La hantise de l’unité nigériane

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Le président Houphouët-Boigny n’a jamais cru à la solidité, à la pérennité de la Fédération nigériane. La doctrine qui fut de tout temps la sienne, il l’a exposée, très brièvement, à M. Serge Bromberger, après le premier coup d’État de janvier 1966.
« ... Certains se sont étonnés, lui disait-il, des événements en Nigeria. Les Anglo-saxons, qui voient rouge lorsqu’il est question de parti unique, ne cessaient de s’émerveiller devant ce pays. J’ai toujours su que c’était un colosse aux pieds d’argile. Il subissait la loi commune du tribalisme et de l’absence d’unité nationale. Il était fatal que le pluralisme des partis nourrisse cette faiblesse. »

Convergences politiques et crainte géopolitique


Il a toujours considéré qu’une démocratie de type occidental ne convenait - et ne convient - guère aux pays africains sub-sahariens. Selon lui, l’objectif de ces États doit être la création des bases de la nation, par une osmose progressive des tribus groupées à l’intérieur des frontières léguées par les colonisateurs. Pour lui, dans la phase pré-nationale actuelle de ces États africains, l’existence de partis multiples se traduirait par un renforcement du fait tribal, au détriment de la lutte pour l’unité nationale qui doit rester le but stratégique fondamental. A son avis, au stade pré-national, les partis ne représentent aucunement des couches sociales différentes, mais se comportent en porte-parole des ethnies rassemblées aux hasards de la colonisation, au sein de frontières fantaisistes. D’où, toujours selon le président Houphouët-Boigny, la nécessité du parti unique « expression de la volonté d’unité nationale ». D’où, également, son scepticisme, dès la première heure, sur les chances de survie du géant fédéral africain.
Mais d’autres paramètres, plus subjectifs, intervenaient dans l’appréciation, par le leader ivoirien, de la situation.
Géopoliticien averti, l’énorme fédération suscitait aussi - et sans doute continue de susciter - sa crainte de la voir devenir, en cas de survie, un pôle d’attraction irrésistible. Déjà au départ, selon certains
observateurs, les territoires voisins de la Nigeria [1] « qui se trouvent être tous français, semblent avoir commencé à ressentir l’attraction du géant nigérien ».
Le caractère « anglo-saxon » de la Nigeria constitue la troisième donnée, plus subjective, de l’analyse du président Houphouët-Boigny. Son antipathie foncière - de type gaullien - le pousse en privé à ne pas employer l’expression « Afrique anglophone » mais à utiliser plutôt celle d’« Africains anglo-saxons ».
Enfin, et peut-être surtout, la survie même d’une Nigeria fédérale prouve à quel point il avait eu tort de démanteler les fédérations de l’A.-O.F. et de l’A.-E.F. Si elle maintient son unité, il ne pourra jamais réduire au silence ses détracteurs, ses adversaires, qui l’accusent d’être le « balkanisateur de l’Afrique ». Cette accusation le heurte dans la mesure où elle est reprise par une partie de l’opinion publique non africaine. Ainsi, moins de deux mois après le référendum du 28 septembre 1958, M. André Blanchet - trop fin observateur des affaires africaines pour ne pas choisir les termes qui font mouche - faisait un rapprochement saisissant en publiant un grand article sur la Nigeria, avec comme titre :
« Sauvée de la balkanisation, la Nigeria deviendra le 1er octobre 1960 le plus grand État indépendant du continent africain. »
Pour ces raisons, M. Houphouët-Boigny doute et redoute la naissance d’une Nigeria indépendante. Sa philosophie propre de l’Afrique et ses intérêts de leader africain le poussent aux côtés des minorités ethniques de la Nigeria qui souhaitent la division de la fédération en États distincts. Et de fait, la tension raciale et les émeutes d’origine tribale si nombreuses, un peu partout en territoire fédéral, apportent de l’eau au moulin du fondateur du R.D.A.
Mais d’un autre côté, les options politiques des dirigeants de la Nigeria sont proches de celles de M. Houphouët-Boigny sur la plupart des problèmes africains. Lagos fait preuve de modération, même vis-à-vis de la France. Certes, de violentes manifestations de protestation sont organisées à Lagos contre les projets français d’expériences atomiques au Sahara ; l’Assemblée de la Nigeria du Nord exprime officiellement son inquiétude à ce sujet. Il n’en reste pas moins qu’à Freetown, en Sierra Leone, le Dr Azikiwe, alors Premier ministre de la Nigeria Orientale, considère, publiquement, que « la question saharienne est un problème intérieur à la France ».
A l’orée de l’indépendance, la convergence des vues politiques prime toute autre considération. A cette époque, les objectifs immédiats de la
politique africaine de M. Houphouët-Boigny sont, nous l’avons déjà relevé, la neutralisation du régime ghanéen en particulier et du groupe des États se réclamant du socialisme en général, la mise en échec de l’idée d’unité africaine qui a tant d’impact sur les intellectuels du continent, l’isolement de la Guinée, et la création d’un groupe d’États africains francophones comme levier du leadership ivoirien. Ce dernier sujet mis à part, les vues de Lagos et d’Abidjan concordent. Elles sont aussi similaires quant à la solution du problème du Congo-Léopoldville ou à la nécessité de créer une organisation multilingue modérée face aux révolutionnaires.
Fait caractéristique, les relations entre Abidjan et Lagos ne seront guère altérées, après la rupture, le 5 janvier 1961, des relations diplomatiques entre la France et le Nigeria, à l’initiative de ce dernier, et comme conséquence de l’explosion de la première bombe atomique française à Reggane [2]. Le président Houphouët-Boigny en est conscient, le Nigeria se devait de prendre en considération la surenchère du Ghana. Il rend publiquement hommage alors au Nigeria, à ses « chefs sages et réalistes... ».
Il y a certes quelques accrocs. Par exemple, la visite de M. Abubakar Tafawa Balewa en Guinée, à la fin de 1961, au moment même où M. Houphouët-Boigny essaie d’isoler M. Sékou Touré. Toutefois, le communiqué conjoint publié à l’issue de la visite de l’homme d’État nigérian montrera le succès des thèses modérées.
Autre exemple, la proposition faite à Lagos, en février 1962, par M. Sylvanus Olympio, président de la République du Togo, de « jeter les bases d’une unité régionale entre le Togo, le Dahomey et la Nigeria » ne pouvait plaire au président Houphouët-Boigny. Même en expliquant l’initiative du leader togolais par la crainte du Ghana, il lui était difficile d’admettre le passage d’un membre du Conseil de l’Entente - le Dahomey - sous influence nigériane.
En homme d’État réaliste, il suit de près l’évolution de la situation au Nigeria. A part ses sources d’information propres, il sera secondé dans cette tâche, à partir de mai 1963, par le lieutenant-colonel Bichelot, détaché au Cabinet présidentiel par le S.D.E.C.E. de Paris, avec le titre anodin de chef du « Bureau de Liaison » [3]. Quant à M. Mauricheau-Beaupré [4], il était le représentant personnel du secrétaire général de la présidence de la République française pour les Affaires africaines et malgaches, auprès du chef d’État ivoirien : il jouera notamment un rôle de tout premier plan lors de la tentative de sécession biafraise. Son importance est telle qu’il sera l’un des onze invités du président Georges Pompidou au premier déjeuner qu’il offrira, en qualité de nouveau président de la République française, au premier chef d’État étranger, le président Houphouët-Boigny en l’occurrence
 [5].
Dès le mois de juin 1964, le président Houphouët-Boigny avait tiré la conclusion logique des informations reçues, à savoir la possibilité d’une large coopération tactique avec Lagos, en Afrique d’une façon générale et contre le Ghana d’une façon toute spéciale, sans risquer de renforcer le régime nigérian. Celui-ci, il en était convaincu, ne représentait aucun danger à moyen terme et à fortiori à long terme.
D’ailleurs, à ce moment, la plupart des dépêches des agences de presse en provenance de Lagos parlent principalement d’« émeutes », de couvre-feu, de heurts entre policiers et manifestants et accumulent les indices de désagrégation du Nigeria.
Fait qui mérite d’être relevé, à part une seule exception, jamais la presse ivoirienne, du moins la presse écrite, n’a fait la moindre allusion à ces événements tragiques.
Pendant ce temps, à la réunion de Lagos des ministres des Affaires étrangères de l’O.U.A., fin février 1964, les heurts entre délégués ghanéens et nigérians se multiplient. En novembre, M. Jaga Wachuku, ministre nigérian des Affaires étrangères, prend ouvertement parti pour M. Tshombé au cours d’une conférence de presse à Lagos, soutient l’opération aéroportée belge contre les forces de M. Gizenga à Stanleyville, et condamne « sans réserve l’intervention dans les affaires intérieures du Congo de certains États africains qui fournissent des armes et envoient des renforts aux rebelles ».

Dans l’expectative de l’effondrement


Le samedi 15 janvier 1966, les présidents Diori, Grunitzky, Houphouët-Boigny et Soglo sont réunis sur la véranda de la ville présidentielle, à Abidjan, avec M. Edouard Ouédraogo, représentant le nouveau régime voltaïque, quand, vers 11 heures, le gouverneur Guy Nairay, directeur du cabinet du chef d’État ivoirien, accourt, radieux, pour leur annoncer la prise du pouvoir par les militaires à Lagos.
La première réaction, toute naturelle, du leader ivoirien peut se résumer par la formule bien connue : « Je l’avais prédit. » Mais en même temps, il essaie de savoir quelles sont les tendances des dirigeants du nouveau régime : sont-ils des « progressistes » et alors faudrait-il s’attendre à les voir appuyer le président Kwame N’Krumah ? Ce samedi 15 janvier, c’est là son principal souci.
Il continue, en ma présence, à développer sa pensée à haute voix. C’est le début du processus de dislocation inéluctable du Nigeria. Et dans ce cas, un appui éventuel au régime ghanéen serait problématique.
La preuve vient d’en être administrée, la démocratie à l’occidentale, avec « le luxe du pluripartisme », ne constitue pas une thérapeutique appropriée du problème tribal. Au contraire, la démocratie ne pouvait qu’exacerber les forces centrifuges dans un État aux bases tribales aussi accentuées. Seul un État unitaire ayant exorcisé les démons du système à partis multiples aurait eu une chance de survie.
En tout cas, les pays africains d’expression anglaise, tout comme les États francophones de la région, ne sont pas à l’abri des coups de force. C’est réconfortant.
Dans les jours qui suivent, les dépêches d’agence montrent l’ampleur du drame : le putsch de Lagos n’est pas du type « pronunciamiento » en honneur en Afrique francophone, mis à part le cas du Togo. Il s’agit d’un coup d’État particulièrement sanglant.
La presse ivoirienne garde le silence ou se contente de reproduire les dépêches d’agences. Le premier commentaire paraît dans Fraternité-Matin du 25 janvier 1966. Le rédacteur souligne « combien l’O.U.A. et toutes les organisations interafricaines et internationales ont condamné l’assassinat politique comme un moyen permettant d’accéder au pouvoir, en Afrique ».
La chute du régime ghanéen, survenue quelque six semaines après le coup d’État militaire de Lagos, en éliminant de la scène africaine le principal adversaire du président Houphouët-Boigny, calme définitivement ses appréhensions du côté du Nigeria. Occupé alors par la lutte contre M. Sékou Touré, et certain de la fin du Nigeria en tant qu’État, le leader ivoirien se cantonne dans le rôle de simple observateur. Il n’en suit pas moins, avec beaucoup d’intérêt - mais sans plus - les événements qui s’y déroulent et qui constituent, pour lui, les affres de l’agonie d’un organisme monstrueux, donc condamné à périr.
En mai et juin 1966, les nordistes, principales victimes du coup d’État militaire, se livrent à des règlements de comptes sanglants dont les minorités de l’ethnie Ibo font, cette fois, les frais.


Le 29 juillet, le régime Ironsi, issu du coup d’État, est renversé. Le lieutenant-colonel Gowon prend le pouvoir à Lagos.
Deux semaines plus tard, le colonel Ojukwu, gouverneur de la province orientale déclare ouvertement avoir « des doutes sérieux sur les possibilités pour les populations du Nigeria de vivre ensemble en tant que membres du même pays, après ces atrocités... » [6].
Le 13 août 1966, le chef Awolowo, qui vient d’être libéré de prison après y avoir passé trois ans, répond qu’il est attristé « par le fait que certains leaders nigérians aient sérieusement songé à une partition du Nigeria en quatre États indépendants qui aurait provoqué un véritable désastre et les pires catastrophes pour les 56 millions de Nigérians » [7].
Le 12 septembre, la délégation de la province orientale boycotte la conférence constitutionnelle réunie à Lagos.
Le 6 octobre 1966, de nombreuses dépêches d’agences rapportent de nouveaux massacres d’Ibos dans différentes villes du Nigeria du Nord. Le 12 octobre, ce sera au tour des Ibos de Lagos, mûs par un réflexe de peur, de quitter en masse la capitale fédérale.
Ces règlements de comptes sanglants, d’essence tribale, expliquent-ils la tendance du Nigeria Oriental à la sécession ? Non, répond, à très juste titre, le spécialiste des problèmes africains du Monde :
« ...[Les Ibos] ont conscience, écrit-il, de détenir une partie importante de la richesse du Nigeria. C’est en effet dans l’actuelle région Est que se trouvent les gisements qui ont permis l’exportation de 13 millions de tonnes de pétrole en 1965. Or, sur cette vente à l’étranger, qui représentait sensiblement l’équivalent de 100 milliards d’anciens francs, plus d’un quart a été versé aux caisses fédérales sous forme de “royalties”. Les Ibos ne veulent plus que les redevances pétrolières servent à la promotion des Haoussas, et pour éviter d’avoir à leur charge la mise en valeur économique de la région Nord, ils exigent une large décentralisation ... Leurs calculs risquent d’être déçus car, dans une telle perspective, de nombreuses nouvelles régions - on parle de dix-huit - ne manqueraient pas d’être créées : or, les ressources pétrolières connues se trouvent précisément dans une zone non Ibo, dont les habitants souhaitent la transformation en région autonome : l’Ogoja-Calabar » [8].
On se trouve donc, une fois de plus, devant le schéma « nationaliste » classique : l’État le mieux pourvu - ou croyant pouvoir devenir le mieux pourvu - se refuse à financer les autres parties, moins riches,
d’un même ensemble fédéral. Tout comme la Côte d’Ivoire au sein de l’ex- A.O.F.
Les préparatifs de la sécession sont déjà bien avancés. Au début du mois d’octobre 1966, un avion transportant des armes fait un atterrissage forcé à Garoua, dans le nord du Cameroun : la cargaison de l’avion devait être livrée, selon le président camerounais, « à un certain gouvernement populaire nigérian et non au gouvernement du lieutenant-colonel Gowon ». Parmi les documents, on avait trouvé également le plan et les indications d’approche d’un aérodrome situé près d’Enugu.
Le 13 mars 1967, L. Ojukwu parle de faire sécession si l’Est était l’objet d’une agression ou si un blocus économique était décrété contre lui. Mais cette agression du gouvernement fédéral devient progressivement inéluctable puisque Lagos accuse M. Ojukwu d’avoir « violé la Constitution... en percevant les dividendes de sociétés dont le gouvernement fédéral est actionnaire, en préparant une action militaire, en interdisant l’accès du Nigeria oriental à deux quotidiens de Lagos, en se retirant du Fonds de prévoyance, en détenant le tiers du matériel roulant des chemins de fer nigériens, en décrétant l’embargo sur l’essence et le charbon destinés au nord du pays » [9].
Le caractère essentiellement économique, « nationaliste », du différend apparaît encore plus clairement dans le Livre Blanc publié par les soins des services de M. Ojukwu. « Le Nigeria Oriental, y est-il écrit, n’acceptera aucun arrangement fiscal qui ne permettrait pas à chaque région de contrôler ses propres ressources ». Déjà, en mars 1967, l’arrestation à Londres d’une personnalité du gouvernement de la région de l’Est, apporte la preuve de l’existence de billets de banque et de timbres-poste de la « République du Biafra » [10].
Le samedi 1er avril 1967, le Nigeria Oriental indique que celui-ci cesse tous ses versements aux caisses fédérales. Puis, deux semaines plus tard, le lieutenant-colonel Ojukwu annonce la prise de contrôle de tous les services fédéraux de la région.
Le 26 mai 1967, le lieutenant-colonel Ojukwu demande à l’Assemblée consultative de la région Orientale « de choisir entre la soumission au Nord et au colonel Gowon, et une existence séparée » [11].
Le leader ibo ne doute en tout cas pas du succès de son entreprise. La conséquence en sera, pense t-il, la désintégration de toute la Fédération. D’autres États, croit-il, suivront son exemple.
La République du Biafra est proclamée le 30 mai 1967. Selon le texte :
« Conscient que vous ne pouvez plus être protégés dans vos vies et dans vos biens par un gouvernement siégeant hors du Nigeria oriental,
moi, lieutenant-colonel Chukwuemeka Odumegwu Ojukwu, proclame solennellement que la région, avec son socle continental et ses eaux territoriales, sera désormais un État souverain appelé République du Biafra » [12].


Pendant ces événements quelle est la position de la Côte d’Ivoire ? Sa position officielle, publique ?
Le premier commentaire sur le problème nigérian apparaît dans Fraternité-Matin du 20 avril 1967, donc six semaines avant l’acte officiel de sécession. Le journaliste, M. Jules Yao N’zué, se montre hostile à l’entreprise de M. Ojukwu, en écrivant :
« ... Les risques d’éclatement de la fédération s’accentuent donc... Nous assisterions alors, à nos corps défendant, à un nouveau Katanga... L’enjeu ? Au Katanga, c’était le cuivre, au Nigeria, c’est le pétrole de l’Est. Mais la sécession katangaise n’a pas réussi, comme on le sait. Là où le cuivre a échoué, l’or noir réussira-t-il ? Sans les armes, oui. Avec la loi de la mitraillette, le geste d’Enugu pourrait être un saut périlleux... »
Le 10 mai, le même journaliste attaque, dans sa rubrique, la solution confédérale proposée par le lieutenant-colonel Ojukwu, car « la région Orientale, c’est-à-dire celle du pétrole, n’attend qu’une telle occasion pour en profiter et se proclamer indépendante. Partout où il y a de l’or, peu importe sa couleur, il y a massacre ».
A ce moment, le président Houphouët-Boigny hésite donc, apparemment, à s’engager dans l’aventure d’une remise en question des frontières héritées du système colonial. Il croit aussi, sans doute, à ce moment, que M. Ojukwu pourra atteindre son double objectif - la sécession et la désintégration consécutive de la Fédération - sans aide ouverte de l’étranger.
Quoi qu’il en soit, les troupes du lieutenant-colonel Ojukwu investissent toutes les installations pétrolières de l’ancienne province orientale - situées notamment dans l’État des Rivières et dans l’État du sud-est - pour forcer les compagnies exploitantes à payer leurs redevances au gouvernement du Biafra.
Lagos riposte en décrétant le blocus.
Les hostilités commencent le 7 juillet et les troupes fédérales remportent quelques maigres succès. Mais bientôt les troupes biafraises passent à leur tour à l’offensive, « libèrent » l’ancien État du Centre-Ouest et pénètrent dans la région à prédominance Yorouba. Le but de M. Ojukwu est évidemment de discréditer le pouvoir fédéral, d’y encourager les forces séparatistes, de les pousser à la sécession, et de parachever ainsi, dans les faits, la désintégration de la Fédération. Effectivement, « le Biafra, proclama-t-il, [est] prêt à aider...à la libération d’autres régions du Nigeria. Il [lance] un appel ouvert à la désertion aux officiers d’origine Yorouba servant dans l’armée nigériane » [13].
Mais dans le camp du lieutenant-colonel Ojukwu, tous les dirigeants ne paraissent pas favorables à la sécession. Ainsi, le général Victor Banjo, auteur du coup d’État du 9 août qui a permis à l’État du Centre-Ouest de se « libérer » et de rallier le Biafra, déclare au micro de la station de radiodiffusion de la capitale de cette région :
« Citoyens nigérians, je suis un Nigérian. Je crois en la nation nigériane et je me bats pour un Nigeria dans lequel aucun peuple ne sera dominé par un autre... dans lequel les divers peuples du Nigeria peuvent vivre ensemble... » [14].
Donc, le général Banjo est hostile à la sécession et favorable à une Fédération rénovée. Le 17 août, il est écarté du pouvoir et remplacé par le commandant Georges Okonkwo, officier d’origine Ibo.
En réponse à l’appel à la désertion des officiers Yorouba de l’armée fédérale, le général Adebayo, gouverneur militaire du Nigeria Occidental, réaffirme solennellement sa volonté de « rester fidèle à son serment... de préserver l’intégrité de la Fédération du Nigeria ». Le chef Obafemi Awolowo, leader politique yorouba, se prononce pour l’« émergence d’un Nigeria uni reconstitué et reconstruit ».
Donc, dans l’ensemble, le nord musulman étant acquis à la cause fédérale, le processus de désintégration paraît en panne. En même temps, l’équilibre des forces cesse, progressivement, d’être favorable aux séparatistes.

De l’appui clandestin…


Au départ, l’armée biafraise dispose d’un bon encadrement [15] et d’armes provenant essentiellement d’Espagne et du Portugal. De plus, selon un communiqué de l’ambassade des États-Unis à Lagos, un avion de bombardement B 26, « avait été fourni par l’armée française... [et] illégalement acheminé à Enugu, capitale du Biafra, par un équipage français » [16]. Il sera précisé de plus que l’avion en question avait fait, en route, escale à Lisbonne, Dakar et Abidjan. Le 10 août, cet avion bombardera Kaduna, au Nigeria du Nord, et fera une apparition au-dessus de Lagos le lendemain.
L’appui français au régime biafrais, dans cette phase, a-t-il dépassé ces limites étroites ?
Selon la radiodiffusion nigériane, une convention - dont les photocopies seront distribuées aux correspondants de presse étrangers - avait été signée entre un représentant biafrais, M. Francis Chuchuka Nwokedi, et deux délégués de la Banque Rothschild de Paris. Aux termes de cet accord, cette dernière recevrait les droits exclusifs d’extraction et d’exploitation de différents minerais solides, liquides et gazeux, contre versement immédiat de 6 ooo ooo de Livres Sterling en devises. Radio-Enugu démentira le tout, dans son émission du lendemain, à 17 heures GMT.
Le Canard Enchaîné du 23 août 1967 laisse supposer l’existence d’un appui plus important encore en écrivant, sous le titre Télé-guide :
« La guerre civile opposant les tribus nigérianes entre elles grâce à la sécession du Biafra ne plonge pas tout le monde dans la consternation à Paris... Les commandos qui ont fait la “révolution” et, en provoquant la guerre civile, ont mis les Anglo-saxons dans le pétrin, ont été entraînés et conseillés par des Européens qui ressemblent à s’y méprendre à des barbouzes français dépendant de Jacques Foccart, secrétaire général à la Communauté [sic] et à l’Elysée. Fortiche, non ? »
Du côté des forces fédérales, Londres et Washington réaffirment, le 11 juillet, leur désir de rester en dehors du conflit et de ne fournir d’armes à aucune des deux parties. Mais le gouvernement britannique se voit bientôt dans l’obligation de changer d’attitude et d’accorder « une licence d’exportation pour une quantité limitée d’armes de caractère défensif... ». Pourquoi ? Parce que « l’intervention des pays de l’Est dans le conflit est de plus en plus marquée... ».
Tandis que le gouvernement américain déplore l’envoi, par l’Union soviétique, d’armes et de techniciens au Nigeria, le gouvernement militaire fédéral reconnaît officiellement, pour la première fois, avoir acheté des armes à l’Union soviétique. Le chef Enahoro, membre de ce gouvernement, précisera encore :
« Si les États-Unis et la Grande-Bretagne n’avaient pas freiné leurs livraisons d’armes au gouvernement fédéral du Nigeria, la situation dans ce pays ne serait pas ce qu’elle est devenue. »
En somme, la sécession biafraise aura permis la pénétration en force de l’U.R.S.S. sur la côte occidentale de l’Afrique. Son aide massive au régime fédéral a joué et jouera un rôle décisif dans le renversement de l’équilibre des forces au Nigeria [17].
L’impasse pour le Biafra, sur le plan international, devait être encore aggravée par la fin de non-recevoir opposée par le secrétaire général de L’O.N.U. à l’appel du lieutenant-colonel Ojukwu, lui demandant d’intervenir pour empêcher la Grande-Bretagne d’aider le gouvernement fédéral.
L’éditorial du Monde du 21 août constate l’isolement du Biafra et le refus des États africains de le reconnaître.
Le problème de la reconnaissance devient vital pour le Biafra. Bien avant le début des hostilités, en juin 1967, le lieutenant-colonel Ojukwu en était pleinement conscient et avait demandé aux « pays étrangers amis... la reconnaissance rapide de la République du Biafra » [18].
Or, même les États africains qui sympathisent avec la cause du Biafra n’osent pas encore franchir le pas décisif de la reconnaissance. Pour sa part, Lagos rejette toute interférence d’une tierce puissance et s’oppose aussi à toute discussion du problème nigérian au niveau de l’O.U.A. Le lieutenant-colonel Ojukwu par contre, s’en montre partisan en déclarant que le Biafra est « prêt à participer à une conférence de paix en tant que nation indépendante, avec le concours de l’O.U.A. ». C’est précisément ce que le gouvernement fédéral ne veut et ne peut accepter.


Pendant toute cette période, les dirigeants ivoiriens restent muets. Mais mutisme ne signifie pas forcément passivité. Du moins si l’on en croit Le Canard Enchaîné d’ordinaire bien informé. Cet hebdomadaire écrira, après la défaite du Biafra :
« ... Au printemps 1967, les services de la Communauté du cher Jacques Foccart sont à pied d’œuvre... Les contacts avec Ojukwu sont vite pris. Houphouët-Boigny en Côte d’Ivoire et grand féal de de Gaulle, s’en occupe personnellement. Foccart a, à Abidjan, un de ses hommes de confiance, Moricheau-Beaupré, lequel dispose de moyens très importants... »
Le Canard Enchaîné publiera encore le fac-similé d’une lettre de M. Delaunay, alors ambassadeur de France à Libreville, adressée au lieutenant-colonel Ojukwu et lui recommandant, le 27 octobre 1967, « le colonel Fournier et ses trois collaborateurs », tous appartenant au S.D.E.C.E.
La presse abidjanaise continue à mettre Biafra et République biafraise entre guillemets et parle de la lutte de l’armée fédérale contre les « rebelles ». En septembre 1967, un commentateur ivoirien stigmatise l’attitude « d’un lieutenant-colonel du nom d’Ojukwu qui n’a pas encore compris que de nos jours la sécession ne paie pas, et là où le Katanga et son cuivre ont échoué, le Biafra et son pétrole échoueront également ».
Le 26 septembre 1967, le quotidien abidjanais publie de longues dépêches d’agences rapportant les exactions commises par les troupes biafraises dans l’État du Centre-Ouest contre les populations n’appartenant pas à l’ethnie Ibo. Le 29, il annonce, en première page : « Les jours du Biafra sont comptés. » Le 16 octobre, Fraternité-Matin met en relief, dans un sous-titre, la présence de « mercenaires portugais au Biafra ». Le lendemain, après la chute d’Enugu, capitale du Biafra, aux mains des troupes fédérales, le quotidien ivoirien consacre, sur huit colonnes, en première page, sous le titre « Nigeria, perspectives d’avenir », un grand article qui commence par les mots suivants :
« Maintenant que la guerre civile semble toucher à sa fin et que les jours du Biafra paraissent comptés... »
Mais M. Ojukwu ne capitule pas. La guerre civile sera « hélas plus longue et plus meurtrière qu’on ne l’avait prévu », regrette Fraternité-Matin du 23 novembre 1967.
Dans son message du Nouvel An 1968, le président Houphouët-Boigny se garde bien de dissiper le nuage de fumée formé de mots. Il parle des deuils et des souffrances au Nigeria et au Vietnam.
Donc, ne s’étant pas compromis dans l’affaire asiatique, il refusera de se compromettre, pourrait-on supposer, dans la sécession au Nigeria. Même s’il accorde déjà une aide discrète au Biafra.
Le 6 janvier, le rédacteur en chef de Fraternité-Matin souhaite toujours une victoire rapide des forces fédérales, dans l’intérêt du Nigeria et de l’Afrique, écrit-il.
Le 22 janvier, à la séance d’ouverture de la conférence des chefs d’État et de gouvernement de l’O.C.A.M., le président ivoirien n’évoque pas le problème du Nigeria et insiste au contraire sur le fait que "notre fidélité à l’Organisation de l’Unité Africaine doit continuer à se situer au-dessus de tout reproche et de tout soupçon..."
Le 29 janvier, à l’issue de la visite du président Joseph Désiré Mobutu, le communiqué final ne contient aucune référence directe au Nigeria.
Le 24 février 1968, M. Julius Nyéréré, président de la République de Tanzanie, et qui sera le premier à reconnaître le Biafra, le 13 avril suivant, arrive à Abidjan en visite officielle. Là encore, on ne trouve aucune allusion, directe ou indirecte, ni dans les allocutions prononcées par les deux chefs d’État, ni dans le communiqué final signé par eux, au drame du Nigeria. L’éditorialiste du quotidien ivoirien ne comprend pas le sens réel de cette visite. « Le président Nyéréré, écrit-il, est l’un des chefs d’État africains “Révolutionnaires” ... Recevoir un tel leader en Côte d’Ivoire eut été impensable aux yeux de nombre d’observateurs il y a quelque temps seulement... »
Le président ivoirien parle, personnellement, pour la toute première fois, du « drame affreux », mais dans le cadre « des problèmes du Nigeria » [19], à sa sortie de l’Elysée, le 30 mars 1968. Cette entrevue entre les chefs d’État français et ivoirien sera pourtant décisive : le processus de soutien accentué, au grand jour, du Biafra, est en marche.


Il convient d’ouvrir ici une parenthèse à propos d’une controverse : qui, de de Gaulle ou d’Houphouët-Boigny, a convaincu l’autre de soutenir le Biafra ? D’aucuns croient en effet, en se basant précisément sur le mutisme du président ivoirien, à une initiative de l’Elysée. Rien de plus faux.
Que l’on nous permette d’abord de recourir à un témoignage personnel. Le dimanche 31 mars 1968, le président Houphouët-Boigny me dira : « Le général de Gaulle est réellement un grand ami de l’Afrique. Il nous comprend. Il soutiendra à fond le Biafra. »
Certes, cette prise de position peut paraître quelque peu sibylline. Elle se trouve confirmée pourtant par différentes sources. La plus importante est M. Raph Uwechue. « Chargé d’Affaires du Nigeria à Paris depuis 1966, écrit-il, ... j’ai également suivi les événements en qualité de représentant du Biafra jusqu’à ma démission. ... On a laissé entendre que c’est la France qui a poussé des pays africains francophones comme la Côte d’Ivoire et le Gabon à agir. Ce n’est pas exact, affirme-t-il, c’est même le contraire qui s’est produit... [Le] président Houphouët-Boigny, qui jouit en France d’un grand respect, a littéralement contraint le gouvernement français à adopter une position plus ferme et plus positive, alignée sur l’attitude et la position de l’homme d’État africain » [20].
« Contraindre » le général de Gaulle ë aligner » sa position sur celle d’un chef d’État étranger, surtout en politique extérieure, domaine réservé par excellence, paraît difficile à admettre. Et pourtant dans cette affaire, le chef d’État français semble bien avoir accepté, avec réticence peut-être, de suivre son collègue ivoirien soutenu, il convient de le préciser, par M. Jacques Foccart [21]. Les deux réussiront même une année plus tard, à faire revenir le général de Gaulle sur une décision prise [22].
Au demeurant, un journaliste américain confirmera, de Umuahia, capitale du Biafra, que l’engagement du général de Gaulle fait suite à « un appel émouvant et persuasif » [23] du président ivoirien.
Il va de soi que d’autres arguments militaient en faveur d’un soutien de la cause du Biafra par la France. Il nous semble que l’explication de l’intervention française, donnée par Claude Brovelli, représentant de l’Agence France-Presse à Lagos, est la plus complète. Il écrit :
« ... Il y a quelques années, de Gaulle n’a pas “digéré” que le Nigeria soit le premier pays d’Afrique à réclamer la fin des expériences atomiques au Sahara en allant jusqu’à rompre les relations diplomatiques avec la France. Il faut aussi tenir compte de l’anglophobie bien connue du chef de l’État français. Ensuite, il y a un facteur à ne pas négliger : le Nigeria est l’État le plus puissant et le plus riche de toute l’Afrique. Du moins, il pourrait l’être. Comparées au monstre nigérian, les anciennes colonies françaises ne représentent pas grand-chose. Il faut donc, à tout prix - et le président Félix Houphouët-Boigny, de la Côte d’Ivoire, tout comme le président Bernard-Albert Bongo, du Gabon, semblent pousser dans cette direction - affaiblir ce pays dont l’expansionnisme pourrait devenir dangereux et dont l’influence, sur le plan économique aussi bien que politique, pourrait donner des inquiétudes aux nouvelles républiques francophones. Inquiétudes qui sont curieusement manifestées surtout par celles qui ont gardé le contact le plus étroit avec Paris » [24].
Le spécialiste du Sunday Times exprime, le 6 octobre 1968, une opinion analogue :
« Il n’est pas difficile, écrit-il, de discerner les raisons de la France pour souhaiter la prolongation de la guerre. Le conflit dévitalise un pays vaste et potentiellement très riche qui appartient au Commonwealth, alors qu’il se trouve entouré d’États francophones plus petits et plus faibles. »
Même son de cloche au Monde. Selon M. Philippe Decraene :
« Le gouvernement français met l’accent sur des préoccupations humanitaires légitimes, qui ne lui sont certes pas étrangères. Mais il est clair que des considérations politiques dictent également son attitude. La fédération du Nigeria constituait en effet jusqu’en 1966, du fait de sa puissance démographique et de l’étendue de ses ressources économiques, un pôle d’attraction dans le golfe du Bénin. A terme, cette situation pouvait être préjudiciable à l’équilibre politique de tout l’Ouest africain » [25].

…au soutien diplomatique officiel


Le 13 avril 1968, la Tanzanie reconnaît le Biafra en tant qu’entité souveraine et indépendante.
Quarante-huit heures plus tard, au moment de quitter Paris pour Genève, le président Houphouët-Boigny, interrogé par les journalistes à ce sujet, pour la première fois, prévoit une prise de position favorable pour le Biafra. « Dans deux jours, leur dit-il, je ferai une déclaration concernant le Biafra... Le problème du Biafra est un problème humain plutôt que politique. »
Ce même jour, Radio-Lagos tient M. Julius Nyéréré pour « responsable de la mort de nombreux Ibos innocents qui auront cru aux faux espoirs qu’il leur aura donnés ».
En ce qui concerne le président Houphouët-Boigny, sa position paraît inconfortable, délicate. Pour pouvoir reconnaître le Biafra d’abord et
le soutenir ouvertement ensuite, il doit prendre le contrepied de toutes ses prises de position antérieures sur l’intangibilité des frontières, la non-immixtion dans les affaires intérieures des autres États et le respect scrupuleux de la charte de l’O.U.A. et de l’O.N.U. Il doit aussi expliquer la raison qui l’a poussé, apparemment du jour au lendemain, à prendre conscience, de façon aussi aiguë, du drame nigérian, au point d’en faire la question principale à l’ordre du jour, alors qu’il n’avait jamais soufflé mot à son sujet jusqu’aux derniers jours de mars 1968. D’où la parade habile consistant à considérer l’affaire du Biafra comme un problème humain et non politique. Donc si le président Houphouët-Boigny intervient dans les Affaires intérieures du Nigeria, s’il passe outre à l’intangibilité des frontières et à la charte de l’O.U.A., c’est uniquement pour arrêter l’effusion de sang.
Le 9 mai, de retour de Suisse, le président Houphouët-Boigny donne une conférence de presse dans les salons de l’ambassade de Côte d’Ivoire. Il y crie son indignation devant « l’indifférence inexplicable, l’indifférence coupable du monde entier à l’égard des massacres dont le Biafra est le théâtre depuis plus de dix mois... ». Il se dit enfin convaincu - c’est le fond de sa pensée - que « même si ... le Nigeria venait à occuper la totalité du Biafra, le problème de la sécession ne serait pas résolu pour autant ».
Quant à la question de la reconnaissance, elle sera soumise, dit-il, à l’appréciation des instances politiques de son pays. A propos des mercenaires du Biafra, « il n’y a aucune commune mesure, affirme-t-il, entre les quelques centaines d’individus qui combattent au Biafra et l’aide massive apportée par deux grands gouvernements au gouvernement de Lagos ».
Que son argumentation, basée sur le facteur humanitaire, soit crédible ou non, le président Houphouët-Boigny, avec son esprit de suite caractéristique, veut atteindre son but. Dans une première phase, il lui faudra donner un caractère nettement démocratique à la décision de reconnaissance du Biafra.
Le soir même de sa conférence de presse à l’ambassade de Côte d’Ivoire à Paris, il arrive à Abidjan où il déclare :
« À titre personnel, j’ai non seulement dénoncé, mais condamné ce génocide... J’ai fait mon devoir... la parole maintenant est au pays. »
Effectivement, le 11 mai 1968, Fraternité-Matin publie un communiqué du secrétariat général du P.D.C.I. convoquant pour le 14, à 16 heures, le Conseil national, élargi à la quasi-totalité des cadres supérieurs du pays.
Plusieurs ministres amis auxquels moi-même - arrivé à Abidjan 12 heures après le président Houphouët-Boigny - rends visite, ne cachent pas leurs réticences, voire leur hostilité.
M. Usher Assouan, lui, réunit le 12 mai ses directeurs de service et les ambassadeurs à l’étranger convoqués, à cette occasion, en Côte
d’Ivoire. Il leur demande d’exprimer ouvertement leur opinion sur le sujet qui sera débattu au Conseil national. « La plupart, dira l’un des présents, ont gardé un silence prudent, quelques-uns ont fait part de leur opposition à la reconnaissance du Biafra, mais aucun ne s’y est montré favorable. » Le ministre, toujours selon ce témoin, conclut la réunion en disant à ses subordonnés :« Messieurs, le Conseil national est un organisme démocratique, vous pourrez y exprimer librement vos opinions ».
Le millier de cadres réunis au palais présidentiel sont censés débattre du problème biafrais et définir la position de la Côte d’Ivoire sur la reconnaissance du Biafra. Contrairement à ce qui s’était passé, deux ans auparavant, lors de l’analyse du projet de double nationalité [26], cette élite ivoirienne ne se sent pas concernée par ce problème de politique étrangère. Selon l’un des présents, seul M. Birama Touré, directeur de la coopération internationale au ministère des Affaires étrangéres, s’avancera pour tenter d’exposer son point de vue. Le président Houphouët-Boigny ne le laissera pas poursuivre et le renverra à sa place en relevant qu’il est trop « jeune ».
La séance, commencée à 16h45, prend fin à 19 heures, par l’annonce à la presse de la reconnaissance du Biafra comme État souverain. Le lendemain, Lagos décide de rompre ses relations avec la Côte d’Ivoire.

Priorité à la désintégration du Nigeria


Mais ce qui illustre le mieux, à notre avis, le contenu strictement politique de la prise de position ivoirienne, et toute l’importance que le président Houphouët-Boigny attache à la partition du Nigeria, c’est sa volonté de passer outre aux objections de ses collègues africains les plus proches. Jusque-là, même dans le différend ivoiro-guinéen, ses amis du Conseil de l’Entente n’avaient osé le désavouer publiquement. Dans l’affaire du Biafra le leader ivoirien se retrouvera, en pleine connaissance de cause [27], avec le président Bongo comme seul allié en Afrique Francophone. Pourquoi celui-ci se singularise-t-il ainsi ?
A ce moment, il convient de le rappeler, M. Bongo est en position de faiblesse à l’intérieur même de son pays. Il a accédé au pouvoir cinq mois auparavant. Il a donc besoin du double soutien du secrétaire général aux Affaires africaines et malgaches de l’Elysée et du président Houphouët-Boigny.
Mais de toute évidence, et en dépit de sa position difficile, le nouveau président gabonais hésite : « Il faut être prudent, dit-il, il faut attendre. Il est encore trop tôt pour en parler ». Et il ajoute avec une extrême franchise : « Beaucoup de pays africains devront se référer à la prise de position publique que vient de prendre M. Félix Houphouët- Boigny.. » [28].
Une semaine plus tard, après de nouveaux entretiens avec MM. Foccart et Houphouët-Boigny, le président Bongo abandonne toute prudence et déclare :
« Nous ne pouvons pas continuer à assister passivement au génocide qui a lieu actuellement au Nigeria... C’est une utopie que le Nigeria, avec 50 000 000 d’habitants puisse subsister sous sa forme habituelle. Il faudra que le gouvernement fédéral accorde la souveraineté aux 14 provinces qu’il entend créer... »
Donc, il se proclame, ouvertement, partisan non seulement du Biafra, mais du dépeçage du Nigeria.


L’attitude des pays du Conseil de l’Entente par contre constituera un désaveu total.
Jusqu’à l’affaire du Biafra, il n’y avait pas eu de faille entre les chefs d’État de la Côte d’Ivoire et du Niger. Le président Hamani Diori m’avait même répété, à plus d’une reprise : « Houphouët sait que je le considère comme un grand frère et qu’il peut toujours compter sur mon appui. »
Et effectivement, le leader nigérien n’avait pas hésité à soutenir à fond la Côte d’Ivoire dans son différend avec la Guinée.
Mais le 17 avril 1968, c’est-à-dire 48 heures après la déclaration du président Houphouët-Boigny à l’aérogare d’Orly et laissant prévoir une prochaine reconnaissance du Biafra, le président Hamani Diori déclare aux journalistes, avec une fermeté inhabituelle chez cet homme d’État enclin à la conciliation :
« Il n’est pas question pour le Niger de reconnaître le Biafra. »
Conseiller aussi du président nigérien, je m’approche de lui, dès la fin de l’interview, et ne lui cache pas mon étonnement devant cette contradiction majeure. M. Hamani Diori me répond nettement : « Le président Houphouët ne m’a jamais parlé de reconnaissance du Biafra. »
M. Maï Maïgana, alors proche collaborateur du président Diori, ajoutera quelques instants plus tard :
« Si le président Houphouët, après Nyéréré, reconnaît le Biafra, on risque d’avoir une nouvelle division de l’Afrique, cette fois entre musulmans et chrétiens. »
Le leader nigérien part pour Niamey. Accompagné de M. Maï Maïgana, je retourne à mon bureau. Il est 22 heures. J’appelle le président Houphouët-Boigny à Genève. On me répond qu’il n’est pas là. Je téléphone à M. Appagny, ambassadeur de Côte d’Ivoire à Paris. Le président, me répond-il, est parti pour Gstaad sans indiquer son adresse ni son numéro de téléphone.
Le lendemain matin, à 7 heures, je suis à l’aéroport du Bourget pour y rencontrer M. Usher Assouan, ministre des Affaires étrangères. Il arrive d’Abidjan, convoqué par le président Houphouët-Boigny. Je lui fais part de la déclaration de la veille au soir du président nigérien et des implications religieuses mises en relief par M. Maï Maïgana. M. Usher Assouan, lui aussi, semble ignorer le dessein du chef de l’État ivoirien. Il ne croit pas, me dit-il, que le président Houphouët-Boigny ira jusqu’à la reconnaissance, car « ce serait trop dangereux » pour tous les pays africains.
Deux jours plus tard, le ministre ivoirien rentrera à Abidjan sans avoir rencontré le président Houphouët. Et le 2 mai, il sera amené à changer d’attitude et à prendre publiquement position, dans le quotidien abidjanais, en faveur du Biafra.
Rentré de Suisse à Paris le 3 mai, le président Houphouët-Boigny me reçoit le lendemain à sa villa de Marnes-la-Coquette. Sachant que le ministre n’a pu voir le Président, je veux l’informer des réserves de M. Hamani Diori, mettre en relief l’isolement de la Côte d’Ivoire et tenter de freiner le processus de reconnaissance du Biafra.
M. Houphouët-Boigny est pressé. Il me dit : "Je dois recevoir Foccart à 11 heures à Georges Mandel", son appartement de Paris.
A peine ai-je commencé à exposer mon opinion et pour la première fois depuis ma nomination auprès de lui comme conseiller, je suis ahuri de le voir exploser de colère. Il ne veut rien entendre. Non, on ne lui fera pas changer d’avis. Il en a assez des critiques. Personne ne comprend la situation. Il sait ce qu’il fait. Il n’a pas besoin de censeurs. Il y a des choses plus importantes que le Conseil de l’Entente. L’O.U.A. est impuissante.
Je n’arrive pas à placer un mot. Le Président ne décolère pas en mettant son pardessus. Il continue de crier en descendant au sous-sol pour monter en voiture. Il rouvre même la portière pour lancer d’autres arguments.
Je me vois contraint de rédiger une note. Je la lui remettrai le lundi 6 mai. Elle se termine par la phrase : « Voilà ce que je vous aurais dit samedi dernier si j’avais pu m’exprimer. »
Rentré d’Abidjan et de Niamey avec le dernier avion, avant la paralysie totale de la France, en ce mois de mai 1968, j’envoie au président de la République, par l’intermédiaire de l’ambassadeur ivoirien à Bruxelles, une nouvelle note rapportant l’état d’esprit à Niamey. J’y fais part, entre autres, de ce que m’a dit le président Diori, à savoir :

« a) Je ne comprends pas ce qui a poussé Houphouët à s’obstiner pour reconnaître le Biafra ;
b) Je suis d’accord avec l’objectif qu’il poursuit - la fin de l’effusion de sang et la paix - mais je ne comprends pas sa tactique ;
c) Ahidjo m’a téléphoné pour me dire : “Ce sera la plus grande erreur politique de la carrière d’Houphouët” ;
d) Pour la première fois, notre Bureau Politique, unanime, s’est opposé à moi, en m’interdisant d’aller voir Houphouët à Yamoussoukro. Quand je lui en fait part au téléphone, il semblait étonné ;
e) Evidemment, il ne peut être question même de distendre les liens d’amitié qui m’unissent à Houphouët. D’ailleurs, au retour de la réunion de l’Entente à Lomé, je compte m’arrêter à Abidjan un ou deux jours, pour bien le prouver. »

En dépit de la bonne volonté incontestable du président nigérien, le Conseil de l’Entente ne se relèvera jamais de la cassure consécutive à la reconnaissance du Biafra ; elle disloquera cette organisation déjà bien branlante depuis l’échec de la double nationalité.
L’un après l’autre, les membres du Conseil de l’Entente s’étaient désolidarisés ouvertement, brutalement, de M. Houphouët-Boigny.
Le général Lamizana avait été particulièrement sévère. « Jusqu’à preuve du contraire, avait-il dit, la Haute-Volta considère le problème nigérian comme un problème intérieur. Donc, le Biafra ne peut constituer, à nos yeux, une personne de droit international. »
Interrogé, à son passage à Paris, le général Eyadema, président de la République du Togo, n’avait pas été moins net en déclarant : « Il n’est pas question que nous reconnaissions le Biafra. »
Le 1er juin, c’était au tour du lieutenant-colonel Alphonse Alley, chef d’État du Dahomey, d’adopter la même attitude en termes identiques.
Les prises de position des chefs d’État du Conseil de l’Entente ayant eu lieu - sauf celle du leader dahoméen - bien avant la reconnaissance officielle du Biafra par la Côte d’Ivoire, il est difficile d’imaginer qu’un homme d’État de l’envergure du président Houphouët-Boigny ait pu se résoudre à voir démantelé cet organisme, qui était son oeuvre, pour de simples raisons humanitaires. L’enjeu devait être, forcément, d’une toute autre importance.


L’hostilité au Biafra de la quasi-totalité des pays africains met davantage en évidence le caractère volontariste, le caractère de pari de la position ivoirienne.
La fragilité de la quasi totalité des États d’Afrique noire, conséquence de l’absence d’une armature, d’une infrastructure nationale, explique en bonne partie leur attitude envers le problème biafrais.
Le président Tsiranana de Madagascar, au moins aussi "modéré", anti-soviétique, anti-chinois et pro-français que le chef d’État ivoirien, n’avait pas mâché ses mots dans les semaines précédant la prise de position de M. Houphouët-Boigny. « Je suis contre la sécession du Biafra, avait-il dit, comme je suis en principe contre toute sécession et c’est ce que nous avons fait savoir au gouvernement nigérian ».
Même après la reconnaissance du Biafra par la Côte d’Ivoire, il ne change pas d’opinion. Au contraire, il devient plus virulent. En réponse à une question d’un journaliste sur le « génocide », « s’il y a génocide au Biafra, déclare-il, c’est à cause de l’ambition personnelle d’Ojukwu... »
Le président Modibo Keita fait preuve d’encore plus de franchise. Il se dit hostile à la sécession biafraise car son succès constituerait « un précédent très grave pour l’unité politique de chaque pays ».
Les chefs d’État du Cameroun, du Congo-Kinshasa, de la République Centrafricaine, etc., font des déclarations tout aussi tranchantes.
A part la Zambie, quatrième pays à reconnaître le Biafra comme pays souverain le 20 mai 1968, aucun autre pays africain n’acceptera d’apporter sa caution à la partition du Nigeria.
Dans ce contexte, il est superflu de le préciser, la Côte d’Ivoire s’est trouvée isolée au sein de l’O.U.A., comme de l’O.C.A.M. et du Conseil de l’Entente.
Mais force est de le reconnaître, dans les mois qui suivront la reconnaissance du Biafra, le président Houphouët-Boigny semblera bien près d’atteindre son objectif politique réel, à savoir un renforcement de la résistance biafraise avec, comme conséquence ultime, la partition du monstre territorial et démographique africain qu’est le Nigeria.

La reconnaissance du Biafra, prélude à la « 2e guerre du Nigeria »


M. Houphouët-Boigny s’acharne en effet à assurer la survie du régime sécessionniste. Il en est convaincu, la prolongation de sa résistance ébranlera graduellement de nombreux chefs d’État africains [29]. Dans l’immédiat, l’urgence d’une aide militaire s’impose, car la situation des armes biafraises empire rapidement : Onitsha est perdue le 5 mai 1968 et l’aérodrome de Port-Harcourt le 17. Ainsi, déjà isolé du Cameroun par la prise de Calabar, coupé des sources d’approvisionnement maritime par le blocus fédéral, le Biafra perd son dernier aéroport. Selon Le Monde du 25 août 1968, « le désespoir gagne les militaires au Biafra, même l’unité la plus active, le groupe Steiner, encadré par des Blancs ».
La situation se trouve brusquement renversée à ce moment par suite d’envois massifs d’armes et de munitions au Biafra [30]. Sur ce point tous les témoignages concordent en dépit des démentis réitérés de Paris, d’Abidjan et de Libreville.
Ainsi, pour M. Jean Wolf, journaliste belge, « fin août... le Biafra est à bout... les Nigérians ont décidé de prendre les trois villes Aba, Owerri et Umuahia... Pour les deux premières, tout se passe très vite. C’est alors, écrit-il, qu’à quinze jours de la fin de la guerre, les armes affluent de l’autre côté. Des dizaines d’avions déversent sans arrêt des tonnes de matériel militaire sur les deux aérodromes - deux morceaux de route droite - que les Biafrais peuvent encore utiliser. L’avance fédérale est stoppée brutalement. A Lagos, on manifeste contre la France » [31].
Le témoignage de M. Claude Brovelli, correspondant de l’Agence France-presse, est tout aussi accusateur. « D’un seul coup, écrit-il, presque d’un coup de baguette magique, les armes et les munitions commencent à affluer au Biafra, suivant un rythme de plus en plus accéléré. Il en viendra 1 000 tonnes en deux mois ! Et c’est peut-être devant Umuahia qui n’est pas tombée, ajoute-t-il, qu’a commencé la seconde guerre du Nigeria » [32].
M. Roger Clermont, de la la télévision belge, partage l’opinion de son collègue français. « A mon avis, témoigne-t-il, cette guerre est en train de recommencer... Il y a eu le pont aérien depuis Libreville et Abidjan. Il y a eu d’énormes apports d’armes et de munitions » [33].
L’existence de cette période charnière de fin août-début septembre 1968 est confirmée par le lieutenant-colonel Ojukwu, qui déclare à l’envoyé spécial de Fraternité-Matin, au début de novembre : « ... Notre situation s’est beaucoup améliorée, d’au moins quarante pour cent. Grâce à l’aide, précise-t-il, que nous recevons depuis deux mois... »
Le Monde à son tour mentionne « le récent accroissement des arrivées d’armes et de munitions en territoire biafrais », tandis que le quotidien anglais Guardian évalue à 30 tonnes par jour l’apport du pont aérien.
Selon le lieutenant-colonel Ojukwu lui-même, il y a, à ce moment-là, « plus d’avions atterrissant au Biafra que sur n’importe quel aérodrome d’Afrique à l’exception de celui de Johannesburg » [34].
Le 16 octobre, une dépêche A.P. datée de Libreville même, rapporte :
« Chaque nuit, des pilotes mercenaires transportent de Libreville au Biafra une vingtaine de tonnes d’armes et de munitions de fabrication française et allemande. De bonne source, on précise, ajoute-t-il, que ces envois sont effectués via Abidjan, en Côte d’Ivoire. Mais on ignore comment les armes ont été achetées... Les avions sont pilotés par des équipages français et l’entretien est aussi assuré par des Français. Ils ne portent pas de marques distinctives, mais on peut les voir sur l’aéroport de Libreville. »
Paris, Abidjan et Libreville démentent sans empêcher M. Harold Wilson de déclarer devant la Chambre des Communes que « le gouvernement britannique a sa propre opinion en ce qui concerne les démentis officiels relatifs aux livraisons d’armes au Biafra... ».
De son côté M. Michel Honorin, représentant de l’agence Gamma, signale, à l’issue d’un séjour au Biafra en compagnie des mercenaires, l’arrivée « de trois à six avions chaque soir au Biafra... Une partie des caisses, écrit-il, embarquées [au Gabon] portent encore le drapeau tricolore et l’immatriculation du ministère français de la Guerre ou celle du contingent français en Côte d’Ivoire » [35].
Le lieutenant-colonel Ojukwu le confirme, ses soldats sont « beaucoup plus sûrs d’eux-mêmes qu’ils ne l’étaient il y a quelques mois... grâce à l’amélioration sensible de leur armement ».
Les démentis scandalisés ne cesseront toujours pas, même après l’aveu public, par M. Pierre Messmer, alors ministre des Armées du général de Gaulle, et on ne peut mieux placé donc, pour connaître la vérité, de l’utilisation au Biafra d’armes de fabrication française. Mais « ces armes, ajoutera-t-il, n’ont pas été livrées par la France. Il y a des pays d’Afrique, comme la Côte d’Ivoire ou le Gabon, qui ont un armement français et qui ont reconnu le Biafra. Ces pays ont le droit d’aider le Biafra... » [36].
En d’autres termes, la reconnaissance du Biafra par Abidjan et Libreville - tous deux « pour des raisons humanitaires » - comme l’appui d’un certain milieu élyséen à la sécession, se traduisent bien, dans la réalité, par un afflux d’armes aux Biafrais, débouchant lui-même sur une prolongation de la lutte, c’est-à-dire de l’effusion de sang.


Les appuis diplomatiques reçus ou espérés encouragent, par ailleurs, l’intransigeance du leader biafrais. Ainsi, le lieutenant-colonel Ojukwu paraît hostile aux négociations, considérées comme un obstacle à l’afflux des reconnaissances. Il accuse Londres, qui essaie de relancer les pourparlers entre les deux parties, de le faire pour laisser « croire au monde que les efforts de paix n’ont pas échoué, pour prévenir de nouvelles reconnaissances du Biafra » [37].
Sur le plan des appuis diplomatiques, celui du général de Gaulle à la cause biafraise, en particulier, paraît avoir eu des effets très importants sur la résistance à outrance du Biafra. Dans une première phase, cet appui tardera à venir à cause des événements de mai, de la dissolution de l’Assemblée nationale et de l’organisation de nouvelles élections. L’ordre rétabli en France, les choses iront plus vite : entre le 31 juillet et le 9 septembre 1968, le général de Gaulle ne fera pas moins de trois déclarations sur le problème nigérian.
Fin juillet, à l’issue du Conseil des ministres, M. Joël Le Theule, secrétaire d’État à l’Information, lit, au nom du gouvernement français, une déclaration mettant en relief la nécessité d’une solution au problème biafrais « sur la base du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ».
Cette prise de position sera considérée par Le Monde Diplomatique comme un « encouragement certain à la résistance biafraise ».
Deux semaines plus tard, le chef d’État français revient sur le problème du Biafra et fait sienne la thèse de l’impossibilité d’une issue militaire. Il préconise une politique prenant en considération « la personnalité du peuple biafrais ».
Le moment est particulièrement mal - ou bien - choisi, car Nigérians et Biafrais sont en pleine négociation à Addis-Abéba : le dirigeant de l’une des cinq grandes puissances intervient, indirectement, dans les discussions, se dit convaincu, une fois de plus, de l’impossibilité de vaincre le Biafra et propose de lui reconnaître le statut d’État souverain.
Pour l’éditorialiste du « New-York Times », « l’intervention du général de Gaulle a tout au moins accru l’intransigeance biafraise à la Conférence d’Addis-Abéba, faisant échouer ainsi ce qui est probablement la dernière chance de mettre un terme à un sanglant jeu militaire qui pourrait être un suicide pour les Biafrais ».
Quatre semaines encore, et le général de Gaulle revient longuement sur le problème biafrais durant sa conférence de presse. Il laisse entrevoir une éventuelle reconnaissance, par la France, de la « République biafraise ».
Encouragé par l’aide matérielle et politique reçue, le lieutenant-colonel Ojukwu, non seulement continuera le combat et fera preuve d’intransigeance, mais encore lancera publiquement un appel à la France pour la reconnaissance du Biafra. Les ruines s’amoncelleront et la famine causera des ravages...


Dans sa lutte pour obtenir la reconnaissance du Biafra en tant qu’État souverain, le colonel Ojukwu disposera aussi d’un instrument de propagande d’une rare efficacité aux dires de tous les observateurs.
Le président Houphouët-Boigny a rarement sous-estimé les effets mobilisateurs de la propagande. Il en avait donné preuve - au lendemain des complots de Côte d’Ivoire qui avaient porté un coup dur à son prestige en Europe et aux États-Unis - en invitant, en treize mois, 51 journalistes de 16 nationalités différentes, à visiter son pays. Les résultats de l’action psychologique contre la Guinée, surtout à Washington, s’étaient avérés encore plus édifiants.
Le colonel Ojukwu remportera ses plus belles victoires dans ce domaine. La propagande pro-biafraise, en réussissant à sensibiliser l’opinion publique mondiale, jouera, elle aussi, un rôle de tout premier plan dans la prolongation de la lutte armée. Le leader biafrais croira, jusqu’à l’écroulement, que cette pression de l’opinion publique amènera tôt ou tard plusieurs gouvernements à reconnaître la souveraineté du Biafra, donc à internationaliser la guerre civile.
Ce n’est donc pas un hasard, si dans son Message à la nation, à l’occasion du 8e anniversaire de l’indépendance, le président Houphouët-Boigny fait part de sa volonté de « continuer à éveiller la conscience universelle » [38]. Effectivement, face à un gouvernement fédéral sous-estimant à l’évidence l’impact de l’action psychologique, le Biafra remportera sur ce terrain des succès sans précédent.
Les journalistes sur place ne cachent pas leur véritable admiration pour la propagande biafraise. Ainsi, pour M. Jean Wolf, « le coup de génie de sa propagande, merveilleusement orchestrée... a été d’apitoyer le monde entier en clamant qu’il luttait pour la survivance du peuple Ibo... Il est aujourd’hui démontré qu’au total, le colonel Ojukwu a dépensé autant d’argent sinon plus pour ébranler l’opinion internationale que pour acheter des armes et des munitions » [39].
En ce qui concerne la France, M. Raph Uwechue, alors délégué du Biafra à Paris, parle de « conquête de l’opinion publique » française.
Cette action psychologique fut menée, de main de maître, par la société Markpress [40]. Les « actions de presse » de cette agence de publicité entre le 2 février 1968 et le 30 juin 1969, groupées dans une « édition abrégée », comprennent, en deux volumes, quelques 500 pages de textes, articles, informations, etc. Grâce à cette propagande, les thèses biafraises tiendront le haut du pavé, tandis que la voix de Lagos restera inaudible et ses arguments inconnus. Plusieurs thèmes seront développés.
D’abord celui de génocide.
Pour y couper court, le gouvernement acceptera, dès septembre 1968, l’envoi d’une équipe internationale d’observateurs chargée d’enquêter sur ces accusations. Personne n’attachera pourtant foi à son rapport, concluant, à l’unanimité, que « le terme de génocide est injustifié » ; et pourtant, parmi ses quatre membres, se trouvaient un général canadien, un général suédois, sans compter un colonel polonais et un général anglais.
M. Gussing, représentant de M. Thant au Nigeria, ne sera pas cru, lui
non plus, quand il affirmera n’avoir trouvé aucun cas de génocide à « l’exception peut-être de l’incident d’Okigwi... ».
Deuxième argument choc de la propagande biafraise, la famine [41]. Elle sévit effectivement dans la zone contrôlée par les sécessionnistes. Or, le gouvernement fédéral avait proposé la création d’un couloir terrestre pour ravitailler la zone tenue par le régime biafrais. Le colonel Ojukwu avait rejeté cette solution, car « accepter des secours ayant transité à travers le territoire fédéral équivaudrait à reconnaître qu’ils sont effectivement encerclés et qu’ils ne doivent leur survie qu’à la mansuétude des fédéraux » [42].
La famine étant bien devenue un paramètre à contenu politique, le gouvernement fédéral se résigne donc à la création d’un pont aérien diurne. Mais cette suggestion, elle aussi sera rejetée, car si elle avait été acceptée, il serait devenu clair que les vols nocturnes servaient au seul ravitaillement en armes et munitions. Les autorités fédérales auraient eu alors des coudées plus franches pour l’entraver. Et pourtant, « les garanties militaires exigées par les Biafrais (avaient) toutes été accordées » [43] par le gouvernement fédéral.
La guerre de religion constitue le troisième thème de la propagande biafraise. Selon le Dr Akanu Ibiam, conseiller auprès du chef de l’État biafrais et vice-président du Conseil Œcuménique des Églises, « si le monde chrétien n’agit pas rapidement, 14 millions de chrétiens biafrais sont destinés à disparaître complètement ». Bien entendu, l’opinion publique mondiale ignore que neuf des quinze membres du Conseil exécutif fédéral de Lagos sont chrétiens.
Chose plus caractéristique encore, le délégué biafrais à Uppsala avait pu affirmer le caractère religieux de la guerre civile, trois mois après une déclaration de Mgr Georges Rocheau, envoyé au Nigeria et au Biafra par le pape Paul VI, déniant tout caractère religieux à la lutte armée. En somme, même la voix du directeur des affaires internationales du Secours catholique était devenue inaudible.
Le quatrième argument utilisé sera celui du refus du Nigeria d’une solution négociée. Là encore, face à Ojukwu s’en tenant strictement à la reconnaissance préalable de l’indépendance du Biafra, le chef de la délégation nigériane aux pourparlers de paix d’Addis-Abéba déclarera détenir « tous les pouvoirs sauf celui d’accorder l’indépendance au Biafra ». On n’en reprochera pas moins à Lagos, et à Lagos seule, d’être hostile à une solution négociée, alors qu’il s’agit de positions diamétralement opposées, donc non-négociables.
L’héroïsme du soldat biafrais constitua le cinquième grand thème de la propagande biafraise. Il est d’explication universelle à la résistance aux troupes fédérales. Et pourtant ces conscrits biafrais sont « pourchassés jusque dans leurs cachettes par les sergents recruteurs la baguette à la main » [44] et « certaines unités biafraises spéciales étaient chargées de découvrir et d’exécuter immédiatement les hommes qui tentaient de se soustraire au service dans les forces armées » [45].
La presse s’abstient de transmettre l’image de ces hommes, tributaires comme leurs adversaires, des chaînes de l’instinct de conservation. Elle lui préfère les images d’Epinal oubliées depuis la Première Guerre mondiale.
Même les mercenaires sont pleinement réhabilités et retrouvent une virginité toute neuve. Ainsi, selon le quotidien ivoirien, le colonel Ojukwu considère les commandos du groupe Steiner [46] comme le corps d’élite des forces biafraises.
Jeune Afrique, seule, acceptera de publier le reportage vécu mais hétérodoxe, de M. Michel Honorin, envoyé spécial de l’agence française Gamma, sur le comportement au combat de ce « corps d’élite ». En voici quelques extraits :
« ... Williams n’a pas un geste. Il expédie les hommes d’Armand au carnage. Sans arme. Ceux qui hésitent sont abattus. Il en tuera ainsi six en moins d’une heure... »
« Il tue plus de Biafrais que de Nigérians, » critique Armand...
« Goossens est rapatrié à l’arrière, sous les rafales. Pour lui, au moins, c’est fini. Comme promis, Armand et Boucher le fouillent. Les quatre mille dollars des dernières soldes qu’il portait toujours sur lui ont disparu. Les pistolets s’arment, des menaces de mort fusent, l’argent est retrouvé... »
« Williams, colt en main, balle dans le canon, hurle sans discontinuer l’ordre d’assaut, comme un disque rayé. Armand a un geste vers son arme... »
« ... Alors, les hommes les plus proches du pont s’enfuient en courant : certains jetant leurs armes, on en retrouvera plus de deux cents sur les bords de la piste » [47].
Images d’Epinal également en ce qui concerne les pilotes de la « Croix Rouge Française ». Le plus prestigieux d’entre eux, le commandant Roger Morançay, est basé à Libreville, au Gabon. Il l’est au point de pousser M. Jacques Foccart à obtenir pour lui la rosette de la Légion d’Honneur et à l’en avertir, à l’avance, par une lettre personnelle [48].
L’opinion de l’épouse du pilote, qui est aussi son biographe, sur « les Noirs », est assez symptomatique pour être rapportée :
« … Le seul moyen d’obtenir, écrit-elle, quelque chose de cette race restée primitive, bornée et nonchalante, souvent roublarde et qui a, malgré ce qu’on en croit en Europe, plusieurs siècles de retard, sauf peut-être au Nigeria. Quelques rares coloniaux obtus employaient la méthode du coup de pied dans le c..., ceci n’amenait comme résultat que de bonnes crises de fureur pour le donnant, la haine dans l’esprit du recevant et par la suite l’éjection du colonial qui, cela arriva plusieurs fois, vit avec stupéfaction son ancien boy devenir ministre, voire président ! » [49].
Elle rapporte également le cas d’un couple de Français qui avait une guenon et qui s’est fait expulser du Cameroun parce que « la grande attraction était de lui faire le discours du président... » [50]. Le commandant Morançay, relève son épouse, apportait toujours des bananes à la guenon.
« On a beaucoup parlé, écrit-elle encore, du gain des pilotes dans cette histoire. Qui de vous, messieurs, demande-t-elle, aurait rempli ces missions difficiles à tous points de vue et risqué sa vie presque chaque nuit pour le même prix ? » [51].
L’un des succès de la propagande biafraise réside principalement dans sa capacité de masquer tous ces faits. L’autre, se manifeste par la mobilisation des organismes et groupes les plus disparates. Tout le monde s’en mêle. Le grand rabbin de France, le Grand Orient de France, M. Gunther Sachs, alors époux de Mme Brigitte Bardot, le Nouvel Observateur, etc.
Une grande campagne de collecte de fonds est lancée avec l’appui de l’O.R.T.F. et du gouvernement français. « Pour galvaniser la générosité des Français en faveur du Biafra, un commentateur a touché 30 000 francs »
 [52].
Aux États-Unis, l’escroquerie au Biafra se présente sous une forme plus classique. Ainsi un certain George Shack Jr forme un « Comité pour sauver les enfants du Biafra », et meurt en pleine enquête sur la destination réelle des fonds recueillis [53].
Les douze derniers mois de la survie artificielle du Biafra commencent avec comme arrière-plan cette intoxication généralisée de l’opinion publique mondiale. Elle permettra même la relance des combats, « la troisième guerre du Nigeria ».
Dans son message du Nouvel An 1969, le président Houphouët-Boigny s’en tient toujours à l’argument « humanitaire » pour expliquer sa prise de position favorable à la sécession biafraise. Quand au leader biafrais, il se montre optimiste puisque « notre situation militaire s’est considérablement renforcée et s’améliorera encore dans le courant de l’année prochaine », dit-il.

L’isolement croissant d’Ojukwu


Le 17 janvier 1969, dans un long éditorial, Fraternité-Matin critique les dirigeants africains - ceux du Ghana et du Sénégal en particulier - qui, tout en ayant des sympathies pour la cause biafraise, hésitent à franchir le pas décisif de la reconnaissance de jure. Le journaliste les qualifie de « dogmatiques », ou les considère comme des « réalistes qu’on pourrait tout aussi bien appeler les équilibristes ». Les Biafrais, précise-t-il, sont conscients de leur « biafritude », « toute solution militaire est exclue » et « Gowon... n’en finit pas d’annoncer l’assaut final ».
En fait, l’afflux d’armes, à partir d’août 1968, a permis tout juste de stabiliser la situation sur les fronts de combat ; il convient de tirer profit de cette impasse militaire pour provoquer un afflux de reconnaissances, prélude à la partition du Nigeria.
A tort ou à raison, si la France franchit le pas et reconnaît le Biafra, pensent certains, elle provoquera un changement qualitatif sur le plan diplomatique. La France deviendra donc, durant quelques mois, le principal champ de bataille pour le Biafra.
Dans les tout premiers mois de 1969, on assiste effectivement à une recrudescence des pressions des deux parties.
Pour la première fois, les adversaires français du Biafra apparaissent à visage découvert, et prennent l’initiative : quatre députés - dont un gaulliste - conduits par M. Aymar Achille Fould, arrivent au Nigeria invités par le gouvernement fédéral.
La riposte de la tendance pro-biafraise ne se fait pas attendre : quelques jours plus tard, deux députés U.D.R. - MM. Jean-Claude Fortuit et Alain Terrenoire - partent pour le Biafra.
Fin janvier, à Libreville, les deux parlementaires parlent de « génocide systématique », de « résistance à l’agression », et relèvent que « les biafrais placent essentiellement leurs espoirs de survie » en de Gaulle.
Presqu’au même moment, à Paris, un député, M. Raymond Offroy [54], demande, dans l’hebdomadaire gaulliste Notre République, « La reconnaissance par la France de la République du Biafra ».
Les milieux dirigeants de Paris sont, de toute évidence, divisés. En effet, M. Achille Fould déclare avoir été chargé, à son départ de Paris, d’une mission officieuse auprès du général Gowon, par M. Michel Debré, alors ministre des Affaires étrangères...
Un incident mettra en relief la toute-puissance de la tendance pro-biafraise dont l’Elysée constitue, de toute évidence, le bastion. En effet arrivé à Paris le 4 février, M. Achille Fould attendra 17 jours pour pouvoir remettre - et au « Cabinet du ministre des Affaires étrangères » seulement - le « message que lui a confié le général Gowon... pour le gouvernement français ».


A la mi-février, le président Houphouët-Boigny quitte Abidjan pour Paris. Il est inquiet quant à l’attitude de la France, et ne le cache guère à son entourage. Le lendemain, il est reçu à déjeuner par le général de Gaulle en compagnie, entre autres, des ministres français des Armées, des Affaires étrangères et de M. Foccart. Le chef de l’État français paraît toujours soutenir la cause du Biafra, mais uniquement par Côte d’Ivoire interposée. Il tient à le préciser en déclarant au cours d’un toast :
« Vous êtes le champion d’une juste, grande et noble cause, celle du Biafra, pour laquelle nous vous soutenons sans arrière-pensée. »
L’opinion publique française commence pourtant à ressentir un malaise. Ainsi, une « semaine nationale de secours aux Biafrais » est organisée du 10 au 17 mars 1969 en France sous les auspices du gouvernement : elle soulèvera des polémiques passionnées. Une réunion publique d’information, organisée à la Mutualité par l’Association France-Biafra, dégénère en tumulte. « En dépit des apparences », écrit le chroniqueur du Monde, « les Biafrais sont isolés. »
A cette date, leur isolement est encore plus grand que ne le pense le journaliste français.
En effet, quelques jours auparavant, le 4 mars - c’est-à-dire deux semaines après le déjeuner organisé par le général de Gaulle et auquel il avait participé en compagnie de M. Houphouët-Boigny -, M. Messmer avait choisi l’audience particulièrement réceptive de l’Association de la presse étrangère en France pour admettre, publiquement, l’utilisation par les Biafrais d’armes de fabrication française [55]. Est-ce une « gaffe » ? Ce ne peut en être une, car elle serait monumentale, vu les fonctions de l’orateur et l’objet de la déclaration : pour un ministre des Armées, les problèmes d’armements constituent un sujet tabou. Il s’agit donc d’une indiscrétion voulue ayant pour but de gêner au moins le lobby pro-biafrais. Force est de le constater, si l’attitude du général de Gaulle était réellement ferme, M. Messmer - qui avait administré la preuve de son obéissance inconditionnelle au chef de l’État, face aux chefs de l’Armée française en Algérie - n’aurait pas osé adopter une telle attitude.
Y a-t-il revirement d’attitude du général de Gaulle ? Très probablement oui. Il y est poussé, semble t-il, par le triple contexte français, africain et international.
Sur le plan français, le président Charles de Gaulle est occupé par la préparation - et préoccupé à propos des résultats - du référendum du 27 avril qui lui sera d’ailleurs fatal. D’autre part, au moment même où s’ouvre la conférence préliminaire de la « Francophonie » [56], « les progrès de la francophobie dans les masses populaires nigérianes » [57] ne peuvent que lui paraître préoccupants dans le cadre du grand dessein de « Commonwealth francophone. »
Sur le plan africain surtout, l’évolution des événements ne correspond absolument pas aux prévisions par trop optimistes de certains. Aucun nouvel État d’Afrique n’a pu être amené à reconnaître le Biafra. L’O.U.A., dont le dernier conseil des ministres a achevé ses travaux le 23 février 1969, reste inébranlable sur la question de la défense de l’intégrité territoriale de ses États-membres [58]. La volonté de Lagos non plus, n’a pu être fléchie. Ces faits amènent-ils le général de Gaulle à se rendre définitivement compte de l’inanité du soutien au Biafra ? Le message du général Gowon, rapporté par M. Achille Fould, lui a-t-il paru assez rassurant, quant à l’avenir ?
D’un autre côté, il est vrai, le lieutenant-colonel Ojukwu se montre inébranlable sur le problème de la souveraineté du Biafra. Et le président Houphouët-Boigny croit fermement au mythe du dernier quart d’heure.
Sur le plan international, aucun État, grand ou petit [59], n’a voulu dépasser le stade de l’aide strictement humanitaire. Certes, s’il ne craignait de faire un cadeau empoisonné au Biafra, le Portugal - sans compter l’Afrique du Sud et la Rhodésie - auraient volontiers accepté de reconnaître la nouvelle République.
Le gouvernement britannique, par exemple, harcelé quotidiennement, dans la presse, dans la rue et à la Chambre des Communes, par les parti-
sans du Biafra, reste impavide. De retour à Lagos, M. Harold Wilson réaffirme sa confiance au gouvernement fédéral.
La position américaine, elle non plus, n’a pas évolué depuis la déclaration très dure, de juin 1968 :
« Nous ne reconnaissons pas le Biafra, y lisait-t-on... Nous espérons que les pourparlers vont reprendre et que l’intégrité du pays sera sauvegardée... Le principe d’auto-détermination qui intéresse les pays placés sous domination étrangère n’a aucune application dans le cas d’une sécession qui tend à briser l’unité d’un pays africain indépendant. La reconnaissance d’un pays sécessionniste constituerait un précédent tout à fait malheureux. »
Les États-Unis ne dévieront jamais de cette attitude.
En Allemagne également, le gouvernement de Bonn s’en tient à sa position de soutien des « efforts des autorités centrales de Lagos pour maintenir l’unité du Nigeria ».
Quant à l’U.R.S.S., elle fournit armes et munitions en grandes quantités au gouvernement fédéral, renforce ses assises au Nigeria et son prestige en Afrique. De tous les États à économie planifiée, seule la Chine Populaire manifeste officiellement son soutien au Biafra. La presse ivoirienne ne fera, bien entendu, absolument aucune allusion à cet appui compromettant.
Moscou manifestera davantage encore son soutien au gouvernement fédéral en envoyant, le 5 mars 1969, une escadre à Lagos.
Le Vatican, toujours admirablement bien renseigné, et ayant reçu des assurances quant au sort des catholiques nigérians à la suite des missions de Mgrs Rocheau et Rhodain, se montre beaucoup plus réservé envers le Biafra : l’épiscopat français demande aux fidèles « de ne pas participer » à la « Semaine nationale de secours au Biafra » organisée pourtant sous l’égide du gouvernement français.
L’organisation des Nations Unies, enfin, refuse de se mêler d’un problème qu’elle considère strictement africain. M. Thant, pour sa part, ne cache pas ses sympathies pour la cause fédérale.
Donc, la cause du Biafra, en reflux sur le plan français, ne soulève toujours aucun écho sur le plan diplomatique africain et mondial.


Ce contexte politique pousse, semble-t-il, le général de Gaulle à opter pour la retraite en bon ordre. En a-t-il informé au préalable le président Houphouët-Boigny ? On ne le sait. Selon les renseignements et les documents disponibles à l’heure actuelle, on peut avancer le schéma de retrait que voici [60] :
Le 5 mars, c’est-à-dire le lendemain de la déclaration de M. Pierre Messmer sur la fourniture d’armes de fabrication française au Biafra par l’intermédiaire de la Côte d’Ivoire et du Gabon, le capitaine Lebeurrier part de Libreville pour la piste d’atterrissage biafraise d’Uli. Il est chargé d’informer le lieutenant-colonel Ojukwu que les fournitures d’armes françaises cesseront et qu’il lui faut négocier un réglement aussi honorable que possible.
Le moment est bien choisi, car c’est le début de la saison des pluies, « facteur favorable aux troupes du Biafra ». D’autre part, on le sait à ce moment avec certitude, si M. Ojukwu est réellement partisan du mot d’ordre « l’indépendance ou la mort », « la majorité écrasante de son état-major est favorable à la recherche d’une solution au prix d’une concession, même assez grande » [61]. Il s’agit donc de renforcer la position des « colombes » qui entourent le leader sécessionniste et de provoquer une solution négociée, seule susceptible d’éviter le pire.
Le 10 mars, s’ouvre à Paris la « Semaine nationale de secours au Biafra ». Ce même 10 mars, les livraisons quotidiennes moyennes de 25 à 30 tonnes d’armes et de munitions au Biafra sont interrompues. Entre cette date et le 1er avril suivant, il y aura, en tout et pour tout, trois giclées de 6 à 7 tonnes chacune [62]. Un bateau des Chargeurs Réunis, transportant armes et munitions, arrivé à Libreville, ne sera pas déchargé 15 jours durant. C’est une atmosphère de fin de guerre à Libreville.
Dans une dépêche datée du 4 avril, et expédiée de Libreville, M. Thierry Desjardins, envoyé spécial du Figaro, écrit :
« Les Biafrais sont au bout du rouleau, les armes se mettent par trop à leur manquer... Depuis des mois, le Biafra recevait par nuit claire 50 tonnes d’armes... Depuis trois semaines, les décollages ont pratiquement cessé... On cache à peine au Biafra, actuellement, une certaine rancœur à l’égard de Paris... Quand j’ai quitté Libreville pour Umuahia, l’autre nuit, beaucoup de gens m’ont dit : “Vous allez assister à la fin de la guerre du Biafra.” Si demain, après-demain, le miracle d’une arrivée d’armes n’a pas lieu, ils auront peut-être raison. »
La presse anglaise n’est pas tenue à autant de ménagements et de sous-entendus. Selon West Africa, de Londres, « il est clair que, durant trois semaines, au mois de mars, le président de Gaulle avait effectivement ordonné d’arrêter les fournitures d’armes... Il semblerait que M. Foccart ... s’y soit opposé ainsi que le président Houphouët-Boigny de Côte d’Ivoire... »
 [63].
Effectivement, tout semble terminé. Le responsable du S.D.E.C.E.
- c’est le directeur du Transgabon - reste invisible. Les gens informés,
tels que le colonel Merle - conseiller militaire de l’ambassade de France et aussi responsable au Gabon de la Croix Rouge Française - paraissent se désintéresser de la situation. M. Delauney, ambassadeur de France à Libreville, dit à un journaliste :
« J’ai l’impression d’être un salaud, d’avoir encouragé les gens à se battre et maintenant de les abandonner. »
Le 28 mars, le président Houphouët-Boigny arrive à Paris. Le 5 avril, les livraisons françaises d’armes et de munitions reprennent leur rythme d’antan [64]. Le général de Gaulle a, de toute évidence, changé une fois de plus d’optique.
Pourquoi ce second renversement d’attitude ? L’explication avancée par M. Thierry Desjardins, envoyé spécial du quotidien Le Figaro au Biafra, paraît la plus plausible : en dépit de la saison des pluies, l’armée nigériane progresse rapidement et Umuahia risque de tomber. Or les Biafrais doivent avoir les moyens de résister - et d’échapper ainsi à la capitulation - jusqu’à la nouvelle réunion, à Monrovia, le 17 avril, de la commission consultative de l’O.U.A. Arrivé à Libreville en provenance du Biafra, M. Desjardins écrit :
« ... Il est tout aussi évident que les amis du Biafra, que ce soit à Libreville, à Abidjan ou même dans les grandes capitales européennes, ont « supplié » les Biafrais de tenir coûte que coûte jusqu’à cette nouvelle échéance. On dit qu’Houphouët-Boigny ira à Monrovia. Et avec un plan de paix « au moins discutable ». Il ne peut y aller que si le Biafra existe encore »
 [65].
Le 17 avril, en sortant de l’Elysée, le président Houphouët-Boigny laisse effectivement entendre qu’il pourrait partir pour Monrovia [66]. Quant aux combats qui font rage, il déclare avec assurance : « Umuahia n’est pas encore prise. Les canons peuvent tirer sur une ville sans pour cela qu’elle tombe. Même si Umuahia tombait, la guerre continuerait. »

Avril 1969 : début de la « 3e guerre du Nigeria »


L’effusion de sang sera prolongée, à nouveau, de huit autres mois.
La reprise des livraisons d’armes françaises renforce la position militaire du Biafra, et provoque, surtout, l’échec de la conférence de Monrovia. Rentré à Niamey, le président Hamani Diori, rappelons-le homme modéré et conciliant par nature, et très proche de son collègue ivoirien, tient à dénoncer les dirigeants de la sécession, mais aussi les puissances, les hommes et les organisations qui soutiennent le Biafra.
« La meilleure forme humanitaire, ajoute-t-il, le meilleur principe de respect des enfants qui meurent de ce massacre, c’est de faire arrêter la guerre et non d’exciter les gens à se battre. »
Le départ du général de Gaulle, après l’échec du référendum du 27 avril, amène, dans la confusion des premiers jours de l’interrègne de M. Poher certains responsables français à accélérer le rythme des livraisons « pour constituer de grands stocks d’armes à Libreville » [67]. Dès le 2 mai, le président Houphouët-Boigny arrive à Paris.
Bientôt, l’accession au pouvoir de M. Georges Pompidou - qui « n’a pas le même intérêt passionné pour l’Afrique que de Gaulle » [68] - rendra le ravitaillement direct plus aléatoire.`
Il convient donc de diversifier, très rapidement, les sources d’approvisionnement du Biafra en armes et en munitions, et d’intensifier les livraisons. Selon le Nouvel Observateur :
« Le président gabonais Bongo... est fidèle "client" de Paris, tout comme le président ivoirien Houphouët-Boigny... Tous deux... organisent même une coopération secrète avec la France, l’Afrique du Sud, le Portugal et la Rhodésie pour l’envoi de matériel de guerre au Biafra... » [69].
Bien entendu, la coopération avec les trois derniers États cités doit être strictement secrète, car on ne peut décemment expliquer leur soutien par leur attachement au « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ».
Mais comment empêcher les fuites, surtout quand il s’agit de milliers de tonnes de matériel, dans des pays minuscules comme la Côte d’Ivoire et le Gabon, et où on ne trouve qu’une piste d’atterrissage pour gros porteurs, et un seul port.
Dès le 11 mai 1969, Le Monde signale l’afflux croissant d’armements en provenance d’Afrique du Sud. Le Sunday Telegraph du 10 août 1969, fait état également de fournitures d’armes importantes par l’Afrique du Sud, la livraison étant assurée par des aéronefs sud-africains, faisant escale à Libreville avant de repartir. Le 21 novembre, la Feuille d’Avis de Lausanne publie une interview du commandant Bachman, officier suisse, qui déclare tranquillement « être parti pour le Biafra sous le pavillon de la Croix Rouge » [70], et avoir livré des armes aux sécesionnistes. Une année plus tard, les responsables de la firme Buehrle d’Oerlikon passeront en jugement, à Berne, pour ventes illégales d’armes, entre autres au Biafra.
Le pilote suédois Carl Gustav von Rosen annonce, dans une interview, qu’il dispose de cinq avions « fabriqués aux usines Saab » et « équipés pour le combat, sur une base aérienne militaire proche de Paris » [71].
En décembre 1969, un communiqué de Lagos signale l’atterrissage
forcé d’un avion portugais qui devait être livré au Biafra. Le pilote déclare avoir« effectué régulièrement des vols d’une base militaire à Abidjan, jusqu’à une piste d’atterrissage rebelle » [72].


Le président Houphouët-Boigny prend ainsi de plus en plus de risques pour assurer la victoire du Biafra et atteindre son objectif stratégique. Selon l’hebdomadaire londonien West Africa : « Cela nous rappelle plus Kwame N’Krumah que le rusé et prudent Houphouët des dernières années » [73]. Abidjan devient plus que jamais « la plaque tournante des opérations d’aide à la sécession biafraise » [74].
Des risques, le président Houphouët-Boigny n’hésitera pas à en prendre aussi dans le domaine politique et sur un sujet particulièrement délicat. En effet, il acceptera d’aller jusqu’au refus de condamner l’Afrique du Sud et le Portugal à L’O.N.U., « pour protester, dira le délégué ivoirien, contre le silence coupable du monde et particulièrement des Africains devant le drame nigéro-biafrais... »
Par ailleurs, quatre mois durant, la politique ivoirienne essaiera, passant outre le veto de l’O.U.A., d’internationaliser le problème en obtenant l’inscription de la question biafraise à l’ordre du jour de l’Assemblée générale des Nations Unies. Le président Houphouët-Boigny, qui se félicitait jadis de la tendance à régler certains différends « dans un cadre exclusivement africain, à l’écart des antagonismes étrangers à notre continent », fera preuve d’un remarquable esprit de suite dans sa lutte pour internationaliser la cause du Biafra. Les efforts du chef d’État ivoirien seront toutefois voués à l’échec.
Le président ivoirien n’hésitera pas non plus à accepter des sacrifices financiers pour assurer le triomphe de la cause biafraise. La Lettre Africaine - une feuille confidentielle éditée à Paris - devait évaluer, le 26 mai 1970, l’apport ivoirien, de « 12 à 15 milliards de C.F.A. ».
L’analyse comparative des budgets ivoiriens montrera effectivement une montée en flèche du déficit qui passe de 5,5 milliards de francs C.F.A. en 1968, à 17,1 milliards l’année suivante, et à près de 31 milliards pour l’année 1970. Une partie de ce déficit est due, très probablement, à l’aide matérielle au Biafra, démuni de toutes ressources sauf celles provenant des collectionneurs de timbres-poste et de billets de banque.
Sur le plan diplomatique, le général Ojukwu et le président Houphouët-Boigny se voient obligés de faire feu de tout bois. Il en est ainsi de l’affaire dite des « pétroliers italiens ». Le 9 mai, au cours d’un raid contre un camp de travailleurs de la compagnie italienne A.G.I.P., un commando biafrais tue onze d’entre eux, et en capture 18, dont 14 Italiens. Dès la diffusion de l’information, le président de la société pétrolière italienne arrive à Abidjan pour rencontrer le président Houphouët-Boigny. Il est suivi, peu après, par le sous-secrétaire d’État aux Affaires étrangères.
Le 1er juin, un tribunal d’exception condamne les techniciens à la peine de mort. Pour Avanti, dont le directeur, M. Pietro Nenni, est aussi ministre italien des Affaires étrangères, « les Biafrais... entendent... obtenir la reconnaissance de leur gouvernement en échange de la libération des prisonniers ». Mais le chantage est un peu trop grossier et l’opinion publique européenne risque de se retourner contre le Biafra. Ils sont remis en liberté.
Le 7 juin, les pétroliers italiens font spécialement escale à Abidjan. Ils sont reçus par le président Houphouët-Boigny qui rappelle « le génocide » au Biafra et insiste sur le« bel exemple d’humanité que le peuple du Biafra et le général Ojukwu viennent de donner au monde ».
Deux semaines plus tard, l’hebdomadaire italien Europeo signalera que selon M. Louis Mbanefo, président de la Cour suprême du Biafra, le groupe pétrolier italien avait versé 3 000 000 de dollars, non comme rançon, mais « au titre des concessions pétrolières exploitées » [75].


On a de nouveau recours au chantage à la famine. Le 6 juin, à la suite, affirme Lagos, d’une méprise due aux attaques aériennes biafraises organisées par le pilote suédois von Rosen, la chasse nigériane abat un avion de la Croix Rouge Internationale. Cela provoque une vague d’émotion de par le monde. Pour éviter de tels incidents et aussi freiner l’envoi d’armes au Biafra, le gouvernement fédéral interdit les vols de nuit et propose à nouveau des vols de jour contrôlés.
Lagos commence par proposer l’utilisation d’aérodromes nigérians par les avions de la Croix Rouge. Le Biafra refuse. Comme solution transactionnelle, le général Gowon accepte un ravitaillement aérien des régions rebelles à partir d’aérodromes étrangers, à la seule condition d’escales à Lagos à l’aller et au retour aux fins d’inspection des cargaisons. M. Ojukwu rejette également cette solution.
Le Washington Post du 11 juillet ne cache pas son indignation. « Le Biafra, écrit l’éditorialiste américain, prive son propre peuple de ce qui est nécessaire à sa subsistance, dans l’espoir évidemment que le spectacle de sa souffrance va forcer les étrangers à imposer des restrictions politiques au Nigeria... La famine ne devient pas une arme de guerre acceptable, simplement du fait qu’elle est utilisée par un leadership désespéré contre sa propre population réduite à l’impuissance. »
Le général Ojukwu reste inébranlable.
Nouvelle concession du gouvernement fédéral, qui propose, cette fois, des vols directs du C.I.C.R. entre Cotonou et Santa Isabel d’une part, et le Biafra de l’autre, à la condition que ses fonctionnaires puissent contrôler les cargaisons au départ [76]. Le C.I.C.R. accepte, mais le Biafra rejettera aussi cette troisième suggestion.
Le Timesde Londres se trouve réduit à en appeler directement à la France pour « qu’elle use de son influence auprès du général Odumegwu Ojukwu », afin que ce dernier accepte de voir son peuple soulagé de la famine.
En fait, si M. Ojukwu acceptait des vols diurnes du C.I.C.R., les avions affrétés par les Églises, eux aussi, effectueraient des vols de jour pour échapper aux dangers des atterrissages de nuit sur la piste d’Uli insuffisamment balisée. Or, « les avions qui transportent des armes ... atterrissent de nuit sur l’aérodrome d’Uli plus au moins sous la protection des avions d’aide humanitaire » [77].
A la veille de l’écroulement du Biafra et de sa fuite en Côte d’Ivoire, le général Ojukwu discutait toujours des modalités de l’envoi de secours par le C.I.C.R.


En ce qui le concerne, rien, semble-t-il, ne peut amener le président Houphouët-Boigny à affaiblir son soutien au Biafra.
Le 16 juillet 1969, il est de nouveau à Paris, et déjeune avec le successeur du général de Gaulle. A sa sortie de l’Elysée, il confirme avoir entretenu son hôte du problème biafrais, parle de génocide, des milliers de Biafrais qui meurent chaque jour par les armes et la faim, et fait entièrement sienne la thèse biafraise de discussions sans préalable, c’est-à-dire en fait la reconnaissance préalable du Biafra en tant qu’entité distincte.
Rentré à Abidjan afin d’y assister aux fêtes anniversaires de l’indépendance, il repart pour Paris le 9 septembre 1969. Le 16, il rencontre à nouveau le président Pompidou. Ils reparlent du Biafra. Le président Houphouët-Boigny ne veut toujours pas dévier de son objectif de départ.
Et pourtant les obstacles se multiplient. Dès le 29 août 1969, une dépêche A.F.P. confirme les réserves de Paris : selon le correspondant, si des armes françaises parviennent au Biafra, elles proviennent « de pays africains favorables à la cause biafraise ». En septembre, le Dr Azikiwe, Ibo, ex-président du Nigeria et qui avait amené MM. Nyéréré et Kaunda à reconnaître le Biafra, lance une attaque violente contre le général Ojukwu et l’accuse d’être « un chef sans pitié, inaccessible à la raison ». Le général Gowon se déplace, et accumule les succès diplomatiques, le 24 octobre à Kinshasa, le 27 à Yaoundé, le 29 à Brazzaville.
Le 6 novembre, Fraternité-Matin accorde la moitié de sa première page au démenti opposé par les autorités biafraises à une information, également de source biafraise, relevant que « les Biafrais seraient prêts à renoncer à la sécession si leur sécurité était garantie ». « Personne de sensé, aurait déclaré le porte-parole de M. Ojukwu, ne peut s’attendre que le Biafra renonce à son indépendance... »
Le 16 décembre 1969, à trois semaines de l’écrasement final des troupes biafraises, les conditions léonines posées par le général Ojukwu à la médiation offerte par l’empereur d’Éthiopie, amenèrent les délégations des deux parties, arrivées à Addis-Abéba, à repartir sans avoir même pris contact. Vingt-quatre heures auparavant, le 15 décembre, les délégués biafrais, en route pour Addis-Abéba, avaient fait une escale de deux heures quarante-cinq dans la capitale ivoirienne et « ont vraisemblablement été reçus par le chef d’État ivoirien » [78]. Ils se montreront intraitables dans la capitale éthiopienne.
Neuf jours avant la fuite du général Ojukwu, l’état d’intoxication ou d’auto-intoxication du président Houphouët-Boigny le pousse à se féliciter, dans son message de Nouvel An à la nation [79], de la prise de conscience du fait biafrais par de nombreux pays.


Le jeudi 8 janvier 1970, M. Ojukwu quitte le Biafra. Le 9 janvier à 23 heures, le « Mystère 20 » du président Houphouët-Boigny l’amène de Libreville, sans doute à Abidjan. A ce moment, le président ivoirien est déjà à Yaoundé, avec le président Bongo du Gabon, pour y assister à la fête nationale du Cameroun.
« Dans la mesure où il existe une volonté de se libérer, le problème continuera à se poser » [80], déclare M. Usher Assouan, qui se trouve aussi à Yaoundé. Le lendemain, le général Effiong, successeur du leader biafrais, demande la cessation des combats, et condamne « les éléments de l’ancien régime qui ont rendu impossible les négociations et la réconciliation » [81].
Cela n’empêche pas le président Albert Bongo de manifester toujours un optimisme à toute épreuve : « Au Biafra, dit-il, ce n’est pas la fin… Rien ne dit que la guerre est terminé, c’est peut-être simplement une phase difficile » [82].
Le lendemain 13, à Libreville, le président gabonais donne une conférence de presse que l’envoyé spécial de l’A.F.P. rapporte dans les termes que voici :
« Le président Bongo a déclaré que, en dépit de l’effondrement de la résistance militaire organisée, “le Biafra existe encore” et qu’il n’était pas évident que les soldats biafrais acceptent de se rendre. Après un appel téléphonique d’Abidjan, qui interrompit sa conférence de presse, M. Bongo a cependant ajouté que si l’unité du Nigeria se recréait, comme il le souhaitait, il serait prêt, comme les quatre autres gouvernements ayant reconnu le Biafra, à offrir ses “bons offices”... »
Le troisième feuillet de cette dépêche précise :
« A l’issue de sa communication téléphonique avec Abidjan, le président Bongo a annoncé que ses déclarations d’aujourd’hui seraient les dernières qu’il comptait faire à propos du Biafra et que les exilés biafrais qui se trouvent au Gabon pourraient y demeurer à condition qu’ils s’abstiennent à l’avenir de toute activité politique.
Le président Bongo a reçu en fin de matinée M. Jacques Foccart, secrétaire général à la présidence de la République française pour les Affaires africaines et malgaches. »
A 15 h 43, soit cent dix minutes après la fin de la diffusion de cette dépêche, l’A.F.P. enverra un rectificatif ainsi libellé :
« Prière supprimer : “Comme il le souhaite”, et lire la phrase : “M. Bongo a cependant ajouté que, si l’unité du Nigeria se recréait, il serait prêt”, etc., le reste sans changement. »
On parle de guérillas. "Pour nous le Biafra existe" réaffirme toujours le président Bongo, huit jours après le départ du général Ojukwu pour Abidjan.
Le Monde se demande s’il faut « au risque de provoquer de nouveaux drames, donner des encouragements à quelque mouvement de guérilla. »
Paris y paraît hostile. Selon le Financial Times, « la France est en pleine marche arrière... Des officiels français semblent prêts à admettre que leurs tentatives de briser le Nigeria - un pôle d’attraction pour les petits États de la Zone Franc, successeurs de l’A.-O.F. - ont échoué, plutôt que d’encourager, d’une façon quelconque, une prolongation de la résistance biafraise ».
Les adversaires africains du président Houphouët-Boigny pavoisent. Au Sénégal, on écrit :
« Nous avons trop longtemps lutté et combattu contre la balkanisation (de l’ex-A.-O.F) pour ne pas saluer, comme une victoire de l’unité africaine, le triomphe des forces armées fédérales sur les sécessionnistes » [83].
Radio-Conakry condamne « ceux qui, jusque-là, ont soutenu et aidé Ojukwu dans sa rébellion sécessionniste [et] versent aujourd’hui des larmes de crocodile ».
De Nouakchott, le président de la République islamique de Mauritanie félicite le général Gowon « pour la grande victoire que vous venez de remporter sur les forces de destruction qui tentaient de mettre en cause l’unité du Nigeria ». A Brazzaville, l’Agence congolaise d’information se montre encore plus sévère. « L’Afrique consciente, écrit son éditorialiste, ne pardonnera pas à certains responsables d’avoir été les complices de la cupidité... »

Notes

[1C’est en octobre 1960, après l’accession de la Nigeria à l’indépendance, que Paris et Londres ont décidé officiellement d’adopter et d’encourager l’emploi du genre masculin.

[2Les relations diplomatiques entre les deux pays ne seront rétablies qu’en octobre 1965, après quatre ou cinq tentatives des dirigeants de Lagos, et après la découverte d’un gisement pétrolier par la société française S.A.F.R.E.P. (Société anonyme française de recherche et d’exploitation du pétrole).

[3Fraternité-Matin du 28 juin 1969.

[4Un article de L’Express du 13 décembre 1971, situe , semble-t-il, assez bien le personnage. En voici quelques extraits :
« Son nom ne figure ni à l’annuaire, ni au “Who’s who”, ni sur la liste des cabinets ministériels. Il a pourtant un bureau et une secrétaire au secrétariat général de la Présidence de la République pour les Affaires Africaines et Malgaches... M. Jean Mauricheau-Beaupré est, en effet, un homme secret... D’Abidjan, il coordonnait l’ensemble des opérations d’aide française au Biafra sous le nom de M. Jean. Un nom connu, entre autres, d’un ingénieur agronome envoyé en mission en Côte d’Ivoire, mais chargé secrètement d’y contrôler les transports d’armes au début de l’hiver 1969-1970 : M. Roger Delouette, dit Delore, arrêté le 5 avril aux États-Unis avec 44 kilos d’héroïne. Et un carnet d’adresses intéressant. »

[5A.F.P. du 16 juillet 1969.

[6Le Monde du 5 août 1966.

[7A.F.P du 14 août 1966.

[8 Le Monde du 11 octobre 1966.
Effectivement, dans une ultime tentative pour montrer la vanité de la sécession, le lieutenant-colonel Gowon annoncera le 24 avril 1967, la création de cet État d’Ogoja-Calabar.

[9Reuter du 14 mars 1967.

[10L’avenir du Biafra, Raph Uwechue, page 63 (Édition Jeune Afrique).

[11Dépêche A.F.P. du 26 mai 1967.

[12N.A.P. du 19 juin 1967.

[13A.F.P. du 11 août 1967.

[14Notes d’écoutes de la B.B.C., émission de Radio-Bénin en anglais du 14 août 1967, à 20 heures G.M.T.

[15De plus, le commandant français Roger Faulques est déjà sur place, et présente, à cette époque, un autre mercenaire célèbre, M. Rolf Steiner, ex-O.A.S., à M. Ojukwu (A.F.P. du 7 août 1971).

[16Le Monde du 17 juillet 1967.

[17Radio-Enugu avait essayé de démontrer que si Moscou était fidèle au marxisme, « il ne soutiendra pas le Nigeria, l’un des derniers bastions de féodalisme dans le monde moderne (qui) n’a même pas atteint le stade petit-bourgeois », alors que « le régime actuellement au pouvoir au Biafra est un gouvernement populaire ». (Notes d’écoutes de la B.B.C., émission de Radio-Enugu en anglais du 5 août 1967, à 18 heures G.M.T.)

[18Notes d’écoutes de la B.B.C., émission de Radio-Enugu en anglais, du 14 juin 1967, à 15 heures G.M.T

[19Fraternité-Matin du 1er avril 1968.

[20L’avenir du Biafra, ouvrage déjà cité, pages 105, 108, et 109.

[21M. J. Foccard donnera, bien plus tard, une idée de son influence sur le général de Gaulle en déclarant : « C’est moi qui ai amené le général de Gaulle à faire intervenir l’armée française (au Tchad) à une époque où (M. Tombalbaye) était en difficulté avec la rébellion » (Le Soleil du 6 février 1974).

[22Voir plus loin L’isolement croissant d’Ojukwu et Avril 1969 : début de la « 3e guerre du Nigeria ».

[23New York Times du 17 août 1968.

[24La guerre des rapaces, Claude Brovelli et Jean Wolf, Albin Michel, p. 255.

[25Le Monde du 1er novembre 1968.

[26Voir chapitre 4, Le double objectif de la "double nationalité".

[27Il disait : « Je ne m’engage jamais à la légère, je m’engage après mûre réflexion » (Fraternité du 18 août 1961).

[28Dépêche A.F.P. du 25 avril 1968.

[29Rapportant dans une brochure - intitulée La rébellion d’Ojukwu et l’Opinion mondiale - une conversation qu’il eut le 4 mai 1968 avec M. Ojukwu à Umuahia, le Dr Nabo Graham Douglas, ancien procureur général du Nigeria de l’Est, écrit (p.14) : « ... (Ojukwu) admit presque qu’il avait perdu la guerre, mais il croyait au miracle qui pouvait encore se produire et entraîner un renversement de la situation. Il fondait alors son espoir de pouvoir entretenir la rébellion sur le fait qu’une quinzaine de jours auparavant, la République de Tanzanie avait accordé la reconnaissance diplomatique à son régime. L’espoir de la victoire reposait maintenant sur cette “percée” diplomatique.. ».

[30Selon Rolf Steiner, la reprise des livraisons eut lieu le 13 juillet 1968 avec l’atterrissage à Uli « du premier avion français chargé de munitions... venant du Gabon », Carré Rouge, Éditions Robert Laffont, 1976, p. 267.

[31La guerre des rapaces, ouvrage déjà cité, p. 182.

[32Ibid., p. 258.

[33Ibid., p. 271.

[34Fraternité-Matin du 8 octobre 1968.

[35Jeune Afrique du 23 décembre 1968.

[36Dépêche A.F.P. du 4 mars 1969.

[37Fraternité-Matin du 3 juillet 1968.

[38Fraternité-Matin du 8 août 1968.

[39La guerre des rapaces, ouvrage déjà cité, pp. 49 et 63.

[40136, route du Chêne, 1224 Genève, Suisse.

[41Rolf Steiner met en relief l’impact au plan de la propagande du tapage organisé autour des enfants biafrais. « La stupide sensibilité blanche, écrit-il, ne réagissait en définitive qu’aux malheurs atteignant les jolis petits minois ». Ouvrage déjà cité ; p. 260.

[42Fraternité-Matin du 23 juillet 1968.

[43Déclaration de M. Pierre Elliot Trudeau, Premier ministre du Canada, débat de la Chambre des Communes - 27 novembre 1969, p. 1322.

[44Dépêche A.F.P. du 15 juillet 1969.

[45Dépêche A.F.P. du 16 janvier 1970.

[46Une dépêche A.F.P. datée du 7 août 1971, mais en provenance de Khartoum, est moins brillante. Tombé prisonnier aux mains des troupes gouvernementales soudanaises alors qu’il était au service des sud-soudanais, M. Steiner fait des révélations : sa prise de contact avec M. Ojukwu date de l’été 1967 ; en septembre 1968, « ayant rencontré à Libreville un représentant de Jacques Foccart, il aurait obtenu de lui l’équipement nécessaire pour 20 000 soldats biafrais ».

[47Jeune Afrique du 23 décembre 1968.

[48Le Laboureur de Nuages, Suzanne Morançay - Nouvelles Éditions Debrisse, p. 212.

[49Ibid, p. 134.

[50Ibid., p. 140.

[51Ibid. p. 213. A ce propos, M. Bernard Ullmann, envoyé spécial de l’A.F.P. à Libreville, câblera, le 21 janvier 1970, à son agence, qu’un chef de bord touchait en plus de son salaire de 3 000 dollars par mois (environ 1 500 000 anciens francs), plus de 750 dollars pour chaque atterrissage en territoire ibo. Selon tous les observateurs, durant cette période, la plupart des pilotes faisaient deux allers-retours par soirée. Pour des raisons humanitaires.

[52L’Express du 17 avril 1972.

[53Rolf Steiner évoque le cas d’un certain Gregor Klemann, un Européen devenu millionnaire « uniquement en prélevant ses commissions sur l’aide collectée pour les enfants biafrais » . Ouvrage déjà cité - p. 297.

[54Ex-ambassadeur de France au Nigeria, il avait été prié - en 1961, après l’explosion de la bombe atomique expérimentale au Sahara - de quitter Lagos, avec quelque rudesse.

[55Voir page 108 le texte de la dépêche A.F.P. du 4 mars 1969.

[56A Niamey du 17 au 20 février 1969.

[57Le Monde du 16 mars 1969.

[58En 1967, la conférence des chefs d’Etat avait condamné « tout acte de sécession dans chaque État-membre » (A.F.P. du 14 septembre 1967). En 1968, la conférence au sommet avait demandé au Biafra de coopérer « avec les autorités fédérales afin de restaurer la paix et l’unité au Nigeria » (A.F.P. du 10 septembre 1969.)

[59Haïti sera le cinquième et dernier État à reconnaître le Biafra, le 25 mars 1969.

[60Mon mémoire du 15 avril 1969 à l’issue d’une violente discussion avec le président Houphouët-Boigny.

[61Ma note du 9 avril 1969 au président Houphouët-Boigny.

[62Nous ne possédons aucune information, sur les fournitures - s’il y en avait à ce moment - en provenance d’autres sources (Afrique du Sud, Rhodésie, Portugal, Suisse).

[63West Africa du 31 mai 1969.

[64Le Premier ministre anglais, dans une déclaration à la Chambre des Communes, croit « savoir que les envois au Biafra d’armes en provenance française avaient repris après avoir été temporairement interrompus ». (Le Monde du 14 juin 1969).

[65Le Figaro du 15 avril 1969.

[66Il refusera finalement d’y aller.

[67West Africa du 15 novembre 1969.

[68Ibid.

[69Le Nouvel Observateur du 19 janvier 1970.

[70A.F.P du 21 novembre 1969.

[71Le Monde du 29 mai 1969.

[72A.F.P. du 10 décembre 1969.

[73West Africa du 31 mai 1969.

[74L’Express du 6 décembre 1971.

[75Dépêche A.F.P.du 20 juin 1969.

[76Le Figaro du 5 septembre 1969.

[77Dépêche A.F.P. du 13 août 1969.

[78Dépêche A.F.P. du 15 décembre 1969.

[79Fraternité-Matin du 2 janvier 1970.

[80Dépêche A.F.P. du 11 janvier 1970.

[81Dépêche A.F.P. du 12 janvier 1970.

[82Ibid.

[83Dépêche A.F.P. du 14 janvier 1970.

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