Ottawa-Paris

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Y avait-il un paramètre politique dans l'attitude de M. Henri Konan Bédié? Celui-ci faisait-il barrage aux projets et aux investisseurs étrangers non français pour plaire à Paris et prouver que l'étiquette d'anti-français qu'on lui collait était imméritée? M. Diawara et un autre ministre ivoirien le croyaient. Moi aussi. L'affaire du don de blé canadien Cf. Conseiller du Président Diori, Eurafor Press, 1986, p.59, qui tournera paradoxalement à l'épreuve de force entre Niamey et Paris, devait apporter la preuve que Konan Bédié était pleinement conscient de la nécessité de ménager certains intérêts économiques et politiques français, s'il voulait accéder à la présidence de la République. Il est regrettable qu'il s'y soit pris de façon maladroite, qu'il ait cherché à faire coup triple, c'est-à-dire ménager Paris, contrecarrer une initiative de J. Baulin, et camoufler à tout prix une erreur de jugement. Le récit détaillé de cette affaire me paraît nécessaire dans la mesure où il met en relief une autre des facettes de la personnalité du candidat du président Houpouët-Boigny à la magistrature suprême. De quoi s'agit-il? Tout simplement de la mise en oeuvre du plan que j'avais exposé en gros à M. Bédié près de deux années auparavant, à savoir la mobilisation des secteurs privé et public de certains pays étrangers en faveur de la Côte-d'Ivoire. Dans le contexte d'alors, Ottawa constituait de toute évidence la meilleure cible. En 1967-68, le Canada était en pleine mutation. Le carcan anglais s'était brisé. Les francophones du Québec se réveillaient. Le général de Gaulle avait, semble-t-il, opté pour un Québec indépendant et l'avait proclamé du haut du balcon de la mairie de Montréal. Le Parti Libéral, dirigé par un francophone, Pierre-Elliott Trudeau, avait accédé au pouvoir à Ottawa. Il savait que le maintien de l'unité du pays passait par l'octroi aux Québecois de droits égaux à ceux des habitants des autres provinces, dans tous les domaines. Dernier élément essentiel d'analyse, le Canada, pays jeune et riche, faisait preuve d'une grande générosité envers les pays sous-développés du Commonwealth. Dans ce contexte, le problème se réduisait, pour moi, à un dilemme. Fallait-il passer outre aux réticences et objections du ou des lobbies parisiens et essayer d'exploiter le filon canadien? Ou bien se priver d'une source potentielle de financement pour ménager ces milieux se réclamant, de plus, dans ce cas particulier, du général de Gaulle? Le Président du Niger, M. Hamani Diori, dont j'étais également le conseiller, n'hésitera pas et optera pour une collaboration qui s'avérera bientôt fort avantageuse pour son pays. M. Houpouët-Boigny, qui m'avait pourtant chargé de la "diversification des partenaires économiques de la Côte-d'Ivoire", se cantonnera dans une réserve prudente. Pourquoi? Parce que, pour lui, il convient de le relever, l'enjeu au Nigeria Cf. La politique africaine d'Houphouët-Boigny, 3e édition, pp. 87-126. est autrement important, et il a besoin du soutien entier du lobby biafrais de Paris pour atteindre son objectif. M. Konan Bédié, d'ordinaire si vigilant, ayant oublié ce paramètre, fera fausse route avant de revenir dans le droit chemin. Les échanges de lettres et de télex qui ont entouré le don de blé canadien illustrent, sans aucune ambiguïté, les positions des protagonistes et surtout celle de M. Konan Bédié. Dès le 24 septembre 1968, j'avertis le président Houphouët par lettre recommandée, de la possibilité d'obtenir, à travers un lobby de Montréal, du blé panifiable pour le Niger et la Côte-d'Ivoire et l'informe de l' "accord du ministre Bédié lors de mon dernier passage à Abidjan". Aucune réaction. Le 1er novembre, dans une lettre recommandée adressée à Konan Bédié, je lui rappelle d'abord qu'il m'avait "demandé de poursuivre les contacts pour avoir une idée exacte des conditions" de l'octroi du don et termine en précisant qu' "il faudrait d'ailleurs que je transmette tout le dossier à vos services car mon rôle de mise en contact est près de s'achever". Le 28 novembre, à la demande expresse de M. Bédié, je lui envoie un long télex dans lequel je relève que "le don de blé canadien (est) négocié depuis septembre dernier conformément à vos instructions". Je rappelle ensuite qu'il y a deux conditions, à savoir la prise en charge par la Côte-d'Ivoire du fret et des honoraires du lobby. Ce même jour, je reçois à 19 heures, un télex "très urgent" du ministre de l'Economie et des Finances dont voici le texte intégral:
"Télex numéro 209 du 28 novembre 1968
Attention M. Oubet Baulin
Suite votre télex relatif à don gouvernement canadien de 15.000 tonnes de blé à République Côte-d'Ivoire, avec possibilité doubler cette opération sur budget 1968, honneur vous prier donner à titre officieux mon accord sur conditions réalisation- stop- Mon accord définitif sera donné sitôt que gouvernement canadien m'aura notifié sa décision par toute voie officielle appropriée.
Considération distinguée.
Konan Bédié
Terminé bien reçu?
Ok bien reçu. M. Oubet n'est pas là pour le moment mais je vais le lui remettre dès qu'il viendra. Terminé?
Oui c'est très urgent SVP. Merci et bibi
Mnifin Abidjan
CIDI Paris"
J'en déduis, sans grand mérite, que le ministre est d'accord sur les conditions du don et que l'affaire est "très urgente". A ce stade, je pense que le don est matérialisé, que mes alarmes étaient infondées et qu'à Abidjan, comme à Niamey, l'affaire est considérée sous son angle économique et non politique. Pour ma part, je me félicite de l'esprit de coopération manifesté par M. Bédié. Le 2 décembre, j'écris au président Houphouët-Boigny pour l'informer que le don de 15 000 tonnes de blé "s'est matérialisé et que le chargement du bateau est sur le point de commencer". Toujours pas de réaction. Cela devient étonnant. Le 3, tout est remis en question par Konan Bédié qui semble apparemment prendre conscience du contenu politique du don de blé. Il regrette sans doute son télex du 28 novembre susceptible d'indisposer Paris. Il cherche à renverser la vapeur. Il insiste pour obtenir une notification officielle du don par le gouvernement canadien, alors qu'un navire, chargé en hâte - pour échapper aux glaces du Saint-Laurent - de 18 705 tonnes de blé canadien, vogue vers Abidjan. Le 4 décembre, "la notification officielle" d'Ottawa arrive sous la forme d'un communiqué repris par une dépêche de l'Agence France Presse le lendemain. C'est l'annonce, par M. Mitchell Sharp, secrétaire d'Etat aux Affaires étrangères, que "le Canada a consenti, dans le cadre de son aide alimentaire un don de 20 000 tonnes de blé au Niger, et de 15 000 tonnes à la Côte-d'Ivoire". Le problème lancinant n'est donc toujours pas résolu: Comment faire pour refuser un cadeau? Car M. Bédié veut à tout prix refuser le cadeau canadien: Paris pourrait considérer comme une victoire d'Ottawa donc un affront, si la Côte-d'Ivoire acceptait le don de blé. Ce même jour, le ministre canadien M. Paul Martin, celui-là même qui accompagnait le général de Gaulle lors de sa visite du Québec, est à Abidjan. Il a déja confirmé le don de blé. M. Bédié et le Président pensent, semble-t-il, que s'ils mettent de nouvelles conditions à l'acceptation du cadeau, leur interlocuteur comprendra que le blé en question est encombrant et retirera son offre. M. Bédié lui annonce donc qu'il la rejette, à moins qu'elle ne soit totalement gratuite, sans couverture du fret et des honoraires. L'enjeu est également de contenu politique pour le Canada. Et il est d'une importance capitale. Il s'agit pour Ottawa de riposter aux tentatives de débauchage du Québec auxquelles sont attelés certains milieux parisiens, en portant le combat dans le pré carré. Dans un tel contexte, croire que le représentant du Canada abandonnera le but fixé par son gouvernement pour quelques centaines de milliers de dollars, dénote une certaine immaturité politique. Toutefois, le caractère comminatoire et passablement insolent donné par M. Bédié à son intervention fait hésiter l'homme de confiance du Premier ministre canadien. Il acceptera quand même le marché qu'on lui propose. Donc, pour le ministre ivoirien des Affaires économiques et financières, le problème: "comment refuser un cadeau pour garder intactes ses chances à la succession?" reste sans solution. Ce même 4 décembre, M. Mai Maigana, proche collaborateur du président Diori, me téléphone de Niamey pour m'informer du départ, le lendemain, du président nigérien pour Abidjan, et de son désir que je le rejoigne là-bas. Je refuse en disant que je n'irai pas à Abidjan sans invitation d'Houphouët. Il insiste. Je refuse. Le lendemain, le président Diori me téléphone pour me dire que son collègue ivoirien me convoque à Abidjan. Le 6 décembre, en présence des deux chefs d'Etat réunis à la villa du Palais à Abidjan, j'expose les données du problème, et exhibe en particulier, à l'appui de mes dires, l'original de mon télex spécifiant les deux conditions attachées à l'octroi du blé et l'original du télex de Bédié donnant son accord. Le président Houphouët-Boigny est - je l'affirme - sidéré. Il me dit, en présence du président Diori: "Je ne savais pas tout cela. Dans quelle situation on vous a mis...". M. Bédié, de peur sans doute de déplaire et au Président et à Paris, avait donc omis, de toute évidence, de l'avertir de l'existence de son propre télex. Celui-ci, par son existence même, politise toute l'affaire. Car comment expliquer le refus d'un don de blé totalement gratuit, après l'avoir demandé et avoir même accepté d'en payer le fret et les honoraires? A l'issue de mes discussions avec le président Houphouët, puis avec celui-ci et Bédié, je déjeune avec Mai Maigana. Son diagnostic de l'attitude de Bédié est clair: "Il veut t'éliminer du circuit" , me dit-il, et ajoute: "Bédié essaie d'être dans les bonnes grâces des Français pour préserver ses chances de dauphin".. C'était bien évidemment la double conclusion à laquelle j'étais moi-même arrivé. Je rends visite à Diawara. Je lui lis les deux textes présentés aux deux chefs d'Etat la veille et lui fais le récit des événements. Au strict point de vue financier, me dit-il, la position de Bédié est incompréhensible: sa trésorerie est à sec et il n'a pas de fonds pour plus de deux semaines d'avance. Il a emprunté des eurodollars à 9%, ajoute-t-il, pour construire son palais des Finances qui va lui coûter plus d'un milliard de francs CFA. Diawara en déduit implicitement, sans en dire davantage, qu'il doit y avoir d'autres données. M. Usher Assouan, le ministre des Affaires étrangères, lui, me demande de lui transmettre l'ensemble du dossier. Ce sera fait avec une lettre récapitulative datée du 17 janvier 1969. Il me dira, bien plus tard, qu'il regrettait "l'attitude de son collègue". Le soir de ce même 6 décembre, le président Diori me fait savoir que M. Houphouët-Boigny me recevra le lendemain matin à sa villa de Cocody, à 8h30. Pendant deux heures, en tête à tête, le Président me parle longuement de ses problèmes, puis me dit que j'ai beaucoup d'ennemis en Côte-d'Ivoire et surtout en France, qu'il me garde sa confiance, etc. Son attitude me paraît d'autant plus amicale qu'il n'ignore aucunement mon hostilité avérée pour sa politique au Nigéria. M. Bédié arrive à 10h45. Il ergote, s'embrouille dans les dates. Je lui mets son télex du 28 novembre sous les yeux. Il dit:"Je n'ai rien signé". Je lui fais remarquer qu'un original de télex vaut largement une signature. Le président Houphouët, quoique hostile au don de blé canadien, est visiblement gêné. Chose étonnante, M. Bédié paraît plus maximaliste que le Président qui, pour sortir de l'impasse, pencherait, me semble-t-il, pour l'acceptation du blé. Bédié s'y oppose! Houphouët se retire. Rien n'est résolu. Bédié cherche l'épreuve de force avec moi. Le 7 au soir, nouvelle entrevue. Mais l'impasse subsiste car il ne s'agit ni de fret, ni de frais ou honoraires, mais de politique. Je pars pour Paris dans la nuit. Le 8 décembre, pour la seconde fois en moins de trois semaines, je prends l'avion pour Ottawa à la demande expresse du président Diori. Il me demande de revoir les dirigeants canadiens, de leur expliquer ce qui s'est passé pour le blé, car, me précise-t-il, "il ne faut pas que les belles perspectives qui s'offraient à nous s'assombrissent" . Il voulait à tout prix ménager les Canadiens et craignait que cette première affaire ne laisse une mauvaise impression à Ottawa. Si le président Houphouët se devait de prendre en considération le contexte biafrais, le président Diori, lui, disposait de l'atout francophone: il était, fort heureusement, la puissance invitante pour la Conférence de la Francophonie qui devait se tenir à Niamey au tout début de 1969. D'où la flexibilité des autorités d'Ottawa prêtes à beaucoup de concessions pour ménager le Président de la République du Niger et obtenir la confirmation que le Québec soit considéré, non comme une entité à part, mais comme une province canadienne. En tout cas, le 9 décembre 1968 au soir, mes interlocuteurs canadiens connaissent toutes les données du problème, même si j'ai essayé d'arrondir les angles en ce qui concerne la Côte-d'Ivoire. Le 10 décembre, Abidjan en est réduit à prétendre que les silos des Grands Moulins d'Abidjan sont pleins à ras bord. Quarante-huit heures plus tard, rentré à Paris, je reçois un télex de Konan Bédié me demandant de ne "plus intervenir dans opération concernant un don de blé canadien à la Côte-d'Ivoire que le gouvernement ivoirien réglera directement". Le même jour, l'ambassade de Côte-d'Ivoire publie un communiqué certifiant que la Côte-d'Ivoire " n'a, à aucun moment, demandé du blé à qui que ce soit... (et) ne peut (donc) l'accepter". Le 14, une dépêche AFP annonce d'Abidjan que "la Côte-d'Ivoire ne prendra pas livraison du don de 15.000 tonnes de blé du Canada". La dépêche relève encore que "la bonne foi du gouvernement canadien a sans doute été surprise par des personnes - dont on ne précise pas l'identité - qui n'étaient absolument pas mandatées pour prendre contact avec lui à ce sujet". Donc, selon "les milieux autorisés" d'Abidjan, le gouvernement ivoirien me désavoue. Ce même 14 décembre, à 10 000 km de là, M. Eliott Trudeau prend, lui, ma défense à la Chambre des Communes d'Ottawa et affirme que "l'envoi de blé avait été sollicité par un représentant dûment accrédité de la Côte-d'Ivoire et du Niger". Et il ajoute :"Si la Côte-d'Ivoire maintient son refus, d'autres pays africains seront certainement très heureux de recevoir ce blé." Un député canadien ami présent durant cette séance me dira que le Premier ministre avait fait preuve d'une sérénité absolue durant sa déclaration et que le sourire n'avait jamais quitté ses lèvres. Le 20 décembre, je serai obligé de repartir une nouvelle fois pour le Canada... L'épilogue de l'affaire du blé? En ce qui concerne M. Bédié, il s'agit sans conteste d'un succès car le gouvernement ivoirien refusera finalement d'accepter le don de blé canadien. Il aura servi ses propres intérêts, préservé et renforcé ses chances de succéder au président Houphouët-Boigny, mais au détriment de ceux de son pays. Toutefois le grand gagnant sera M. Diori Hamani. Ce don bénéficiera en effet au Niger au double plan financier et politique. Il rapportera quelque 200 millions de francs CFA au Trésor nigérien et relèvera le prestige du président Diori Hamani sur la scène internationale. Il aura prouvé que les intérêts de son pays primaient toute autre considération.
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