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    2009.
















Repéré Avril 77
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UNE CRISE
NUCLÉAIRE
CUBA
OCTOBRE 1962


Même si l’atome n’est pas entré en jeu, la crise de Cuba a été le premier exemple concret d’une guerre nucléaire : le monde entier a été le spectateur impuissant d’un processus qui lui échappait, amenant au bord de l’affrontement les deux grandes puissances atomiques. tournant de la "guerre froide", cette crise a été "une grande manoeuvre pédagogique" (A. Joxe), une épreuve de volonté et une mesure des capacités qui a dégagé l’intérêt commun aux U.S.A. et à l’ U.R.S.S. à établir un équilibre militaire du pouvoir, dans la mesure ou la supériorité d’un camp (en l’occurence les U.S.A.) ne pouvait être une suprématie. Cuba a de la sorte, signifié un armistice : en août 1963 un traité d’interdiction des expériences nucléaires était établi et le chemin des négociations pour la limitation des armements stratégiques ouvert.


L’importance de l’événement est donc majeur. Mais il faut aller au-delà de la constatation et du "spectacle" de la crise, épreuve de volonté entre les deux (Kennedy et Khrouchtchev) mise en image par les médias : car aujourd’hui encore "la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens" (Clausewitz) et la logique militaire est traversée de part en part par la politique. Autrement dit, le mécanisme même de la crise a été la résultante d’une dynamique impérialiste.


Dans le déroulement de la crise bien des points demeurent obscurs : l’absence de documents soviétiques est un handicap. Aussi nous allons plutôt nous attacher à replacer la crise dans sa logique politique pour cerner par la même, les caractères de la "dissuasion".


POURQUOI CUBA ?


Située à quelques cent-cinquante kilomètres de la Floride, Cuba était, de la fin du XIXe siècle à 1959, un protectorat américain. Tout entière tournée vers l’exportation de la canne à sucre, l’économie était aux mains des capitaux américains : 40 % des plantations, 75 % des raffineries de sucre en 1958 : à quoi s’ajoutaient les mines, les compagnes d’électricité et de téléphone, les chemins de fer. La classe dominante n’avait aucun pouvoir d’accumulation propre et ne détenait aucune légitimité. Pendant soixante ans l’ambassade américaine a fait et défait les régimes : toutes les tentatives de rénovation ont avorté. Le coup d’État de Batista en 1952 aggrave encore ces caractères : corruption et répression. Aussi la révolution cubaine, conduite par Fidel Castro depuis les maquis de la Sierra Maestra, va-t-elle unir la révolte du prolétariat industriel à celle des masses agraires, de la jeunesse intellectuelle, de la petite et moyenne bourgeoisie. En 1959, cette révolution, fusionnant sentiment patriotique et aspiration socialiste, apparait comme un mouvement populaire démoniaque largement agraire. Elle n’est pas communiste et présente un programme de réformes modérées, cette incertitude a favorisé son succès dans les années 1958-1959. Mais pour opérer les réformes elle se heurte directement aux intérêts économiques américains, la volonté de nationalisation des entreprises nord-américaines même assorties d’offres de règlement, apparait inadmissible aux U.S.A. Le lobby sucrier, puissant au Sénat mène une campagne de presse présentant Castro comme un communiste forcené. Dans la succession d’ Eisenhower, les deux candidats, Kennedy et Nixon prennent des position très fermes sur Cuba : Nixon parle de "cancer" et avance l’idée d’une mise en quarantaine" ; Kennedy admet que le gouvernement américain doit aider le "forces démocratique" cubaines en exil. Les deux partis américains sont d’accord pour détruire la révolution cubaine : les U.S.A. vont mener une politique de sabotage puis d’agression directe, dont l’épisode le plus fameux est le débarquement manqué de la Baie des Cochons en avril 1961. Enfermant Cuba dans un dilemme économique et militaire, les U.S.A. ont poussé directement Castro dans le camp soviétique : l’économie de l’île et sa sécurité dépendant désormais de l’ U.R.S.S.


Parallèlement, la révolution cubaine affirme peu à peu son caractère socialiste : la politique des États-Unis a été ainsi le principal catalyseur du socialisme cubain. Cette dureté trouve sa raison au-delà même des intérêts économiques en cause : Cuba peut être un exemple, face à un continent sud-américain bloqué dans la misère et la pauvreté par des structures économiques et sociales que contribuent à maintenir les États-Unis. Il n’y a donc pas pour la politique américaine alors dans toute sa puissance de compromis possible avec le castrisme il faut l’extirper et proposer une autre voie à l’Amérique Latine avec "l’alliance pour le progrès". En janvier 1962, les U.S.A. font exclure Cuba de l’ Organisation des États américains : alors que dans les premiers jours de l’année 1962 de nombreux raids de groupes d’exilés anti-castristes ont été effectués, de nouvelles pressions dans les milieux politiques de Washington ont lieu en faveur d’une intervention directe à Cuba, en avril, quarante-mille "marines" ont réalisé d’importantes manoeuvres amphibies sur l’île de Porto_Rico. Les menaces sont directes et le débarquement à Saint-Domingue, quelques années plus tard, montre qu’elles ne sont pas vaines. En juillet, Che Guavara et Raul Castro sont chargés de demander des fusées au cours d’un voyage à Moscou. L’ U.R.S.S. agrée cette demande et entreprend de livrer des fusées à moyenne portée, en octobre, des emplacements de fusées sont en chantier à l’ouest de la Havane, face aux cotes américaines.


Ceci ne reste pas secret : des réfugiés anti-castristes ont déjà sensibilisé l’opinion américaine et le fait a donné lieu à une intervention au Congrès. Les conditions d’une crise sont ouvertes : mais elle ne trouve pas sa seule explication dans la volonté américaine de contre-révolution : elle dépend aussi du rapport mondial des forces, ou plus exactement de la stratégie mondiale des puissances impérialistes.


U.S.A. - U.R.S.S. :
LA DIALECTIQUE DE LA PUISSANCE


La question est évidemment de comprendre pourquoi l’ U.R.S.S. a installé des fusées à Cuba. Voulait-elle seulement dissuader le U.S.A. d’une attaque contre l’île, rétablir un équilibre nucléaire compromis ou encore provoquer une négociation globale ? La seconde crise de Berlin est de juin 1961 Celle des années 1956-1962 voit certes la fin de l’extension de la guerre froide et les crises en Europe (Budapest), au Moyen-Orient (Suez), en Asie (Quemoy et Matsu) manifestent la part d’intérêts que les "deux grands" ont en commun dans l’ordre mondial. Mais une instabilité demeure, et la course aux armements nucléaires bat son plein. En fait, les tentatives d’ouvertures de l’ U.R.S.S. sont repoussées. La diplomatie américaine vise certes la recherche proclamée d’un dialogue mais entend le faire dans une position de force incontestable : l’axe de sa politique demeure sous le couvert de la défense contre l’expansion soviétique, une volonté contre-révolutionnaire qui s’exerce partout dans le monde. D’où une attitude ambiguë qui favorise les incertitudes et la course à la puissance. Le développement de la puissance nucléaire soviétique depuis 1949, et surtout sa capacité d’atteindre le territoire des U.S.A entraine une volonté de rétablir le monopole américain  : c’est le sens du "missile gap" déficit illusoire dans la mesure ou malgré les progrès de l’ U.R.S.S. la différence était encore de trois à un en faveur des U.S.A. pour les missiles balistiques intercontinentaux en décembre 1961, et que l’ U.R.S.S., ne disposait encore d’aucun sous-marin nucléaire.


Mais depuis 1957, l’administration Eisenhower avait mis en chantier un important programme d’armement qui fut développé encore par Kennedy bien que lorsqu’il entra en fonction, il découvrit que le "missile gap" n’existait pas. Dans le même ordre d’idées, en 1957, pour réagir contre l’essor nucléaire soviétique, les U.S.A. installèrent des missiles à moyenne portée dans certains


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pays européens de l’ O.T.A.N. Cet effort pouvait laisser penser aux stratèges soviétiques que les U.S.A. étaient susceptibles de mettre en oeuvre une stratégie - anti-force - capable d’anéantir par une première frappe les emplacements et sites nucléaires de l’ U.R.S.S., l’affaire de l’avion espion U2 (mai 60) était une présomption supplémentaire : les U.S.A possédant ainsi les renseignements indispensables sur les sites de fusées : dans le même sens allait l’effort de défense civile (abris) entrepris dans les villes américaines. En somme, les soviétiques, dans une situation de faiblesse nucléaire relative, avaient quelques raisons d’inquiétude sur les intentions exactes des U.S.A. qui avaient entrepris un accroissement sensible de leur capacité d’armement sans essayer véritablement de sonder les volontés de l’ U.R.S.S. Ce à un moment où, depuis 1956 Boulgamine et Khrouchtchev bientôt Khrouchtchev seul, avaient donné un autre style à la politique extérieur soviétique, étendant particulièrement son influence dans le Tiers-Monde (l’ Égypte, l’ Inde).


Cette inquiétude se manifesta par une attitude plus agressive, c’est l’échec de la conférence de Paris en mai 1960, la crise de Berlin en juin 1961. Autant qu’on puisse le savoir, ce contexte international et la politique de puissance américaine favorisèrent la définition d’une ligne politique plus dure à Moscou, qui accéléra la reprise des essais nucléaires, l’accroissement des dépenses militaires et entama une poussée diplomatique sur Berlin en juin 1961, l’ U.R.S.S. signe un traité de paix unilatéral avec l’ Allemagne de l’ Est, en août, le mur de Berlin est érigé. La perspective du déséquilibre conduit ainsi l’ U.R.S.S. à placer des missiles de moyenne portée à Cuba, certes, pour défendre Cuba mais, sans doute, surtout, pour prouver au monde que la protection soviétique n’est pas un vain mot, donc, pour prouver sa puissance. C’était sans doute une maladresse stratégique. Car l’ U.R.S.S. ne disposait pas dans les Caraîbes d’autres forces que ses fusées, alors que les U.S.A. avaient la maitrise navale. Et ce, d’autant que la présence des missiles à Cuba ne bouleversait pas


l’équilibre nucléaire global, comme l’affirmera, le 12 novembre 1962, le secrétaire délégué à la Défense : " Je ne crois pas que nous nous trouvions plus menacés par la puissance de l’ U.R.S.S. prise dans son esemble après les événements, qu’avant. New York Times 12 novembre 1962 De sorte que l’ U.R.S.S. se plaçait dans un dilemme, se retirer ou élargir la crise (non pas immédiatement par le jeu nucléaire, mais en menaçant Berlin par exemple).


Il s’agissait bien d’une épreuve de "puissance" : et la crise, loin d’être imprévue résulta de la logique incertaine de l’impérialisme qui avait structuré les relations internationales depuis 1949. Comme l’écrivit, en plein coeur de la crise, la journaliste américain. Cl. Sulzberger : " Quelques semaines avant la confrontation cubaine, Washington décida que l’offensive de guerre froide de Khrouchtchev commencée en 1957, touchait à sa fin. On se résolut donc à un affrontement avec la Russie à l’endroit et au moment choisis par les Américains. Khrouchtchev avec son jeu de missiles dans les caraïbes, semblait aussi, de façon surprenante, rechercher une épreuve. Il choisit un moment le mois d’octobre qui semble nous avoir convenu. New York Times, 24 octobre 1962 Autrement dit, les américains attendaient plutôt la crise à Berlin, elle se produisit à Cuba : résultat de la "spirale" cubaine. Cette part d’imprévisibilité introduisait l’incertitude et le risque, comme chaque fois que le moment du " paiement en espèces " est arivé car, il n’était pas dit à l’avance que cette crise serait une " grande manoeuvre pédagogique" à moins de croire, évidement que seul le rationnel existe...


LE DÉROULEMENT DE LA CRISE


Dans l’état actuel des sources, le déroulement de la crise ne peut guère être suivi que du côté américain.


L’élaboration de la décision :


Le 16 octobre au matin, des photos aériennes permettent de localiser précisément les installations de lance-missiles en cours de construction. Kennedy décide de tenir la nouvelle secrète et réunit autour de lui un comité restreint composé d’hommes choisis, ainsi les comités de défense civils et militaires ne sont pas convoqués, tout se passe autour du président. ce groupe, qui prendra par la suite le nom d’EXCOM ( Executive Committe ), comprend le vice-président Johnson, Mac-Namara secrétaire de la défense, Dan Rusk le directeur de la C.I.A., le général Maxwell Taylor, enfin des personnalités de confiance, Robert Kennedy, les conseillers Ted Sorensen et George Mac Bundy. Plusieurs hypothèses sont envisagées, deux sont retenues qui se complètent : L’ U.R.S.S. cherche à combler son infériorité en missiles intercontinentaux en installant des missiles de moyenne portée à proximité des U.S.A. La demande vient bien de Fidel Castro. En termes de stratégie globale il s’agit pour l’ U.R.S.S de marquer un point dans la guerre froide pour éprouver la volonté de résistance des U.S.A. Le comité interprète donc l’événement comme un défi à l’échelle mondiale et raisonne en termes de diplomatie de la puissance. Ce diagnostic fait rejeter presque immédiatement deux parades possibles, soit la prise de contact avec Castro pour situer l’affaire au niveau mondial, soit la négociation du retrait des fusées russe contre celles installées en Turquie. Or, il est à noter que, plusieurs mois avant la crise, le démontage des fusées situées en Turquie avait commencé : celles-ci n’ayant plus guère de valeur militaire. Le souci du comité est d’affirmer la puissances des U.S.A. et de ne céder en rien sur ce terrain. La riposte possible écarte les solutions de l’invasion immédiate de Cuba ou du bombardement des sites de lancement. Robert Kennedy insista sur la responsabilité d’un "Pearl Harbor" nucléaire. Finalement la suggestion de Nixon fut reprise : un blocus sélectif de Cuba permettant un jeu de mesures et ménageant le temps de la réflexion pour Khrouchtchev, que les U.S.A. place dans l’alternative : combattre ou se retirer. Une fois la décision prise, Kennedy informe Mac Millan et de Gaulle, le dimanche 21 octobre. Le lendemain, il convoque l’ambassadeur soviétique et lui remet le texte du discours qu’il prononce


ensuite à la télévision annonçant le blocus des armes offensives. L’opinion américaine,déjà sensibilisée sur Cuba, accepte dans sa très grande majorité les décisions prises. le 26 octobre, un sondage de l’institut Gallup donne 84 % de l’opinion en faveur du blocus et 4 % contre La mise en quarantaine de l’île Expression officielle volontairement moins agressive est effective le mercredi 24 au matin : onze bâtiments de la 1er Flotte se mettent en place sur un arc de cercle de 800 kilomètres autour de l’extrémité de l’île, prêts à intercepter 26 bâtiments russes qui sont en route pour Cuba. La partie est engagée.


La "semaine chaude" de la guerre froide.


Les américains - et par là les quelques conseillers de son entourage - ont délibérément choisi une diplomatie ouverte - sans tenter de donner une issue silencieuse à la crise par la diplomatie secrète. C’est la mise en application de la stratégie de " maniement des crises" élaborée par le analystes américains : épreuve de volontés assortie d’actes prouvant la résolution des adversaires. Le 24 Khrouchtchev menace de faire intervenir les sous-marins si les soviétiques sont interceptés. Kennedy décide de surseoir à tout arraisonnement et de marquer simplement les navires qui entrent dans la zone des 800 km. Le jeudi 25, une tentative de bons offices d’U Thant, secrétaire général de l’ O.N.U., échoue.


Kennedy repoussait la trêve proposée dans la crainte que les soviétiques accélèrent la mise en place des rampes. Le vendredi 26 voit un durcissement de la crise : Kennedy renforce la crédibilité de son attitude en prenant ostensiblement des mesures militaires : convocation de réservistes, mouvement de troupes vers la Floride, messages en clair entre les bombardiers du Strategic Air Command.


Mais, dans cette même journée, le premier indice de la réponse soviétique apparait : un secrétaire d’ambassade soviétique donne rendez-vous à un journaliste accrédité auprès de la Maison Blanche, au cours d’un déjeuner, il suggère une solution en trois points : l’ U.R.S.S. retire ses missiles sous le contrôle de


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l’ O.N.U. Cuba s’engage à ne pas accepter d’armes offensives, les U.S.A. à ne pas envahir Cuba. Demande officieuse, complétée dans la soirée par un message confidentiel (dont le texte est encore tenu secret) : on sait seulement du’il reprenait entre autres ces thèmes : les missiles ne sont pas un armement offensif, l’U.R.S.S. veut seulement assurer la protection de l’île et demande aux U.S.S. de ne rien tenter contre Cuba. Or, le lendemain 27 une déclaration de Khrouchtchev semble tout remettre en cause :


l’ U.R.S.S. revient à l’idée d’échange, les fusées de Cuba contre celles de Turquie. Solution écartée par l’ EXCOM. Kennedy fait répondre officiellement à la radio que l’ultimatum américain n’a pas changé : le blocus cessera quand les missiles seront retirés de Cuba. Mais dans la nuit du 27 au 28, avec son conseiller Ted Sorensen, il envoie une réponse confidentielle acceptant les conditions suggérées par le conseiller d’ambassade soviétique. L’intelligence de Kennedy est d’avoir fait la différence entre les déclarations destinées à l’opinion mondiale et les propositions soviétiques officieuses. le dimanche 28 octobre, le crise se dénoue : l’ U.R.S.S. accepte de retirer ses missiles et les U.S.A. s’engagent à ne pas envahir Cuba : le motif de la crise disparait. La quarantaine dure jusqu’au 20 novembre, mais le 12 novembre les sites ont été démantelés et les fusées réembarquées pour l’ U.R.S.S. : Mikoyan vient à la Havane dans le même mois pour convaincre Castro.


BILAN ET ENSEIGNEMENTS


Le simple récit de la crise montre qu’une issue pacifique n’était pas assurée par avance, elle a été rendue possible par la compréhension que les deux adversaires ont eue de leurs intentions. Elle repose donc sur l’existence d’un intérêt commun qui est certes la survie, mais qui est aussi l’équilibre partagé de la puissance mondiale. Alain Joxe a parlé justement d’un "intérêt transnational" propre aux deux grands. Aussi, il est un peu vain de chercher le vainqueur et le vaincu. Les


U.S.A. ont bien obtenu le retrait des fusées russes, mais ils ont dû reconnaitre qu’ile tenteraient plus d’envahir Cuba. Sans doute le U.S.A. ont-ils fait preuve d’une supériorité, sans oublier leurs avantages importants en armements stratégiques, ils se sont ménagés une gamme d’actions possibles (arraisonnement de bâtiments, bombardement, invasion...) alors que l’ U.R.S.S. n’avait guère d’autre réponse que le retrait ou la bordée de fusées, à laquelle les U.S.A. auraient riposté d’une façon imparable avec ses sous-marins lance-missiles. Mais la supériorité militaire des U.S.A n’a pu se traduire en suprématie. La crise a mis au jour la possibilité d’une armistice dans la course aux armements et, en tout cas, l’avantage d’une négociation permettant de limiter les armements et d’assurer une paix des puissances dans l’ordre nucléaire, fondement d’une suprématie mondiale partagée. Moins d’un an plus tard, en août 1963, fut signé le premier traiité d’interdiction partielle des essais nucléaires et ouverte ainsi la route des accords S.A.L.T. Mais la crise a mis aussi en évidence que, dans le jeu de la puissance entre l’ U.R.S.S. et les U.S.A. il n’y pas d’intermédiaire possible, ni d’allié qui compte. Le dialogue s’est établi au sommet, la France comme l’ Angleterre furent placées devant le fait accompli. Son déroulement ne fut sans doute pas sans conséquence sur la décision gaulliste de quitter les structures intégrées de l’ O.T.A.N. car il posait nettement le problème de l’autonomie d’une puissance moyenne. Le "mode de gestion" de la crise choisi par les U.S.A. imposait de fait une direction unique de l’alliance atlantique. Enfin, la crise de Cuba comportait un grand nombre d’enseignements sur un plan strictement militaire, notamment l’importance de la puissance navale, et particulièrement des sous-marins nucléaires, c’est de cette époque que date pour l’ U.R.S.S. un effort considérable de modernisation et d’accroissement de sa puissance navale.


Mais avec le recul, la crise de Cuba parait aujourd’hui avoir marqué l’apogée de la puissance sans partage des deux grands, en somme celle du monde bipolaire né de la seconde guerre mondiale. En effet, la dissémination nucléaire actuelle a modifié les conditions de la dissuasion, en les rendant plus complexes. Et la non-plausibilité d’une guerre nucléaire totale a accru la probabilité des conflits limités dans les zones où les intérêts vitaux des grandes puissances ne sont pas engagés. L’exemple du Vietnam a été le plus tristement célèbre, là, la formule de l’emploi gradué de la force - qui s’était appliquée, dans la crise de Cuba, aux deux grandes puissances nucléaires et que les Américains avaient transformée en modèle dans les années 1963-1967 - fit faillite, Nord-vietnamiens et Américains ne parlaient pas le même langage, celui de la politique de puissance et donc dans certaines limites (notamment le non-élargissement du conflit), l’arme atomique a été "un tigre en papier". Le monde n’est pas réductible à un calcul stratégique, mais la présence de l’atome rend difficultueuse une modification des équilibres de pouvoir. Celle-ci, en tous les cas, ne peut que reposer sur l’existence d’une volonté politique capable d’assurer la cohésion de l’entité nationale en cause et sur une définition à la fois prudente et ferme des enjeux.


ABEL Elie. Les fusées de Cuba - Arthaud 1966. - CASTRO Fidel. Cuba et la crise des Caraïbes Maspero 1965.- JOXE Alain. La crise cubaine de 1962 - Stratégie n° 1 (1964) . - SEMIDEI Manuela. Kennedy et la révolution cubaine -Julliard 1972.- TUTINO Saverio. L’octobre cubain Paspero 1969.

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