Epilogue

  • Recherche textuelle
  • Brèves
Le président Houphouët se rendra très vite compte que les trésors de patience, d'ingéniosité et d'esprit de suite dont il fit preuve ne garantissent nullement l'accession de son protégé à la Présidence de la République. Il s'agit, il s'en rend compte, d'un travail de Sisyphe. Tout concourt à la synthèse de cette optique pessimiste. Par-dessus tout, le Président est pleinement conscient que M.Bédié ne fait pas le poids face à des concurrents potentiels de plus en plus nombreux et décidés à l'affronter lors de la succession.
L'homme lui-même manque à la fois d'envergure et de souplesse.
Il ne trouve plus grâce aux yeux du "Vieux" qui critique toutes ses initiatives même les plus anodines. De plus, il se trouve confronté à une contradiction majeure: en tant que successeur désigné, il doit se montrer, se faire connaître; et s'il le fait, il déplaira au Président. Le sentier est aussi tortueux qu'étroit.
On le voit quand même à l'inauguration de la mairie de Bocande, au colloque sur le marketing, aux côtés du Président lors de l'anniversaire de l'indépendance en décembre 1986. Il est encore sur la photo de presse lors de l'inauguration de la mairie d'Anyama ou à l'ouverture du Comice agricole de Divo. Il invite à dîner M.Aurilac, ministre français de la Coopération, de passage en Côte-d'Ivoire; il se propose comme témoin du fils de M'Bahia Blé -ex-ministre de la Défense-lors de son mariage avec la fille de Mobutu; il est également le témoin du fils du président Denise, cousin de M.Houphouët-Boigny. On lui reprochait de ne pas mettre les pieds à Daoukro? Il ira donc à son village d'origine dont il est le député-maire. Il s'y occupe des finances municipales, cherche à accélérer le recouvrement des impôts, proclame sa volonté de régénérer les cacaoyères, lance des appels pour l'animation par les cadres, de leurs villages et villes d'origine. Il lui faut une consécration européenne? Il en parle au Président qui lui obtient une invitation de Paris où il est reçu par MM. Chirac et Balladur; il pense les avoir convaincus qu'il n'est nullement le pro-Américain que l'on dit. Dans l'ensemble, ce voyage sera un succès puisqu'il laisse une bonne impression sur ses interlocuteurs. Le nombre des détracteurs de M.Bédié va aussi en augmentant.
Ils se posent et posent des questions.
Pourquoi faut-il que, recevant quatre ambassadeurs étrangers, il ait tenu à signaler à la presse que l'un d'eux lui avait déclaré être "venu recueillir (ses) sages conseils", provoquant le courroux de M.Houphouët-Boigny qui se réserve, c'est de notoriété publique, ce genre de compliments? Pourquoi, disent encore les censeurs, indisposer les législateurs en les invitant publiquement à se livrer à un "exercice d'autoformation intellectuelle collective", c'est-à-dire en les traitant en mineurs? Pourquoi accentuer davantage le malaise des députés en cherchant à contrôler leurs activités dans leurs circonscriptions durant les intersessions? Pourquoi leur infliger des discours mettant en relief sa connaissance de l'ensemble des problèmes? Croit-il par ailleurs possible de gagner les faveurs des Bétés en s'attachant un Bouazo, député-maire d'Issia, et en en faisant un vice-président de l'Assemblée nationale? On lui fait grief également d'avoir cherché à faire de Laurent Dona Fologo, jeune hiérarque du régime, un allié, un inconditionnel, au point d'amener ce dernier à se maintenir dans une réserve prudente. Pourquoi l'avoir antagonisé en diffusant la rumeur que son voyage en Afrique du Sud, sur ordre de M.Houphouët-Boigny, avait affaibli, de façon permanente, sa position en Côte-d'Ivoire et en Afrique? Une frange de l'intelligentsia-et de la jeune bourgeoisie aujourd'hui déliquescente-avait accueilli avec un certain intérêt la promesse de changement que représentait M.Bédié. Elle semble avoir changé d'optique un peu plus d'un an plus tard. L'un de ses représentants me dira:"A l'Economie, Bédié donnait le change. Certes, on ne savait pas ce qui s'y passait-dette, gabegie, concussion-mais on le prenait au sérieux, certains avaient même de la considération pour lui. Maintenant, ajoutait-il, en tant que président de l'Assemblée nationale, ses contacts avec le public, devenus nombreux, nous découvrons que sa valeur tend vers zéro". Ce jugement, à y réfléchir, me paraît plutôt sévère. Il n'en reste pas moins que, de toute évidence, M.Bédié n'a et n'aura pas assez d'influence pour maîtriser la situation lors de la succession. Au demeurant le contrôle du Parti lui échappe totalement. Quels sont les challengers de M.Bédié et quelle est leur position? Jean Konan Banny vient en tête des concurrents. Il appartient à la même ethnie que Konan Bédié et, semble-t-il, au même clan-les Akoués-que le Président. Les deux sont de plus liés par des liens de cousinage. Elément important d'analyse, il est le candidat attitré de Mamie Fatai, soeur aînée de M.Houphouët-Boigny et donc chef du clan. Elle ne veut pas entendre parler de M.Bédié comme successeur. En dépit du soutien paternel du Président, elle considère M.Konan Bédié comme un "intrus". De plus, on la dit décidée à se battre pour promouvoir son favori. Ceci précisé, M.Banny a des titres de noblesse en tant qu'homme et en tant que politique. En 1963, il avait été condamné à mort dans l'un des grands complots préfabriqués de l'époque. Il avait été rappelé alors, comme preuve de culpabilité, qu'il avait "milité pendant ses études à Montpellier dans la section des jeunes communistes de cette localité". Ministre de la Défense avant son arrestation, devenu avocat à sa sortie de prison, il avait refusé, depuis, tout poste ministériel autre que celui des Armées. Au lendemain de son élection comme député de... Yamoussoukro, il redeviendra, à vingt ans de distance, ministre de la Défense. Atout non négligeable, M.Banny est, de plus, membre du Comité exécutif du Parti-cénacle qui remplace le secrétariat général aboli depuis 1980-alors que M.Bédié n'en fait pas partie. Jouissant de larges sympathies au sein de l'armée, il manifeste, dit-on, beaucoup de scepticisme quant aux qualités humaines et au sens de l'Etat du candidat de M.Houphouët-Boigny. Il ne lésinerait pas non plus sur les qualificatifs peu charitables accolés au nom de M.Bédié. Il aurait même confié à des amis qu'il imaginait mal recevoir un jour des directives de lui. Tout cela se traduit par une absence totale de chaleur entre les deux hommes, même en des lieux publics. Au demeurant il n'y a jamais eu, du moins à ma connaissance, de photos montrant MM.Banny et Bédié côte à côte. D'une façon plus générale, M.Banny considère, dit-on, que M.Bédié sera incapable de gouverner la Côte-d'Ivoire. Il croit et affirme que le candidat de M.Houphouët-Boigny n'a pas assez d'envergure pour pouvoir maîtriser les nombreux problèmes politiques qui surgiront à la disparition du Président. Problèmes qui viendront s'ajouter et compliquer d'autant ceux découlant de la crise économique et sociale que traverse le pays. M.Camille Alliali, actuellement ministre d'Etat, lui aussi membre du Comité exécutif, est sans conteste le second concurrent sérieux de M.Bédié dans la course à la présidence. Il est particulièrement courageux. Ministre délégué aux Affaires étrangères en novembre 1965, il représentait alors son pays à une réunion spéciale de l'OUA consacrée à la recherche d'une parade à la déclaration unilatérale d'indépendance de la Rhodésie. Il passera outre aux instructions du Président et votera dans le même sens que les représentants des 35 autres Etats africains présents à Addis-Abeba. Il s'était refusé, dira-t-il, à briser la solidarité africaine face à lan Smith. A son retour en Côte-d'Ivoire, il recevra un savon monumental du Président. A cause de cette désobéissance qui lui fait honneur-je ne connais pas d'autres ministres ivoiriens ayant osé contrarier M.Houphouët-Boigny-il se retrouvera, quelques semaines plus tard, ministre de la Justice. Il faut chercher, me semble-t-il, dans cet incident la genèse de la sous-estimation systématique par le Président des qualités intellectuelles et humaines de M.Alliali. Cette optique est d'autant plus inéquitable que quelque six mois plus tôt, le ministre ivoirien avait exécuté à la lettre, à la réunion des ministres des Affaires étrangères de l'OUA, les instructions de M.Houphouët-Boigny. Imperturbable, il y avait accusé avec virulence Kwame Nkrumah de complot contre ce dernier, de connivence avec Jean-Baptiste Mockey, tous deux appartenant à la "race Nzima"... Elément négatif majeur, aux dires des amis de M.Bédié, M.Alliali ne peut de toute façon prétendre représenter les Baoulés, puisqu'il a "du sang sénoufo dans les veines..." M.Philippe Yacé est le troisième concurrent au fauteuil présidentiel. Durant les trois années qui suivirent sa disgrâce combien humiliante de 1980, l'ancien secrétaire général du PDCI avait adopté un profil on ne peut plus bas. Il restait, imperturbable, stoïque, sous les regards ironiques de ses adversaires, ou sympathiques, voire attristés, de ses partisans. Il s'ingéniait même à ne rater aucune des réunions ou manifestations auxquelles il devait assister, aucune des séances des deux sessions-heureusement courtes-de l'Assemblée nationale. Mais il s'était fixé comme règle de se cantonner dans un mutisme absolu. Il avait pris soin également de rompre tous les liens avec les organismes et responsables du Parti mis à l'écart en même temps que lui. Ce faisant, il ne donnait aucune prise à une éventuelle accusation de complot contre le régime. Il ne démordra pas de cette ligne de conduite en dépit de l'amertume de certains de ses amis. A juste titre. En effet, si lui réussissait à garder son sang froid et à subir avanies et humiliations sans broncher, les très nombreux cadres de la brousse limogés à sa suite réagissaient beaucoup plus mal. Solidement implantés dans l'intérieur du pays, au milieu d'une population somme toute fruste, sensibles aux problèmes de préséance et aux manifestations de respect dues au rang ou à l'âge, ils vivaient mal leur limogeage. Tout comme la centaine de députés victimes d'élections peu orthodoxes.
Pour tous ces cadres qui formaient l'ossature du pays, il restait le guide. Celui qui me livrait cette analyse, en 1984, ajoutait que devant l'opposition larvée des vieux cadres, abaissant d'autant la productivité des nouveaux venus, M.Houphouët-Boigny devait regretter d'avoir bouleversé l'ordre établi.
Ph.Yacé se disait-et on le disait-malade. Il avait été opéré d'un ulcère au duodénum et il fera plusieurs séjours en France pour se soigner. Mais depuis quelques années, les lamentations de ses adversaires à propos de sa santé ont pris une connotation politique, dans la mesure où, lui, se porte comme un charme. Ses bilans de santé, dit-on, sont ceux d'un homme sain de 67 ans et surtout montrent que l'ulcère appartient au passé. En somme qu'il est bon pour le service. Dans le cadre de cette course à la succession-à laquelle Ph.Yacé affirme ne pas vouloir participer-il dispose de deux atouts supplémentaires. Tout d'abord, c'est peut-être celui qui jouit de l'appui de la hiérarchie catholiques dont l'impact s'amplifie en Côte-d'Ivoire.
Seconde carte maîtresse, il dispose, dit-on, d'un capital de sympathies non négligeable auprès de certains cadres de l'armée.
C'est dans ce contexte que le Président nomme M.Yacé à la tête du Conseil économique et social. Ce faisant, il le pousse vers une voie de garage, tout en satisfaisant ses partisans par une promotion qui en fait le troisième personnage de la République. Depuis, sa photo en compagnie du Président, ou seul, apparaît souvent dans le quotidien d'Abidjan; on le décore; il parraine les promotions d'élèves officiers et sous-officiers de police. Pour sa part, il ne se prive jamais, dans ses discours, de rendre un hommage chaleureux au Chef de l'Etat... Et lui, que pense-t-il de ses chances d'accession à la magistrature suprême? La réponse de ses amis:"Il reste convaincu que ses chances sont intactes"... Face à trois adversaires de taille tels que MM.Banny, Yacé et Alliali-sans parler de Matthieu Ekra et de l'inconnue que représente l'armée-Bédié, successeur désigné, cherche désespérément thèmes de campagne mobilisateurs et alliés. Il croit que le mot d'ordre de "Démocratie véritable" peut lui apporter le soutien de l'élite intellectuelle et des fonctionnaires, couches sociales de poids dans la société ivoirienne. Signalons encore, à toutes fins utiles, qu'en ce début d'automne 1988, il déploie beaucoup d'efforts pour se rapprocher de M.Philippe Yacé.
Creative Commons License Fonds d’archives Baulin (http://www.fonds-baulin.org), développé par Résurgences, est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons : Paternité-Pas d’Utilisation Commerciale-Pas de Modification 2.0 France.
Plan du site
Site propulsé par l'Atelier du code et du data, chantier d'insertion numérique