La déchéance

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Les élections présidentielle et législatives du 16 novembre 1975 s’étaient terminées par un triomphe avec des scores impressionnants. Ministres et hauts fonctionnaires ivoiriens attendaient, tout comme les diplomates étrangers, la suite, c’est-à-dire le traditionnel changement de l’équipe ministérielle. Au fil des jours, des semaines, puis des mois, aucun remaniement de l’Exécutif ne pointant à l’horizon, les rumeurs commençaient à se multiplier.


Dans l’attente de cette inéluctable - et vaste, disait-on - redistribution des cartes, le pays se dirigeait, progressivement, vers une paralysie politique et administrative généralisée. En effet, les différents responsables de l’Exécutif, ignorant le sort qui leur serait réservé, refusaient de prendre, non pas la moindre initiative, mais la moindre décision.


Les hypothèses pseudo- ou para-politiques les plus invraisemblables circuleront trois mois durant dans les dîners d’ambassades et les quartiers populaires d’Abidjan. Selon la version la plus logique, l’entourage immédiat du président Houphouët-Boigny exercerait une pression grandissante sur lui, pour l’amener à abandonner le pouvoir. Mais si le Président ne pouvait y souscrire hier, à cause du rapport de forces favorables à M. Yacé, il le peut encore moins aujourd’hui. En effet, dans le contexte constitutionnel

nouveau, un tel geste aurait pour conséquence de porter automatiquement Philippe Yacé au faîte de l’Etat. Or il y répugne.


Selon une autre source, particulièrement bien informée, l’entourage du Président insisterait pour qu’un poste ministériel important soit attribué à M. Emmanuel Dioulo Voir chapitre "L’élimination d’un ultime concurrent"., jeune cadre dynamique qui avait fait ses preuves comme Président Directeur Général de l’Autorité pour l’Aménagement de la Région du Sud Ouest (ARSO). D’autres encore citaient les noms de tel ou tel ministre dont l’élimination poserait trop de problèmes.


Il faudra près de quatre mois au Président pour trouver des solutions adéquates et délicates à ces problèmes de types très différents. Il annoncera finalement la formation du nouveau gouvernement le 4 mars 1976. On s’apercevra alors que les changements sont bien minimes, la plupart des ministres étant reconduits dans leurs fonctions. M. Dioulo n’en fait pas partie.


Mais les observateurs se désintéressent bien vite des jeux et enjeux politiques. En effet, durant les deux années bénies que sont 1976
et 1977, années-phares de la jeune histoire de la Côte-d’Ivoire, tous les yeux restent braqués sur Londres, New York et Paris : les prix du café et du cacao flambent. Ils quadruplent entre 1975 et 1977 Fait significatif, les Ivoiriens n’en seront guère informés. Ni en 1976, ni en 1977, on ne trouve dans la presse ivoirienne la moindre allusion conséquente à ce fabuleux afflux de richesses. Au contraire.. C’est l’euphorie. Qui aurait à coeur d’en blâmer les dirigeants ivoiriens ?


C’est l’époque où le président Houphouët avait nommé à la tête de la Caisse de Stabilisation son vieux compagnon Marcel Laubhouet, avec ordre strict de ne céder aucune quantité de café et de cacao, de n’accorder aucune licence d’exportation à qui que ce soit sans ordre écrit de sa main.


C’est l’époque où les sociétés d’exportation de café et de cacao telles que la SIFCA, Jean Abil Gal, SINCAFE, etc. amassent des dizaines de milliards de francs CFA de profits.


C’est l’époque où le Président projette l’érection à Yamoussoukro d’une tour hôtel à côté de l’hôtel Président et dont la climatisation

seule coûtera près de 2 milliards de francs CFA ; il lance également la climatisation de son mausolée, la construction de deux palais - dont l’un pour ses hôtes de marque - puis de la grandiose Fondation Houphouët-Boigny. La firme israélienne Solel Boneh, spécialisée dans le bâtiment, réalise des bénéfices confortables. Pour hâter les travaux, le Président règle souvent en billets de banque.
Il est vrai que certains fournisseurs se plaignent d’avoir à verser des pots-de-vin aux services comptables pour accélérer la liquidation de leurs factures.


C’est dans ce contexte euphorique que se développera, avant d’exploser, le scandale des sucreries. Il menacera, une fois de plus,
et très sérieusement, la laborieuse progression de M. Bédié vers le pouvoir suprême.


De quoi s’agit-il ?


Dès 1974, M. Maurice Séry Gnoléba, ministre du Commerce, constatant la hausse des prix des produits primaires consécutive à la flambée des prix du brut, avait repris à son compte le plan sucrier ivoirien lancé par M. Mohammed Diawara, ministre du Plan, en lui donnant encore plus d’ampleur.


Projet grandiose puisqu’il prévoyait la mise en place de douze complexes agro-industriels produisant 550 000 tonnes de sucre dont 450 000 destinées à l’exportation.


D’aucuns ne cachaient pas leur inquiétude devant des chiffres aussi impressionnants. Ils faisaient valoir que les besoins du pays se limitaient à 60 000 tonnes dont 40 000 pour la consommation humaine et 20 000 pour l’industrie. D’autres mettaient en relief le coût élevé du transport sur 700 km - du site au port - des quantités destinées à l’exportation.


Rien n’arrêtera les ministres intéressés, à savoir ceux de l’Economie, de l’Agriculture et du Plan.


Ainsi, en janvier 1975, M. Bédié se trouve à Washington et obtient

de l’Exim Bank et de la First National City Bank 1,75 milliards de francs CFA pour le complexe sucrier de Ferké. Ce prêt est présenté comme un grand succès. La sucrerie américaine, la première à voir le jour, coûtera au total 16 milliards et produira, en 1978, 22 000 tonnes de sucre brun au lieu des 45 000 prévues.


Certes, toutes les conventions de financement pour les différents projets sucriers portent la signature de M. Bédié ; en mai et juin 1977, à quelques semaines de sa disgrâce, il signe encore deux nouveaux accords de financement de sucreries avec l’Espagne et un consortium de banques. Mais s’agissant de projets agro-industriels, M. Sawadogo, ministre de l’Agriculture, se trouve lui aussi impliqué. Tout comme se trouve engagée la responsabilité de M. Diawara, ministre du Plan, chargé de par ses fonctions de la supervision du processus d’implantation et de la comparaison des prix. Or, les deux ministres ne semblent guère se soucier de l’orage tout proche. Ils signent le 25 janvier 1977 les dernières conventions techniques pour l’implantation des sucreries. Les Belges obtiennent la part du lion.


Les industriels et banquiers européens, violant pour une fois l’omerta de rigueur dans la profession, sont ébahis plus que scandalisés.
Tel d’entre eux cite des chiffres faramineux comme dessous de table, ne se cache pas pour se gausser de la crédulité du Chef de l’Etat ivoirien et de la cupidité de ses ministres, quand il n’envie pas ses concurrents qui ont réussi à décrocher la timbale.


Le Président, dit-on, paraît décidé à sévir contre la corruption d’une façon générale. Pourquoi à ce moment précis ? Ne l’avait-on pas informé, ne voyait-il pas lui-même les somptueuses demeures de ses ministres ? N’était-il pas au courant de leurs investissements immobiliers parfois grandioses ? Telle personnalité n’investissait-elle pas des centaines de millions dans l’achat d’une salle de cinéma, d’une scierie et d’une énorme ferme dans sa région d’origine ? Les officiers du SDECE qui l’entouraient le maintenaient-ils dans l’ignorance des sorties gigantesques de fonds aux origines douteuses ?


Comme sur ce plan "il semblait faire la sourde oreille", écrivait alors

un hebdomadaire Jeune Afrique du 5.8.77., "tout le monde croyait qu’il avait choisi la solution du laisser faire. La corruption n’est-elle pas, après tout, l’envers du libéralisme ?".


En fait, visiblement, le Président hésitait à prendre des sanctions.
Il se résoudra quand même à sévir, assurait-on, car l’épidémie a pris une ampleur inusitée. En effet, on parle de milliards de francs CFA de commissions. Jusque-là les contrats négociés étaient relativement modestes et donnaient lieu à des ristournes, elles aussi, relativement modestes. Dans le cas des sucreries, des dizaines de milliards de francs CFA étaient en jeu, et des milliards en dessous de table. Comment le Président pouvait-il ne pas intervenir dans une affaire de prévarication qui, par son ampleur même, s’était transformée en affaire politique ?


M. Houphouët-Boigny n’en continue pas moins de temporiser.


Il se tait alors que la propagation de ces rumeurs intervient au moment même où le pays traverse une crise sociale majeure. En janvier, l’agitation estudiantine est telle que le gouvernement ordonne la fermeture de l’université. De nombreux étudiants sont arrêtés puis remis en liberté. Quelques semaines plus tard, une seconde grève amènera le gouvernement à interner 700 d’entre eux au camp militaire d’Akouedo et à celui de la gendarmerie d’Agban. Même agitation au sein des étudiants à l’étranger. Pour les calmer, on portera de 45 000 à 60 000 francs CFA le montant mensuel de leur bourse.


Les fonctionnaires, eux, sont sur le qui-vive : une fois encore, il est question de ne plus reconnaître leur droit au logement alors qu’il n’est nullement remis en cause pour les militaires, les policiers ou les coopérants étrangers.


Mais la raison principale du malaise social, il convient de la chercher dans la pénurie aiguë de denrées alimentaires, en particulier de riz. Il y aura des émeutes. Elles seront particulièrement violentes à Bouaké, seconde ville du pays.



Dans les "maquis" de Treichville, d’Adjamé, d’Abobo, "les milliards empochés" par les dirigeants constituent le thème central des discussions. Pour assainir cette atmosphère sans aucun doute délétère, le président Yacé veut, disent ses proches, calmer les esprits.
Il cherche surtout, semble-t-il, à forcer la main à M. Houphouët-Boigny, à l’amener à sévir.


A Abidjan, une manchette de Fraternité Matin signale que le "Bureau Politique a décidé de soumettre au vote de l’Assemblée nationale un projet de loi visant à réprimer de la façon la plus sévère la corruption à tous les niveaux et sous toutes les formes"
Fraternité Matin du 15.3.1977.. Le Président, lui, toujours hésitant, n’accorde qu’un soutien mitigé à cette tentative de pénalisation de la concussion. Il craint, plus que jamais, les conséquences imprévisibles de la solution préconisée par Philippe Yacé.


Le président Houphouët hésite d’autant plus que, dans le cas présent, la plus belle cible ne peut être autre que M. Konan Bédié, le ministre de loin le plus compromis dans l’affaire des sucreries.
Au demeurant, l’initiative de M. Ph. Yacé est-elle exempte d’arrière-pensées ? Ne vise-t-elle pas précisément à éliminer une fois pour toutes Konan Bédié de la course à la Présidence de la République ?


En tout cas, toujours prudent, M. Ph. Yacé, témoin des hésitations du Président, bat prudemment en retraite : six semaines après la manchette, on ne trouve dans l’agenda officiel de la première session ordinaire de l’Assemblée nationale aucune trace de la loi censée réprimer la corruption.


Durant les tout premiers mois de cette année 1977, M. Ph. Yacé a pris encore plus d’assurance. Il est considéré et se conduit en vrai numéro deux du régime. Il croit toujours jouir de l’appui du Président qui l’encourage même à "paraître", à "s’affirmer" !


Il préside la première réunion, à Nouakchott, de l’Union parlementaire africaine dont il a été le promoteur. On le voit partout : au gala de la Croix-Rouge comme à une exposition de peinture.
Il reçoit, en février, à Paris, avec M. Georges Spinale, président du

Parlement européen, le prix Eurafrique 1976. Le président Houphouët, séjournant alors à Paris, y assiste. A ses retours de l’étranger, il est reçu à l’aéroport de Port Bouet par M. Mamadou Coulibaly, troisième personnage de la République. Il réunit les secrétaires du parti pour étudier la situation en brousse. Les étudiants syndiqués ne se calment guère : il dissout leur Congrès.


Par contre, ses relations avec la Présidente ne s’améliorent décidément pas. L’épreuve de force, de personnelle, prend une connotation politique lors de la discussion des statuts de l’Association des Femmes Ivoiriennes. M. Yacé accepte tout juste son "autonomie au sein du Parti". Il ne veut pas entendre parler d’organisation indépendante du PDCI. Entre janvier et mai, le BP aura à examiner
et à réexaminer ces statuts lors de trois réunions différentes.


De son côté, le président Houphouët, à la même époque, fait, lui aussi, preuve d’un dynamisme extraordinaire. En dépit des problèmes intérieurs qui l’assaillent, du souci de la préservation de ses intérêts personnels en plein boom des prix du cacao, il se déplace plus que de coutume. Entre janvier et juin, il est à Lomé, à Ouagadougou, à Monrovia, à Paris, à Dakar (pour le 4e sommet franco-africain), à Bruxelles au début du mois de mai. De nouveau à Paris, puis à Genève pour rencontrer M. Voster, enfin à Téhéran.


Sa religion sera faite quant à l’ampleur de la concussion, dira-t-il bientôt, durant l’une de ses visites en Europe. Il semble effectivement qu’il ait été mis "au parfum", soit à Bruxelles - par un concurrent malheureux - soit à Paris par un ou plusieurs concurrents tout aussi malheureux. Le fait est que, quelques jours après son retour en Côte-d’Ivoire, le gouvernement, réuni sous sa présidence, adopte, le 14 mai, un projet de loi punissant de peines sévères les donneurs aussi bien que les receveurs de dessous de table. Chose remarquable, et erreur aux conséquences multiples, le communiqué précise que les bénéficiaires de pots-de-vin peuvent être aussi bien "le Président de la République" que des ministres, des députés, des ambassadeurs, etc.


Le projet de loi restera lettre morte, car le Président hésite toujours

à sévir. Certes, il rappelle dans une interview que "si science sans conscience est la ruine de l’âme, la malhonnêteté tue la compétence, et notre pays, qui a besoin d’aller de l’avant dans la voie du progrès, n’a désormais que faire des malhonnêtes même s’ils sont compétents". Le ton est sévère mais rien ne vient.


L’éditorialiste de Fraternité Matin Du 4.6.1977. attaque "ces voleurs des derniers publics... des voleurs qui ne méritent d’autre considération que celle d’être mis au ban de la Nation, et d’avoir leurs biens confisqués...". Il lui sera demandé de se calmer. Il se calmera.


A ce moment, pour les ministres, hauts fonctionnaires et diplomates étrangers, l’article du quotidien ivoirien visait indubitablement M. Konan Bédié. Mais il se croit à l’abri de toute sanction, voire de tout esclandre.
On voit sa photo, souriant, à la première page du même quotidien, soixante-douze heures avant sa déchéance.


Le projet de loi est soumis à l’Assemblée nationale le 22 juin et adopté à l’unanimité. Le rapporteur n’est autre que M. Jean Konan Banny, celui-là même qui, condamné à mort en 1963, fut cloué au pilori par
M. Bédié dans son discours de clôture au IVe Congrès.
Son rapport prouve qu’il n’a pas oublié l’arrogance de celui qui n’était qu’ambassadeur à Washington. La nouvelle loi punit de dix et de vingt ans de prison, et d’amendes élevées tout bénéficiaire de pots-de-vin.


Mais déjà M. Houphouët-Boigny bat en retraite. Il veut refermer au plus vite la boite de Pandore. Il cherche donc à préparer l’opinion.
Il convoque en conséquence un Conseil national élargi qui groupe les élites du pays et déclare :
"... (Notre succès) nous le devons aussi au dévouement
et à la compétence de mes collaborateurs les ministres, dont certains jouissent d’une grande réputation de sérieux et d’expérience à l’extérieur... même s’ils étaient amenés à quitter le gouvernement, nous devons reconnaître les loyaux services qu’ils ont rendus à la Côte-d’Ivoire, permettant ainsi à notre pays de prendre son envol."
Fraternité Matin du 17.7.77.



Ultime argument, oubliant qu’il avait fait juger pour complots des centaines d’innocents par des lois à effet rétroactif et des tribunaux d’exception, le Président fait du juridisme pour expliquer son indulgence. "La loi anti-corruption qui vient d’être votée, dit-il, n’a pas d’effet rétroactif".


En fait, il en est convaincu, un ministre condamné de droit commun n’est guère récupérable, tandis qu’un ministre qui a simplement "fauté" M.Houphouët-Boigny dira au Conseil national d’avril 1983 :"J’aurais dû faire arrêter les ministres qui ont négocié les accords sur les sucreries et les jeter en prison... J’ai préféré me séparer d’eux. Je sais qu’ils ont fauté". (Fraternité Matin du 27.4.83).peut être ramené, sans dégâts irréparables, au bercail, et poussé de l’avant.


Jusque-là, aucun nom de coupable n’avait été prononcé. Qurante-huit heures avant la publication de la liste du nouveau gouvernement,
M. Louis de Guiringaud, ministre des Affaires étrangères de M. Giscard d’Estaing, en visite officielle en Côte-d’Ivoire, rencontre son collègue M. Usher Assouan puis M. Mohammed Diawara ministre du Plan, mais s’abstient de saluer M. Bédié. Les observateurs étrangers sur place en concluent que le ministre des Finances se trouve seul impliqué et que les interventions du lobby baoulé ont échoué.


Dans sa livraison du 20 juillet 1977, Fraternité Matin publie enfin la liste des membres du nouveau gouvernement. On s’aperçoit que les noms des ministres-vedettes - MM. Bédié, Diawara et Sawadogo - n’y figurent pas, de même que celui de M. Usher Assouan. Les noms des trois premiers disparaîtront totalement tandis que la lecture de la presse ivoirienne apportera bientôt la preuve que la disgrâce de
M. Assouan est partielle : il fait toujours partie du Bureau Politique et - à cause sans doute du "mythe Usher" - se voit confier la mission de mener à bien la réforme de l’enseignement.


Le bilan définitif du projet sucrier sera établi en 1987 par M. Denis Bra Kanon, ministre de l’Agriculture, des Eaux et Forêts Développement ou appauvrissement, Economica, 1987, p.24. :
"Ainsi, écrit-il, alors que l’on estimait qu’en 1972, un projet irrigué ne devait pas dépasser en investissement 500 000 francs CFA/tonne de sucre produit, en Côte-d’Ivoire, l’on atteignait les niveaux suivants :


- Ferké II : 928 000 FCFA/T de sucre
- Bokotou : 959 000 FCFA/T de sucre
- Serebou : 786 000 FCFA/T de sucre
- Katiola/Marabadiassa : 1 158 000 FCFA/T de sucre
- Zuenoula : 1 081 000 FCFA/T de sucre

On peut constater, précise-t-il, que tous les complexes ivoiriens ont coûté de 57% à plus de 100% plus cher que ce qui était normalement admis... Ainsi, ajoute le ministre, bien que construits à la même époque, on remarque une très grande différence d’un complexe à un autre, en fonction de la plus ou moins grande habileté des promoteurs à tromper le gouvernement ivoirien."


Bien entendu, il s’agit d’un euphémisme : ce ne sont ni les promoteurs ni les fournisseurs d’équipements qui ont trompé le gouvernement. Mais bien le ou les ministres chargés de négocier les contrats...


Et la lutte pour la succession ?


Jusqu’en novembre 1977, M. Ph. Yacé, en dépit de la mansuétude du Président envers le coupable, croira que cette affaire de concussion scelle le sort de M. Bédié, qu’il se trouve éliminé à jamais de la course à la Présidence. En effet, comment imaginer que quelqu’un traité de voleur - dans le quotidien officiel du Parti comme par des clients hargneux faisant la queue devant le guichet d’une banque à Abidjan - puisse prétendre devenir un jour Chef d’Etat, serrer la main d’un Président français ou être reçu à la Cour de Saint James ?


De toute évidence, et les événements en apporteront bien vite la preuve, M. Yacé sous-estimait la volonté de M. Houphouët-Boigny d’imposer son protégé comme Président de la République de Côte-d’Ivoire. De le pousser à la magistrature suprême en dépit de l’opinion peu charitable des journalistes sur ses capacités intellectuelles, de sa tentative puérile d’acquérir un doctorat et de son implication dans une affaire de concussion.


Avant la mi-novembre, M. Yacé prendra conscience que la lutte

pour la succession n’est pas terminée, que le Président n’a nullement abandonné la partie : il avait en effet demandé à M. McNamara, président de la Banque Mondiale, en visite à Abidjan, de l’aider à recaser ’momentanément" Konan Bédié très loin du pays.
Le Président de la BIRD s’empressera de créer pour M. Henri Konan Bédié un poste de conseiller spécial à la Société Financière Internationale, à Washington. Geste d’autant plus significatif que
M. Houphouët-Boigny ne songe nullement à trouver des "planques" similaires pour ses deux autres ex-ministres beaucoup moins corrompus.


Au lendemain de l’officialisation de sa disgrâce, Konan Bédié disparaîtra à nouveau de la circulation. D’aucuns affirmaient qu’il avait fait une dépression nerveuse. D’autres rapportaient qu’il s’était réfugié dans son village pour consulter les fétiches et qu’il y engloutissait des sommes fabuleuses. Selon une troisième version, il ne sortait guère de peur d’être traité à nouveau de "voleur".


Le nombre des courtisans aussi diminuera dans de fortes proportions.


Fin décembre 1977, il partira pour Washington.

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