Le IVe congrès

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Je ne connaissais pas Henri Konan Bédié. Par contre, j’avais souvent lu son nom, car la rédaction de Fraternité - hebdomadaire du PDCI - occupait, en 1960, une partie des locaux d’Eurafor Presse, à Paris.
Ceci me permettait de lire l’hebdomadaire avant son expédition, par avion, à Abidjan. C’est en le parcourant que je tombais souvent sur le nom de l’actuel président de l’Assemblée nationale.


Pour un jeune ambassadeur à Washington, donc un personnage de second ordre, sa publicité paraissait bien organisée J’ai consulté ma collection de Fraternité hebdomadaire : entre 1960
et 1964, il est cité 52 fois en 50 mois.
ce qui, en soi, représentait un élément positif incontestable en sa faveur.
A l’époque, je m’en souviens, l’éditeur de l’hebdomadaire le qualifiait volontiers de prétentieux, "bouffi d’orgueil", etc., sans m’impressionner pour autant. Il le disait aussi très critique à l’égard de son collègue
M. Usher Assouan, accrédité auprès de l’Organisation des Nations unies.


Je connaissais aussi certains détails de sa biographie. Ainsi, né le 5 mai 1934 L’état civil ne fut institué, partiellement, qu’au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. En mai 1987, il n’était toujours pas à jour (Fraternité Matin du 7.5.87). En Afrique il convient donc d’accueillir avec réserve toute date de naissance., il avait obtenu un diplôme universitaire en France.
A son retour, en 1959, il avait été nommé, pour une très courte période, à la Caisse de compensation des prestations familiales d’Abidjan, puis envoyé, à la demande expresse du Président, en stage, comme conseiller, à l’Ambassade de France à Washington.


Il était devenu, un an plus tard, toujours par décision de
M. Houphouët-Boigny, le premier ambassadeur de Côte-d’Ivoire aux Etats-Unis.


Pour ma part, devenu conseiller du président Houphouët-Boigny, je ne me souviens pas avoir entendu prononcer le nom de M. Bédié, à Abidjan, deux années durant. Sauf par le Président lui-même, à la
veille du IVe Congrès du PDCI, c’est à dire en septembre 1965, en termes éminemment élogieux.


C’est donc avec curiosité que je le vois enfin monter à la tribune.
C’est à lui qu’échoit, en effet, en ce samedi 25 septembre, l’honneur de prononcer le discours de clôture. C’est un désastre.


Le jeune ambassadeur s’érige d’abord en porte-parole des jeunes, sans mandat aucun, alors que les éléments les plus brillants de sa génération ont été condamnés à des centaines d’années de prison durant les deux années précédentes. Mieux, il les charge.
"Il n’y aura plus", déclare-t-il, "en Côte-d’Ivoire de conjurations criminelles" Cf. La politique intérieure d’Houphouët-Boigny, p. 116 et suivantes.
Le Président reconnaîtra le 12.6.80 qu’ "il n’y a jamais eu complots en Côte-d’Ivoire, ni menace de coup d’Etat".
organisées par des jeunes...".
Puis, tel Cicéron il y a vingt siècles, il affirme :
"Il n’y aura plus en Côte-d’Ivoire, de Catilina... Il n’y aura plus en Côte-d’Ivoire de Brutus... Non jamais les jeunes de ce pays ne trahiront leurs aînés !" Fraternité Matin du 27.9.65..


Passant à un autre registre, il dénonce "avec force la malversation, la concussion, les détournements de fonds, la malhonnêteté enfin dont certains jeunes se rendent coupables"
Fraternité hebdo du 1.10.65.. Il met en garde ses "frères" contre les erreurs de ce genre qui peuvent compromettre "une carrière aussi brillante soit-elle" Ditto.. Il cloue au pilori les "incompétents" qui veulent se hisser à "des postes élevés", ceux qui cherchent à "satisfaire des ambitions personnelles au mépris de l’intérêt public" Fraternité hebdo du 1.10.65..


En dépit du ton sentencieux, ce cours magistral administré du haut d’une tribune prestigieuse n’aurait sans doute pas provoqué de commentaires acerbes voire des sarcasmes, n’était sa forme. En effet, pour amener l’assistance à l’applaudir dans ces entrelacs de condamnations des jeunes et de flagorneries destinées, elles, aux


dirigeants, il lui suffisait, il le savait, de citer le nom du président Houphouët-Boigny. Il en usera et abusera, obligeant congressistes, invités et journalistes à se lever et à manifester bruyamment leur enthousiasme une quinzaine de fois.


Nous sommes sidérés. Les journalistes européens, polis, se regardent. Certains amis ivoiriens m’interrogent des yeux comme si je pouvais avoir la moindre responsabilité dans le discours maladroit d’un homme que je n’avais pas eu encore l’occasion de rencontrer.


Je vais voir le Président durant une interruption de séance. Il est là, assis en compagnie du président de la Haute-Volta. Je lui dis ce que je pense du discours de celui dont il m’avait fait l’éloge.
Sa réponse m’étonnera : "Mais non, mais non, me répond-il, Bédié est jeune, il lui manque de l’expérience... Mais il est fils de chef, vous verrez...".


Certains dirigeants ivoiriens se montreront, heureusement, plus lucides. L’un d’eux - il occupe aujourd’hui un poste des plus éminents - me dira, à la sortie, en réponse à mon interrogation :
"Si Bédié représente ceux, qui, demain, vont prendre la relève, eh bien ! pauvre Côte-d’Ivoire".


Les journalistes européens font preuve de circonspection, du moins en public. Les Africains, eux, sont déchaînés . A l’époque, deux d’entre eux, Justin Vieyra, rédacteur à l’hebdomadaire Jeune Afrique, et Paulin Joachim, rédacteur en chef du mensuel Bingo, étaient les plus en vue. Ils ne cachent pas leur opinion. Autant ils considèrent le IVe Congrès comme une ouverture sur l’avenir, autant ils refusent d’admettre qu’un jeune de leur âge vaticine d’une part, et "s’abaisse tant" dans la flagornerie. Les deux journalistes africains ne se cantonneront pas dans la seule médisance orale. Ils écriront.


Ainsi, pour le représentant de Jeune Afrique du 10 octobre 1965., M. Bédié, "chargé de prononcer le discours de clôture", s’acquitte "de cette tâche avec désarmante naïveté"
, et "infligera aux délégués un interminable discours où les flatteries les plus incroyables


ternirent les quelques propos raisonnables qui pouvaient y être relevés". Et il ajoutait in fine : "Il est encore temps que les jeunes acceptent le dialogue... sans pour autant... renoncer à leur dignité."


L’article de Joachim Paulin sera beaucoup plus dur. Il ressemble à un réquisitoire particulièrement violent dans la partie réservée à M. Konan Bédié. En voici le texte :


"La seule note désagréable du Congrès s’est placée heureusement à la fin des travaux, et c’est le discours long, fatigant et ennuyeux au possible du jeune diplomate Bédié qui n’a pas présenté un travail de jeune, mais s’est montré très faible intellectuellement et surtout , très ambitieux, dans le mauvais sens. On avait, poursuit-il, l’impression qu’en faisant lever à dix ou quinze reprises et le Chef de l’Etat et le secrétaire général et les autres dignitaires du parti, en déversant des tombereaux d’éloges et de flatteries sur leurs têtes qui n’en ont que faire, il pensait secrètement à la prochaine formation gouvernementale au sein de laquelle il aimerait sans doute décrocher un portefeuille.
Vraiment dommage pour le benjamin du bureau politique. La pudeur lui interdisait aussi d’étaler lourdement tout ce qu’il a obtenu comme avantages pour son pays au poste de diplomate qu’il occupe aux U.S.A. Ce jeune homme qui dénonçait du haut de la tribune le vice nouveau pays africains, qui est l’"ascensionnisme", ne faisait rien d’autre lui-même que de s’y enfoncer comme un taureau."

Bingo, novembre 1965.


Etant chargé, à ce moment, des relations avec la presse étrangère,
M. Bédié essaiera de me rendre responsable de sa déconfiture, des échos défavorables provoqués par son intervention. A tous ceux qui me rapporteront ses propos, je répondrai invariablement : "Il ne peut pas ignorer que son discours était mauvais. Il sait aussi qu’on ne peut faire de miracle dans le domaine des relations publiques."


De fait ces critiques, surtout celle de M. Joachim Paulin quant à son potentiel intellectuel, marqueront profondément, et pour longtemps,
M. Konan Bédié. Et ses erreurs tactiques ultérieures s’expliquent, me semble-t-il, du moins dans une certaine mesure, par ce complexe né au IVe Congrès du PDCI.



D’autant que des âmes charitables amplifiaient les rumeurs malveillantes, le présentant tantôt comme un "pro-Américain" tantôt comme un "anti-Français" - ou les deux à la fois - alors que, il faut lui rendre cette justice, il a toujours été uniquement pro-Bédié, et réservé son hostilité à ses collègues plus brillants.


Dans l’immédiat, il disparaît de la circulation. On le dit abattu.


Ce séjour au purgatoire durera quatre mois à peine. Le président de la République le repêche à l’occasion du remaniement ministériel du 21 janvier 1966. M. Raphaël Saller, dernier citoyen français membre d’un gouvernement ivoirien, se retire. Son poste de ministre des Finances, des Affaires économiques et du Plan est récupéré par le président de la République et scindé en deux : M. Henri Konan Bédié devient ministre délégué aux Affaires économiques et financières, tandis que M. Mohammed Diawara est promu ministre délégué au Plan.


Le Président me convoque le 5 février à Abidjan. Au bout du long exposé traditionnel, il me fait comprendre - en fait il s’agit d’instructions précises sans avoir l’air d’y toucher - qu’il est urgent de faire connaître les deux nouveaux ministres-délégués à l’étranger.
Bien entendu, il faudrait mettre l’accent, sans trop s’y attarder, sur ce pas décisif dans la voie de l’africanisation des cadres ; il conviendrait également d’aider en particulier M. Bédié, "moins connu en Europe, et surtout en France".


En tant que directeur du "Centre d’Information et de Documentation Ivoirien" de Paris C.I.D.I., créé par moi, à Paris, en 1965, à la demande du président Houphouët-Boigny et relevant directement de lui., une telle mission entrait dans mes attributions.
A l’époque déjà, une cinquantaine de journalistes anglais, allemands, italiens, hollandais, scandinaves, canadiens, etc. Cf. Côte-d’Ivoire an V dans la presse mondiale, préfacée par le président Houphouët-Boigny. avaient visité la Côte-d’Ivoire en ma compagnie et lui avaient consacré des dizaines d’articles dans l’ensemble fort élogieux. Donc il fallait les mobiliser à nouveau.


Le Président attachait de toute évidence beaucoup d’importance à ce premier contact officiel des jeunes ministres ivoiriens. Sinon il ne m’aurait pas convoqué à nouveau le 13 mars pour discuter


certes des suites de la chute de N’krumah mais aussi des préparatifs pour le "lancement" de MM. Bédié et Diawara.


Dès ma première rencontre avec Konan Bédié, je me rends compte qu’il prend très au sérieux la préparation de la campagne destinée à le faire connaître en Europe. Contrairement à son collègue, délégué au Plan, que je connais depuis plus plus de deux ans J’avais beaucoup apprécié Mohammed Diawara au cours des quelques jours que nous avions passés ensemble, à Khartoum, en août 1963. Nous faisions tous deux partie de la délégation de quatre personnes présidée par J.B. Mockey et chargée de représenter la Côte-d’Ivoire à la Conférence constitutive de la "Banque Africaine de Développement". et qui, lui, s’en désintéresse totalement.


De toute évidence, Konan Bédié est pleinement conscient de la nécessité de réussir son entrée sur la scène européenne. Il veut à tout prix effacer les effets désastreux de son discours. Il veut prouver aux journalistes européens que contrairement aux dires de leurs collègues africains, il n’est pas "très faible intellectuellement". D’où le sérieux dans l’analyse des problèmes soulevés.


Mais cette minutie dans l’examen de chaque détail a aussi son revers. Une première divergence apparaît entre nous à propos des biographies. J’avais cru pouvoir éviter d’éventuels problèmes, en reproduisant, aux fins de diffusion, les biographies telles qu’elles avaient été publiées dans Fraternité. Je n’y pouvais rien si les titres universitaires de M. Mohammed Diawara - Licence en mathématiques,
diplôme de l’Institut de la Statistique de l’Université de Paris, etc. - pouvaient paraître plus imposants que la Licence en Droit de M. Henri Konan Bédié. Avec beaucoup de tact, il me fait comprendre que l’enjeu est autrement important pour lui. J’en conviens.


Le programme du séjour à Paris des deux ministres-délégués comportait essentiellement - mises à part les visites protocolaires, les contacts avec le ministère de la Coopération, etc. - une rencontre, avec les milieux d’affaires français s’intéressant à l’Afrique. Puis un déjeuner que j’offrais en leur honneur et auquel devaient être invités une trentaine de journalistes.


Là encore, il a failli y avoir heurt. Les deux ministres étant au même niveau de la hiérarchie, j’avais cru bien faire de placer Diawara, plus âgé, à ma droite à la table d’honneur, et Bédié à ma gauche.



Sur l’instance amicale de ce dernier, j’ai été amené à les permuter. Comme je m’en excusais auprès de Diawara, il m’a répondu : "Ne t’en fais pas".


C’est durant ce séjour à Paris que j’ai saisi l’ampleur des divergences qui opposaient, dès ce moment, les deux hommes. Durant les discussions en tête à tête, chacun d’eux multipliait les critiques au vitriol. J’en étais impressionné pour ne pas dire paniqué.


Les hommes d’affaires français, quant à eux, voulaient s’assurer que le remplacement de M. Saller ne signifiait nullement un changement de politique. Ils seront pleinement rassurés : M. Bédié leur certifiera en effet que le gouvernement n’envisageait aucune augmentation des charges fiscales, qu’il était, de plus, décidé à couvrir par le seul impôt les dépenses de l’Etat, et que la liberté d’entreprise resterait totale comme auparavant.


Le même message sera transmis aux journalistes au cours du déjeuner. Questions et réponses seront échangées dans une atmosphère détendue mais empreinte de sérieux. Cette fois, l’examen de passage sera réussi.


Le 22 mars, je suis convoqué à nouveau à Abidjan. C’est la troisième fois en six semaines. Le Président se montre anxieux et impatient. Il passe outre à l’habituelle revue, en commun, des événements. Il veut savoir s’ils "ont été bons". C’est un véritable interrogatoire. Je le rassure pleinement. Je lui précise même que Bédié s’était montré à l’aise aussi bien lors de son exposé que dans les discussions.


Apparemment, le Président est ravi.

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