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  • Des interviews exclusives de Dja-Apharou ISSA IBRAHIM, ami et confident de Jacques Baulin, responsable par donation de l’intégralité des documents constituant le fond, et président de l’association sont actuellement publiées dans la rubrique présentation.

  • Les trois ouvrages de J. Baulin : Conseiller du président Diori, La politique africaine d’Houphouët-Boigny et La politique intérieure d’Houphouët-Boigny
    seront disponibles sur le site en version iBook et en version Pdf dès septembre
    2009.
















Sans pétrole et
presque sans charbon, la
France va mal


L’ Amérique profonde n’ a pas encore bougé. Elle réfléchit, s’ interroge. Mais elle a reçu le coup. Et déjà les voix s’ élèvent. Celle des "tsars" de l’ automobile, par exemple : "Une idée totalement irresponsable" (General Motors), auxquels font écho les syndicats ouvriers de Detroit : "Nous n’ accepterons jamais un partage aussi injuste du fardeau." En fait, l’ Amérique commence à peine à mesurer la formidable mutation qu’ on lui demande. Car il ne s’ agit pas seulement de changer toute une façon de vivre, une "Américain way of life" basée sur l’ énergie abondante et bon marché, et une religion de la "libre entreprise" fondée sur les lois du marché comme seuls articles de foi. Il s’ agit de bousculer les structures matérielles d’ un pays qui est lui-même tout un continent : comment, par exemple, reconvertir au charbon les usines et les centrales électriques ? Comment transporter tout ce charbon, avec quels trains, sur un réseau ferré déjà insuffisant ? Et comment faire face à la pollution qui va résulter de ces gigantesques émissions de sulfure dans l’ atmosphère ? Ensuite, quand on passera à l’ exploitation des schistes bitumineux ou des sites géothermiques, que faire des immenses tranchées et des montagnes de déblais qui vont bouleverser le paysage ?


Et puis, quand un problème de cette taille touche l’ Amérique, il dépasse forcément ses frontières : quelles répercussions économiques - et, donc, politiques - aura sur le monde cette nouvelle doctrine énergétique de l’ empire américain ? Quels en seront les contrecoups sur le marché mondial du pétrole ? Comment réagiront les producteurs arabes et sud-américains ? Et quel sera l’ impact sur l’ Europe, le Japon, les nouvelles puissances industrielles du Pacifique ?


Fabuleux pari. Et d’ abord pour Carter. Le nouveau président demeurait un personnage ambigu, déconnectant. On attendait, pour le juger, qu’ il posât son premier acte politique. Le voilà - et c’ est un nouveau "défi américain".


Les inconnues y sont innombrables. Et lourdes. "J’ ai fait mon calcul, a dit le Géorgien de sa voix traînante. Ma cote de popularité est à 70%. Je peux perdre quinze points sur ce coup." Il peut tout perdre ou tout gagner. Et, l’ Amérique avec lui. Maintenant, c’ est à elle de jouer. Mais, déjà, une chose est sûre : pour l’ histoire américaine de ce siècle, Jimmy "Cacahuète" Carter restera l’ homme qui aura eu le courage de la vérité.


Et maintenant quelle que soit l’ importance de l’ affaire américaine - il faut aller plus loin et considérer le problème de l’ énergie dans son ensemble : dans l’ espace et dans le temps. A cette échelle, la crise que nous allons connaître au cours des prochaines années, et qui sera sans doute dramatique, ne fait plus figure que de péripétie. Car, à long terme - contrairement à ce qu’ on croit souvent - notre monde n’ est aucunement menacé de manquer d’ énergie. Et pour une bonne raison : c’ est que les sources d’ énergie futures n’ auront rien à voir avec celles que nous utilisons actuellement, y compris le nucléaire lui-même. Les gisements du futur sont inépuisables : ils sont dans le cerveau des hommes. Et le problème fondamental n’ est déjà plus celui du "si", mais celui du "quand".


Et là, tout de suite, une distinction. La crise du pétrole, puis les dangers - jusqu’ici plus supposés que réels - du nucléaire ont fait surgir toute une floraison de théories et d’ hypothèses sur les "énergies du futur", où l’ on démêle mal la science de la littérature et le marginal de l’ essentiel. Citons les principales et tâchons de voir ce qu’ on peut en penser.


L’ énergie solaire . C’ est la grande tarte à la crème des écologistes : voilà une source d’ énergie qui a le double avantage d’ être inépuisable et d’ être non polluante. Mais, là encore, distinguons. Qu’ est-ce qui est techniquement et financièrement possible pour aujourd’hui, ou pour les prochaines années ? Le chauffage et la climatisation des maisons, et seulement dans les zones où l’ ensoleillement est supérieur à la moyenne. C’ est tout. Et par rapport à l’ ensemble des besoins, c’ est infime.


Le reste est plein de promesses, mais de promesses lointaines. Deux techniques ont connu un début d’ utilisation. La première est celle de la "pile solaire", ou photovoltaïque, dans laquelle une cellule aux silicones transforme directement en courant électrique l’ énergie solaire interceptée : c’ est la technique utilisée pour l’ alimentation des satellites et des vaisseaux spatiaux. A l’ heure actuelle, cette électricité coûte environ cinq cent fois plus cher que l’ électricité ordinaire. Et bien que l’ on fonde les plus grands espoirs sur ce procédé, et qu’ on lui consacre des sommes considérables, tous les spécialistes sont d’ accord pour considérer que la "pile solaire" ne sera pas dans le domaine public avant un bon quart de siècle.


L’ autre grand espoir est celui des "fours solaires". Ici, au contraire, la technique de production est toute simple : il s’ agit d’ un ensemble de réflecteurs qui concentrent les rayons du soleil sur une chaudière dont l’ eau, transformée en vapeur, entraîne une turbine, qui entraîne elle-même un alternateur. Mais le problème est ailleurs. Ou bien on installe les fours solaires sur les lieux où l’ énergie produite sera consommée - mais alors les miroirs couvriraient nos campagnes : 6 000 hectares de miroirs pour 1000 mégawatts c’est-à-dire l’ équivalent d’ une seule centrale nucléaire. Ou bien on installe les fours solaires dans les déserts (il suffirait de couvrir de miroirs un tiers du Sahara pour satisfaire tous les besoins estimés de l’ humanité en l’ an 2200). Mais on se heurte alors au problème du transport de l’ énergie. Il sera sans doute résolu par la conversion de l’ électricité produite sur place en hydrogène, gaz hautement énergétique brûlant sans pollution et relativement facile à stocker, dont tout indique qu’ il doit être le carburant de l’ avenir - mais qui ne sera pas opérationnel avant un siècle.


Après le Soleil, la Terre. Il y a longtemps qu’ on pense à utiliser son "feu central", gisement d’ énergie sans limites. Les couches superficielles de la croûte terrestre, disposées de façon irrégulière, ont formé de nombreux "points chauds" qui sont souvent accessibles à la sonde. Des usines, dites géothermiques, y ont parfois été installées. En France même, il en existe plusieurs. Mais, comme pour les fours solaires, leur appoint reste marginal, et il le restera aussi longtemps que le problème du transport de l’ énergie à longue distance n’ aura pas été résolu.


Et la mer ? L’ utilisation des marées ou des vagues , comme celle du vent, a donné prétexte à une abondante littérature. M serait vain d’ entretenir plus longtemps nos illusions là-dessus. L’ énergie marémotrice, comme l’ énergie éolienne, sera toujours d’ un coût exorbitant et d’ un appoint minime. L’ avenir les condamne, à quelques folkloriques exceptions près.


En revanche, la puissance géothermique des océans peut fournir de bons espoirs. A 1500 kilomètres de l’ équateur, c’est-à-dire au voisinage des pays les plus chauds, la différence entre la température des eaux de surface et celle des eaux profondes est de 20 degrés centigrades. Ce phénomène devrait permettre de faire fonctionner des "pompes à chaleur" qui produiraient de l’ électricité. Avantage : un "combustible" inépuisable, gratuit et non polluant. Inconvénient : là encore, le transport de l’ énergie produite. Des études de rentabilité sont en cours, mais on estime qu’ il faudra encore dix ou vingt ans pour savoir si cette filière est valable. L’ espoir des espoirs reste sans doute la fusion nucléaire, ou "énergie H" (A ne pas confondre avec la fission, qui est le procédé classique). Tous les systèmes atomiques énergétiques sont basés sur la fusion d’ éléments lourds, uranium, plutonium, thorium, et dérivent des bombes qui ont foudroyé Hiroshima et Nagasaki. Ils font appel à des minéraux qui existent en quantité limitée et laissent des déchets radioactifs dont le transport, le traitement et l’ enfouissement soulèvent des difficultés. L’ engin thermonucléaire, ou bombe H, est basé, lui, sur la fusion : exposés à de très hautes températures - de l’ ordre de 100 millions de degrés les atomes de l’ hydrogène s’ unissent pour former un atome d’ hélium, avec un dégagement d’ énergie plusieurs fois supérieur à celui qui accompagne la fission. Comment domestiquer cette énergie titanesque ? Dans la bombe H, la chaleur nécessaire à la réaction est provoquée par l’ explosion d’ une bombe A. Le problème, pour l’ utilisation pacifique de l’ énergie H, est donc de provoquer une chaleur comparable sans avoir recours à l’ explosion. Les difficultés sont immenses et multiples. Mais les progrès de la recherche sur le laser et les champs magnétiques ont déjà permis des expériences de fusion contrôlée. On pense que la percée technologique devrait intervenir au tournant du siècle. L’ avantage du réacteur à fusion est qu’ il utilisera un combustible existant en quantité limitée dans la nature, l’ hydrogène, et qu’ il ne présentera pratiquement aucun des risques d’ emballement ou de radioactivité attachés au réacteur nucléaire classique. Tout conduit donc à penser qu’ à partir du siècle prochain l’ humanité entrera dans l’ âge d’ or de l’ énergie. Mais, en attendant ? En attendant, l’ humanité devra se contenter de ce qu’ elle a. Or, ce qu’ elle a est très inégalement réparti. On sait ce qu’ il en est du pétrole, et le pétrole sera bientôt épuisé. Jusqu’à l’ arrivée des énergies nouvelles, c’ est donc le charbon et l’ uranium qui devraient prendre le relais. Mais si le charbon dort en quantités fantastiques aux Etats-Unis, en Russie, en Chine, en Australie, en Inde et en Amérique latine, il est beaucoup plus rare en Europe, et presque absent en France. Et l’ Europe n’ a pas assez d’ uranium pour ses besoins.


Et c’ est ici que le plan Carter prend toute sa portée, qui est internationale autant que nationale. "Nous sommes l’ Arabie Saoudite du charbon", vient de dire le sénateur Jackson. Il a raison. L’ Amérique peut vivre quatre cents ans sur son seul charbon. Et les Russes pourraient en dire autant. La grande conséquence de l’ ère de pénurie que nous allons traverser pendant ce dernier quart de siècle sera donc le renforcement des empires continentaux, Amérique et Russie, qui disposent d’ un immense volant de ressources naturelles. Et donc la dépendance croissante et l’ affaiblissement économique et politique de la vieille Europe, démunie et divisée.


A moins que... l’ Europe dispose d’ un formidable atout : le surgénérateur français "Super-Phénix" , dont le premier exemplaire commercial sera mis prochainement en construction dans l’ Isère, à Creys-Malville. On connaît les manifestations que cette décision a provoquées. On sait moins bien de quoi il s’ agit en réalité. L’ originalité du surgénérateur par rapport aux centrales nucléaires classiques est que celles-ci brûlent de l’ uranium 235, ce qui est un gâchis. En effet, l’ U 235, ne constitue qu’ une proportion infime - un pour cent - de l’ uranium naturel, dont il faut l’ extraire. C’est-à-dire qu’au train où vont les choses les réserves d’ uranium connues seront épuisées ans quelques années, avant même les gisements de pétrole.


Le grand avantage du surgénérateur est qu’ il se nourrit, lui, de plutonium. Lequel plutonium n’ est qu’ un sous-produit de la combustion de l’ uranium utilisé dans les centrales classiques. Une sorte de déchet, dont on ne savait trop que faire jusqu’ici - sauf des bombes. Bien mieux, le surgénérateur (c’ est pourquoi on l’ appelle aussi "sur-régénérateur") a la propriété de transformer l’ uranium naturel, inerte, en plutonium. Autrement dit, de produire plus de combustible qu’ il n’ en consomme. D’ où le nom donné au premier surgénérateur expérimental construit en France : Phénix, du nom de cet oiseau fabuleux qui avait le pouvoir de renaître de ses cendres.


On mesure donc l’ ampleur de la révolution : remplacer les centrales actuelles par des surgénérateurs, c’ est multiplier par cent l’ énergie de l’ uranium naturel - c’est-à-dire assurer à l’ énergie nucléaire, aujourd’hui menacée de pénurie, un avenir sans limite.


Un inconvénient du surgénérateur réside dans sa puissance même : le chaleur qu’ il produit ne peut être recueille et transportée que par du sodium liquide, produit dangereux, dont l’ utilisation complique quelque peu les problèmes de tuyauterie. Mais il n’ existe aucune raison sérieuse de penser que le surgénérateur présenterait, par rapport aux centrales classiques, des risques inacceptables.


Or Jimmy Carter, en dévoilant son plan, a définitivement condamné le surgénérateur. Pourquoi ? Les raisons sont évidentes, et elles sont politiques. Comme pour le "Concorde", l’ Amérique veut garder le premier rang dans un domaine où elle a commis l’ imprudence de se laisser dépasser techniquement. D’ autre part, le surgénérateur possède à ses yeux l’ inconvénient de produire du plutonium, qui est le combustible de la bombe atomique, et donc de porter là encore atteinte au monopole militaire qu’ elle partage avec la Russie et quelques autres.


Toutes ces bonnes raisons sont de bonnes raisons américaines. Reste à savoir si l’ Europe doit s’ y soumettre.


En définitive, le problème de l’ énergie n’ est pas un problème scientifique. C’ est un problème politique - c’est-à-dire un problème de décision. La survie de l’ Europe ne dépend pas plus du caprice des émirs arabes que de l’ amitié ou de la colère des Américains. Elle dépend de la teneur en minerai du seul gisement qui soit vraiment décisif pour les nations : la volonté.


GEORGES MENANT.

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