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    2009.

















6/5/77

LE SOS DE
CARTER AU MONDE
ENTIER


En annonçant la pénurie d’ énergie,
il fait peur aux Américains. Mais ce sont les Européens qui
devraient trembler le plus


Ancien ministre de la Défense, James Schlesinger est devenu "conseiller spécial pour les problèmes de l’ énergie" de Carter.


Ce n’ est pas une révolution, c’ est beaucoup plus. C’ est un véritable changement de société que Jimmy Carter, trois mois après son triomphe, vient d’ annoncer à l’ Amérique. La fin d’ un monde. La fin du "rêve américain" : celui d’ un enrichissement illimité, parce que fondé sur des ressources inépuisables, don de la Providence au nouveau peuple de la Bible.


Pays d’ abondance, de grandes espaces et de "nouvelles frontières" toujours renouvelées, l’ Amérique n’ avait jamais sérieusement cru à la pénurie. Ceux qui osaient prononcer le mot n’ étaient que des prophètes de malheur : glapissements d’ excentriques chevelus ou fariboles d’ intellectuels cosmopolites, comme ces braves professeurs du Club de Rome. Bref, des choses auxquelles ne pouvaient pas croire les bons Américains. Et soudain, c’ est le Président qui parle. Il a choisi la télévision, et l’ heure de plus grande écoute. Et lui, l’ homme du Sud qui aime être à l’ aise dans ses vêtements comme dans ses phrases, il s’ est habillé de sombre et il a drapé ses propos de solennel. Dans l’ ombre des living-rooms où pétille la bière glacée, les sandwiches se sont arrêtés au bord des dents. On a tout de suite senti que quelque chose de grave allait être dit. Quelque chose qui engagerait le sort de chacun. Un peu comme une déclaration de guerre. Justement : "Ce que je vous demande, annonce Carter, est l’ équivalent moral d’ une guerre." Et il va répéter le mot : "C’ est l’ épreuve la plus grande à laquelle notre pays devra faire face pendant des générations, à l’ exception de la guerre." On a bien entendu : il s’ agit d’ éviter "une catastrophe nationale". Et pas seulement par un sursaut momentané ou un sacrifice provisoire : il s’ agit, bel et bien, de préparer "un monde différent pour nos enfants et nos petits-enfants".


Ainsi, c’ était donc vrai. L’ Amérique consommait trop, l’ Amérique courait à sa perte. C’ était dans le ciel, avec des chiffres vertigineux, si gros qu’ on ne les avait pas vus : entre 1971 et 1976, les importations de pétrole étaient passées de 7% à 23% du total de la consommation énergétique nationale, tandis que la facture passait de 2,7 à 34 milliards de dollars. Danger pour les finances publiques, mais danger infiniment plus grand pour l’ indépendance de la nation. Car l’ alerte de 1973, la menace du blocus arabe, n’ avait servi à rien : entre 1974 et 1977, les importations américaines en provenance du Moyen-Orient avaient doublé. Eh bien ! cela n’ était plus possible.


Cela, pourtant, l’ Amérique le savait. Un autre président, Richard Nixon, le lui avait dit. Il avait même proposé un plan, baptisé "indépendance", qui devait encourager les économies. Mais Watergate était passé par là et puis, Nixon, élu des Républicains, était trop lié à la grande industrie et aux trust pétroliers pour imposer de vrais changements. Et d’ ailleurs, son plan n’ était qu’ un catalogue de conseils, qui avait fini comme tous les catalogues : dans l’ immense corbeille à papiers du gaspillage américain.


Carter est un autre homme, élu par d’ autres hommes. Une de ses première décisions, en arrivant à la Maison-Blanche est la nomination d’ un conseiller spécial pour les problèmes de l’ énergie. Il choisit James Schlesinger, et il dit : "C’ est ma nomination la plus importante." On n’ y attache pas assez d’ attention. En fait, l’ énergie constitue pour Carter la priorité des priorités, avant même le chômage, ou la réduction des armements nucléaires. Et James Schlesinger, ancien ministre de la Défense de Nixon est non seulement l’ une des plus belles cervelles de l’ Amérique : c’ en est aussi l’ une des plus fermes. Or, schlesinger a été le "patron" de la C.i.a. Et la C.i.a. vient de déposer sur le bureau du président un document qui bouleverse complètement les prévisions faites jusqu’alors en matière d’ énergie. Le rapport - un cahier de dix-neuf pages - indique que l’ estimation des réserves mondiales de pétrole était beaucoup trop optimiste et que, au rythme actuel de la consommation, les producteurs seront incapables de satisfaire la demande après 1985. Même la Russie (qui reste le plus grand producteur mondial chose trop souvent oubliée) sera contrainte d’ importer. Le pétrole brut, qui vaut aujourd’hui entre 9 et 12 dollars le baril, atteindra alors le prix terrifiant de 36 dollars - soit un nouveau quadruplement. Et le monde connaîtra soudain cette catastrophe inouïe : la panne sèche, dans le même temps, des coffres-forts et des puits. Or le nucléaire, sur lequel tant d’ espoirs avaient été fondés au lendemain du Kippour, sera encore très loin de pouvoir prendre le relais du pétrole. Soit pour des raisons techniques, soit pour des raisons politiques, les programmes ont pris du retard partout. Si bien, ajoute la C.i.a, que le nombre des centrales en activité aux abords de l’ an 2000 ne sera que de la moitié de ce qui était prévu. Et l’ an 2000, c’ est tout de suite.


La bombe Carter a éclaté comme un orage d’ été, en plein ciel de fête. A l’ heure même où le président parlait, la nuit américaine brûlait de tous ses feux : murs de lumière des gratte-ciel de plus en plus hauts, de plus en plus nombreux, fleuves de lumière des rues aux voitures de plus en plus puissantes, de plus en plus grosses. L’ Amérique, qui représente 6% de la population du globe, consomme 30% de l’ énergie mondiale (dont 10% pour ses seules automobiles, qui dévorent chacune en moyenne 1 900 litres d’ essence par an, contre 318 litres pour leurs petites soeurs françaises). L’ Amérique, contrairement au reste du monde, est en train de voir son économie redémarrer sur les chapeaux de roue. Derniers indices, ceux de mars : 7% de plus qu’ en 1976 pour la production automobile et 11% de plus pour le crédit à la consommation familiale. Prévisions de la Chase Manhattan Bank pour 1977 : 6% de croissance du produit national américain, contre 3,7% pour le reste du monde. Sondage de la City Bank dans 2 000 entreprises témoins : 14% d’ accroissement des profits en 1977. Et tout cela avec un chômage à 7,3% (soit seulement la moitié plus que le taux ordinaire) et une inflation estimée à 5,75% pour l’ année : des chiffres qui ensoleilleraient le coeur de M. Barre et de ses collègue européens !


Et c’ est à cette Amérique-là que le petit homme de Plains jette en pleine figure son seau d’ eau froide. D’ abord, une réduction draconienne du gaspillage : "Notre principe source d’ énergie", dit Carter, Fabuleux gaspillage américain, écrit à l’ encre invisible comme un droit fondamental de la Constitution ! Gaspillage des moeurs et gaspillage des machines, mal étudiées pour le rendement. La revue "News-week" vient de le mesurer en équivalent-pétrole, toutes énergies confondues. Voici les chiffres : services, 10 millions de barils consommés par jour, dont 6,8 millions gaspillés  ; industrie, 10 millions, dont 5 gaspillés ; habitat, 5,3 millions, dont 3,2 gaspillés ; auto, 4,8 millions, dont 4 gaspillés ; autres transports, 4,5 millions, dont 4 gaspillés ; commerce, 3 millions, dont 1,8 gaspillé. Soit un gaspillage moyen de 66%.


Carter attaque sur deux fronts. D’ abord, la consommation : son plan propose de diminuer d’ un tiers l’ augmentation de la consommation d’ énergie et de moitié les importations de pétrole d’ ici à l’ échéance fatidique de 1985. Cette diminution s’ obtiendra par toutes sortes de mesures, allant de l’ augmentation du prix de l’ essence (qui ne coûte encore que 70 à 80 centimes à la pompe) et de la taxation des grosses cylindrées (notre "vignette" a fait école), à la détaxe fiscale sur l’ isolation thermique des maisons. Ensuite, la production : on encouragera la réactivation des mines de charbon, dont la capacité passera de 600 millions de tonnes actuellement à 1 milliard en 1985. Et, en même temps, on développera la recherche des énergies nouvelles , à laquelle l’ Etat consacrera des masses de crédits spéciaux - on serait tenté de dire : spatiaux. Un nouvelle conquête de la Lune.

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