Préface

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PREFACE

La Succession. En Côte-d'Ivoire, on en parle depuis un quart de siècle. Le président Houphouët-Boigny lui même y avait fait allusion, tandis que M. Philippe Yacé, secrétaire général du Parti Démocratique de Côte-d'Ivoire, avait relevé que de nombreuses personnes se demandaient ce qui arriverait " après le Président Houphouët-Boigny...". C'était en 1965. Il est vrai que, depuis, "le Sage de l'Afrique" rejette toute idée de retraite, anticipée par définition. Mieux, il donne volontiers l'impression d'avoir fait sienne la fameuse phrase: "Je n'ai pas eu de prédécesseur, je n'aurai pas de successeur", du général de Gaulle. Dans la capitale économique de la Côte-d'Ivoire, on jase à nouveau, et à profusion, sur un prochain changement à la tête de l'Etat. Il ne s'agit plus simplement de rumeurs. On cite "des faits". Ainsi, certains observateurs ivoiriens mettent en relief la notable recrudescence des activités fétichiques, se traduisant par une multiplication de sacrifices propitiatoires dont on trouve parfois les traces dans certaines rues d'Abidjan, et encore plus à l'intérieur du pays. Ces faits d'évidence pour beaucoup d'Ivoiriens, priment toute autre considération, et les ancrent dans l'idée de l'ouverture rapide de la succession. Cette conviction, bien étrange sous d'autres cieux, perdure en dépit de la santé florissante de M. Houphouët-Boigny qui a subi avec succès deux interventions chirurgicales destinées à améliorer grandement sa vue. La récupération de ses capacités oculaires, soit dit en passant, rendra le Président moins dépendant de son entourage domestique, en lui permettant d'avoir un accès direct à certains documents et articles, au lieu de rapports oraux plus ou moins intéressés et honnêtes. Et la déposition en douceur du Combattant Suprême de Tunis? Certes, la presse ivoirienne s'est abstenue de titrer sur cet événement et l'a présenté sous une forme on ne peut plus anodine. Cette attitude défensive, si l'on en croit M. Edgar Pisani, apparaît davantage comme une réaction sentimentale du Président que comme une crainte de voir surgir un émule ivoirien du général Ali. M. Houphouët-Boigny, à l'heure actuelle doyen des Chefs d'Etat d'Afrique, voire probablement, du monde, paraît s'agripper au pouvoir. Bien entendu, on ne peut négliger ce paramètre quand on le connaît, quand on sait sa soif d'absolu, sa propension à s'entourer de laudateurs, sa volonté de parachever la construction de la fameuse Basilique ou son souhait de pérenniser Yamoussoukro comme capitale du pays. Mais à mon sens, expliquer par ces considérations somme toute subalternes l'obstination du Président à rester seul maître à bord, serait faire insulte à son intelligence, quelle que soit par ailleurs l'ampleur de sa mégalomanie. En se maintenant au pouvoir, il cherche, de toute évidence, c'est ma conviction profonde, à préparer le terrain pour son dauphin, celui qu'il a choisi depuis fort longtemps, depuis des décennies. Contre vents et marées, il reste convaincu que son choix est bon, que son candidat, tous paramètres confondus, sera un successeur somme toute valable. Il le sait, son "poulain" sera dépourvu de charisme dans un pays dominé par les antagonismes ethniques. En effet, il n'existe pratiquement aucune ethnie qui ne se sente à même de présenter un candidat à la présidence de la République. D'où la nécessité de tenir le gouvernail jusqu'au bout, afin de contourner les écueils, éliminer les concurrents potentiels, satisfaire certaines ambitions fussent-elles démesurées, et neutraliser les nombreux prétendants au fauteuil présidentiel. Il s'agit donc de gagner du temps pour paver la voie à son successeur favori, et les nouvelles règles constitutionnelles aidant, lui assurer son accession à la magistrature suprême. Ce livre se présente donc comme le récit de la prodigieuse obstination du président Félix Houphouët-Boigny pour promouvoir l'ascension de M. Henri Konan Bédié vers la présidence de la République de Côte-d'Ivoire. Ce faisant, je ne dévie que bien peu de mon projet initial. Au départ, je voulais, sous le titre "Portraits Ivoiriens", esquisser, à force de touches impressionnistes, les traits de la vingtaine de dirigeants qui, entre 1959, date d'éclosion de la Côte-d'Ivoire, et 1971 ("le rendez-vous de la réconciliation" de Yamoussoukro) ont fait ou subi la Côte-d'Ivoire d'aujourd'hui. Or, on trouve, parmi eux, la plupart des concurrents à la succession. La façon dont plusieurs d'entre eux ont été éliminés de la course peut servir à l'édification des lecteurs, surtout africains. Ce changement d'objectif me convient et me facilitera grandement la tâche dans le mesure où, de tous les candidats, c'est M. Bédié que je connais le mieux, m'étant heurté à lui à plus d'une reprise lorsque j'étais le conseiller du président Houphouët-Boigny. Ce troisième ouvrage diffère des deux précédents, dans la mesure où il traite d'un sujet relevant de l'actualité, sans en perdre pour autant son caractère de rappel historique. Mon but, ici encore, est de décrire, soit en tant qu'observateur, soit en tant que témoin ou acteur, les étapes de la progression laborieuse de M. Bédié vers le pouvoir suprême. Avec bien entendu des documents et des faits irréfutables pour étayer mon propos. Un dernier mot. Je me permets de formuler à nouveau le souhait que pour une fois, les dirigeants ivoiriens s'abstiennent de répondre par des insultes, mais au contraire, essaient de battre en brèche mon récit, arguments et documents à l'appui.
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