La destabilisation du régime ghanéen

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Le vendredi 5 avril 1957, M. André Blanchet, envoyé spécial du quotidien {Le Monde}, attend, à l'aérogare de Port-Bouët, prés d'Abidjan l'arrivée du Premier ministre du nouvel État souverain du Ghana. Son opinion? «Deux grands destins, écrit-il, vont se joindre pour quelques heures, deux conceptions de l'Afrique vont s'affronter... L'idéal d'une indépendance complète, accompli un mois plus tôt par Kwame N'Krumah... [et] celui d'une communauté franco-africaine...» _ Effectivement, à part la couleur de la peau et une compréhension directe approximative à travers deux langues vernaculaires proches, tout sépare les deux hommes. Et ce fossé ira en s'élargissant. _ De cultures et de niveaux culturels hétérogènes, ayant eu à combattre deux systèmes de colonisation tendant théoriquement à des objectifs diamétralement opposés, conditionnés par des ambiances coloniales dissemblables aussi bien en Afrique qu'en métropole, ces deux fleurons de la colonisation représentent, de plus, des avant-gardes populaires différentes. La dissymétrie remonte d'ailleurs à la naissance : l'Ivoirien est fils de chef, le Ghanéen fils d'artisan. _ Les origines des deux mouvements anticolonialistes ne sont pas moins dissemblables. Le mouvement d'émancipation de la Côte de l'Or est à direction intellectuelle, c'est-à-dire classique, similaire à ceux des Balkans au XIXe siècle et du Proche-Orient arabe au XXe siècle. En Côte d'Ivoire par contre, l'étendard de la révolte est brandi «par les planteurs, baoulés essentiellement, réunis au sein du Syndicat Agricole Africain pour combattre la position privilégiée du planteur européen» [[{The road to Independance - Ghana and the Ivory Coast} - M.I. Wallerstein, Mouton & Co. 1964, p. 40.]]. L'hétérodoxie du mouvement anti-colonial ivoirien se manifeste aussi par sa lutte pour le droit à la terre alors qu'en Gold Coast, le combat du docteur N'Krumah tend à assurer à ses partisans un espace vital administratif plus ample. _ La première rencontre entre Félix Houphouët-Boigny, député de la Côte d'Ivoire à l'Assemblée nationale française, et son interlocuteur apollonien Kwame N'Krumah, militant du mouvement panafricaniste de Londres a lieu en 1947, dans un hôtel du VIIe arrondissement. À ce moment, M. Kwame N'Krumah revient d'un séjour de huit ans aux États- Unis où il s'est consacré à la tâche d'accumuler les diplômes universitaires : il a le titre de Docteur ès-Lettres ; il a étudié ou étudie au London School of Economics [[{Spark} du 17 septembre 1965.]] ; mais par contre son palmarès ne comprend aucun fait notable dans la domaine de la lutte contre l'administration coloniale ; son bilan d'action militante est dérisoire puisqu'il ne dépasse pas le stade d'une nomination au secrétariat du “Ve Congrès Panafricain” réuni à Manchester, en Angleterre, en octobre 1945. _ En 1947, M. Houphouët-Boigny, lui, est déjà un élu ; il a déjà attaché son nom à l'abolition du travail forcé ; il est déjà un leader prestigieux en A.-O.F., même s'il n'a aucun diplôme universitaire, même s'il n'a pu dépasser, pour des raisons indépendantes de sa volonté, le niveau de “médecin africain”. _ Mais moins de dix ans plus tard, la colonie de la Côte de l'Or devient l'État indépendant et souverain du Ghana. Pour la première fois en Afrique noire, on assiste à l'accession d'une ancienne colonie à l'indépendance. M. N'Krumah jouit d'un prestige incontesté sur tout le Continent. Le Ghana, pense t-il, doit «montrer la voie aux autres territoires dépendants» [[{Le Ghana}, Gilbert Tixier, Librairie Générale de Droit et de Jurisprudence, 1965, p. 39.]]. _ Bien entendu, cela ne fait pas l'affaire du leader ivoirien du R.D.A. : on en est encore, en A.-O.F., à la Loi-Cadre et lui-même continue de croire à la possibilité de construire un ensemble franco-africain harmonieux. Dans un tel contexte, on comprend mieux ce qui a pu pousser M. Houphouët-Boigny à manifester son déplaisir au Dr N'Krumah, en déclinant l'invitation de ce dernier à se rendre aux fêtes de l'indépendance du Ghana. _ Pire, le Dr N'Krumah cherche, semble-t-il, à exporter sa conception du bonheur, de la dignité et du progrès de l'homme africain... Dans son discours devant l'Assemblée nationale, il réaffirme sa volonté d'aider tous les pays africains «dans la recherche de l'indépendance et du progrès social». Il inquiète encore plus en voulant faire du Ghana un pôle africain, voire mondial. Il parle, le 8 mars 1957, de réunir une conférence panafricaine groupant les huit États alors indépendants du continent. Il fait part deux jours plus tard au {Sunday Times} de son accord avec M. Senghor et d'autres dirigeants politiques de l'A.-O.F. sur la nécessité de créer des États-Unis d'Afrique. Tout cela ne correspond pas aux concepts politiques de M. Houphouët-Boigny. _ Moins d'un mois après l'apparition du Ghana sur la scène internationale, le Dr N'Krumah rend visite à M. Houphouët-Boigny, devenu ministre délégué à la présidence du conseil de la IVe République. L'initiative vient du leader ghanéen. _ Le samedi 6 avril, au cours de la réception traditionnelle, M. Houphouët-Boigny définit à nouveau clairement son option pour «une communauté franco-africaine à base d'égalité et de fraternité». _ Le Premier ministre du Ghana, qui n'a pas aperçu un seul drapeau ghanéen dans tout Abidjan, réaffirme, de son côté, sa certitude de la prochaine accession de tous les pays africains à l'indépendance. _ Au cours de cette rencontre d'Abidjan, le ministre de la IVe République lancera son fameux défi au Premier ministre du Ghana : dans dix ans, prédira-t-il, grâce à l'aide de la métropole, la Côte d'Ivoire dépassera le Ghana dans le domaine économique et social. _ De ce moment jusqu'à la chute de Kwame N'Kruma, en février 1966, le président ivoirien n'aura de cesse d'affaiblir la position de son voisin. {{{De l'antagonisme actif...}}} _ Jusqu'à l'accession du Ghana à la souveraineté, chacun des deux leaders de stature internationale d'Afrique noire travaille de son côté. Si le brio et les succès du Ghanéen portent ombrage au lustre de l'Ivoirien, il n'y a pas encore de concurrence directe et par conséquent de heurts. _ Mais bientôt, le Dr Kwame N'Kruma et M. Houphouët-Boigny deviendront adversaires : il faut en chercher la raison profonde dans la volonté claironnée de M. N'Kruma d'utiliser le Ghana indépendant comme tremplin pour atteindre l'unité continentale. _ Cette vision du devenir africain ne pouvait évidemment plaire à M. Houphouët-Boigny qui s'obstinait alors à refuser d'envisager le simple maintien de la Fédération de l'A.-O.F. A fortiori ne pouvait-il être partisan d'une fédération panafricaine. _ Le Dr N'Kruma accentue davantage son offensive en entreprenant une vaste tournée en Afrique et en visitant cinq pays arabes (Maroc, Libye, Tunisie, R.A.U., Soudan), puis l'Éthiopie et le Liberia. Au Caire, le communiqué commun, signé par le président Gamal Abdel Nasser et lui-même, les engage à soutenir la lutte pour l'indépendance des pays africains. _ Le “non” de la Guinée, le 28 septembre 1958, paraît confirmer la thèse développée par le Dr N'Kruma près de 18 mois auparavant, à Abidjan, et surtout démentir les espoirs placés alors, en public, par M. Houphouët-Boigny, en une communauté franco-africaine. L'appui enthousiaste apporté à la Guinée au lendemain du fameux référendum, tend davantage les relations entre Accra et Abidjan. Dès le 1er octobre, le Ghana s'empresse de reconnaître le nouvel État. _ Le porte-parole du gouvernement ghanéen profite d'ailleurs de l'occasion pour préciser, à nouveau, l'optique du gouvernement d'Accra : l'indépendance du Ghana, dit-il, ne sera complète que lorsque toute l'Afrique sera libre. Le Ghana, ajoute-il, aidera de tous ses moyens le nouvel État de la Guinée. _ Invité par le Dr N'Krumah - qui veut, de toute évidence, aller à l'unité, à marche forcée - M. Sékou Touré arrive à Accra, le jeudi 20 novembre. Tous deux signent, le 23, un communiqué commun où il est dit : «Nous inspirant de l'exemple des treize colonies américaines... décidons de constituer entre nos deux États le noyau des États-Unis de l'Ouest africain... Nous lançons un appel aux États indépendants d'Afrique... pour qu'ils s'associent à notre action...» _ Ce fœtus fédéral soulève une émotion considérable et d'aucuns y voient la main de la perfide Albion. L'ambassade de Grande-Bretagne à Paris juge nécessaire de diffuser une mise au point et d'y démentir l'interprétation donnée en France à cet événement ; il ne s'agit nullement, affirme t-elle, d'un «fruit de manœuvres britanniques». _ La partie paraît difficile au leader ivoirien face à un adversaire de la stature du Dr N'Kruma. En effet, le Ghana n'est pas seulement le promoteur dynamique, le héraut tonitruant, voire le champion arrogant de l'unité organique de l'Afrique. Il se veut aussi, à n'en pas douter, un pôle d'attraction effectif, à cause de «l'antériorité de son émancipation... et d'une prospérité qui ne semble pas se démentir». Au demeurant, le Dr N'Krumah agit en porte-parole naturel du continent africain et ne craint pas d'affirmer publiquement le droit de son pays à parler au nom de toute l'Afrique. De plus, il multiplie les conférences panafricaines, montrant ainsi sa volonté de dépasser le stade des idées, voire des espoirs et des vœux. _ M. Houphouët-Boigny, devenu le 30 avril 1959, Premier ministre de la République de la Côte d'Ivoire, contre-attaque en créant avec les nouveaux dirigeants du Dahomey, de la Haute-Volta et du Niger, le “Conseil de l'Entente Africaine” : le communiqué, publié à l'issue de la première réunion des quatre chefs d'État, stipule bien le rejet, par eux, «de toute superstructure politique et administrative, source de dépenses inutiles et de discorde». _ Le Dr N'Krumah harcèle aussi le leader ivoirien sur un point particulièrement sensible, celui de la “balkanisation”. Il ne rate aucune occasion pour la condamner comme un signalé service rendu à l'ex-colonisateur. Il expose cette thèse, notamment, dans un discours prononcé début janvier 1960, devant M. Macmillan, Premier ministre de Grande-Bretagne, alors en visite à Accra. Selon lui, les puissances coloniales ont compris qu'elles ne pouvaient plus maintenir l'Afrique sous leur domination politique, d'où leur nouvelle tactique qui consiste à «créer en Afrique, plusieurs États indépendants si faibles et si instables dans l'organisation de leur économie et de leur administration nationale, qu'ils seront contraints, par des pressions internes aussi bien qu'extérieures, de continuer à dépendre des puissances coloniales qui les ont gouvernés pendant plusieurs années». {{{⁂}}} Néanmoins, l'antagonisme entre les deux Premiers ministres ivoirien et ghanéen n'aurait probablement pas pris, du moins à notre avis, la tournure de “combat au finish” qu'il devait revêtir bientôt, si les divergences entre eux s'étaient limitées au seul terrain des concepts d'organisation du continent africain. En fait, le Dr N'Krumah, partant de prémisses panafricanistes et considérant le Ghana comme le noyau, voire le moteur, des États-Unis d'Afrique, en arrivait, tout naturellement, à avoir des visées annexionnistes. _ Dès le début de 1959, le Dr N'Krumah étend, de toute évidence, sa volonté de harcèlement au territoire ivoirien. Ainsi, il accorde un soutien, de moins en moins discret, aux partisans de la résurrection du royaume de Sanwi par la sécession d'une portion du territoire ivoirien limitrophe de la frontière ghanéenne. Cette région constitue précisément le talon d'Achille de la Côte d'Ivoire. _ Tout d'abord, la pénétration coloniale ayant commencé par là, le Sanwi constitue - comme l'Iboland au Nigeria - une pépinière d'intellectuels. Ensuite, le mouvement autonomiste y paraît structuré. Enfin, le roi Amon Ndouffo III, chef de la communauté sanwie, s'appuie sur un traité de protectorat passé, le 4 juillet 1843, avec un lieutenant de vaisseau français du nom de Fleuriot de Langle, pour réclamer son indépendance. _ Au demeurant, les nombreux soubresauts, dont cette partie du territoire ivoirien est le théâtre, dénotent l'existence d'un malaise d'origine nettement politique. Le 7 janvier 1959, toute la région est secouée par de violents incidents avec leur cortège de tués, de blessés, d'incendies. Le 12 février, le roi Amon Ndouffo III demande la garantie de l'intégrité du territoire sanwi ; à cette fin, il envoie, le 1er mars, deux plénipotentiaires à Paris pour y rencontrer le général de Gaulle. Le 12 avril suivant, contrairement au pourcentage national, seuls 3 202 électeurs, sur 14 831 inscrits, participeront aux élections législatives. Le 3 mai 1959, c'est l'annonce de la constitution d'un “gouvernement du Sanwi”. Ses promoteurs, inculpés d'atteinte à la sûreté de l'État, sont poursuivis. Certains des principaux responsables se réfugient au Ghana. _ Ce droit d'asile, le Dr N'Krumah avait promis de l'accorder aux seules «personnes de race noire qui se sentent persécutées par les autorités coloniales ou autres autorités non-africaines» [[{Sunday Times} du 10 mars 1957.]]. Ce n'était certainement pas le cas. Son geste empoisonnera définitivement l'atmosphère entre les deux pays. Le président Houphouët-Boigny posera dorénavant comme préalable à tout rapprochement, la remise de ces réfugiés aux autorités ivoiriennes. _ Abidjan accuse M. Kwame N'Krumah de multiplier les déclarations annexionnistes. Et en particulier d'avoir déclaré, le 24 janvier 1960, l'absence de raisons valables susceptibles d'empêcher cette région de la Côte d'Ivoire de rejoindre le Ghana. Le président Houphouët-Boigny se fâche. Et, le 8 février 1960, pour la première fois, il attaque nommément et violemment le Dr N'Kruma, au micro de “Radio Abidjan”. À la même date, la presse annonce la création, au Ghana, d'un “gouvernement provisoire en exil” du Sanwi ; elle rapporte également une déclaration particulièrement explosive de M. Ernest Attié, devenu “Premier ministre du Sanwi” : «Nous sommes originaires du Ghana, dit-il. Nous voulons nous réunifier avec cet État... Sanwi, État indépendant depuis plus de trois cents ans, n'a pas été conquis par la France ou Houphouët-Boigny.» _ La résonance de la campagne anti-ivoirienne du président N'Krumah se trouve amplifiée par la campagne contre la France axée sur la lutte armée en Algérie et surtout l'explosion expérimentale du premier engin nucléaire français au Sahara : le 12 février, M. N'Krumah annonce le blocage des biens de toutes les sociétés françaises au Ghana. _ Sur le plan du Sanwi, la riposte ivoirienne consistera à faire condamner, le 4 mars 1960, par le tribunal correctionnel d'Abidjan, tous les autonomistes du Sanwi, à de lourdes peines, allant de 5 à 10 ans de prison et jusqu'à 20 ans d'interdiction de séjour. Le nombre des emprisonnés s'élèvera à 412, ce qui montre quand même l'ampleur du mouvement et de la répression. {{{⁂}}} Aux pommes de discorde que constituent et l'unité organique du continent africain et le Sanwi, viendra s'ajouter bientôt la question du Congo Léopoldville. Les divergences sur chacun de ces problèmes iront en s'aggravant. _ Une ultime tentative de rapprochement sera faite dans la seconde moitié de septembre. On trouve dans {Fraternité} du 23 septembre 1960, le communiqué laconique publié à l'issue de la rencontre, entre les présidents Houphouët-Boigny et N'Krumah, quatre jours auparavant, à la frontière ivoiro-ghanéenne, mais du côté ghanéen, à Half-Assini. L'entrevue, y est-il précisé, eut lieu «à la demande du président de la République du Ghana», et tous deux «sont tombés d'accord pour se rencontrer prochainement à Accra». Jamais le chef d'État ivoirien ne rendra visite à M. Kwame N'Krumah à Accra. _ La rencontre se solde en fait par un échec total : M. Houphouët-Boigny refuse de faire le moindre pas sur la voie du rapprochement, avant d'obtenir de son homologue ghanéen l'extradition des autonomistes du Sanwi. Pour le leader ivoirien, l'épreuve de force devient inéluctable. Le Congo Léopoldville en constituera le cadre immédiat. _ Pour le président Kwame N'Krumah, la crise congolaise représente la première tentative impérialiste de reprendre pied dans une ex-colonie. Il la considère comme un défi. Toute la doctrine du leader ghanéen se trouve mise à l'épreuve. N'avait-il pas affirmé sa volonté d'utiliser l'indépendance du Ghana comme un levier pour libérer tout le continent ? _ Par ailleurs, M. Patrice Lumumba avait été l'un des deux dirigeants politiques congolais venus de Léopoldville à Accra pour y participer à la conférence des peuples africains, de décembre 1958. M. Kasavubu et lui avaient, de plus, prouvé leur hostilité au pouvoir colonial et manifesté leur emprise sur les masses en organisant, quelques semaines après la conférence d'Accra, les puissantes manifestations des 3, 4 et 5 janvier 1959 qui s'étaient soldées par une trentaine de morts et une centaine de blessés congolais. _ La filiation ghanéenne du mouvement congolais d'indépendance paraît évidente au Dr N'Krumah. Il ne peut donc pas ne pas réagir. Pour assurer le succès de sa politique, il jettera dans la balance toutes ses forces sur le triple plan politique, diplomatique et militaire. _ Dès le départ, la sécession du Katanga constitue le problème le plus préoccupant. Par conséquent, le Dr N'Krumah demande en juillet 1960 aux Nations-Unies d'ignorer toute demande de reconnaissance du Katanga comme État indépendant. Pour lui, l'intervention des parachutistes belges n'avait pas pour but de sauver des femmes ou des enfants mais visait à détacher la province du Katanga du reste du Congo. _ Pour éviter cette éventualité, le Ghana, qui ne saurait par ailleurs «tolérer l'édification au centre de l'Afrique d'un État fantoche soutenu par les troupes belges et au service du cartel minier» [[Dépêche {U.P.I.} du 6 août 1960.]], propose de mettre ses troupes à la disposition directe du gouvernement congolais. _ Pour le président Houphouët-Boigny, il s'agit, à ce stade, de laisser son collègue ghanéen s'enferrer, se compromettre comme extrémiste. Ceci devant lui permettre, dans une phase ultérieure - quand il aura entrepris la mobilisation des autres États francophones à ses côtés - d'engager le combat contre le Ghana, sur le plan africain, et, soutenu par toutes les puissances occidentales, de l'acculer à la défaite. _ Donc, dans l'immédiat, le président Houphouët-Boigny se cantonne dans un mutisme total. L'hebdomadaire {Fraternité}, dont le leader ivoirien est le directeur politique, lui aussi, s'abstient de toute allusion à la crise congolaise. En bon stratège - il l'était alors - M. Houphouët-Boigny ne veut évidemment pas s'engager seul et cherche des alliés : du 24 au 26 octobre 1960, huit chefs d'État et trois ministres représentant en tout onze pays francophones, se trouvent réunis à Abidjan pour jeter les bases de ce qui deviendra l'Union Africaine et Malgache (U.A.M.). Le communiqué publié à la fin de leurs travaux précise, en autres, l'intérêt particulier porté par les participants au problème congolais, et leur décision «d'adopter une attitude commune sur tous les grands problèmes internationaux et en particulier sur les problèmes africains». _ Le 15 décembre, nouvelle réunion du groupement francophone, à Brazzaville cette fois. MM. Kasavubu, Tshombé et même Kalondji, dont “l'État minier” a pourtant cessé d'exister, y sont invités. À l'issue de leurs travaux, les représentants des douze États - M. Tsiranana a décidé de se joindre à ses onze collègues - épousent, sur toute la ligne, la cause anti-lumumbiste et anti-ghanéenne. _ Le 3 janvier 1961, le président Houphouët-Boigny prend pour la première fois, à titre individuel, position sur la crise congolaise : il récuse «la prétention de certains États africains à vouloir s'immiscer dans les affaires intérieures du Congo, pour imposer telle ou telle personnalité à la direction des affaires». _ M. Kasavubu, pour sa part, fort de l'appui de ses pairs francophones, élève la voix, dénie à M. N'Krumah «le droit de parler au nom de toute l'Afrique... [et] au nom du Congo», et lui demande d'adopter une position de neutralité vis-à-vis du problème congolais. Le Dr N'Krumah lui répond, méprisant : _ «En tant que nationaliste africain franchement opposé à toute forme de colonialisme en Afrique, je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour éviter cela, même contre des frères africains qui choisiront d'être des fantoches» [[Dépêche {U.P.I.} du 13 mars 1961.]]. _ Mais la cause est entendue. Les efforts du Dr N'Krumah sont voués à l'échec. Le président Houphouët-Boigny soutenu par “le monde libre” a réussi à assurer la défaite de son adversaire. Le prix à payer sera toutefois élevé. En effet, la crise du Congo provoquera un tournant dans la politique ghanéenne. Le général anglais H.T. Alexander, chef d'état-major de l'armée ghanéenne, écrira à ce propos : _ «La crise du Congo produisit un changement fondamental de la position du Ghana vis-à-vis de l'Occident» [[{Africain Tightrope} - H.T. Alexander, Pall Mall Press, London, 1965, p. 33.]]. _ Effectivement, de retour d'un voyage à Moscou et à Pékin, en septembre 1961, le Dr N'Krumah déclara aux diplomates venus l'accueillir : «J'ai perdu les quatre dernières années de ma vie.» Cette phrase sera interprétée «comme une condamnation de l'Occident» [[{Le Monde} du 5 avril 1962.]]. {{{⁂}}} La deuxième phase de la lutte entre les deux hommes d'État aura pour thème l'organisation de l'Afrique. L'Ivoirien réussira à assurer le triomphe de son concept confédéral. Au demeurant, aucun des nouveaux chefs d'État n'est prêt à abandonner les délices du pouvoir souverain, aucun n'a de vocation pour les seconds violons. Au fond, n'est-ce pas là l'un des aiguillons de tous les mouvements nationalistes ? _ Par ailleurs, dans sa lutte pour faire prévaloir sa propre conception de l'unité africaine, le président Houphouët-Boigny peut compter en particulier sur l'appui de la Nigeria : les dirigeants de ce pays, toutes divergences politiques mises de côté, ne peuvent supporter qu'un pays anglophone relativement petit puisse s'arroger constamment la qualité de porte-parole de toute l'Afrique. _ Cet ensemble de circonstances et le prétexte de la crise congolaise aidant, le président ivoirien prend l'initiative et annonce - en accord avec son collègue du Liberia - la réunion, à Monrovia, d'une conférence panafricaine au sommet ; selon lui, «le sujet de cette première conférence sera volontairement limité au problème du Congo». La manœuvre est audacieuse : il s'agit, en utilisant la crise du Congo comme catalyseur, d'amener le maximum d'États africains à se réunir en un lieu donné, et la loi de la majorité aidant, de brider les impatients, ou de les pousser à déclarer forfait. _ C'est le leader du R.D.A. qui mène le jeu. Il impose le lieu, les règles et les conditions du combat. MM. N'Krumah et Sékou Touré se trouvent réduits à la défensive : ils parent les coups. Ils boycottent la conférence de Monrovia qui groupera, à partir du 8 mai 1961, les plus hauts représentants de vingt des vingt-sept États alors indépendants d'Afrique. Cette conférence représente un tournant décisif. En substituant «l'unité des aspirations et des actions» à l'unité organique, elle marque le début effectif du reflux du concept pan-africaniste. _ Mais pour parachever son succès, M. Houphouët-Boigny se doit d'amener les partisans de l'unité organique de rejoindre ceux de la formule de Monrovia. _ Il le sait, Bamako constitue le chaînon le plus faible de l'ensemble Ghana-Guinée-Mali. Accessoirement, le président Modibo Keita ne compte-t-il pas aussi sur l'intercession du président Houphouët-Boigny auprès de Paris pour éliminer certains obstacles sur la voie de la coopération franco-malienne ? De plus, n'est-il pas resté, contrairement à M. Sékou Touré, attaché sentimentalement au R.D.A. ? _ Le leader ivoirien, l'aîné, se fait humble et se rend en visite officielle, chez son cadet. Il y arrive accompagné d'une délégation imposante. Chacun des ivoiriens choisis compte des amis influents au Mali. Durant son séjour, le président Houphouët-Boigny couvre son hôte d'éloges. _ Le groupe de Casablanca, Mali compris, n'en boycotte pas moins la conférence de Lagos où les Vingt de Monrovia se retrouvent, une fois de plus, le 25 janvier 1962. Le prétexte avancé par les “révolutionnaires” sera l'absence d'invitation au Gouvernement Provisoire de la République Algérienne (G.P.R.A.). Mais bientôt, en juillet 1962, l'Algérie ayant accédé à l'indépendance, ce problème ne pourra plus constituer un frein pour tous ceux qui se trouvent entraînés dans la voie choisie par le président Houphouët-Boigny en particulier, et les “modérés” dans leur ensemble. _ Le président Houphouët-Boigny profite encore d'une escale à Conakry du bateau qui le ramène de Dakar, pour discuter avec M. Sékou Touré et obtenir son assentiment «sur la nécessité et l'opportunité qu'il y a de réunir le plus tôt possible les deux groupes dits de Monrovia et de Casablanca». _ Le 15 août, le président Modibo Keita arrive à son tour à Abidjan. _ Il fait face au Mali à des «difficultés économiques graves». Le communiqué commun ivoiro-malien s'en ressent. Les deux parties y affirment «avec force la nécessité urgente de tenir une conférence des chefs d'États africains, sans exclusive aucune, pour conjuguer les efforts en vue d'une coopération large et effective». Donc, le but de la conférence sera l'harmonisation, la coopération entre États africains. Il n'est plus question d'unité. _ Le 19 octobre 1962, le président Houphouët-Boigny rend visite au second de ses cadets : il restera en Guinée jusqu'au 2 novembre. Dans le communiqué final, les deux chefs d'État «se félicitent des efforts accomplis pour le rapprochement des groupes de Casablanca et de Monrovia, se réjouissent de l'accord unanime intervenu pour la convocation de la prochaine conférence au sommet». _ Une fois de plus, M. N'Krumah se trouve totalement isolé en Afrique noire. Il reste sans alliés. Son régime est en pleine crise. Des bombes éclatent, l'état d'urgence est proclamé à Accra. _ La conférence constitutive de l'O.U.A. s'ouvrira le 22 mai 1963, à Addis-Abéba, capitale de l'Éthiopie. C'est le triomphe du concept confédéral. _ Et pourtant, une année auparavant, le Dr Du Bois, ancêtre du panafricanisme et maître à penser de M. N'Kruma en matière africaine, disait à l'envoyé spécial du {Monde}, à Accra, sa conviction «que le leadership du continent africain doit revenir aux États d'expression anglaise et d'abord au Ghana». _ Cela donne la mesure du succès de M. Houphouët-Boigny. {{{⁂}}} _ À cette époque, le président Houphouët-Boigny refusait de se déplacer en avion. C'est pourquoi, arrivé par mer, il avait débarqué à Djibouti plusieurs jours avant le début de la conférence d'Addis-Abeba. Pour ne pas avoir à le recevoir trop en avance, l'empereur Hailé Sélassié avait organisé une halte pour la délégation ivoirienne, à Dire Daoua. _ Là, au cours de ses conversations avec quelques personnes de sa suite, le chef de l'État ivoirien ne cache pas l'importance qu'il attache à son entrevue avec le Dr N'Krumah. «Kwame et moi, dit-il, sommes les deux seuls chefs d'État africains à nous entretenir en dialecte africain». Ils ne s'étaient pas vus depuis leur rencontre de la mi-septembre 1960, à la frontière ivoiro-ghanéenne. _ Il veut chercher à convaincre son collègue d'Accra de lui livrer les leaders du Sanwi réfugiés au Ghana. Il y attache une grande importance, car avec les multiples “complots” dont la Côte d'Ivoire est aussi le théâtre alors, le risque est grand, si le Dr N'Kruma ne change d'attitude envers les réfugiés politiques ivoiriens, de voir le Ghana devenir un centre de rayonnement non seulement pour les autonomistes du Sanwi, mais pour les opposants de tous bords. _ L'entrevue Houphouët-N'Krumah d'Addis-Abeba durera quatre heures, le président Houphouët-Boigny s'appliquant à convaincre son homologue ghanéen de renoncer à poursuivre son assistance «à une poignée de réfugiés ambitieux». En fait le leader ivoirien sort de son entrevue convaincu de la volonté du Dr N'Krumah d'entretenir l'abcès de fixation du Sanwi. _ Le président Houphouët-Boigny prend en conséquence un certain nombre de mesures. Entre autres, il établit des contacts plus suivis, quoique toujours par l'intermédiaire d'une tierce personne, avec le Dr Busia, principal adversaire ghanéen, en exil, du président N'Krumah. _ Mais un certain flottement dans l'attitude ivoirienne vis-à-vis du Ghana devient sensible à l'automne 1963. À ce moment, le président Houphouët- Boigny se croit victime d'un “complot” franc-maçon [[{Fraternité} du 4 octobre 1963.]]. _ Or, à la même époque, il reçoit d'Accra une photocopie de la liste des membres de la “Lodge Charity” de la franc-maçonnerie ghanéenne. En tête de la liste des membres honoraires figure sir Arku Korsah, “Chief justice” et surtout président de la Cour suprême jugeant les inculpés de haute trahison, de complot et de tentative d'assassinat du Dr N'Krumah. Or, le tribunal acquittera les inculpés, et le président ghanéen se verra obligé de révoquer sir Arku Korsah. _ Aux yeux du président Houphouët-Boigny, son collègue ghanéen apparaît donc comme étant, lui aussi, une victime des franc-maçons. L'évidence du complot, pour le leader ivoirien, découle aussi du fait que connaissant très peu la tradition anglaise d'hostilité fondamentale aux jugements à huis clos, il considère la publicité donnée aux débats de la Cour, à Accra, comme une preuve en soi de la solidité de l'accusation, donc de la culpabilité effective des personnalités incriminées. _ Cette sympathie, ou plutôt cette hésitation du chef d'État ivoirien, se manifeste publiquement, après le quatrième attentat, celui du 2 janvier 1964, contre le Dr N'Krumah : il le félicite d'avoir échappé à «l'odieux attentat», et fait publier le texte de son télégramme dans l'hebdomadaire du Parti démocratique de Côte d'Ivoire. _ Le flottement durera assez longtemps. En effet, obsédé alors par le “danger franc-maçon”, le président Houphouët-Boigny semble enclin à accorder à celui-ci, dans l'immédiat, la priorité sur la menace que représentent les partisans du Sanwi réfugiés au Ghana. Le Dr N'Krumah a-t-il eu connaissance de ce flottement et s'est-il attaché à émousser la vigilance de son collègue ivoirien ? En tout cas, à Accra, vers la mi-septembre, M. Kojo Botsio, ministre ghanéen des Affaires étrangères, fait état à qui veut l'entendre d'une évolution favorable des relations entre son pays et la Côte d'Ivoire et du retrait prochain de tout soutien matériel et politique aux opposants ghanéens et en particulier au Dr Busia. _ Ces informations de sources confidentielles se trouvent confirmées par une initiative spectaculaire du Dr N'Krumah. Il envoie, le 28 septembre, à Abidjan, une délégation officielle conduite par le ministre de la Justice du Ghana. Le lendemain, elle est reçue pendant une heure et demie par le président de la République ivoirienne. Les relations entre les deux pays «qui posent depuis un certain temps des problèmes» sont discutées «en toute franchise et en toute sincérité» [[Dépêche A.F.P. du 30 septembre 1964.]]. _ Une semaine plus tard, des partisans armés du Sawaba, venus du Ghana, essaient de créer des maquis au Niger. {{{... a l'offensive contre Accra}}} Le président Houphouët-Boigny connaissait, depuis longtemps,l'existence, au Ghana, des deux camps de Mankrong et de Half-Assini, dans lesquels des opposants africains aux régimes modérés recevaient un entraînement à la guérilla. Mais il ignorait, de toute évidence, l'imminence d'une attaque généralisée du territoire nigérien par des jeunes gens formés dans ces camps. _ Le gouvernement de Niamey fait donc face, à partir du 8 octobre 1964, à une série d'actions armées lancées par des éléments du parti d'opposition Sawaba, tous venus, ou du moins ayant transité, par le camp ghanéen de Mankrong. Le quartier général de M. Djibo Bakary, le leader du Sawaba, se trouve au Ghana. Et il procède, le 17 octobre, à la distribution, à partir d'Accra, d'un communiqué du “Bureau Politique Sawaba”, où il est dit : _ «Répondant à l'appel lancé par le Bureau Politique dans son communiqué numéro 1 en date du 27 septembre 1964 invitant le peuple du Niger à prendre les armes contre le gouvernement néo-colonialiste BOUBOU-DIORI-DIAMBALLA, les éléments de l'Armée Nigérienne de Libération (A.N.L.) au cours de plusieurs accrochages viennent d'infliger des pertes sévères aux forces mercenaires de répression...»[[ Dépêche A.F.P. du 19 octobre 1964.]]. _ Le gouvernement ghanéen nie toute responsabilité dans cette affaire [[Les documents publiés par la Junte au lendemain de la chute de M. Kwame N'Krumah - en particulier deux notes datées du 28 avril et du 26 octobre 1961 - apporteront la preuve du contraire.]]. Vers la même époque, c'est-à-dire en novembre 1964, le président Houphouët-Boigny, pour enlever tout prétexte au Dr N'Krumah, propose à ce dernier, par l'intermédiaire du secrétaire général de l'O.U.A., non pas de livrer les réfugiés politiques, mais de consentir à les éloigner du Ghana. Le chef d'État ghanéen donne son accord par une lettre datée de décembre 1964, puis, dans une seconde lettre, lui signale qu'«aucun pays ne se souciant d'accueillir [les] rebelles sur son territoire», il se voyait dans l'obligation de les maintenir chez lui. Il se proposait de les parquer dans le nord du Ghana à l'occasion de la prochaine conférence au sommet de l'O.U.A. devant se réunir à Accra en septembre 1965. _ Bien entendu, Abidjan interprète cette proposition comme une tentative du Dr N'Krumah de garder ses atouts et de préserver l'avenir. Le président Houphouët-Boigny juge la proposition ghanéenne inacceptable. _ Par ailleurs, le président ivoirien, extrêmement soucieux de sa réputation, avide de respect, voire de sympathie, se montre anormalement sensible aux attaques insidieuses, aux calomnies et aux insultes propagées, à partir d'Accra, par les dirigeants du Mouvement de libération du Sanwi. Ceux-ci éditent, dans la capitale ghanéenne, et diffusent largement en Afrique, et même en Europe, un bimensuel, {La Voix du Sanwi}. _ Les responsables de cette publication consacrent de nombreuses pages aux pratiques fétichistes du président Houphouët-Boigny ; si le roi du Sanwi, affirment-ils, a été obligé de chercher refuge au Ghana après sa libération, c'était pour essayer d'échapper à une tentative d'assassinat ; le président Houphouët-Boigny se trouve accusé de tentatives d'empoisonnement de ces dirigeants au Ghana même ; ils l'accusent encore d'avoir «fait tuer un de nos militants, Gabriel Etche Brou..., dans la prison de Yamoussoukro», etc. [[{La Voix du Sanwi} des 1-9-1964, 1-10-1964 et 15-10-1964.]]. _ Aide matérielle aux opposants du Sanwi et du Sawaba, entraînement de commandos, propagande humiliante, tous ces faits, de valeurs et de portées diverses, auxquels viendra s'ajouter, le 13 avril 1965, l'attentat à la grenade contre le président Hamani Diori, pousseront le leader ivoirien à se lancer dans une politique plus active contre le régime ghanéen. Il en arrive au point de considérer sa neutralisation comme une tâche urgente. _ Dans l'immédiat - comme à l'accoutumée en temps de crise grave ou de préparation à l'action - la presse ivoirienne reçoit des ordres de strict mutisme. Le président Houphouët-Boigny s'attache à renforcer d'abord le Conseil de l'Entente, qui se trouve en piteux état [[Voir chapitre 4, {Réanimation momentanée du Conseil de l'Entente}.]]. Il essaie également de relancer l'Union africaine et malgache, tombée en désuétude depuis la naissance de l'O.U.A. [[Voir chapitre 4, {Sédition anti-ivorienne}]], par suite des violentes attaques des autres États-membres de l'Organisation créée à Addis-Abeba. À l'issue de débats fort houleux, en dépit de l'opposition du président Senghor, le chef d'État ivoirien fait prévaloir ses vues, à savoir la création d'un organisme francophone à caractère politique, indépendant de l'O.U.A. [[Voir chapitre 4, {Paralyser Dakar, isoler Conakry...}]]. Dans le communiqué final, lu par M. Senghor, les 13 États francophones, membres de la nouvelle “Organisation commune africaine et malgache” (O.C.A.M.), «condamnent avec énergie l'action de certains pays, notamment celle du Ghana, qui accueillent les agents de la subversion et organisent sur leur territoire national des camps d'entraînement». _ Par ailleurs, le régime ghanéen a mauvaise presse à l'étranger. Les journaux de Grande-Bretagne et des États-Unis ne le ménagent guère. Phénomène symptomatique, car le Dr Kwame N'Krumah est en butte à un pays connu pour son attachement à la France du général de Gaulle, de ce même général qui porte des coups redoublés aux intérêts de tous les pays anglo-saxons ainsi qu'à leurs clients. _ Cette hostilité déborde au demeurant le cadre strictement anglophone par suite d'une simple coïncidence : des dizaines de journalistes étrangers ont été invités à visiter la Côte d'Ivoire, en petits groupes, avant ou durant cette période de l'offensive anti-ghanéenne. Abidjan est ainsi certain de pouvoir exposer pleinement ses thèses, sinon de trouver des oreilles au moins attentives à son point de vue. _ Ainsi, par exemple, le {New York Times}, {Het Laatste Nieuws} de Bruxelles, {West Africa} de Londres, {Die Welt} et {Welt am Sonntag} de Hambourg, attaquent le Ghana et relèvent en particulier l'état défectueux de son économie et de ses finances. _ La condamnation à mort, le 8 février, à Accra, de deux anciens ministres du Dr N'Krumah et le décès, à la même époque, en prison, d'un opposant en détention préventive, le Dr Danquah, provoquent une virulente campagne de la presse anglaise et en particulier du {Times}, du {Daily Telegraph}, du {Gardian}. _ L'attentat à la grenade, le 13 avril, contre le président Hamani Diori, relance la campagne anti-ghanéenne. De nouveaux journaux se lancent à l'attaque, tel le {National Zeitung} de Bâle, le {Svenska Dagbladet} de Stockholm, l'{Aktuelt} de Copenhague, l'{Aftenposten} d'Oslo, le {Dagens Nyheter} de Stockholm. _ L'extrême habileté dialectique du président Houphouët-Boigny apparaît avec évidence lors de ses rencontres avec les journalistes invités. Ainsi, connaissant l'anti-franquisme - et l'anti-fascisme - viscéral des Scandinaves, il leur dira au cours d'une entrevue : _ «Nous ne devons pas commettre la même erreur que les Européens... S'ils avaient arrêté Franco en Europe, la Seconde Guerre mondiale n'aurait peut-être pas eu lieu. Au Ghana se trouve un homme fou...» [[{Aktuelt} du 16 mai 1965.]]. _ La {Lettre ouverte au président N'Krumah}, du 16 janvier 1965, et envoyée de Paris par M. Gbédémah, ex-ministre des Finances du Dr N'Krumah, est traduite puis diffusée avec l'aide des services d'information de la Côte d'Ivoire. De même sont diffusées la traduction du texte d'une lettre du 20 février 1965 des prisonniers politiques ghanéens au premier ministre anglais et celle de la conférence de presse, du 7 mai 1965, du Dr Busia, à Lagos. _ Donc, dans l'ensemble, l'atmosphère générale paraît bonne pour développer l'action contre le Ghana. {{{⁂}}} _ Le premier indice de la tactique qui sera adoptée dans la lutte contre le Dr N'Krumah est fourni par M. Boubou Hama, président de l'Assemblée nationale nigérienne. «…Si les choses continuent ainsi, déclare-t-il, notre Assemblée sera obligée de demander au président Diori Hamani de s'abstenir de se rendre à la conférence interafricaine d'Accra, en septembre prochain...» _ Un boycottage porterait un coup grave au prestige du Ghana. En effet, la conférence constitutive de l'O.U.A. avait eu pour cadre la capitale du “plus vieil empire du monde”. L'année suivante, la conférence au sommet s'était réunie au Caire, capitale du premier État africain libéré du joug du colonialisme. En conséquence, le Ghana, premier État d'Afrique noire ayant accédé à l'indépendance, avait été choisi pour accueillir en 1965 les chefs d'État africains. Telle avait été la décision prise au Caire. _ Mais de nombreux chefs d'État, même proches de la Côte d'Ivoire, ne se montrent pas très enthousiastes pour le boycottage de la conférence d'Accra. Le président Maurice Yaméogo lui-même hésite avant de rallier à fond la cause ivoirienne. _ Le leader ghanéen, se basant sur ce flottement du chef d'État voltaïque, pense sans doute avoir trouvé le chaînon le plus faible du Conseil de l'Entente. Le 24 mars 1965, une délégation, conduite par M. Kojo Botsio, ministre ghanéen des Affaires étrangères, arrive à Ouagadougou, porteur d'un message du Dr N'Krumah. M. Yaméogo reste solidaire de son collègue ivoirien. _ Comme à l'accoutumée, dans cette phase initiale, le président Houphouët-Boigny ne descend pas lui-même dans l'arène. La tradition de la corrida l'exige, le matador se réserve pour l'estocade, le travail préliminaire étant réservé aux picadors. _ Le président Diori, ayant le plus à souffrir des méfaits des commandos entraînés au Ghana, se trouve bien entendu, en flèche. Sa position est on ne peut plus tranchée : «Nous ne nous rendrons pas à Accra, dit-il, si le président N'Krumah ne se débarrasse pas des éléments qui entretiennent, du Ghana, la subversion contre les États voisins» [[Dépêche A.F.P. du 9 avril 1965.]]. _ Quatre jours plus tard, il est l'objet de l'attentat à la grenade, qui fait un mort et plusieurs blessés, à la grande mosquée de Niamey. _ Bien entendu, cette nouvelle manifestation terroriste qui vient démentir les propos lénifiants du Dr N'Krumah, donnera une vigueur accrue à la campagne contre le régime ghanéen. Car l'interrogatoire du coupable, M. Amadou Diop, confirme qu'il s'agit d'un rescapé des commandos d'octobre 1964 ; de plus, il reconnaît avoir reçu de Mankrong «l'ordre d'assassiner le président Diori et également les moyens d'agir» [[{Fraternité-Matin} du 17 avril 1965.]]. _ Les efforts pour isoler le Ghana prennent une dimension nouvelle par l'envoi de missions ministérielles ivoirienne, voltaïque et nigérienne dans les quatre capitales de l'ex-A.E.F. L'escalade se poursuit par les déplacements en personne, des présidents du Niger et de la Haulte-Volta, au Cameroun et au Nigeria. Leur mission est de mobiliser les dirigeants des différents pays visités contre le régime ghanéen. Pour le représentant du quotidien britannique {Guardian} à Lagos, la mission auprès de sir Abubakar Balewa représente «un grand pas en avant dans le sens de l'isolement diplomatique du Ghana». _ Fait significatif, Abidjan apparaît clairement comme la plaque tournante, le point de départ et le lieu d'arrivée de toutes ces missions. {Le Monde} du 26 avril relève le rôle directeur du président Houphouët-Boigny dans la campagne contre le Dr N'Krumah, en écrivant : _ «Accueillis vendredi à Abidjan par M. Houphouët-Boigny, MM. Diori Hamani (Niger), Maurice Yaméogo (Haute-Volta) et Boubakar Gueye, vice-président de l'Assemblée sénégalaise, rendront compte au chef de l'État ivoirien du résultat de leur mission au Cameroun et au Nigeria». _ Mais le président Houphouët-Boigny garde le mutisme le plus complet. Le président Maurice Yaméogo de Haute-Volta, lui, demande à M. N'Krumah de ne pas se faire d'illusions, car, dit-il, «nous le poursuivrons jusqu'à son terrier, nous le démasquerons et nous le sortirons de là. Tous les Africains conscients de l'Unité Africaine doivent s'unir et prendre leurs responsabilités : Kwame N'Krumah est un monstre africain...». _ À cette époque, le Dr Busia n'a pas encore rencontré le président Houphouët-Boigny. De toute évidence, le contact établi entre lui et le chef d'État ivoirien, à travers un ou plusieurs émissaires des services ad'hoc de l'Elysée, ne lui paraît pas assez efficace, à moins qu'il n'interprète cette absence d'efficacité comme une manifestation de mauvaise volonté. En tout cas, le 24 avril, grâce à un ami londonien commun, il me rencontre à Paris. Il me dit avoir séjourné par deux fois à Abidjan, avoir été reçu par le président Denise, mais jamais par le chef de l'État, contrairement au président Senghor qui l'a reçu à plusieurs reprises. Il désire rencontrer le président Houphouët-Boigny «à n'importe quelle condition». Il «approuve entièrement l'attitude de la Côte d'Ivoire et des autres pays du Conseil de l'Entente» envers le Ghana. _ Sur un autre plan, mais à la même époque, M. Kwesi Armah, haut commissaire ghanéen à Londres, essaie de prendre, lui aussi, contact avec le président Houphouët-Boigny. Le leader ivoirien rejettera la demande du diplomate ghanéen, car, me dit-il, «N'Krumah ne capitulera pas tant qu'il aura l'espoir d'une quelconque médiation». _ Devant cette attaque généralisée et multiforme, l'Osagyefo paraît en plein désarroi. Il nie toute participation directe ou indirecte à la tentative d'assassinat. _ Hamani Diori l'ayant nommément mis en cause, le président Kwame N'Krumah lui envoie une lettre personnelle où, après l'avoir félicité d'avoir échappé à l'attentat, il écrit : _ «Je voudrais vous dire que j'ai été bouleversé et horrifié par la déclaration que vous auriez faite, affirmant que j'ai personnellement quelque chose à voir avec cet incident. _ «Si cela était confirmé, alors tout ce que je pourrais dire, c'est que... les ennemis de l'Afrique elle-même doivent être les responsables de cette intervention, dont le seul but est de semer la discorde entre nous» [[Dépêche Reuter du 22 avril 1965.]]. _ Personne n'attache foi à ces protestations d'innocence. Le président Diori le dit brutalement. Par ailleurs, les dirigeants du Nigeria, de la Sierra Leone, et du Liberia, comme ceux de Conakry et de Bamako, se cantonnent dans une prudente expectative. _ Tout indique un conditionnement suffisant de l'opinion publique. Le président Houphouët-Boigny jette alors dans la balance tout le poids de son prestige. Le 7 mai, il prononce à Korhogo, dans le nord de la Côte d'Ivoire, un discours particulièrement dur pour le régime ghanéen et le président N'Krumah. Curieusement, on n'y trouve pas la moindre référence aux centres de subversion ghanéens, à l'envoi de commandos armés, à la tentative d'assassinat du président Diori, tous arguments utilisés dans la campagne contre le Dr N'Krumah. _ Le chef d'État ivoirien n'en a cure, car il sait son adversaire en position de faiblesse extrême sur tous les plans [[{Reuter} signale de New York, le 13 avril 1965, le rejet par Washington, Londres, Tokio et certaines autres capitales européennes, d'une demande de prêt du gouvernement ghanéen.]]. Il élargit par conséquent le champ de bataille jusqu'au problème du Congo Léopoldville où la rébellion n'a toujours pas été écrasée. Effectivement, la réunion, quelques semaines plus tard, d'une conférence extraordinaire de l'O.C.A.M., spécialement convoquée pour admettre - le 26 mai 1965 - le Congo Léopoldville, dirigé alors par M. Moïse Tshombé, viendra confirmer la tactique du président Houphouët-Boigny : il veut profiter de l'isolement du leader ghanéen et de ses amis, lui-même manifestation du reflux général du mouvement “révolutionnaire” en Afrique, pour élargir le groupement francophone à l'ex-colonie belge. _ Que peut faire le président ghanéen devant cette avalanche d'attaques ? Réduit à l'impuissance au plan africain, il essaie de sauver “sa” conférence au sommet. _ La propagande ghanéenne trouve quand même un argument assez gênant pour les chefs d'État prônant le boycottage. Le {Ghanaian Times} du 6 mai accuse d'abord le Conseil de l'Entente de vouloir saboter et l'O.U.A. et l'unité africaine, et pose ensuite la question : _ «Si ceux qui accusent N'Krumah sont sincères, qui les empêche de venir à Accra le confondre ?» _ Face à cet argument, la réponse des ambassadeurs au Ghana de Côte d'Ivoire, de Haute-Volta et du Niger, paraît assez faible. Leurs chefs d'État, disent-ils, ne veulent pas «s'offrir en holocauste» en allant à Accra. _ Seul M. Sékou Touré finit par épouser ouvertement la cause du Dr N'Krumah. Il qualifie de «commis voyageurs de la division», les missions d'information envoyées par le Conseil de l'Entente à travers l'Afrique. {{{⁂}}} Moins de deux semaines plus tard, s'ouvre à Lagos, au Nigeria, la conférence extraordinaire des ministres des Affaires étrangères de l'O.U.A. La principale question à l'ordre du jour est précisément la conférence au sommet d'Accra. _ Le promoteur en est Sir Abubakar Tafawa Balewa, Premier ministre fédéral du Nigeria. Dès les premiers mots de son discours inaugural, il rejette toute initiative tendant à rapporter ou à modifier la décision prise au Caire de tenir une conférence à Accra. Ceci précisé, il exige le respect des principes de la charte de l'O.U.A. concernant la souveraineté de chaque État-membre, son intégrité territoriale, la non-immixtion dans ses affaires intérieures. _ Le réquisitoire contre le Ghana est lu, ce même 10 juin, par M. Camille Alliali, ministre ivoirien des Affaires étrangères. «Tous les complots successifs tendant au renversement du régime et à l'assassinat du chef de l'État ivoirien, affirme t-il, sont l'oeuvre des réfugiés sanwis basés au Ghana. Leur chef en Côte d'Ivoire, Jean-Baptiste Mockey, de la race N'Zima, voulait à la faveur d'un complot réussi, s'emparer du pouvoir. Mais étant d'une tribu minoritaire, il rêvait d'un ensemble avec le Ghana où, avec les N'Zimas du Ghana, il aurait joué un plus grand rôle politique à la mesure de son ambition... Aucun pays se trouvant dans la situation où nous sommes, ajoute- t-il, n'accepterait de se rendre à Accra. Le problème qui se pose à nous n'est pas seulement un problème de sécurité mais aussi un problème de dignité» [[{Fraternité} du 18 juin et du 25 juin 1965. _ Quelques années plus tard, M. Mockey sera blanchi de toute participation à un quelconque complot.]]. _ Les débats seront longs, houleux. Ils nécessiteront de nombreux arbitrages. Les ministres des Affaires étrangères maintiennent Accra comme lieu de réunion des chefs d'État de l'O.U.A., mais invitent le président N'Krumah à éloigner les réfugiés du Sanwi. _ M. Alliali, représentant de la Côte d'Ivoire, se félicite de ces résultats. Le président Houphouët-Boigny se montre, lui, moins satisfait. La conférence n'a pu atteindre l'objectif de plein fouet. Le tir a été trop court. Le Dr N'Krumah a reçu seulement quelques éclats. On lui a laissé trop de possibilités d'échappatoires potentielles. Le chef de l'État ivoirien pose, en public, une question fort pertinente : _ «... Est-ce que... on peut nous donner l'assurance qu'une fois les portes de la conférence closes, M. Kwame N'Krumah, qui continuerait à entretenir à ses frais ces expulsés, ne les autoriserait pas à revenir au Ghana ?» [[{Fraternité Matin} du 18 juin 1965.]]. _ Cette déclaration constitue en fait une critique de l'action du représentant ivoirien. Celui-ci aurait dû se battre mieux, exiger davantage pour faire perdre la face au Dr N'Krumah. Il sera difficile, pense, à juste titre, le président Houphouët-Boigny, de retrouver une atmosphère générale aussi défavorable pour la cause ghanéenne. Le Premier ministre du Nigeria n'avait-il pas déclaré que le Ghana se trouvait dans le box des accusés ? [[{Daily Telegraph} du 11 juin 1965.]]. _ Mais en dépit de la déception du président Houphouët-Boigny, le succès ivoirien, tout relatif soit-il, paraît indubitable. Dans un document portant sa signature, «M. Jean Bassa Gnamessou, membre de la Conférence Nationale du M.L.S.» (Mouvement de Libération du Sanwi), commentant la conférence de Lagos, écrit : _ «La victoire revient... à Houphouët et ses comparses... C'est l'Afrique libérée qui se plie devant l'Afrique dirigée par des hommes d'âme esclave... C'est une victoire pour Houphouët...» {{{⁂}}} _ Mais la violence même de l'offensive du Conseil de l'Entente et la défaite du Ghana à la conférence de Lagos semblent provoquer une réaction dans les milieux politiques londoniens et aussi au sein des organisations africaines de Londres. L'atmosphère, favorable fin mai au président Houphouët-Boigny, apparaît détériorée un mois plus tard. Anglais, et surtout Africains, commencent à soupçonner de plus en plus sérieusement le président Houphouët-Boigny d'avoir, dans son différend avec le Dr N'Krumah, un objectif dépassant la lutte contre la subversion ou pour le respect de la souveraineté des États. Ils croient y déceler une volonté de nuire à l'O.U.A. _ Cette impression générale et vague d'un N'Krumah-victime-d'une-machi- nation prévaut à Londres au moment où se réunit, à partir du 17 juin 1965, la conférence du Commonwealth. De plus, durant les travaux, l'Osagyefo fait preuve d'un réalisme et d'une modération remarquables. Son impact, vrai ou supposé, à Pékin, aidant, il est désigné par ses pairs comme l'un des membres de la “mission de paix du Commonwealth” pour le Vietnam. Evénement plus caractéristique encore, quelques semaines plus tard, le Dr N'Krumah sera le seul, de toute la commission, à recevoir de M. Ho Chi Minh, une «invitation à titre personnel» pour se rendre à Hanoï. Et le gouvernement britannique encourage vivement M. N'Krumah à se rendre effectivement au Vietnam du Nord. _ Cette consécration irritera fort le président Houphouët-Boigny. Au point de ne pouvoir s'empêcher d'y faire une référence laissant poindre un certain dépit. Kwame N'Krumah, dit-il, «se considère comme l'interlocuteur valable entre l'Occident et Pékin... C'est un grand stratège de la politique internationale... Nous sommes trop petits pour Kwame N'Krumah...» [[{Faternité-Matin} du 4 août 1965.]]. _ Cette déclaration coïncide avec le retour, après de longues vacances en Europe, du leader ivoirien, et aussi la reprise de l'offensive antighanéenne. Une fois de plus, c'est le président Maurice Yaméogo de Haute-Volta qui occupe le devant de la scène. «Le président N'Krumah a avalé une arête de poisson qui passe difficilement, déclare-t-il, et... nous ne voyons pas comment il peut nous amener à... nous rendre à Accra si les conditions difficiles qu'il a acceptées à la conférence de Lagos ne pouvaient pas être remplies.» _ Arrivé dans la matinée de ce même 3 août à Ouagadougou, il complète sa pensée en relevant qu'il «sera matériellement impossible à l' O.U.A.... de prouver que tous les éléments subversifs entraînés au Ghana ont effectivement quitté ce pays...». _ Donc, il confirme on ne peut plus clairement sa volonté de boycotter la conférence d'Accra quelles que soient les mesures prises. Le leader ghanéen n'en continue pas moins de multiplier les preuves de bonne volonté. Il informe le président ivoirien de son désir de chercher une solution au conflit qui les oppose. Il suggère de rencontrer ses collègues de l'Entente, afin de vider l'abcès. Il marque ainsi des points sur le plan africain. _ Mais le coup le plus dur aux positions ivoiriennes sera porté, le 24 août, par une courte dépêche {A.F.P.}, dont voici le texte : _ «Le procès de vingt-huit Africains accusés d'avoir été envoyés au Ghana par l'Union nationale africaine zimbabwe (Z.A.N.U.) pour y recevoir un entraînement au sabotage et à la guérilla s'est ouvert mardi devant la Haute Cour de Salisbury.» _ Du coup, la Côte d'Ivoire se retrouve dans le camp de la Rhodésie raciste, contre le Dr N'Krumah. _ De plus, dans le groupe francophone même, certains prennent position contre le boycottage et essaient par là de forcer, en quelque sorte, la main au président Houphouët-Boigny. Ainsi, le président Ahidjo du Cameroun, de passage à Paris, rend publique sa décision d'assister à la conférence d'Accra, car, précise-t-il, les conditions pour la participation du Cameroun à cette conférence sont remplies. _ Dans ce contexte, il paraît peu sage de rejeter l'offre de négociations du gouvernement ghanéen. Pourtant, en dépit des pressions, le président Houphouët-Boigny répugne de toute évidence à cette rencontre. Il veut gagner du temps, reculer l'échéance. Il rejette comme lieu de rencontre toutes les capitales des pays du Conseil de l'Entente et insiste pour le choix de Bamako. Le dirigeant ghanéen l'accepte sans trop de difficultés. _ Le 8 octobre, {Fraternité-Matin} annonce en manchette, en première page : «Rencontre N'Krumah-Entente mercredi prochain à Bamako.» _ En dernière page, le quotidien officieux d'Abidjan publie une déclaration bien imprudente du président Yaméogo : _ «Bien que nous ayions une rencontre prévue avec le président N'Krumah le 13 octobre à Bamako, dit-il, je ne pense pas qu'à l'issue de ces conversations des faits nouveaux interviennent nous permettant de changer notre position, à moins que quelque chose d'extraordinaire ne se produise dans l'application des décisions de la Conférence de Lagos.» _ Certes, cette prise de position n'est guère différente de celle du mois d'août. Mais dans le contexte nouveau, elle prend les proportions d'une gaffe. _ Trois jours plus tard, quand j'arrive à Abidjan, le président Houphouët-Boigny n'a toujours pas décoléré. Il reproche à son collègue une «double bêtise». D'abord d'avoir fait sa déclaration à la {Voix de l'Amérique}, et ensuite d'avoir fait preuve de candeur, en manifestant une mauvaise volonté aussi évidente. Il le “punira” en refusant de le recevoir, personnellement, à son arrivée à l'aéroport d'Abidjan, le mardi 12 octobre. _ Mais le lendemain, les présidents Houphouët-Boigny, Diori et Yaméogo se retrouvent à Bamako avec leur collègue ghanéen, sous la présidence du chef d'État malien. {Fraternité-Matin} du 15 octobre pavoise avec un titre sur huit colonnes : _ «Nouvelle victoire de l'Entente à Bamako.» _ Il s'agit bien d'une victoire. Le président N'Krumah accepte non seulement d'expulser les réfugiés et leurs familles avant le 21 octobre, mais aussi d'accorder aux ambassadeurs de Côte d'Ivoire, de Haute-Volta et du Niger accrédités à Accra, le droit de superviser l'ensemble de l'opération. En d'autres termes, le président du Ghana admet une limitation à sa souveraineté. _ Cette ultime concession du Dr N'Krumah s'avèrera inutile. En effet, à Ouagadougou où se trouvent réunis tous les chefs d'État de l'Entente ainsi que celui du Togo, un communiqué annonce, le 20 octobre, le boycottage par les cinq États, de la conférence d'Accra. {{{⁂}}} _ Mais en poussant trop loin l'épreuve de force, le président Houphouët-Boigny débouchera sur un échec dans la mesure où les représentants de 28 des 36 États africains membres de l'O.U.A., participeront à la rencontre, y compris ceux de tous les arabophones, de tous les anglophones, et de 6 des 14 francophones. _ La position de la Côte d'Ivoire se trouvera affaiblie davantage par l'annonce dans les deux semaines suivant la conférence au sommet d'Accra, de la découverte d'un complot en Guinée. M. Léon Maka, président de l'Assemblée nationale de Guinée, accuse publiquement la Côte d'Ivoire et le Conseil de l'Entente d'avoir participé à l'organisation d'un complot tendant à l'assassinat du président Sékou Touré et à l'instauration d'un nouveau régime en Guinée. _ L'affaire se présente sous un jour fort ennuyeux pour le chef d'État ivoirien puisqu'un haut fonctionnaire ivoirien s'y trouve impliqué ; il a de plus avoué l'objet de sa mission au micro de {Radio-Conakry}. _ Dans le but de gêner davantage le président Houphouët-Boigny, M. Sékou Touré demande à l'O.U.A. «de statuer sur les activités subversives financées par M. Houphouët-Boigny en vue d'un coup d'État en Guinée» [[{Le Monde} du 18 novembre 1965.]]. _ Pour manifester sa force sur le plan intérieur - face au Ghana et à la Guinée - le président Houphouët-Boigny décrète des mesures de grâce en faveur des 90 condamnés des divers complots, et commue en particulier la peine de mort de 18 personnes - dont celle de M. Mokey - en travaux forcés à perpétuité ou à 20 ans. _ Des coups plus rudes encore seront portés au leader ivoirien dans les premiers jours de 1966. Tout d'abord, M. Maurice Yaméogo, président de la Haute-Volta, est renversé le 3 janvier. Le 15, c'est le coup d'État au Nigeria. Dans l'immédiat, l'élimination du régime nigérian qui n'avait pas hésité à manifester son hostilité à la politique ghanéenne, apparaît inquiétante au leader ivoirien. _ Cette inquiétude se trouve confirmée par deux initiatives du Dr N'Krumah. D'abord, l'empressement du Ghana à annoncer, dés le 17 janvier, la reconnaissance pleine et entière du gouvernement militaire provisoire du Nigeria. Ensuite, par la critique publique de l'action politique de feu Sir Tafawa Balewa, Premier ministre du Nigeria fédéral. Dans un message à la nation, il déclare en effet à son sujet : _ «Il est mort, victime de forces qu'il ne comprenait pas et en martyr d'un système néo-colonialiste dont il était une simple figure de proue... Il est tombé dans une lutte dont il ne comprit jamais la nature, essayant vaillamment de maîtriser une situation hors de sa portée, de sa capacité...» _ La perte de deux alliés au moment où il se trouve engagé dans une lutte sur deux fronts - contre le Ghana et la Guinée - est durement ressentie par le président Houphouët-Boigny. La presse française, elle non plus, ne le ménage pas. Le plus prestigieux de ses organes ne vient-il pas de publier un article de M. Jean Lacouture, créditant le Dr N'Krumah d'avoir apporté la «fierté» à son peuple, d'avoir mis fin à l'«humiliation», d'avoir guéri «ce peuple noir des vieux complexes de la servitude» [[{Le Monde} du 31 décembre 1965.]]. {{{⁂}}} _ Pourtant la situation se détériore rapidement au Ghana. Les journaux rapportent de très nombreux cas de corruption. La crise financière amène le gouvernement à indisposer ses propres députés, en arrêtant le financement de la construction de leurs résidences. _ Dans l'armée également, le malaise est visible. Le Dr N'Krumah la tient en suspicion depuis le coup d'État du colonel Boumédienne, le premier en Afrique à avoir abouti au renversement d'un régime progressiste, celui de M. Ahmed Ben Bella. _ Le jeudi 24 février, à 5 h 25, le commandant Akwasi Afrifa, du 2e régiment d'infanterie, occupe, à la tête d'un peloton, la station de radiodiffusion. Au micro de {Radio-Accra} il demande à ses compatriotes de rester à l'écoute pour une importante nouvelle. À 6 heures précises, le colonel Kotoka annonce la prise du pouvoir par l'armée, en coopération avec la police ghanéenne et la fin du régime de M. N'Krumah. Ce dernier apprendra sa chute à son arrivée à Pékin, en route pour Hanoï, dans le cadre de sa mission pour la recherche de la paix au Vietnam... _ Ici se pose une question : le président Houphouët-Boigny a t-il joué un rôle direct dans le renversement du régime du Dr N'Krumah ? _ Si une participation directe quelconque du président Houphouët-Boigny dans la chute du Dr N'krumah paraît peu probable, sa guérilla diplomatique a joué indubitablement un grand rôle dans l'isolement et l'affaiblissement politique du régime ghanéen. Le reflux “révolutionnaire” généralisé en Afrique aidant, les officiers ont sans doute été encouragés à se lancer dans leur entreprise. _ Mais au lendemain de l'élimination du Dr N'Krumah, la Côte d'Ivoire se gardera bien de pavoiser. Au contraire, {Fraternité Matin} reproduit les dépêches d'agences et affirme le 26 février : «Nous n'avons ni à juger, ni à condamner ceux qui sont responsables (du coup d'État).» _ La prudence et la retenue de la Côte d'Ivoire s'expliquent. _ Tout d'abord, l'asile accordé par la Guinée à l'Osagyefo relance, à un niveau supérieur, le violent conflit qui oppose M. Sékou Touré à M. Houphouët-Boigny. Ensuite, la situation est quelque peu gênante pour Abidjan, car ceux qui se réjouissent le plus de la chute du Dr N'Krumah sont des gens peu recommandables. {Radio-Salisbury} en particulier pavoise. {Le Monde} du 26 février ne se contente pas de rapporter une dépêche d'agence qui dit : _ «En Rhodésie, la nouvelle a été accueillie avec joie par la minorité blanche... C'est un des événements les plus favorables à la cause rhodésienne...» _ Dans la première édition du quotidien, la rédaction avait tenu à préciser, de plus, dans le “chapeau” : «Satisfaction en Rhodésie et vraisemblablement en Côte d'Ivoire...» _ La seconde partie de cette phrase sera supprimée dans la dernière édition. _ Autre cause de la retenue ivoirienne, la chute du Dr N'Krumah soulève une émotion considérable en Afrique. Selon le président de la Tanzanie, elle «ne peut réjouir que les ennemis de l'unité africaine et du socialisme». M. Modibo Keita ne voit pas dans le putsch «un signe de force pour ceux qui complotent d'une façon continue contre notre liberté». À Brazzaville, le bureau politique dénonce «les menées impérialistes qui ont abouti à la destruction du Dr N'Krumah». «Je suis contre tout coup d'État militaire... Je déplore ce qui vient de se passer au Ghana», déclare le président Tsiranana. Au Caire, un communiqué du secrétariat général de l'Union socialiste arabe «dénonce» le coup d'État et le considère comme une «conspiration impérialiste contre l'indépendance du continent africain». À Dakar, plusieurs centaines d'étudiants manifestent en faveur du Dr N'Krumah, les autorités sénégalaises expulsent trois Dahoméens et deux Voltaïques, ce qui provoque le retour volontaire vers leurs pays d'origine, en signe de solidarité, de près de 200 étudiants voltaïques , maliens, mauritaniens et dahoméens. _ À Paris, la F.E.A.N.F. (Fédération des Étudiants d'Afrique Noire en France) diffuse une longue «Déclaration sur le coup d'Etat militaire au Ghana» et le qualifie de «réactionnaire, anti-Africain et favorable... aux seuls ennemis de l'Afrique». _ Cette atmosphère est entretenue par les nombreux discours du Dr Kwame N'Krumah transmis par {Radio-Konakry} ; il en fera onze, entre le 2 mars, date de son arrivée en Guinée, et le 23 mai 1966. _ Le différend ivoiro-guinéen permet à {Radio-Konakry} de faire l'amalgame entre tout cela et vilipender le président Houphouët-Boigny accusé de «haute trahison des intérêts supérieurs de l'Afrique». _ Par contre, à Addis-Abéba où se trouve réuni le conseil des ministres des Affaires étrangères de l'O.U.A., une majorité de délégués reconnaissent, le 1er mars, les pouvoirs de la délégation du nouveau régime ghanéen. Pour marquer leur désapprobation, les représentants du Mali, de la Guinée, de la Tanzanie, boycottent la réunion, bientôt rejoints par les délégués de la R.A.U., de l'Algérie et de la Somalie. _ Mais l'intérêt de la Côte d'Ivoire est d'aider à la stabilisation rapide du nouveau régime. Le 4 mars, le président Houphouët-Boigny, dans un télégramme au général Ankrah, successeur de M. N'Krumah, lui fait part de sa décision, «en accord avec les gouvernements frères du Conseil de l'Entente et du Togo... de reconnaître le nouveau gouvernement de la République du Ghana». Londres et Washington font une démarche similaire, le même jour, suivies de la France, le 7. {{{Le Ghana reste un concurent}}} _ Le Dr N'Krumah, depuis Conakry, promet jour après jour de revenir bientôt au Ghana. {Radio-Conakry} participe activement à la campagne. La menace paraît assez grave : M. Foccart arrive à l'improviste en Côte d'Ivoire le 8 mars, et le 16, le président Houphouët-Boigny prononce un grand discours devant le Conseil national réuni pour l'occasion : il attaque M. Sékou Touré et lui reproche de vouloir «restaurer le régime de son complice Kwame N'Krumah, notre plus mortel ennemi en terre d'Afrique !» [[{Fraternité Matin} du 17 mars 1966.]]. _ Mais en dépit de la nécessité de renforcer le nouveau régime qui a éliminé précisément cet ennemi, en dépit de la présence d'un adversaire commun, la Guinée, la “coopération” ghanéo-ivoirienne ne dépassera guère le stade des gestes d'amitié, des projets, des commissions et des communiqués communs. La profonde hostilité du président Houphouët-Boigny aux “anglo-saxons” s'ajoutera à son “nationalisme” strictement ivoirien, pour stériliser toute action commune. La preuve, ainsi administrée, portera bientôt témoignage du caractère gépolitique fondamental du différend ivoiro-ghanéen, dépassant et le régime et la personne du Dr Kwame N'Krumah. _ Cette attitude de réserve extrême de la politique ivoirienne sera maintenue, en dépit de la multiplication des initiatives des nouveaux dirigeants ghanéens soucieux de manifester leur désir sincère de coopération. Ainsi, le nouveau régime essaie d'abord de liquider le contentieux qui oppose le Ghana à ses voisins. Le 17 mars, une délégation ghanéenne arrive à Abidjan et comme gage de bonne volonté remet au gouvernement ivoirien les éléments subversifs. Les réfugiés sont livrés au gouvernement ivoirien devant les centaines de cadres du P.D.C.I. et de l'État. Après leur confession publique, le président Houphouët-Boigny, toujours friand de gestes spectaculaires, leur annonce leur remise en liberté et ajoute : _ «Même égarés, revenez à la maison, vous êtes des frères.» _ Par ailleurs, une délégation ghanéenne, conduite par le général Ocran, arrive à Abidjan le 23 mars, pour examiner «sur le plan militaire la situation résultant des menaces de M.Sékou Touré», et pour prendre des «mesures de sécurité communes». Le 15 juin, le colonel Paul Thomas d'Aquin Ouattara, chef d'état-major de l'armée ivoirienne, ira, à son tour, en visite officicelle au Ghana. _ Sur le plan de la coopération économique, les réticences ivoiriennes sont des plus nettes. Certes, le 7 avril, réuni à Abidjan, le Conseil de l'Entente décide officiellement de renforcer sa coopération avec le nouveau régime du Ghana. Cette résolution ne se matérialisera guère. Même dans le domaine des frontières, fermées par le président N'Krumah pour essayer de freiner l'afflux de produits de contrebande de Côte d'Ivoire et du Togo, il faudra plusieurs semaines de négociations laborieuses. En effet le nouveau régime ghanéen hésite à rouvrir ses frontières avant d'avoir retrouvé son équilibre. Finalement, comme nouveau gage de bonne volonté, la frontière ghanéo-ivoirienne sera rouverte le 14 mai 1966, et celle avec la Haute-Volta le 4 juin. _ On parle même au Ghana d'adhésion au Conseil de l'Entente. Le “Ghanaian Times” le propose ouvertement. Il demande aux États de l'Entente d'inviter «le Ghana à se joindre à eux en ouvrant des négociations en vue de son admission». Abidjan se gardera bien de soutenir ce projet. Ce serait en effet créer un second pôle d'attraction, concurrent de l'ivoirien, au sein de cette organisation. Vingt-sept mois plus tard on en parle toujours, et le président ivoirien préconise, dans ses discours, une coopération économique étroite entre les deux pays. Interrogé à ce sujet, M. Hamani Diori, à son arrivée à Ouagadougou, pour une réunion du petit groupe francophone, se montre optimiste, et souhaite «que [le Ghana] franchisse le pas et qu'il entre pleinement dans notre communauté... Nous serons heureux de l'accueillir...» [[{A.F.P.} du 10 septembre 1968.]]. _ Vingt-quatre heures plus tard, le chef d'État nigérien se voit dans l'obligation, comme président en exercice du Conseil de l'Entente, d'expliquer les réticences ivoiriennes, en disant : _ «... Il est évident que l'économie ghanéenne est une réalité avec laquelle il faut compter...» [[{A.F.P.} du 11 septembre 1968.]]. _ De façon plus spécifique, l'entrée du Ghana signifierait, pour la Côte d'Ivoire, l'obligation d'acheter l'énergie produite par le barrage hydroélectrique ghanéen d'Akosombo qui dispose d'un gros surplus. Cela signifierait surtout, pour la Côte d'Ivoire, l'abandon de son propre projet d'ouvrage hydroélectrique sur le Bandama, en région baoulée, auquel tient le président ivoirien, malgré le refus de la France et de la B.I.R.D. d'en financer la construction à cause de sa rentabilité négative. Lui ayant remis le 21 février 1967 - une année après le coup d'État - une note sur les avantages économiques et politiques de l'utilisation de l'énergie d'Akosombo, il me répondra, le 24 février : «Akosombo n'est pas en Côte d'Ivoire.» _ Sur le plan politique, le président Houphouët-Boigny doute de la possibilité, pour le Ghana, de retrouver la stabilité [[Entre janvier 1967 et novembre 1968, il y aura trois tentatives de coup d'État au Ghana ; l'une d'elles, le putsch d'avril 1967, fera de nombreuses victimes dont le général Kotoka.]] sans le retour à un gouvernement civil. Son candidat, le Dr Busia, se trouve en effet très bien placé dans une telle compétition. Bientôt les dieux se montreront favorables au président Houphouët-Boigny : le général Ankrah, compromis dans une affaire de corruption, sera éliminé de la présidence du C.N.L. et remplacé par le général Afrifa, admirateur du Dr Busia et ashanti comme lui. _ Il faudra attendre août 1969 pour voir le “Parti du progrès” du Dr Busia l'emporter largement aux élections législatives, et s'assurer environ 100 des 140 sièges de l'Assemblée nationale de la II° République du Ghana. «On ne dissimule pas, écrit le correspondant de l'A.F.P. à Abidjan, la satisfaction éprouvée à l'annonce du succès du Dr Busia... Par contre, l'échec de l'Alliance Nationale des Libéraux de M. Gbédémah est accueilli sans regret...» [[{A.F.P.} du 31 août 1969. _ {Fraternité-Matin} du 9 septembre 1969 expliquera la défaite de M. Gbedemah par le refus des Ghanéens de l'axe Accra-Washington vers lequel M. Gbedemah les amenait visiblement.]]. _ M. Busia, pour sa part, en signe de gratitude certes, mais aussi par conviction de la valeur de l'alliance ivoirienne, proclame la nécessité pour le Ghana de rassurer ses voisins et considère une politique de bon voisinage comme la priorité des priorités. _ Autre gage de bonne volonté, M. Busia se rend en visite en France. _ Dans un article consacré à cette visite du Premier ministre ghanéen, M. Étienne Mallarde insiste sur l'importance du Ghana pour «équilibrer politiquement et économiquement cette partie du continent noir, d'autant que les paris qu'on avait faits sur l'éclatement du Nigeria semblent perdus. Il faudra bien, ajoute-t-il, faire contrepoids à ce géant qu'on craint peut-être autant à Accra qu'à Abidjan» [[{Combat} du 28 octobre 1969.]]. En effet, en octobre 1969 - et contrairement au président ivoirien - on ne croit plus beaucoup à Paris à la possibilité de succès du colonel Ojukwu, le promoteur et le champion de la sécession biafraise. _ À propos du séjour du nouveau Premier ministre du Ghana à Washington, le quotidien abidjanais insiste sur son caractère purement économique, le but du Dr Busia étant d'obtenir un aménagement de la dette extérieure du Ghana ; par contre, souligne le même quotidien, il séjournera à Paris du 28 au 30 octobre, pour discuter du développement de la coopération franco-ghanéenne. _ Quant au ciel des relations proprement ivoiro-ghanéennes, il ne paraît pas sans nuages. Les litiges frontaliers - dont on rejetait jadis la responsabilité sur l'hostilité du régime du Dr N'Krumah - ne cessent de créer des difficultés, en dépit des efforts déployés de part et d'autre. Ainsi la visite à Abidjan du Dr Busia, prévue officiellement pour le 20 septembre 1969 [[{A.F.P.} du 18 septembre 1969.]], sera retardée de sept mois. _ Pourquoi ce report ? _ Le 16 septembre 1969, des contrebandiers ivoiriens avaient tué un garde-frontière ghanéen et en avaient blessé un second au cours d'une échauffourée à la frontière. Pour des raisons de politique intérieure, sans doute, le Dr Koffi Busia se trouve dans l'obligation de reporter son voyage. Le président Houphouët-Boigny ripostera en refusant d'assister aux cérémonies marquant la naissance de la seconde République du Ghana. De plus, pour relever le caractère de représailles, il sera demandé à l'{A.F.P.} d'annoncer cette absence. _ Ce problème des frontières ne cessera d'ailleurs d'empoisonner l'atmosphère entre les deux pays. Ainsi, la presse ghanéenne rapportera, en décembre 1969, l'arrestation par les autorités ivoiriennes de cinq gardes-frontières et six civils ghanéens, et n'hésitera pas à les qualifier de “mesures provocatrices”. Elle fera état également de déplacements de bornes-frontières par des fermiers ivoiriens. _ Mais ce différend, sans être aplani, apparaît quand même secondaire devant tout ce qui unit le Dr Busia au président Houphouët-Boigny. La Côte d'Ivoire réservera un accueil triomphal au Premier ministre du Ghana quand il arrivera finalement à Abidjan, le 29 avril 1970, pour une visite officielle de onze jours en Côte d'Ivoire.
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