hauts et des bas, de 1970 à 1977, elles paraissent normalisées depuis mars 1978.
Immédiatement après l’échec de la sécession biafraise, le président Houphouët-Boigny, déjà conscient de l’inanité de ses efforts de déstabilisation du régime de Sékou Touré, avait essayé de se rapprocher de son cadet. La C.E.A.O. était alors en gestation et la participation de la Guinée vivement souhaitée.
Le premier indice d’une normalisation entre Abidjan et Conakry apparaît en mars 1970. Inaugurant, bien avant le président Nixon, « la politique du ping-pong », le 21 mars 1970, l’équipe nationale de football part pour Conackry afin d’y participer au « festival culturel et sportif de Guinée ». Fin juillet, recevant à son tour une délégation sportive guinéenne, le président Houphouët-Boigny déclare :
« J’espère que très bientôt, je dis très bientôt, mon jeune frère le président Ahmed Sékou Touré et moi jetterons le voile, un voile très épais, sur ce triste passé d’incompréhension… Nous le ferons, ajoute-t-il, dans l’intérêt bien compris de nos deux pays, faits pour s’entendre, s’entraider et s’aimer. »
Dans un message adressé à son collègue ivoirien, le dirigeant guinéen fait part, quelques jours plus tard, de sa volonté de réconciliation. Le président Houphouët-Boigny affirme, fin octobre, sa conviction d’une reprise des relations avec Conakry « avant la fin de l’année ». Le rapprochement semble effectivement prendre forme, puisqu’une mission envoyée par le ministère français des Affaires étrangères arrive à Conakry.
Malheureusement, le 22 novembre 1970, c’est-à-dire au moment même où apparaît une éclaircie pleine de promesses, « des mercenaires étrangers et guinéens encadrés par des soldats portugais » débarquent, venant de la mer, à Conakry. Ils réussissent à se rendre maîtres de la prison et à libérer des prisonniers. Mais ils échouent dans leur tentative d’investir la ville et se retirent. La Guinée met en cause la République fédérale allemande, « la cinquième colonne foccartienne » [4], le président Senghor, et dans une moindre mesure, la Côte d’Ivoire.
En mai 1971, le président Sékou Touré attaque personnellement M. Jacques Foccart accusé d’être « le responsable numéro un de toutes les subversions organisées en Afrique, en Afrique de l’ouest notamment et particulièrement en Guinée » [5]. Le 1er juillet 1971, à l’issue de son congrès, la jeunesse de Guinée demande l’exécution de « tous les assassins…membres des réseaux SS et Foccart ». Pour M. Seydou Keita, ambassadeur de Guinée à Rome, « tous nos ennuis avec la France viennent de la clique Foccart, tant que Foccart gardera son influence sur le gouvernement, la normalisation des relations franco-guinéennes ne sera pas possible ».
Toutes ces attaques contre le secrétaire général pour les Affaires africaines et malgaches sont fort gênantes pour le président Houphouët-Boigny. En effet, après le départ du général de Gaulle, il avait fallu exercer beaucoup de pressions sur son successeur pour l’amener à réintégrer M. Jacques Foccart dans ses anciennes fonctions. En particulier, le dirigeant ivoirien avait multiplié les démarches auprès de ses pairs africains afin de les convaincre d’écrire à Georges Pompidou pour demander le maintien de l’intéressé dans ses fonctions.
Quoi qu’il en soit, en dépit des accusations guinéennes, Abidjan envoie une délégation participer aux manifestations organisées à Conakry à l’occasion du premier anniversaire de l’échec de la tentative de débarquement. En juillet 1972, six semaines après la signature du traité de Bamako créant la C.E.A.O., le président Houphouët-Boigny fait un pas de plus. Il atterrit à Faranah, ville natale de son collègue guinéen. Selon la radio guinéenne, M. Ahmed Sékou Touré « a eu à accueillir à Faranah » [6] le président de la République de Côte d’Ivoire, « mais malheureusement [les entretiens] n’ont pas abouti à un accord ».
Le 7 septembre de l’année suivante, les attaques guinéennes reprennent contre le Sénégal et la Côte d’Ivoire. Celle-ci se trouve accusée d’avoir envoyé un tueur à gages guinéen à Conakry pour assassiner M. Sékou Touré, et aussi « tout prévu pour coopérer avec le gouvernement fantoche » qui devait prendre le pouvoir en cas de succès du débarquement de novembre 1970. Pire, le président guinéen invite les « patriotes » à « descendre les dirigeants africains traîtres » ! Deux semaines plus tard, il revient sur le même sujet pour souhaiter, au micro de Radio-Conakry, « la mort physique » des chefs d’État du Sénégal et de la Côte d’Ivoire, et invite en particulier l’armée ivoirienne « à abattre Houphouët-Boigny pour servir la cause du peuple » ! Le président ivoirien riposte en déclarant ne plus vouloir se prêter à des « réconciliations sans lendemain ».
Le 14 juillet 1974, après l’élection de M. Giscard d’Estaing à la présidence de la République française, et le départ consécutif de M. J. Foccart, un communiqué officiel annonce la reprise de relations normales entre la France et la Guinée.
Le 5 février 1976, l’ambassadeur de France présente ses lettres de créance à M. Ahmed Sékou Touré. M. Seydou Keita - celui-là même qui avait attaqué M. Foccart avec violence - devient ambassadeur de Guinée en France.
Il faudra attendre près de quatre ans pour amener, en mars 1978, les leaders de la Guinée, du Sénégal et de la Côte d’Ivoire, réunis à Monrovia à la diligence du chef d’État libérien, à se réconcilier. Aux termes du communiqué publié à l’issue de quatre-vingt dix minutes de discussions, les trois dirigeants s’engagent, entre autres, à promouvoir et à faciliter la libre circulation des personnes et des biens conformément aux dispositions du traité de la C.E.D.E.A.O. dont les trois pays sont membres…


En guise de conclusion, il convient de poser une question dont l’importance ne saurait être niée.
Comment le président Houphouët-Boigny, jadis figure de proue de l’Afrique, en est-il arrivé à cette solitude diplomatique ?
Élu député de la Constituante en 1945, devenu le dirigeant le plus en vue des parlementaires africains, il avait attaché son nom à la loi abolissant le travail forcé, créé le Rassemblement démocratique africain, lutté contre le pouvoir colonial avant de le rallier, suivi par la quasi totalité de ses camarades, accédé ensuite au pouvoir exécutif dans le cadre de la IVeme République, et participé, comme représentant de l’Afrique française, à la rédaction de la Constitution gaullienne.
Après avoir obtenu le démantèlement de l’A.O.F., il n’avait pu certes faire prévaloir son option de fédération franco-africaine. Il devait par contre réussir à préserver son leadership en Afrique francophone à travers le Conseil de l’Entente et l’Union afro-malgache, et à enterrer définitivement le rêve d’unité continentale, caressé par ses principaux adversaires d’alors, MM. Kwame N’Krumah et Sékou Touré, grâce au lancement du groupe de Monrovia et à la création de l’Organisation de l’Unité Africaine.
Le prestige du président Houphouët-Boigny atteindra son zénith au début de 1966 avec l’élimination de l’Osagyefo de la scène ghanéenne et le coup d’État au Nigeria qui laisse présager, lui semble-t-il, la désintégration du géant nigérian.
Mais la notion d’apogée implique celle du déclin.
Effectivement, au bout de vingt et un ans d’omniprésence, les succès commencent à se faire rares. Les revers se multiplient durant les quatorze années suivantes.
Un coup d’État militaire élimine M. Maurice Yaméogo - devenu si utile au leader ivoirien - de la scène politique voltaïque et africaine. De leurs côtés, les cadres ivoiriens s’opposent farouchement, pour une fois, au président Houphouët-Boigny, en rejetant son projet de double nationalité qui aurait ouvert pourtant de belles perspectives politiques et surtout économiques à la Côte d’Ivoire. Échec aussi en Guinée, où M. Sékou Touré se maintient au pouvoir en dépit de l’acharnement mis par M. Houphouët-Boigny à le perdre. Échec encore avec l’O.C.A.M., dont la naissance officielle à Tananarive, en juin 1966, ressemble davantage à un enterrement.
Échec, enfin et surtout, au Nigeria. Échec particulièrement cuisant dans la mesure où le leader ivoirien s’était engagé à fond dans cette aventure. Son isolement sera parachevé par son entêtement à vouloir dialoguer avec Pretoria.
Une première explication de ce changement qualitatif, se situant aux alentours de la date-charnière de 1966, réside dans son utilisation abusive de ses amis du R.D.A. ou d’autres devenus ses pairs, sans songer à les ménager, à prendre en considération leurs intérêts propres. L’exemple
le plus typique en est M. Maurice Yaméogo, manipulé jusqu’à l’usure, jusqu’à son renversement par une simple chiquenaude. Autre exemple, le président Houphouët-Boigny n’a tenu aucun compte des intérêts de son collègue M. Ould Daddah. Celui-ci a suivi le leader ivoirien quand l’action de ce dernier allait dans le sens du renforcement de l’indépendance de la Mauritanie face aux revendications marocaines. Il s’en est éloigné lors de la reconstitution de l’O.C.A.M. qui risquait de mettre en péril son rapprochement avec les autres États arabes, devenus hostiles au Maroc.
Mais c’est sans conteste, son soutien au séparatisme biafrais qui a rendu irréversible et définitif son isolement. Tous les chefs d’État africains, ayant eux-mêmes à faire face à de puissantes forces centrifuges dans leur propre pays, ne pouvaient se risquer à le suivre sur la voie de la révision des frontières héritées du colonialisme. Deux faits particulièrement typiques peuvent illustrer cette optique. Ainsi, le président Tombalbaye, déjà en butte à une dissidence larvée dans l’est et le nord du Tchad, ne pouvait donner son agrément à l’initiative de son collègue ivoirien. De même, il aurait été illogique pour le fidèle président Hamani Diori - dirigeant d’un pays peuplé, entre autres, de près de 2 000 000 de Haoussas - de suivre son grand ami de Côte d’Ivoire et de soutenir la lutte des Ibos contre les 30 000 000 Haoussas du Nigeria frontalier.
Le vertige du succès constitue sans doute une seconde donnée de l’explication. Jusqu’en 1966, tout lui paraît réussir et les quelques bavures, vite effacées, ne semblent avoir rien de prémonitoire de par leur caractère même d’exceptions. Cette ambiance d’euphorie le pousse vers une politique volontariste ne tenant pas suffisamment compte des facteurs objectifs, de la réalité africaine qu’il est censé pourtant connaître si bien. Et il débouchera sur la démesure avec la sécession biafraise et la tentation acharnée de faire entrer la patrie de l’apartheid dans le concert des nations africaines.
Dernier élément d’analyse, mais non le moindre, la solitude - et non l’usure - du pouvoir à l’intérieur même de la Côte d’Ivoire. C’est là, certes, le tribut payé par la plupart des dirigeants des États de type présidentiel, en particulier dans les pays dépourvus d’opposition et de moyens d’expression démocratiques. Dans le cas précis du président Houphouët-Boigny, ce tribut sera particulièrement lourd, par suite de l’élimination de la plupart des centaines de cadres formés dans la lutte contre le pouvoir colonial.
En juillet 1959, les membres les plus proches de l’entourage immédiat de M. Houphouët-Boigny se nommaient Mockey, secrétaire général du parti, vice-Premier ministre et ministre de l’Intérieur, Ladji Sidibé, questeur de l’Assemblée nationale, et Djibo Sounkalo, sénateur de la Communauté et maire de Bouaké. Les deux premiers, condamnés à mort, resteront de longues années en prison avant d’être remis en liberté, en mai 1967. Le troisième, inoffensif à cause de son origine voltaïque, donc sans impact tribal en Côte d’Ivoire, et de plus, rendu extrêmement prudent, limitera ses activités à sa mairie et à la commercialisation des dizaines de milliers de tonnes d’ignames produites sur les terres du président Houphouët-Boigny. M. Coffi Gadeau, lui aussi vieux militant de la lutte anti-coloniale, sera obligé de se confesser publiquement - devant 10 000 personnes réunies à cet effet - avant d’être « absous » [7].
L’élimination de ces hommes, camarades de lutte du leader ivoirien, capables par conséquent de défendre leurs opinions propres et d’exprimer éventuellement leur désaccord, le privera de garde-fous précieux. Leurs remplaçants, promoteurs des épurations ou tenaillés par la crainte de déplaire au président, aggraveront encore la situation. En effet, pour la plupart jeunes ou sans envergure véritable, promus par la seule volonté du président de la République, et frappés de surcroît par le sort réservé à leurs devanciers, ils se garderont bien de le contredire. Cet état d’esprit regrettable se vérifiera sur tous les plans, y compris l’économique.
Dans cette atmosphère délétère, dépourvue de toute expression d’opinions contradictoires, et a fortiori de critiques, mais au contraire empreinte d’adulation ou plutôt de flagornerie [8], le chef de l’État ivoirien - les effets de l’âge aidant - sera amené à la solitude intellectuelle la plus complète.
Le président Houphouët-Boigny donnera, lui, en février 1973, une toute autre interprétation de son isolement, en déclarant publiquement :
« Soyez médiocre et à la tête d’un grand pays et votre voix sera entendue ; mais soyez un génie et à la tête d’un petit pays et l’on ne vous écoutera jamais » [9].

Notes

[1West Africa du 20 juin 1970.

[2Le temps du Niger du 18 mai 1973.

[3Voir chapitre 3, ...au soutien diplomatique officiel.

[4Le Monde du 21 janvier 1971.

[5Dépêche Reuter du 16 mai 1971.

[6Le Monde du 27 juillet 1972.

[7Fraternité du 8 janvier 1965.

[8Et pourtant, en 1935, sa mère mourante lui avait « expressément recommandé de toujours préférer aux amis mielleux ceux qui n’hésiteraient pas à lui dire les vérités, même dures… ». Houphpouët-Boigny, 20 ans de jeunesse, 50 ans de travail de Mamadou Coulibaly, p. 9.

[9 Fraternité-Matin du 13 février 1973.

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