La politique intérieure d’Houphouët-Boigny
Préface

La création, puis l’évolution et enfin l’épanouissement de la Côte d’Ivoire se présentent sous un jour bien singulier pour ceux qui s’intéressent à la genèse des mouvements nationalistes. L’entité ivoirienne porte en effet la marque de la bourgeoisie terrienne, l’empreinte, prédominante jusqu’à ce jour, des gros planteurs qui ont façonné la société ivoirienne. On se trouve donc, de toute évidence, devant un phénomène historique exceptionnel.
Certes, la lutte anti-coloniale organisée, à l’échelle territoriale, fut bien courte en Côte-d’Ivoire. La période de conquête mise à part, elle s’étend pratiquement de la création du Syndicat Agricole Africain (S.A.A.) en 1944, à la collaboration des dirigeants du mouvement, à partir de 1950, avec le pouvoir métropolitain. Il n’en reste pas moins qu’aucun autre mouvement anti-colonial - du grec du début du XIXe siècle à l’angolais d’hier, en passant par le syrien ou le malien - n’a été animé, à notre connaissance, de façon aussi tangible, par des propriétaires fonciers. Partout ailleurs, la lutte contre le pouvoir étranger fut dirigé par des lettrés, des intellectuels, certes avides de dignité, mais aussi et surtout désireux d’accéder au pouvoir, c’est-à-dire de s’assurer le monopole de leur lebensraum administratif ou économique. En Côte d’Ivoire, l’agriculture spéculative a constitué l’essentiel de l’espace vital que M. Houphouët et ses compagnons ont cherché et réussi à conquérir en sacrifiant les espérances des autres couches sociales.
Autre phénomène intéressant, le caractère nettement ambivalent de cette grosse bourgeoisie terrienne d’un genre nouveau. Elle collabore, cinq ou six années durant, avec le Parti communiste français de façon apparemment quasi inconditionnelle. D’aucuns s’étonnent de voir Houphouët, son chef de file, homme parfaitement conscient pourtant des intérêts de son groupe social, fréquenter les cours de marxisme : mieux, faisant preuve d’un zèle peu commun, non seulement il participe assidûment aux réunions du Groupe d’Études Communistes de Treichville, mais va jusqu’à reprocher, en 1949, à une avocate progressiste [1] de s’obstiner à ne pas y assister.
Comment expliquer si l’on s’en tient à un point de vue strictement de classe, une telle coopération entre les éléments sans doute les plus

1 2 3 >>
Creative Commons License Fonds d’archives Baulin (http://www.fonds-baulin.org), développé par Résurgences, est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons : Paternité-Pas d’Utilisation Commerciale-Pas de Modification 2.0 France.
Plan du site