De la lutte à la collaboration

  • Recherche textuelle
  • Brèves
{{{La victoire de Péchoux}}} _ Leur mouvement enveloppant - esquissé lors des «États généraux de la colonisation» - ayant échoué, la «volonté manifeste des colons de briser toute résistance chez les Africains», comme le dira M. Houphouët-Boigny, ne se trouve nullement émoussée. Profondément conscients de leurs intérêts, décidés à se battre pour la préservation de leurs privilèges, les colons multiplieront les assauts au nom de la France et tricolore au poing. _ Ils croient à leur bon droit. En janvier 1944 au Maroc, et en mai 1945 en Algérie, n'avait-on pas mâté les indigènes à coup de bombes, d'obus, de balles ? Leurs collègues d'Indochine, épaulés par un corps expéditionnaire, ne défendent-ils pas, depuis décembre 1946, à travers leurs piastres, la pérennité de la présence française ? Leurs confrères de Madagascar n'essaient-ils pas, depuis mars 1947 - cela coûtera certes quelques malgaches tués - de faire de même ? Pourquoi donc s'opposer en Côte d'Ivoire à une solution similaire ? _ Les colons poussent à la roue. Le gouverneur Orselli en témoignera plus tard, des forestiers français invités à sa table lui avaient dit : «La situation ne peut s'arranger ici qu'avec 10 000 morts.» Et celui qui fut gouverneur de la Côte d'Ivoire de février à novembre 1948 ajoutera : _ «Je protestai, mais voyant que tout le monde était de cet avis-là, je n'ai pas insisté» [[Damas, op. cité, p. 103.]]. _ Au demeurant, M. Coste-Fleuret, ministre de tutelle de M. Orselli, lui montrera l'étendue de sa communion de pensée avec les colons, en lui indiquant comme unique objectif de sa mission : «Vous allez là-bas pour supprimer le R.D.A.» Communion de pensée avec le chef de cabinet du ministre qui lui conseillera, à lui, représentant de la République Française en Côte d'Ivoire, «de suivre les instructions MM. Rucart et Laragosse» [[Pour donner une idée de l'importance de ce sénateur-homme d'affaires sur la scène coloniale, G. Chaffard cite une lettre adressée à M. Rucart par M. Béchard, alors Haut Commissaire à Dakar, et dans laquelle ce dernier se plaint, de façon servile de ne pas avoir été cité par M. Rucart dans un de ses discours !]], les deux champions les plus extrémistes du colonat. _ Cet arrière-plan de répression coloniale généralisée - auquel il convient d'ajouter le blocus de Berlin, le coup de Prague, la guerre froide, et bientôt la victoire de Mao Tsé Toung - a dû certainement peser lourd, sur le terrain, en Côte d'Ivoire. L'extension de la lutte se trouvait également entravée par la faiblesse relative de l'encadrement du P.D.C.I. et aussi par l'hostilité de M. Houphouët-Boigny à toute organisation cohérente de la masse paysanne [[Cf. supra, p. 45.]]. _ Cette double carence se fera sentir au moment où la lutte prendra une certaine ampleur. _ Au début, des gouverneurs sensés, tels MM. Latrille ou Orselli, et la guerre froide ne faisant pas rage ou ne causant pas encore de ravages en France, essaient et réussissent souvent à faire échec aux provocations des colons. Ainsi, en décembre 1946, le colonel commandant les troupes en Côte d'Ivoire, parle d'un massacre des Européens pour la nuit de Noël ou du Nouvel An, et fait distribuer des armes. Latrille demande un rapport au colonel et garde son calme. Il ne le recevra pas et bien entendu il ne se passera rien. _ Le gouverneur Orselli, lui «un beau jour [voit] débarquer 200 ou 300 pistolets-mitrailleurs avec un lot de munitions… [destinées] à armer les administrateurs et les fonctionnaires». Non seulement il s'oppose à toute distribution, mais sépare encore munitions et armes - les premières mises en consignation chez les militaires, et les secondes sous bonne garde dans sa cave - et pour plus de sécurité encore, fait enlever une pièce à chacun des pistolets-mitrailleurs qu'il enferme dans un coffre-fort [[Damas, op. cité, p. 104.]]. Le gouverneur Orselli cite encore d'autres cas : le refus des colons d'avoir des autochtones comme voisins au cinéma, leur opposition à l'attribution d'un contingent de 20 % des réfrigérateurs et voitures importées aux Ivoiriens, hostilité à l'accès des mêmes Ivoiriens aux cartes de pain, etc.. Tous ces faits donnent une image d'ensemble de la situation en 1948. _ «Montrez plus d'énergie ou partez» dit-on à M. Orselli. Il sera rappelé fin novembre 1948 et remplacé par le gouverneur Péchoux qui avait dirigé la colonie comme intérimaire en 1947. _ Le gouverneur Péchoux - il faut lui rendre cette justice - réussira dans son entreprise : par un recours systématique à la répression, aux brimades, aux intimidations, aux provocations, à la répression armée, et surtout à la pression économique, il amènera les grands planteurs à se plier pour préserver leur leadership. _ Le désapparentement de juin 1950 - c'est à dire le brusque virage de M. Houphouët-Boigny - se présente comme son œuvre, son succès personnel. Il atteindra l'objectif fixé par ses chef hiérarchiques à Paris, moins de deux ans après avoir été nommé gouverneur de la Côte d'Ivoire. On ne peut expliquer la volte-face du gouverneur ivoirien en dehors du contexte répressif généralisé qui la précède et le provoque, en faisant abstraction de l'action du gouverneur Péchoux. _ Contrairement à M. Orselli qui disait : «J'ai passé mon temps à calmer des incidents que d'autres essayaient d'envenimer», M. Péchoux, lui, engage l'épreuve de force sans perdre de temps. Troubles et incidents sanglants se multiplient dans les semaines suivant l'installation du nouveau gouverneur. Il y en aura vingt en treize mois. _ Un événement d'importance - le 2° congrès du R.D.A. à Abidjan - dans les tous premiers jours de janvier 1949, poussera Péchoux à aller vite en besogne. Les travaux du Congrès et la «présence d'une forte délégation d'observateurs communistes» semble lui avoir fortement déplu. La coïncidence paraît en effet trop flagrante : les premiers incidents éclatent au lendemain de la clôture du Congrès. Ils tournent autour du prix d'achat du cacao aux planteurs. Une fois de plus, «le gros commerce» et ses acheteurs s'appuient sur l'administration, affirme M. Houphouët-Boigny, pour faire baisser les prix. Mais les incidents se terminent sans effusion de sang. _ Les heurts sont plus violents en février 1949, quand M. Djaument, ex-conseiller de la République, jadis élu du R.D.A., et fondateur du tout nouveau Bloc Démocratique Éburnéen hostile au même R.D.A., veut réunir une conférence à Treichville. Celle-ci se tient sous la protection des forces de l'ordre. Des bagarres éclatent. Un partisan de M. Djaument tire et blesse un militant du R.D.A., le chef des Ébriés, M. Antonin Dioulo, lui aussi fait usage de son arme, et blesse plusieurs partisans du R.D.A. ; ceux-ci lyncheront son neveu [[{Fraternité-Matin} du 11 juin 1977.]]. _ En mars, dans la région de Ferkessédougou, dans le nord du pays, la troupe tire et fait quatre morts dont une femme enceinte. _ Toutefois, dans cette phase préliminaire, la répression reste, dans l'ensemble, assez modérée. On en est encore aux débuts du démantèlement du R.D.A. Les brimades, les pressions, le recours à la force ouverte augmenteront graduellement, mais rapidement, d'intensité entre janvier et octobre 1949. _ Une véritable campagne psychologique faite surtout de rumeurs accompagne et amplifie la portée des exactions. De son côté «La Côte d'Ivoire», violemment hostile au R.D.A., commence à publier «d'innombrables listes de démission du R.D.A… [Elles] lancent toutes contre lui la même accusation : le R.D.A. fait la politique du Parti communiste». _ En janvier 1950, la répression en Côte d'Ivoire prend une tournure plus violente et une ampleur sans précédent. La volonté d'impressionner voire de terroriser cadres, militants et gens du peuple paraît manifeste. Selon M. Guillaneuf, «… on peut évaluer à plusieurs milliers le nombre des Ivoiriens jetés en prison, parmi lesquels un certain nombre de femmes et d'enfants de 11 à 16 ans. Le nombre des décès dans les prisons ivoiriennes est à l'évidence anormalement élevée», et «… les tortures semblent être monnaie courante…» [[Guillaneuf, op. cité, p. 543.]]. _ Mais le recours à la violence seule - comme en Algérie ou à Madagascar - n'aurait probablement pas amené le R.D.A. à capituler si Péchoux, faisant preuve d'une grande intelligence politique, n'avait utilisé des moyens plus anodins en apparence, mais bien plus efficaces. Il frappera au point le plus sensible. Car, lui, a trouvé, il en est convaincu, le défaut de la cuirasse du parti de M. Houphouët-Boigny et de sa direction. _ Les planteurs constituent la classe-reine au sein du P.D.C.I.-R.D.A. ? Dans les villages, leurs adversaires politiques, sous la protection des autorités, les astreignent au travail forcé. L'administration les tracasse, leur refuse papiers et documents. On leur demande de renier leur propre parti. Sinon la moindre de leurs mésaventures est de se voir retirer leur permis de port d'arme. Ainsi, un arrêté du 27 janvier 1950 de M. Péchoux retire à titre définitif, et dans le seul cercle de Daloa, le permis de port d'arme de quinze membres, permis remontant pour certains à 1929 ou 1930. Or, en zone forestière, comment se procurer de la viande fraîche et combattre les prédateurs sans fusil ? A un autre planteur, chargé par l'administration de l'entretien d'une route, on refuse de régler sa facture. Péchoux laisse aussi, sans réagir, les membres des partis hostiles au R.D.A. saccager, ou mieux piller, les plantations de leurs adversaires. «L'administration n'hésite même pas à libérer des prisonniers de droit commun, écrit M. Guillaneuf, et à les envoyer dans les villages connus pour leur attachement au R.D.A. avec le droit d'y faire tout ce qu'ils veulent». _ Les chefs ne sont pas épargnés. La presse publie, surtout pendant les premiers mois de 1950, de longues listes de ces personnalités destituées ou arrêtées parce que membres ou sympathisants du R.D.A. On exerce des pressions sur Kouakou Anoublé, chef supérieur des Baoulés, pour l'amener à se désolidariser du R.D.A. et on le jette même en prison. Des pressions similaires sont exercées sur Gbon Coulibaly, vieillard centenaire et chef supérieur de Korhogo. Des chefs de tribus sont relevés de leurs fonctions. D'autres candidats à la Chefferie son t récusés parce que membres du R.D.A. _ Tout cela débouche à une débandade généralisée. Car, comme le dira plus tard le président Auguste Denise, proche parent de M. Houphouët-Boigny, «un vent de panique [s'était mis] à souffler dans les rangs des chefs, au point que ces rangs, qui, au départ, étaient serrés, se clairsemèrent rapidement et qu'ils ne restèrent plus que quelques chefs isolés». M. Denise omet de le mentionner, ce vent de panique n'épargnait guère les planteurs. Ceux-ci se rendaient bien compte qu'ils étaient les principaux perdants. _ Les commerçants, toutes catégories confondues, sont eux aussi harcelés. Les quelques acheteurs africains de produits pour le compte du gros commerce se voient offrir le choix entre la désertion du R.D.A. et leur emploi. D'autres commerçants ou transporteurs sont acculés à la faillite parce que les grandes compagnies leur refusent toutes ventes et tous achats. Un coupeur de bois se voit interdire la pratique de sa profession pour son refus de quitter le R.D.A. Les colporteurs dioulas eux-mêmes sont l'objet de discrimination fiscale en fonction de leur appartenance politique. L'ensemble de cette couche sociale, elle aussi, résistera mal aux coups. _ Cette répression multiforme des principaux éléments connus pour leur hostilité aux milieux colonialistes se trouvent encore accentuée par un certain nombre de sanctions économiques directes pénalisant durement les planteurs et les commerçants qui en vivent. _ Déjà, dans les premiers mois de 1949, au début de la chasse aux militants du P.D.C.I. et aux dirigeants du Syndicat, après les incidents de Treichville, les grosses maisons de commerce avaient essayé d'acheter café et cacao à très bas prix. Péchoux laisse faire. De toute évidence, il cherche à administrer ainsi la preuve de l'incapacité du P.D.CI.-R.D.A. à défendre efficacement les intérêts des planteurs. _ Par suite de la récession généralisée - dans les mois précédant la guerre de Corée - les cours mondiaux s'étaient effondrés, et la métropole avait cessé de soutenir les prix. Cela fait aussi le jeu de Péchoux. Les planteurs se trouvent ruinés et dans l'impossibilité de payer leurs ouvriers agricoles. Ils ignorent la raison profonde de la mévente. Ils la constatent, en accusent l'administration et reprochent évidemment au R.D.A son incapacité à les défendre. _ Lors de son audition par la Commission d'enquête, fin juin 1950, M. Félix Houphouët-Boigny lui-même paraît ignorer les raisons de la crise. Il ne tient aucun compte du marché mondial et continue de rejeter sur «le gros commerce» la responsabilité de l'effondrement des cours. Cette surestimation du rôle des maisons d'import-export appuyées par la métropole constitue un paramètre de base pour la suite des événements. _ Au printemps 1950, l'ampleur de la répression, par son étendue et sa puissance, désespère le leader du R.D.A. Elle le pousse à croire, semble-t-il, à l'impossibilité d'un succès valable et prochain de sa lutte contre la bourgeoisie naissante européenne, contre ce «gros commerce», «ces grosses maisons» vouées aux gémonies tout au long de ses auditions par la Commission parlementaire d'enquête. Intimidé par l'agressivité de ses adversaires, il en vient à se convaincre de l'impossibilité de réussir, un jour, à limiter l'emprise de «ces grandes firmes qui se partagent l'Afrique : S.C.O.A., C.F.A.O.» [[La puissance de ces sociétés dans les colonies est, en fait, difficile à imaginer. Selon Jean Rose, colonialiste invétéré, «M. Barthe, agent général de la C.F.A.O.… [était] appelé “le véritable gouverneur de la Côte d'Ivoire” en 1932». Quarante-cinq ans plus tard, M. Joseph Anoma confirmera, point par point, cette opinion. Les Chambres de Commerce et d'Agriculture, fiefs de ces sociétés, terrorisaient les représentants les plus hauts placés de la République. Ainsi, le gouverneur Mondon, nommé pourtant par le Front Populaire, leur réservait sa première visite moins de quatre heures après avoir débarqué en Côte d'Ivoire…]]. Il ne pense pas pouvoir les amener à abandonner une bonne partie de leurs privilèges exorbitants, comme il avait réussi naguère à contenir, puis à réduire, grâce à la suppression du travail forcé, l'expansion de ses concurrents directs, les planteurs européens de café et de cacao. Cet objectif se trouve-t-il réellement hors de sa portée ? Il le croit. Les colons appuyés par l'administration coloniale ne le prouvent-ils pas dans les faits, ne sont-ils pas allés jusqu'à tirer eux-mêmes sur la foule à Dimbokro en janvier 1950 ? _ Donc les planteurs et leurs alliés directs résistent mal aux coups de Péchoux tandis que le «gros commerce» se montre coriace et intimide M. Houphouët-Boigny. Quant aux fonctionnaires, hésitants dès le départ, ils désertent de façon plus massive encore les rangs du R.D.A. Ils sont en effet beaucoup plus vulnérables car l'administration peut, à sa guise, les muter, les promouvoir ou les révoquer. Fortement encouragés par le gouverneur, ils formeront, à la fin de l'année 1949, l'Entente des Indépendants de la Côte d'Ivoire (E.D.I.C.I.), qui étendra ses activités à tout le territoire ivoirien. Sur les quatorze signataires du «Manifeste de l'E.D.I.C.I.», on compte en effet une dizaine de commis des services administratifs ou des transmissions, un ancien instituteur, un géomètre des travaux publics… Quelques médecins africains, M. Blaise N'Dia Koffi, par exemple, adhèreront rapidement à la nouvelle formation. On trouvera aussi des commerçants, mais peu de planteurs, sinon quelques chefs de village. Chose importante, l'E.D.I.C.I. reçoit l'adhésion de plusieurs conseillers généraux, élus pourtant comme R.D.A. : MM. Étienne Lattier, Goffri Kouassi, Egenon Niangoran, Capri Djedje, Sekou Sanogo… _ Cette désertion en masse amènera, 15 ans plus tard, M. Philippe Yacé, secrétaire général du P.D.C.I., à déclarer au IVe Congrès du Parti : _ «Au premier rendez-vous entre Félix Houphouët-Boigny et les patriotes de la première heure, les fonctionnaires figuraient en nombre bien modeste…» [[{Fraternité} du 1er octobre 1965.]]. _ Le président Denise, pour justifier à son tour et a posteriori, les condamnations à mort et les longues peines de prison qui seront infligées aux «comploteurs» de 1963, attaquera lui aussi «nos intellectuels d'alors [qui] avaient pris peur, avaient fui la lutte et passé le pont pour se ranger du coté de ceux-là même qui justement nous opprimaient» [[{Fraternité-Matin} du 15 septembre 1966.]]. _ Certes, de très nombreux intellectuels appartenant surtout à la fonction publique avaient alors viré de bord. Mais ce faisant, ils apparaissaient comme de simples précurseurs, puisque le R.D.A., dans son ensemble, devait déserter la lutte anti-coloniale quelques mois plus tard. Au demeurant, l'équité la plus élémentaire exigerait le rappel de certains faits historiques à la décharge des intellectuels. Par exemple, 180 fonctionnaires préfèreront la révocation - Ouezzin Coulibaly leur rendra hommage lors de sa déposition devant la Commission d'enquête [[Damas, op. cité, p. 1058.]] - c'est-à-dire le sacrifice de leur gagne-pain, à la trahison. On peut citer encore le lourd tribut, payé en années de prison, par les fonctionnaires : ainsi, Zoro-bi-Tra, moniteur de l'enseignement condamné à huit ans de prison, Jean-Baptiste Mockey, pharmacien, Albert Paraiso, greffier, Mathieu Ekra, fonctionnaire du chemin de fer, condamné alors à cinq ans. Il y eut en tout 26 condamnés et 16 relaxés après une année de prison préventive : très peu d'entre eux, du moins à notre connaissance, provenaient de la couche des planteurs, et il n'y avait absolument aucun gros planteur parmi eux. _ Mesures coercitives, brimades, exactions, pénalités, sanctions économiques, ne forment pas l'ensemble des moyens répressifs employés par le gouverneur de la Côte d'Ivoire. Il joue aussi sur les antagonismes tribaux. Là encore, il triomphe. Pour s'en convaincre, il suffit de lire la prose de M. Vamé Doumouya, l'un des adversaires les plus virulents du R.D.A. : «Déjà, écrit-il, des races entières sont sorties du joug : tout l'Est du pays, de Bondoukou à Assinie, échappe désormais au R.D.A. Il en va de même du pays Bété, des régions de Divo, Lakota, Gagnoa, Odienné. Il n'y a qu'en pays baoulé que le R.D.A reste capable d'influence». _ Le but de l'administration paraît limpide : elle cherche à «abattre» le R.D.A. ; à «décapiter le mouvement démocratique en Afrique noire en détruisant sa magnifique avant-garde de Côte d'Ivoire» [[R. Guillaneuf, op. cité, p. 533.]]. M. Mouragues, gouverneur de la Haute-Volta, lui non plus, ne cache guère son objectif ; et pour ajouter sans doute au désespoir des dirigeants du R.D.A., leur affirme que même le ministre de la France d'outre-mer ne peut intervenir dans des questions de maintien de l'ordre. L'administration, pour atteindre son objectif, fait interdire toutes réunions du R.D.A. sur le territoire de la Côte d'Ivoire à partir du 1er février 1950 [[{Le Monde} du 2 février 1950.]]. D'où difficultés accrues pour essayer de préserver la cohésion du mouvement. Les organisations hostiles au R.D.A. profitent de la situation pour en demander la dissolution. _ Le Parti, l'outil, donc le rôle dirigeant de la classe des planteurs, se trouve en péril. Félix Houphouët-Boigny prend pleinement conscience «de la volonté de M. Péchoux de mettre tout en œuvre pour briser notre mouvement». _ Mais aussi, il en est convaincu et tient paradoxalement à le préciser, face à la peur des nantis et la débandade des cadres, «toute la masse [demeure] fidèle à notre mouvement». Il affirme encore : «Péchoux… savait-même qu'il n'avait pas entamé la masse du pays, que celle-ci était restée entièrement derrière le R.D.A.» _ Bien plus tard, tirant la leçon des événements de cette période, Félix Houphouët-Boigny déclarera dans son rapport moral à la session du Comité de coordination du début octobre 1955, à Conakry : _ «Certes la masse des paysans et ouvriers, dans sa quasi-unanimité a magnifiquement résisté à la répression, mais partout, les cadres ont cédé, les chefs d'abord et ensuite les fonctionnaires, les employés de commerce, les petits traitants dont la vie quotidienne dépendait de l'Administration et du colonat» [[Chose curieuse, bien avant le début de la répression, le 5 mai 1948, c'est-à-dire durant la période du gouverneur Orselli, M. Houphouët-Boigny, dans une lettre à d'Arboussier, écrit : «or tu es sans ignorer [sic] que si la masse tient, l'élite flanche» (G. d'Arboussier, op. cité, p. 20).]]. _ A relever, en passant, l'absence significative de la moindre allusion aux planteurs dans cette énumération des classes et couches sociales ayant déserté la cause. Et pourtant ils n'avaient pas fait preuve de plus de courage que les commerçants par exemple. _ Ainsi Félix Houphouët-Boigny le reconnaissait ouvertement, l'encadrement du Parti avait basculé, sans entamer pour autant la cohésion, l'enthousiasme de la masse des petites gens. _ Quelle attitude adoptera-t-il, face à cette situation, et aussi face à l'acharnement du gouvernement français à «créer en Côte d'Ivoire, des événements semblables à ceux de Madagascar» comme l'affirme d'Arboussier ? D'aucuns, jusqu'à ce jour, lui font grief de n'avoir pas poursuivi le combat, et se réfèrent volontiers à l'Indochine. Ce faisant, ils oublient, pour commencer, et cela n'a rien de péjoratif, que n'est pas Hô-Chi-Minh qui veut. Mais ce n'est pas tout. _ D'abord une prolongation de la lutte se serait traduite forcément par une détérioration accélérée de la situation matérielle de la classe des planteurs en particulier, avec le risque supplémentaire de la perte probable du leadership politique du pays au profit du nouveau parti des intellectuels créé par Péchoux. _ Ensuite, si Félix Houphouët-Boigny rend hommage aux masses, de toute évidence, nous l'avons déjà relevé, il les craint. Son attitude négative envers une structuration éventuelle du Parti en constitue une preuve supplémentaire. Dès 1947, n'avait-il pas supprimé, en arguant de leur «indiscipline», les Comités régionaux, organes intermédiaires entre les organisations de base et la direction territoriale ? _ Cette crainte du petit peuple et parfois la peur d'être dépassé par lui, apparaît encore plus clairement durant les événements de 1949-1950. Sur ce point, tous les témoignages concordent. M. Houphouët-Boigny, écrira le gouverneur Siriex, «était parfaitement conscient que l'on recherchait l'incident et que, s'il avait obtempéré, il n'y aurait plus personne capable de retenir la masse déchaînée de ses compatriotes…» _ M. Filidori, conseiller général de Côte d'Ivoire, représentant des colons, dira à la Commission d'enquête, à propos des relations entre les dirigeants du P.D.C.I. et la masse : _ «... Les jeunes échappaient à l'autorité de leurs anciens… vous avez beaucoup de jeunes, à l'intérieur, qui s'imaginent être les porte-parole d'un comité directeur, et précisément, ils ne le sont pas. Je disais aux vieux africains : “Écoutez, vous qui avez intérêt tout de même à ce que tout reste dans le calme, à ce que les plantations soient sauvées dans cette région puisqu'elles sont en train de disparaître, tenez vos jeunes, incitez-les au calme…” _ «Je dois reconnaître que j'ai trouvé, parmi les dirigeants locaux du mouvement R.D.A., des gens qui étaient de très bonne foi et qui auraient voulu calmer les esprits eux-aussi. Ils étaient effrayés par le développement qu'allait prendre les événements que tout le monde sentait venir…» _ Quand à Félix Houphouët-Boigny, il affirmera tranquillement lors de son audition par le même organisme : _ «Nous avons réussi à localiser tous les incidents… [la] masse ne réagit pas, pour la raison bien simple que nous lui avions demandé de faire confiance au peuple de France.» _ En somme, malgré l'élimination des cadres, le petit peuple restait disponible, capable de poursuivre le combat, mais bridé par ses dirigeants. Cinq ans plus tard pour essayer d'expliquer l'abandon de la lutte anti-coloniale en dépit de la disponibilité des masses, M. Houphouët-Boigny déclarera au Comité de Coordination réuni à Conakry, après avoir rendu hommage à leur attitude durant les mois sombres de 1949-1950 : _ «On a coutume de dire que seule la masse importe, mais dans nos pays, la masse n'a pas encore bénéficié d'apports suffisamment larges de l'évolution pour puiser dans son propre sein le renouvellement des cadres nécessaires à la continuité de la direction…» _ Enfin à ces implications économiques, politiques, sociales et tribales de la répression, il conviendrait, pour compléter le tableau, d'ajouter un dernier facteur, un facteur d'ordre personnel dont on ne peut sous-estimer l'importance. Il a pu même constituer un élément fondamental dans la décision de M. Houphouët-Boigny d'abandonner la lutte anti-coloniale. _ Ce paramètre se trouve mis en relief, et à plus d'une reprise, par Gabriel d'Arboussier. Dans sa première «Lettre ouverte» publiée dans {L'A.O.F.} du 7 juillet 1952, il rapporte avoir demandé au leader ivoirien deux ans plus tôt : «Si tu avais quelque crainte pour ta sécurité personnelle. Tu éludas ma question…», précise-t-il. Dans sa “Deuxième Lettre Ouverte”, datée de septembre 1952, il écrit brutalement : _ «… En matière d'honnêteté, de courage moral ou physique, vous feriez bien Houphouët, de montrer un peu plus de modestie» [[G. d'Arboussier, op. cité, p. 19.]]. _ Il revient à la charge, se fait plus précis, pour affirmer : _ «Certes Houphouët, votre responsabilité est grande mais je sais quelles méthodes ont pu être employées pour vous amener à changer de position… Mais oui, Houphouët, je vous ai déjà demandé non pas une fois mais plusieurs fois depuis février 1950 jusqu'en juin 1951 si vous craigniez pour votre sécurité personnelle. Et quant [sic] à avoir peur, ceci peut arriver à tout le monde ; vous êtes médecin et vous savez bien qu'une dépression nerveuse est toujours possible.» _ Dans sa réponse à la première «Lettre Ouverte», Félix Houphouët-Boigny se défend - en caractères majuscules et gras dans le texte [[{Afrique Noire} du 24 juillet 1952.]] - d'avoir eu peur [[Voir Annexe I.]]. Et pourtant il y aurait eu de quoi. _ Durant les derniers de janvier 1950, le juge d'instruction, M. Pautrat, n'essayait-il pas de le mettre en état d'arrestation «au nom de la loi» ? Au même moment, le procureur Delamotte ne menaçait-il pas de «raser Yamoussoukro» ? Le gouverneur ne demandait-il pas la levée de son immunité parlementaire ? Et ne se rappelle-t-il pas, lui, Houphouët, les suites d'une mesure similaire contre ses collègues malgaches ? M. Montel, le commandant du Cercle de Dimbokro, n'a-t-il pas eu l'audace de menacer Me Matarasso - une femme, une blanche, une Française, une avocate - au moins de lui «botter les fesses» ? La haine vengeresse de ses ennemis ne lui faisait-elle pas craindre d'être arrêté, en dépit de son immunité, même à Paris ? Raphaël Saller, principal négociateur français du virage de Félix Houphouët-Boigny, ne nourrissait-il pas la même crainte ? Le président du Conseil, M. René Pleven en personne, ne craignait-il pas une machination policière toujours possible à Paris même ? Sur le plan financier, fiscal, ne lui réclamait-on pas des «sommes fabuleuses»… ? _ Cette haine ne pouvait-elle aller jusqu'au meurtre ? Biaka Boda, un sénateur pourtant, n'avait-il pas disparu, fin janvier 1950, en Côte d'Ivoire, sans laisser de traces ? Selon Me Stibbe, membre en 1949, du collectif des avocats chargés de défendre les détenus et inculpés du R.D.A., l'élimination physique de Biaka Boda, homme pourtant effacé, fut utilisée précisément pour impressionner les dirigeants du R.D.A. Après cet événement, M. Marc Rucart, sénateur de la Haute-Volta, le relevait avec ironie, «M. Houphouët… pendant de longues semaines, demeura enfermé sans sa demeure à Yamoussoukro» [[{Le Monde} du 12 Août 1950.]]. _ Les textes cités par Gabriel d'Arboussier, eux aussi, situent l'intrusion de cet élément personnel d'appréciation entre la «disparition» de Biaka Boda et le départ, fin mars de la même année, de Félix Houphouët-Boigny pour Paris. En effet, le 22 janvier - Biaka Boda disparaîtra six jours plus tard - M. Houphouët-Boigny se déclare prêt à témoigner au procès des inculpés de l'affaire de Treichville. «Je vais préparer ma déposition au procès de la répression colonialiste», écrit-il à d'Arboussier. Or, le 22 mars, à la veille du procès, il part, sans préavis, pour la France, et adresse un télégramme - écran de fumée, à Me Willard - communiste et chef de file du collectif des avocats - dont le texte, selon d'Arboussier, «se passe de commentaires» : _ «Regrette, écrit M. Houphouët-Boigny, absence côtés vaillants camarades victimes colonialistes aux abois - STOP - Mauvais état santé m'a empêché exprimer vive voix solidarité avec sublimes défenseurs peuple opprimé d'Afrique… Union avec forces démocratiques métropolitaines groupées autour avant-garde grand Parti communiste français, union avec forces démocratiques monde entier sous direction grand pays socialisme Union soviétique guidé par chef génial le grand Staline eu vue créer par lutte commune conditions réaliser avènement, ère liberté, paix, fraternité. Houphouët-Boigny.» _ Tout y est : l'émancipation de l'Afrique, «le grand Parti communiste français», «le grand pays du socialisme Union soviétique», et même «le chef génial, le grand Staline…». _ Donc au moment où commence le séjour - décisif pour l'avenir de Félix Houphouët-Boigny - en France, les données du problème ivoirien sont les suivantes : une répression sans précédent et généralisée ; la bourgeoisie française de Côte d'Ivoire décidée à défendre ses privilèges ; les planteurs durement touchés dans leurs intérêts ; les commerçants enclins à la compromission pour pouvoir vendre et acheter aux grandes maisons d'import-export ; les fonctionnaires amenés à déserter ; le danger de voir les masses déborder leurs dirigeants ; et enfin la crainte de Félix Houphouët-Boigny pour sa sécurité personnelle. _ On ne peut malheureusement évaluer l'importance pondérale de chacun de ces paramètres dans la décision finale de M. Houphouët-Boigny, même si l'on peut être certain du poids énorme de ses intérêts de classe, donc personnels, sur le double plan économique et politique. Selon son hagiographe, le gouverneur Siriex, il se serait demandé alors s'il n'avait pas «manqué de fermeté à l'égard de ceux qui risquaient de l'entraîner dans la voie de l'insurrection…». Ce passage, pris au pied de la lettre, sous-entend l'existence d'un risque grave de débordement par quelques éléments révolutionnaires appuyés par le petit peuple. Pour ma part, je crois certes à l'existence, dans le contexte du moment, d'un risque d'explosion des masses, mais de nature spontanée et non pas organisée. Je ne crois pas non plus à l'éventualité, évoquée par M. Houphouët-Boigny devant le gouverneur Siriex, d'une solution armée, car les gros planteurs n'y avaient absolument aucun intérêt, même si l'environnement s'y prêtait fort bien. Décrivant ce qu'aurait pu être l'hypothèse martiale, le leader ivoirien déclare : _ «Oui, hélas ! c'eût été la guerre, et de la pire espèce, celle de la guérilla dans ces régions d'épaisse forêt où les combattants du Rassemblement auraient pu tenir indéfiniment en vivant de ses fruits et des produits de leurs cultures vivrières traditionnelles. Leur position politique dominante leur permettait de neutraliser l'autorité administrative dans les villages et de contrôler les communications…» _ En guise de commentaire, et oublieux de la différence énorme entre Hô-Chi-Minh et Félix Houphouët-Boigny, M. Siriex écrit : _ «C'était donc peut-être une autre guerre d'Indochine qui avait été évitée, avec son extension en Territoire voisin de la Guinée où le R.D.A. était également puissant ; avec aussi vraisemblablement l'appui donné aux “rebelles” ivoiriens par les pays limitrophes du Liberia…» _ Quoi qu'il en soit, M. Houphouët-Boigny réagit en homme pondéré et, c'est parfaitement normal, en planteur réaliste, c'est-à-dire pleinement conscient de la primauté absolue de ses intérêts propres et des intérêts de son groupe social sur toutes autres considérations, y compris l'amour-propre ou le respect des alliances. Refusant le risque de n'être rien, et ne croyant plus à la possibilité d'être tout, il optera, plus prosaïquement, pour l'abandon de la lutte anti-coloniale, pour la recherche d'un {modus vivendi} avec la métropole d'abord, et à travers elle, dans une seconde étape, avec le colonat français de Côte d'Ivoire. Pour lui, il s'agit donc, essentiellement, de sortir de l'impasse dans laquelle il avait été acculé ; de mettre fin à la dure répression qui frappe la Côte d'Ivoire ; de reprendre le R.D.A. en mains et à cette fin de faire lever les mesures d'interdit qui le frappent. _ L'histoire donnera à ce virage le nom de “désapparentement”. Mieux vaut partager le «copieux gâteau, en l'occurrence les revenus d'une population agricole particulièrement rémunératrice» [[{Le Monde} du premier septembre 1955.]], puisqu'il s'avère impossible d'éliminer le partenaire européen, solution préférable de toute façon à un combat au finish des plus risqués. {{{De la lutte anti-coloniale au désapparentement}}} _ Par un communiqué daté du 18 octobre 1950, les députés du R.D.A., après en avoir informé Jacques Duclos, président du groupe parlementaire communiste, 48 heures auparavant, font part de leur décision «de se désapparenter des groupes parlementaires métropolitains [[A l'Assemblée nationale, les élus R.D.A. étaient apparentés au groupe des Républicains progressistes (ex-M.U.R.), et au groupe communiste du Conseil de la République et de l'Assemblée de l'Union Française.]] auxquels ils étaient apparentés jusqu'à cette date». L'importance de ce pas sur l'avenir des relations franco-africaines ne saurait être surévaluée. _ Que s'était-il passé au juste ? Comment ce virage avait-il été préparé ? Du côté parisien, le gouverneur Siriex, dans son ouvrage déjà cité, fait la part trop belle à M. René Pleven, Président du Conseil d'alors, et minimise le rôle de M. Mitterrand en termes peu amènes [[P.H. Siriex, op. cité, p. 131.]]. _ Une atmosphère quelque peu florentine, il est vrai, avait plané sur la gestation de cet événement, et dans ce contexte les dates prennent toute leur importance : - en mars 1950, M. Houphouët-Boigny, après avoir quitter précipitamment la Côte d'Ivoire, prononce le discours d'usage devant le mouvement français de la paix. - en avril, il salue le XIIe Congrès du Parti communiste français par un autre discours d'une stricte orthodoxie. - du 31 mai au 28 juin 1950, au cours de quatre longues auditions par la Commission d'enquête parlementaire, il fait une prestation de militant anti-colonial d'une extrême dignité. - durant ce même mois de juin, il entre en contact avec le sénateur Raphaël Saller et lui fait part de son désir de prendre langue avec le gouvernement. «Je lui ai donc proposé de l'aider à se dégager, précise M. Saller, et il a accepté.» _ Ce double jeu a, pour arrière-plan, une atmosphère d'intrigues accrue par le caractère secret et semble-t-il personnel des premiers contacts : peu de dirigeants français et africains paraissent être au courant, du moins au départ. Les détenus de la prison de Grand Bassam, eux, en sont toujours à l'envoi d'un message enthousiaste à Maurice Thorez dans lequel ils lui expriment leurs «ardents souhaits de bonheur et de longévité». «Coffi Gadeau Germain, comptable», le militant pur, le patriote exemplaire, le camarade plein de cœur, confie à un cahier d'écolier ou à des feuillets comptables des poèmes dédiés aux 21 accusés de Treichville condamnés en mars 1950 à diverses peines de prison par la Cour d'Assises de Grand-Bassam. De sa belle écriture, il chante les siens, «Mockey, Ekra, Jacob, Paraiso», engagés sur le chemin de l'honneur» ; il glorifie le sacrifice des Franc Tireurs et Partisans français, et maudit l'administration coloniale comparée à le gestapo ; il clame enfin son «indéfectible fidélité à la cause de la liberté» [[Voir Annexe V. J'ai fait parvenir à M. Coffi Gadeau, en 1980, plusieurs centaines de pages de documents originaux écrits de sa main.]]. _ Le virage brusque, décidé par M. Houphouët-Boigny, se situe dans ce contexte psychologique peu favorable. Il sera rendu plus difficile encore par l'opposition résolue de quelques-uns de ses anciens amis du R.D.A., avec à leur tête Gabriel d'Arboussier, ex-secrétaire général du Mouvement. Celui-ci, pour «démasquer» M. Houphouët-Boigny, engage une polémique [[Les documents de base de cette polémique, à savoir : - la 1re Lettre Ouverte de Gabriel d'Arboussier publiée dans {l' A.O.F}. du 7 juillet 1952 ; - la «Réponse à d'Arboussier» de Félix Houphouët-Boigny publiée dans {Afrique Noire} du 24 juillet 1952 ; - la «Deuxième Lettre Ouverte à Félix Houphouët-Boigny» de d'Arboussier (op. cité) ; sont d'une extrême importance pour éclairer la pensée de leurs auteurs. _ Le caractère inédit de certains des documents parus dans la «Deuxième Lettre Ouverte», rend celle-ci particulièrement intéressante. _ Or, on doit le regretter, dans sa première livraison de juillet 1977, la revue {La fondation Houphouët-Boigny}, qui se veut pourtant «Institut Africain de recherches historiques et politiques», refusait même de s'y référer sous prétexte que «le ton violent et personnel de ce pamphlet le rend difficilement utilisable dans le cadre d'une recherche objective» (p. 136).]] enrichissante sous certains aspects et déplorable sous d'autres. _ «Je me suis séparé des communistes, proclame M. Houphouët-Boigny, … parce que notre Mouvement n'est pas communiste… Il nous faut tuer le faux prétexte, le prétexte communiste…» _ M. Gabriel d'Arboussier fait valoir la légèreté de l'argument en rappelant la lutte menée par M. Houphouët-Boigny lui-même contre M. Apithy [[Leader dahoméen, futur chef d'État de ce pays.]] à Dakar, en octobre 1948, en faveur de l'approbation de l'apparentement aux groupes communiste et progressiste par le Comité de Coordination. M. Houphouët-Boigny n'avait-il pas déclaré alors : _ «Étions-nous liés aux communistes en 1945 pour que la réaction nous combatte ? Avec elle, il suffit de parler des intérêts de la masse, de poser les problèmes sous leur vrai jour pour subir ses assauts… Je veux croire qu'Apithy, parce que coupé de la masse africaine, reconsidérera sa position.» _ En d'autres termes, selon M. Houphouët-Boigny lui-même, il n'existait pas de relation de cause à effet entre l'apparentement au P.C. et l'hostilité de l'administration puisque celle-ci était antérieure à celui-là, ensuite les intérêts du colonialisme s'opposaient automatiquement à ceux de la masse ; enfin, toujours selon M. Houphouët-Boigny, vouloir abandonner l'alliance communiste signifiait être coupé de «la masse africaine». _ «La lutte continue, affirme encore M. Houphouët-Boigny, en juillet 1952, avec, en moins, le prétexte communiste.» D'Arboussier rétorque en le renvoyant à la résolution du Congrès d'Abidjan de janvier 1949 qui «devant l'évidence de la division du monde en deux camps», avait choisi pour le R.D.A. «le camp des démocrates et des hommes de progrès qui porte en lui l'avenir de l'humanité». En somme, selon d'Arboussier, le R.D.A., ayant déserté un des deux camps se retrouve forcément dans l'autre, donc ne peut plus prétendre continuer la lutte anti-coloniale. Pour clarifier davantage la situation, d'Arboussier reproche à M. Houphouët-Boigny l'«abandon de la ligne anticolonialiste du R.D.A… à partir du 18 octobre 1950». _ Mais à côté de cet échange d'arguments politiques, fondés ou non, les adversaires se jettent à la face des épithètes ou des faits peu reluisants et destinés, de toute évidence, à blesser l'ex-ami. _ M. Félix Houphouët-Boigny écrit en juillet 1952 : _ «Gabriel d'Arboussier, tour à tour séduisant, intrigant, médisant, repentant, fanfaron, servile, hâbleur…» _ Puis, après avoir affirmé «JE SUIS ANTI-RACISTE DE NAISSANCE», il s'en prend, longuement, comme il le fera plus tard avec Sékou Touré [[Voir J. Baulin, op. cité, p. 57.]], aux origines familiales de d'Arboussier : «… A l'heure actuelle, en Afrique où un griot quel qu'il soit peut difficilement prendre femme dans les castes supérieures, d'Arboussier, de mère DJAVANDO (une sous-caste de griots) ne peut être accepté comme guide, surtout au Soudan dont il est originaire… “Méfie-toi du crâne du Djavando”, recommande l'adage soudanais… D'Arboussier est mulâtre (et métis du Soudan). Seconde raison qui doit lui conseiller une certaine discrétion s'il veut vraiment servir le pays» [[Pour J. Ki-Zerbo ({Histoire de l'Afrique}, Hatier, 1972, p. 506), la mère de Gabriel d'Arboussier était une descendante d'El Hadj Omar. Dans sa notice nécrologique, { {Le Monde} } précisait l'ascendance maternelle de d'Arboussier dans les termes suivants : _ «Sa mère, Aminata Ali Koita, était apparentée à la famille du conquérant toucouleur El Hadj Omar, dont le descendant El Hadj Saidou Nourou Tall est un des chefs musulmans les plus écoutés d'Afrique occidentale.»]]. _ D'Arboussier considère cette histoire comme un produit de «l'imagination» d'Houphouët, mais lui rappelle à son tour l'exécution de son oncle maternel par les gens de sa propre tribu pour collaboration avec les Français au début de la colonisation, et ajoute : _ «Personne ne vous rend responsable de cette attitude de votre oncle mais je pense qu'elle ne peut être citée comme symbole de fierté nationale.» _ Toujours dans sa «Réponse à d'Arboussier», Félix Houphouët-Boigny lance à son ex-camarade : _ «L'A.E.F. vous a vomi… Vous êtes vomi par le Soudan… La Côte d'Ivoire [vous] a oublié… Le Sénégal… sera le tombeau de vos illusions.» _ La riposte de d'Arboussier, épaulé par l'{Humanité}, paraît d'un niveau nettement plus élevé, plus politisé, sans perdre pour autant son caractère venimeux, vexant et humiliant. _ Léon Feix, membre du Comité central du P.C.F. et grand patron de la section Coloniale, le père nourricier de la classe des gros planteurs en général et de Félix Houphouët-Boigny en particulier, pense qu'il est temps de rappeler lui aussi, certaines vérités. Il lui jette donc à la face l'un de ses articles d'antan susceptibles d'expliquer son virage. N'avait-il pas écrit en 1949 : _ «Les défections que nous avons enregistrées ont toujours été le fait d'éléments que leur opportunisme, leur veulerie, ou leur intérêt personnel a conduits à rallier le camp des pires adversaires de notre évolution» [[{L'Humanité} du 21 septembre 1951.]]. _ Félix Houphouët-Boigny l'ayant défié de «faire lire» ses lettres, Gabriel d'Arboussier décidément allergique à toute notion de charité chrétienne, publie les lettres à lui adressées par Félix Houphouët-Boigny, et toutes fort gênantes pour son auteur. Ne lui écrivait-il pas, le 4 novembre 1946, c'est-à-dire le lendemain de la fondation du R.D.A. à Bamako : «Je regrette de ne pas être communiste, je regrette de ne pas avoir une conscience de communiste. l'Afrique eut gagné beaucoup » ? [[M. Houphouët-Boigny admire-t-il réellement les communistes ? On ne le sait. Il n'empêche qu'il écrira deux ans après la rupture avec le P.C.F., et précisément dans sa réponse à la première «Lettre ouverte» de d'Arboussier : _ «N'est pas communiste qui veut. Savoir réciter Marx, Engels, Lénine et Staline… ne signifie pas que l'on soit pour autant communiste. L'habit ne fait pas le moine… On peut être non communiste, voire anti-communiste, mais on ne peut nier que le communiste a un idéal.»]]. Le 23 mars 1949, c'est-à-dire au lendemain des événements sanglants de Treichville et de l'arrestation des dirigeants du P.D.C.I. à Abidjan, n'écrivait-il pas encore de sa propre main : «L'apparenté communiste que je suis [je suis fier de l'être]…» ? Et surtout M. Houphouët-Boigny, n'avait-il pas, dans sa lettre du 14 avril 1949, une optique du colonialisme quelque peu différente de celle de la fin 1950 ? N'est-ce pas lui qui avait écrit : _ «Les colonialistes ne me frappent jamais assez. Ils viennent de me guérir définitivement de mon sentimentalisme. Désormais, c'est une lutte à mort que je soutiendrai contre le colonialisme. Il n'y a pas de compromis possible entre les colonialistes et leurs valets d'une part et nous, opprimés et défenseurs d'opprimés…» _ Mais ses anciens amis ne sont pas les seuls à harceler le porte-parole, le porte-drapeau, le héraut, le champion des planteurs ivoiriens. _ Les adversaires de toujours du R.D.A., eux non plus, ne ménagent guère M. Houphouët-Boigny. Ils s'obstinent au contraire à lui faire avaler de très nombreuses couleuvres. Ainsi, dès le début du mois d'août, à la suite des premières informations relatives aux contacts établis par le R.D.A. avec l'intergroupe parlementaire des Indépendants d'outre-mer, M. Rucart parle de «désagrégation», de «déliquescence du R.D.A.» [[{Le Monde} du 12 août 1950.]]. Puis, le 15 novembre, c'est-à-dire près d'un mois après le désapparentement officiel, la même personnalité témoigne devant la Commission parlementaire d'enquête. «C'est demain, dit-il, que doit se tenir une réunion où M. Houphouët se retrouvera avec tous [les députés hostiles au R.D.A.] qu'il a condamnés pour leur veulerie.» Il prend un plaisir malsain, avilissant, à citer textuellement les reproches publics particulièrement vexants adressés par ses nouveaux alliés à M. Houphouët-Boigny en présence de ce dernier. _ Les députés I.O.M. (Indépendant d'Outre-mer) se montrent effectivement sans pitié : la machine administrative ayant d'ores et déjà préparé la défaite des candidats du R.D.A. aux élections de juin 1951. Ils ne veulent rater à aucun prix l'occasion de renforcer leur groupe parlementaire au dépens du repenti de la onzième heure. Ils font même de la surenchère. Houphouët essaie de présenter à ses partisans le désapparentement sous le jour d'une retraite tactique ? Les élus du groupe des I.O.M. lui demandent donc d'aller au-delà de la rupture, de dénoncer ses anciens alliés. _ Ce serait un suicide. Car, à ce moment, on sent effectivement l'existence d'un flottement au sein du R.D.A. {Le Démocrate}, dont Ouezzin Coulibaly est le responsable, ne semble pas croire aux résultats bénéfiques du désapparentement. On lit ainsi dans sa livraison du 29-30 octobre 1950 : _ «... Oui, le R.D.A. s'est désapparenté du P.C. Nous verrons désormais si tous les abus vont cesser, si les écoles et les hôpitaux vont se multiplier, si l'on va traiter l'Africain en homme, si les discriminations vont cesser, si les produits vont être payés à leur prix…» _ Mais Félix Houphouët-Boigny doit boire le calice jusqu'à la lie. Non contents de le mortifier et d'affaiblir son emprise sur son organisation, ses ennemis lui demandent de nombreux gages. Il les donnera. _ Il sera obligé par exemple de se séparer du collectif des avocats progressistes et communistes chargé, jusque-là, d'assurer la défense des militants du R.D.A., un mois à peine avant le début du procès des inculpés des incidents sanglants de Bouaflé. De même, Gabriel d'Arboussier devra être démis de ses fonctions de secrétaire général du R.D.A. le 7 juillet 1950. Il sera exclu, plus tard, des rangs du groupe parlementaire. _ De nombreux gages sont également fournis sur le plan parlementaire. Léon Feix les énumère dans {l'Humanité} du 22 septembre 1951 : «Alors que des milliers d'Africains tombent dans la guerre du Vietnam, les députés R.D.A. se sont abstenus, en octobre 1950, dans les votes relatifs au rapatriement du corps expéditionnaire et à l'ouverture de négociations de paix. Ils se sont également abstenus dans le vote faisant confiance au gouvernement pour la poursuite de la sale guerre. - «Ils ont voté les dix-huit mois de service militaire… - «Ils ont voté le programme de réarmement gouvernemental. - «Ils se sont à peu près totalement désintéressés de la discussion sur le Code du Travail en Afrique noire. - «Ils ont voté l'investiture de Guy Mollet, secrétaire général du Parti socialiste, le propre parti de Béchard et de Péchoux. - «Ils ont voté l'investiture de Queuille et du colonialiste forcené René Mayer… _ «Ils ont voté l'investiture de cet autre banquier qu'était Petsche, lui aussi grand seigneur de la colonisation… » _ Autre gage précieux de bonne volonté, Félix Houphouët-Boigny avait accepté d'arrêter la publication du {Démocrate} fin avril 1951, deux mois à peine avant les élections pour l'Assemblée nationale. Pourquoi l'avoir fait ? Pour apaiser «progressivement l'exaspération administrative», écrira plus tard M. Mamadou Coulibaly. Celui-ci relève pourtant toute l'importance de cet organe du R.D.A. en ajoutant : _ «A cette époque, en vérité, le {Démocrate} était pour les colonialistes [comme] le scorpion dans le bonnet et le serpent dans le pantalon» [[{Fraternité} du 22 avril 1966.]]. _ Conséquences immédiates ? La presse du Parti ne pourra plus accuser de truquer les listes électorales «en déclarant morts la majorité de nos électeurs R.D.A.», ou de «jeter en prison des militants du R.D.A. sous les prétextes les plus futiles… tout cela pour pouvoir les radier des listes électorales». Péchoux fera d'ailleurs bien les choses : entre 1946 et 1951, le nombre des électeurs soudanais aura triplé, celui des Dahoméens sextuplé, alors qu'on trouvera à peine 140 000 électeurs en Côte d'Ivoire contre 200 000 en 1946. _ A l'issue du scrutin du 17 juin 1951, le R.D.A., en dépit du désapparentement, comptera trois élus seulement. Pourquoi ce hara-kiri ? Parce que selon Georges Chaffard, cette défaite était voulue par François Mitterrand et acceptée par Houphouët, avec comme objectif d'amener les colons à admettre le nouveau cours de la politique africaine de Paris. Selon le journaliste français, «il faut battre en 1951 un nombre judicieux de candidats du Rassemblement. Honnêtement, Mitterrand en prévient Houphouët. Il ne va pas jusqu'à lui demander son approbation. Il lui explique simplement ses raisons, Houphouët s'incline» [[G. Chaffard, op. cité, p. 128. La mise en scène comportait ainsi un autre élément : le départ en congé du gouverneur Péchoux ({J.O.R.F.}, séance du 24 août 1951, p. 6499).]]. _ M. Mitterrand en était réduit à manœuvrer pour réussir à surmonter la résistance des Européens en Côte d'Ivoire. _ Le sabordage de sa presse, sa résignation devant la défaite électorale, les vexations subies, cette kyrielle de votes contraires aux objectifs du R.D.A., ne suffisent pas. Voilà M. Houphouët-Boigny obligé de faire un pas de plus pour prouver à l'administration et aux colons sa volonté de collaboration. Le 6 octobre 1951, il prononce un important discours politique à Abidjan. Moins d'un an après le désapparentement et se disant toujours engagé dans la lutte anti-coloniale, il déclare aux militants du R.D.A. : _ «Le rôle principal [de l'Exécutif local] doit être celui de guide, de conseiller, d'ami des populations dont il a la charge… _ «Nous pouvons ainsi aider grandement l'administration dans sa tâche. La lutte anti-R.D.A., ces trois dernières années, a distrait par trop souvent l'Exécutif local de son rôle principal… Et le libérant de la fonction ingrate de gendarme et d'agent de police… Il pourra se consacrer entièrement à sa véritable et noble mission…» _ A partir de là, écrira M. Siriex, Félix Houphouët-Boigny «n'allait négliger aucun effort pour assurer une collaboration aussi étroite que possible avec les gouverneurs... Soucieux de respecter scrupuleusement leur autorité sans jamais chercher à empiéter sur elle, il avait commencé par demander qu'un administrateur de la France d'outre-mer, dûment désigné par le Chef du Territoire, fut détaché auprès de lui pour assurer une liaison permanente et efficace». _ Il ira encore plus loin dans la voie de la collaboration avec les colons et l'administration, dans sa déclaration, en juillet 1955, au Comité de Coordination du R.D.A. réuni à Conakry. Il y rend hommage à «l'évolution favorable du colonat… car nous sommes de ceux qui pensent qu'il y a de la place pour tous en Afrique». Et il ajoute : _ «Il n'y a pas et il ne peut y avoir d'action utile en dehors de la coopération avec l'Administration.» {{{La collaboration et le partage du "gâteau" }}} _ En acceptant de collaborer avec l'administration coloniale, en acceptant de subir stoïquement avanies et insultes, M. Houphouët-Boigny a réussi à sauver l'essentiel, à savoir les intérêts des planteurs et la préservation de leur prééminence dans le pays. Les chiffres le prouvent, la voie choisie par le leader ivoirien apparaît sous un jour éminemment favorable aux planteurs. Ainsi, les superficies des plantations africaines doublent ou presque, entre 1953 et 1959, comme le montre le tableau ci-dessous : {{{Superficie des plantations africaines de café et de cacao en rapport}}} {{{(en milliers d'ha)}}} | | cacao | café | ensemble | | 1946 | 115 | 158 | 273 | | 1950 | 153 | 158 | 311 | | 1953 | 177 | 212 | 389 | | 1956 | 222 | 318 | 540 | | 1959 | 230 | 503 | 733 | En contrepartie, il lui faut abandonner son thème favori de jadis, à savoir : «La lutte contre le colonialisme n'a de sens que si elle aboutit à la diminution de ses profits et surprofits, puis à leur suppression définitive.» D'où la nécessité de changer de stratégie. De cesser de condamner le droit pour les grandes maisons de commerce de réaliser d'énormes bénéfices, «le droit absolu pour la S.C.O.A., par exemple, de faire en 1935-36 des bénéfices nets de 9 millions qui, en 1948-49 doivent passer à 455 millions de francs C.F.A…» [[{Le Démocrate} du 10 mai 1950.]]. _ En conséquence, faisant montre d'une profonde sagesse de classe, le leader des planteurs accepte le principe du partage du gâteau ivoirien avec le secteur tertiaire français, en se promettant d'élargir progressivement la part revenant au partenaire ivoirien. La guerre de Corée et la hausse consécutive des prix des produits primaires aidant, il atteindra pleinement son objectif. _ Cette expansion accélérée, les deux bourgeoisies de Côte d'Ivoire la lui doivent ? En effet, dès sa volte-face et le début de sa collaboration avec les autorités coloniales, il abandonne, et pour cause, les thèmes politiques et met dorénavant l'accent sur les problèmes économiques. _ De l'autre côté de la barrière, les préventions du colonat paraissent toujours vivaces. Mais là aussi, certains, ébranlés par tant de gestes et d'expressions de bonne volonté, commencent à se poser des questions. Eux aussi se plaignent, en 1952, des «progrès économiques» somme toute modestes du territoire, comparé à «ses magnifiques possibilités». Mieux, «quelques Français ont compris qu'ils devaient s'allier avec cette bourgeoisie de planteurs africains qui, après avoir rompu toute attache avec le communisme, est disposée à s'associer à eux pour mieux exploiter, à tous les sens du terme, la Côte d'Ivoire». _ Nouvelle initiative de M. Houphouët-Boigny, à la fois pour prouver sa bonne foi et défendre les intérêts de la bourgeoisie terrienne : le R.D.A. ne se présente pas seul aux élections pour le 2e collège à l'Assemblée Territoriale du 30 mars 1652. Au contraire, il présente des listes d'«Union pour le Développement Économique de la Côte d'Ivoire» (U.D.E.C.I.). Groupant «des membres du R.D.A., de la S.F.I.O., des Indépendants, des non-inscrits (Européens et Africains)… Tous se déclarent solidaires pour mener la campagne électorale sur les bases d'un programme commun d'essor économique et de paix sociale». _ Effectivement on retrouvera sur ces listes, des cadres du R.D.A. comme Houphouët et Ouezzin Coulibaly, mais aussi certains de leurs ennemis jurés africains et européens d'antan. _ Cette initiative soulèvera des échos favorables parmi les colons. L'un d'eux surtout, M. Noguès, a dû verser du baume sur le cœur du leader ivoirien en soutenant son analyse de classe. En effet, dans un article publié dans {La Côte d'Ivoire} du 27 février 1952, il fait preuve de lucidité en écrivant : _ «Les fonctionnaires ne sont pas libres et représentent peu de choses dans l'économie du pays… Dans un pays, comme le nôtre, où l'économie est essentiellement basée, pour l'instant, sur les cultures industrielles de cacao et de café, il importe qu'aux prochaines élections de l'Assemblée territoriale, il soit de plus en plus fait appel aux planteurs et aux commerçants qui, eux, sont libres et ont une grande part d'intérêts économiques dans la défense des intérêts généraux du territoire.» _ En somme, M. Noguès préconise, tout comme M. Houphouët-Boigny, une alliance des colons avec la bourgeoisie des planteurs et commerçants africains, de préférence à celle des intellectuels-fonctionnaires. _ Le 28 mars 1952, {L'Humanité} hurle au sacrilège : _ «Pour la préparation des élections qui se déroulent dimanche prochain en Afrique noire, écrit le rédacteur en chef, certains dirigeants du R.D.A. ont réalisé les pires compromissions avec les colonialistes et leurs agents. En Côte d'Ivoire, Houphouët-Boigny présente des listes communes où lui-même et ses amis se retrouvent avec des R.P.F. comme le commandant Ply, Vamé Doumouya, homme de main du député R.P.F. Sékou Sanogo et les S.F.I.O. comme Bailly. Ces monstrueuses collusions avec les responsables des crimes de 1950 à Dimbokro, Bouaflé, Seguela, etc. ne manquent pas d'éclairer les Africains sur la politique colonialiste suivie par Houphouët-Boigny et ses complices.» _ Ironie du sort, les listes de M. Houphouët-Boigny affronteront à Katiola et à Dabou des «candidats R.D.A», des militants qui ont refusé de suivre leur président... _ Les résultats paraissent plutôt décevants. Le score de M. Houphouët-Boigny l'année précédente, lors des élections à l'Assemblée, avait été plus brillant, en dépit des trucages éhontés. D' une annéeà l'autre, le pourcentage des abstentionnistes passe de 41 à 55 %, et celui des électeurs de M. Houphouët-Boigny tombe de 35 à 33 %. En somme, une partie notable de l'électorat ivoirien semble bouder sinon le désapparentement, du moins la collaboration. _ En dépit de ces efforts ô ! combien méritoires, «les brimades contre le R.D.A. dureront affirme G. Chaffard, encore longtemps. Il faudra, ajoute-t-il, que le Rassemblement devienne en 1956, un parti de gouvernement pour qu'elles cessent tout à fait». C'est à ce moment, écrit-il, que «certains Européens, dans leur revirement, manqueront de dignité et iront jusqu'à la flagornerie». _ Et il rapporte, à propos de cette attitude, une boutade grossière mais succulente qui avait alors cours dans le quartier populaire de Treichville. _ Quoi qu'il en soit, l'image des morts et estropiés de la répression s'effacera progressivement, comme sera oubliée la demande de sanction contre les responsables des «crimes» de cette période formulée par Félix Houphouët-Boigny, en juin 1950. Les inculpés de Treichville, condamnés à de sévères peines en mars 1950, seront remis en liberté… _ Une fois le virage pris, Félix Houphouët-Boigny ne changera plus d'objectif jusqu'à l'indépendance - refusée avec acharnement - et bien au-delà. Il luttera, avec beaucoup de bonheur, pour un partage satisfaisant du gâteau ivoirien toujours plus volumineux, et sans grand succès, pour le maintien de liens organiques d'un type spécial avec la métropole. Il maintiendra le cap contre vents et marées, en dépit d'un réveil évident des nationalismes dans toute l'Afrique. _ Ainsi, en Égypte, pour la première fois depuis des millénaires, un Égyptien, un originaire de la vallée du Nil, prenait la direction des affaires du pays en 1952. Dans la Gold Coast voisine, le gouverneur anglais se voyait obligé, en février 1951, de libérer Kwame N'Krumah de la prison où il l'avait fait incarcérer pour lui offrir la direction de l'Exécutif, avant de le nommer Premier ministre en mars 1952. Bientôt le leader du futur Ghana proclamera la fin de tout compromis et la nécessité de briser les chaînes du colonialisme. _ Les événements en Gold Coast auront un retentissement considérable dans tout le continent noir et plus spécialement en Afrique de l'Ouest. M. Houphouët-Boigny refuse pourtant de faire sien le fameux mot d'ordre de N'Krumah: «Nous préférons l'autonomie dans le risque, à la servitude dans la sécurité». _ En 1954, c'est Dien-Bien-Phu en Indochine et l'accord de Genève. C'est aussi le début de la guerre d'Algérie. _ Bandoeng ? Senghor la considère comme «la mort du complexe d'infériorité des peuples colonisés». D'autres y voient la fin du monopole de l'initiative historique des pays industrialisés. Félix Houphouët-Boigny, lui, le considère comme l'expression de «la haine de cet esprit de vengeance… contre les anciens peuples colonisateurs» [[{Le Monde} du 4 octobre 1957.]]. _ L'indépendance du Maroc et de la Tunisie en 1956, bientôt suivies de celle du Ghana, ne paraissent guère l'émouvoir d'avantage. Lui, sans se laisser détourner par cette avalanche de signes précurseurs, continue à s'adonner à la tâche de «rapprochement entre blancs et noirs… en fait celui des deux capitalismes, l'européen et l'africain…» [[{Le Monde} du 1er septembre 1955.]]. _ Paris ne reste guère insensible. Et, échange de bons procédés, quand les prix du café s'écroulent en 1955, le Conseil des Ministres prend «d'urgence des mesures protégeant les cafés d'outre-mer.» Autre manifestation de cet esprit de coopération : le député de la Côte d'Ivoire «a pu obtenir d'une grosse compagnie métropolitaine d'assurances, les fonds… nécessaires pour la reconstruction de Yamoussoukro, [son] village natal, où une première tranche de deux cent vingt maisons vient d'être mise en adjudication» [[{Le Monde} du 2 septembre 1955.]]. _ «En vérité, écrit André Blanchet, observateur lucide et africaniste de valeur, c'est une véritable mystique de la collaboration qui… tend à s'instaurer en Côte d'Ivoire… Pour le moment sa hantise serait… de passer pour moins Français qu'il ne se sent lui-même…» [[{Le Monde} du 31 août 1955.]]. Et M. Houphouët-Boigny le prouve par son hostilité à toute évolution constitutionnelle qualitative. _ L'électorat, après avoir hésité, lui accorde à nouveau son soutien. Une preuve éclatante en sera fournie par les résultats du scrutin du 2 janvier 1956, revanche de la défaite, acceptée, de juin 1951. Cette démonstration de popularité, ajoutée à la collaboration loyale avec les éléments européens, à son soutien à la guerre en Algérie et à son attachement aux institutions de la République Française, amènent Guy Mollet, chargé de former le gouvernement, à lui offrir le portefeuille de ministre délégué à la Présidence du Conseil [[En août 1950, le secrétaire adjoint de la S.F.I.O. considérait Félix Houphouët-Boigny comme «un des principaux responsables des émeutes anti-françaises».]]. _ Mais fort heureusement, ce gouvernement à direction «socialiste», sa tradition ou plutôt sa renommée anti-coloniale aidant, est pleinement conscient, lui, contrairement au ministre-délégué africain, de la nécessité de promouvoir des réformes. Le drame algérien, après celui d'Indochine, constituent des aiguillons, des avertissements. M. Defferre déclare : _ «Ne prenons pas le calme qui règne en Afrique noire pour une totale indifférence à ce qui se passe en Afrique du Nord. Ne laissons pas croire que la France n'entreprenne de réformes que quand le sang commence à couler». _ La «mystique de la collaboration» s'étend, bien entendu, au plan économique interne : les métropolitains de Côte d'Ivoire se sentent choyés. Il paraissent avoir finalement compris le parallélisme entre leurs intérêts et ceux des planteurs ivoiriens. En effet M. Houphouët-Boigny veille. Dans le discours prononcé à Yamassoukro le 3 mai 1956, c'est-à-dire après son entrée au gouvernement Guy Mollet, il demande aux ouvriers agricoles de faire preuve de compréhension. «Le travailleur africain membre du R.D.A., dit-il, demande à ce que l'employeur africain également membre du R.D.A. lui donne un salaire que l'employeur, le plus souvent, ne peut donner, sans courir le risque de voir ses plantations envahies par les herbes…» _ La réalité quotidienne de la coexistence fructueuse des deux bourgeoisies, ivoirienne et européenne, la similitude de concepts de M. Houphouët-Boigny et de la métropole en politique étrangère et son image d'homme à poigne sur le plan intérieur, comblent bien entendu les vœux des colons. Mieux encore, bourgeoisie ivoirienne et colonat feront bientôt cause commune pour faire prévaloir leurs intérêts et obliger Paris à les prendre en considération. _ Certes, la Loi-Cadre, par une «territorialisation» accrue, faisait déjà bien l'affaire de la bourgeoisie ivoirienne et de ses partenaires européens sur place dans la mesure où elle se traduisait par une extension en volume et en poids du gâteau à partager. Mais les deux alliés ne considéraient guère ce privilège comme suffisant. Leur appétit commun les poussait à se battre pour obtenir le démantèlement de l'A.O.F. _ Cette Fédération de l'Afrique Occidentale, le gouvernement français l'avait créé en 1905, en regroupant territoires riches et pauvres pour établir un certain équilibre budgétaire. Les colons du Sénégal, alors de loin la plus développée des colonies, avaient protesté avec véhémence. Ils n'avaient cesser de le faire 40 années durant d'ailleurs à juste titre, puisque le Sénégal fournissait jusqu'en 1947, plus de la moitié des revenus des exportations. Mais dès 1934, un mouvement similaire se dessinait en Côte d'Ivoire. A cette époque, «L'avenir de la Côte d'Ivoire» définissait déjà le territoire comme «la vache à lait de l'Afrique occidentale». _ Vingt ans plus tard, en 1956, la situation se présente sous un jour encore plus favorable, ou plutôt défavorable pour la Côte d'Ivoire : celle-ci soutient à bout de bras l'ensemble de l'A.O.F. _ La seule production agricole africaine - y compris la partie non commercialisée - n'est-elle pas évaluée , en 1956, à plus de 63 milliards de francs C.F.A. en Côte d'Ivoire, contre 29 milliards au Sénégal ? Et avec une production aussi chétive, les entreprises européennes du secteur secondaire n'ont-elles pas réalisé au Sénégal, un chiffre d'affaire de 27,7 milliards de francs C.F.A. contre 5,4 milliards seulement pour leurs collègues européens de Côte d'Ivoire ? Ceux-ci, partant d'une agriculture opulente, ne sont-ils pas, eux, en droit d'espérer développer leurs entreprises beaucoup plus qu'au Sénégal ? _ Cette communauté d'intérêts des deux capitalismes de Côte d'Ivoire les rapprochera davantage dans une coalition dirigée contre le Sénégal et l'A.O.F. _ Les planteurs ivoiriens, épaulés par leurs alliés européens locaux, protestent donc, naturellement, avec vigueur. Comment par exemple, accepter sans réagir, une contribution de plus de 11 milliards de francs C.F.A. au budget fédéral en 1954, contre une ristourne de moins d'un milliard ? [[{The American Political Science Review}, june 1960, p. 403.]] Comment admettre des dépenses fédérales - donc en fait, à Dakar - de 19 milliards de francs C.F.A. en 1956, 16 milliards seulement étant distribués aux autres territoires y compris le Sénégal ? [[Ibid.]] Car pour le Sénégal, siège de la Fédération, l'administration constitue, à cette époque, l'une des principales industries [[Ibid., p. 404.]]. Le slogan de «vache à lait» de l'A.O.F. repris par {Le Monde} en 1955, s'impose de plus en plus. _ En somme, après la démobilisation du R.D.A. et l'abandon de la lutte anti-coloniale, le grand rêve d'une Afrique unie caressé jadis par Félix Houphouët-Boigny lui-même, se trouve, à son tour, condamné à mort. Le leader ivoirien n'écrivait-il pas, jadis : _ «Il serait vain de prétendre dresser indéfiniment les Africains les uns contre les autres. L'Union sera réalisée… car on ne saurait bâtir une vraie Union Française avec des contrées divisées, dressées les unes contre les autres…» [[{France Nouvelle} du 11 janvier 1947.]]. _ Donc, il reprochait alors, implicitement, au pouvoir colonial de vouloir dresser les territoires les uns contre les autres. Même en décembre 1950, après le désapparentement, M. Houphouët-Boigny n'avait pas encore opté, semble-t-il, pour la «balkanisation» de l'Afrique occidentale. A cette époque, la notion de «pays» se confondait toujours avec «Afrique». [[{Le Démocrate} du 27 décembre 1950.]] _ Sans le proclamer, voire en évitant de s'en réclamer, M. Houphouët-Boigny est devenu, entre temps un partisan convaincu du "Elfenbeinküste über Alles". Il arrivera même un moment où le gouvernement français, par la bouche de son ministre de la France d'Outre-Mer, essaiera de faire pression sur M. Houphouët-Boigny pour l'amener à accepter, dans le cadre de la Communauté franco-africaine, créée en 1958, la survie d'une «fédération primaire» groupant les anciens États de l'A.O.F. M. Houphouët-Boigny rejette cette formule : il veut une fédération directe groupant la France et les États africains, «une adhésion directe de chaque État à la communauté». _ Il ne veut de toute évidence pas avoir à financer les autres États. Il le nie énergiquement en décembre 1958 [[Dix-sept ans plus tard, il avouera et livrera le fond de sa pensée au gouverneur Siriex. «La formule fédérale, dit-il, n'eut pas manqué d'assurer la prédominance du Sénégal», et, préciser-t-il, j'étais conscient «de ce danger» (P.H. Siriex, op. cité, p.180).]], car, dit-il, ce «serait mesquin» [[{Le Monde} du 16 décembre 1958.]]. _ Le président du R.D.A. semble avoir hâte d'atteindre le point de non retour. Le 30 avril 1959, l'Assemblée Législative de Côte d'Ivoire accorde son investiture à Félix Houphouët-Boigny qui devient le Premier ministre du gouvernement de la République de Côte d'Ivoire [[{Fraternité} du 8 mai 1959.]]. Elle avait été élue le 12 avril et comprenait 100 députés dont 21 planteurs. C'est le seul État de l'ensemble francophone à avoir une telle proportion de représentants de ce groupe socio-économique. Dans tous les autres États, sauf erreur de notre part, les représentants de la fonction publique prédominent. _ Cette différence fondamentale caractérise bien la Côte d'Ivoire et éclaire la suite des événements.
Creative Commons License Fonds d’archives Baulin (http://www.fonds-baulin.org), développé par Résurgences, est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons : Paternité-Pas d’Utilisation Commerciale-Pas de Modification 2.0 France.
Plan du site
Site propulsé par l'Atelier du code et du data, chantier d'insertion numérique