La crise de régime

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_ Au tout début de janvier 1970, le président Houphouët-Boigny avait donc rajeuni son Cabinet et réorganisé le P.D.C.I. _ A ce moment-là, il croit en effet avoir atteint son but, c'est-à-dire le partage du pouvoir avec les fractions bourgeoise et intellectuelle de l'élite ivoirienne, mais sous le leadership politique des «aînés», c'est-à-dire des représentants des planteurs qui monopolisaient il n'y a guère le pouvoir. _ Durant les dix années qui suivront, il luttera pour préserver l'équilibre originel de 1970 entre les trois composantes de la bourgeoisie ivoirienne. Dix années durant, il multipliera compromis et concessions, pour préserver l'essentiel, à savoir la direction politique des affaires publiques. Il paiera de sa personne, il jettera dans la balance son prestige personnel pour parer les attaques des fractions non terriennes de la bourgeoisie. _ Mais les récents événements ou plutôt bouleversements de la scène politique ivoirienne semblent indiquer que le Président, sous la pression des classes montantes, se trouve contraint d'aller beaucoup plus loin. Il ne s'agit plus en effet d'un nouveau partage ou même d'un partage autrement équilibré du pouvoir. L'enjeu se situe, depuis peu, au niveau supérieur, à celui, vital, de la direction du pouvoir. _ Une abondance d'indices mettent en relief l'ampleur de la crise de régime que traverse la Côte d'Ivoire. _ Il en est ainsi du VIIe Congrès et de l'entrée massive des jeunes au Bureau Politique après le rapport du «Camarade Houphouët-Boigny» [[{Fraternité-Matin} du 30 septembre 1980.]], de la suppression du secrétariat général du Parti Démocratique de Côte d'Ivoire et de la mise à l'écart de son titulaire depuis vingt ans, M. Philippe Yacé, sans doute à la grande satisfaction des anciens emprisonnés, Mockey [[M. Mockey trouvera la mort dans un accident de voiture quelques mois plus tard.]] et Banny en tête. _ Il en est ainsi de l'élimination des deux tiers des députés sortants et de l'afflux massif de nouveaux élus plus proches de la bourgeoisie d'affaires que de celle des planteurs. _ Il en est surtout ainsi du remplacement de M. Philippe Yacé par Konan Bédié à la présidence de l'Assemblée nationale, permettant ainsi à ce porte-drapeau de la bourgeoisie d'affaires, démissionné en juillet 1977 - dans un flot de rumeurs de prévarication, de corruption, de spéculation immobilière - de revenir, de façon spectaculaire, sur le devant de la scène politique, et de se poser en concurrent - de MM. Banny, Yacé et Alliali - pour la succession. _ Il en est ainsi du changement du mode de scrutin qui illustre la faillite de la politique d'unité nationale et la reconnaissance de l'omniprésence du fait tribal combattu, en principe, depuis un demi-siècle. _ En effet, les élections ne se font plus sur la base d'une liste nationale. Chaque député représente dorénavant une circonscription, c'est-à-dire une entité ethnique plus ou moins homogène. De même, le choix des ministres se fait sur une base régionale. A Abidjan, on en est ainsi à mettre en relief qu'un Bété est à la tête de l'Armée, qu'un Dioula commande la Marine, que le chef de la police… Personne ne cherche plus à cacher, par exemple, le renouveau spectaculaire de l'hostilité des Bétés. _ Il en est ainsi, parallèlement à la résurgence du fait tribal, du renouveau des considérations et rumeurs fétichistes qui empoisonnent l'atmosphère à Abidjan. On cherche des explications ésotériques à la non-désignation par M. Houphouët-Boigny de son vice-président [[On sait que le refus obstiné du président Houphouët-Boigny avait provoqué l'incartade de Camille Adam à la Convention Nationale de novembre 1981.]] ; on s'étonne des travaux sans fin du mausolée de Yamoussoukro ; certains ministres vont jusqu'à comparer l'incident tragique survenu dans la résidence du Président à la mi-novembre 1981 à celui survenu à M'Bahiakro il y a quelques années. _ Il en est ainsi, sur le plan personnel, de l'hostilité du président Houphouët-Boigny envers M. Philippe Yacé et qui ne peut s'expliquer uniquement par les remarques de ce dernier sur l'actuel maire du Plateau ; de ses problèmes familiaux, domestiques, de ses rêves de plus en plus grandioses pour Yamoussoukro. _ Il en est ainsi enfin sur le plan financier, quand des factures de fournisseurs de l'État ou même du Président restent impayées parfois depuis plus d'un an. _ Tous ces événements ont pour arrière-plan un malaise social indéniable. Les centaines de cadres grassement payés par des sociétés d'État se sont retrouvés chômeurs du jour au lendemain, ou au mieux, ont dû accepter des postes bien moins rétribués. Les cols blancs dans leur ensemble ne cachent pas leur mécontentement face à la hausse continuelle des prix et à la stagnation, voire la régression, de leur pouvoir d'achat. Les étudiants, traumatisés par le chômage de leurs aînés, sentent que l'avenir est bouché. Les grèves sauvages des ouvriers se multiplient. La grogne des petites gens devant le superbe des quartiers voisins devient grondement, voire hargne. Le lumpen prolétariat, formé en grande partie d'immigrés entassés dans les bidonvilles des faubourgs, constitue une masse de manœuvre disponible et réceptive… _ Circonstance aggravante pour la Côte d'Ivoire, cette crise de régime se manifeste au moment même où l'économie et les finances ivoiriennes traversent, elles aussi, une crise extrêmement grave. _ Par exemple, l'industrie en principe génératrice de plus-value, de profits, constitue un véritable boulet pour la Côte d'Ivoire. En effet, selon le rapport confidentiel de la Banque Mondiale daté de février 1977, et déjà cité, «l'industrie, dans son ensemble, est subventionnée, et la forêt et l'agriculture fournissent les moyens pour ce faire». Si les mots ont une valeur, cela signifie que le secteur primaire sert, entre autres, à financer le rapatriement des bénéfices des entreprises à capitaux étrangers aussi bien que les malversations et l'incurie des dirigeants, en particulier ceux des Sociétés d'État. Celles-ci s'étaient transformées en gouffres financiers et le scandale de leur gestion avait pris une telle ampleur que le gouvernement avait décidé, en juin 1980, d'en conserver seulement sept dans leur forme juridique d'origine et de liquider ou de reconvertir les 29 autres. _ Sur le plan des finances publiques, la situation n'apparaît guère plus brillante si l'on s'en tient aux publications des organismes internationaux. Dans ce domaine, le problème de la dette extérieure et celui de son remboursement constituent l'étalon fondamental. Qu'en est-il en Côte d'Ivoire ? _ En 1960, lors du débat budgétaire, M. Raphaël Saller, alors ministre des Finances, soulignait la nécessité d'en «finir une fois pour toutes, cette année, avec les dettes de la Côte d'Ivoire» [[{Fraternité} du 8 avril 1960.]]. _ Cette politique de rigueur prônée au départ devait être abandonnée par M. Konan Bédié, encouragé en cela, il faut le reconnaître, par le Président toujours axé, répétons-le, sur le court terme. Le gouvernement s'engageait en effet dans la voie de la facilité - parallèlement à celle qui caractérisait son attitude vis-à-vis de l'agriculture itinérante ou de la déforestation - en ayant recours aux emprunts extérieurs. Au lieu de concentrer ses efforts pour mobiliser l'épargne locale et la dissuader de chercher refuge à l'étranger, au lieu de freiner les rapatriements considérables de fonds (salaires, profits, services), au lieu de mettre un terme aux gaspillages dans des projets de prestige, la Côte d'Ivoire, se réclamant d'une économie libérale débridée, a multiplié les emprunts extérieurs jusqu'à en arriver, aujourd'hui, à demander des prêts uniquement pour faire face au service de sa dette. La Banque Mondiale [[Op. cité, p. 9.]] constatait à ce propos : «Pendant que le secteur privé continuait à transférer des ressources à l'étranger, le secteur public se trouvait forcé d'emprunter de plus en plus sur les marchés extérieurs pour combler le trou entre les investissements et l'épargne.» _ Dans une analyse antérieure de l'économie ivoirienne, la Banque Mondiale [[«Document n° 296-IVC» du 11 avril 1974.]] avait évalué la dette extérieure de la Côte d'Ivoire au 31 décembre 1972 à 699 755 000 dollars. La Banque Mondiale ne se montrait guère alarmée alors dans la mesure où il s'agissait en majorité de prêts à des termes raisonnables obtenus auprès d'organismes d'État étrangers. Toutefois, elle relevait qu'à ce moment (en 1972) le service de la dette extérieure (amortissements + intérêts) représentait 7,9 % des exportations, et mettait en garde le gouvernement en précisant qu'à moins d'un changement d'orientation dans les investissements, le service de la dette dépasserait les 20 % en 1980. _ En 1976, le Fonds Monétaire International [[«Bulletin» du 12 juillet 1976.]] se montrait déjà plus préoccupé. En effet, selon ses experts, la Côte d'Ivoire, non seulement recourait aux emprunts extérieurs pour combler le déficit de sa balance des paiements, mais elle avait de plus «prélevé un important montant sur la Caisse de Stabilisation». D'après la même publication, l'État ivoirien se voyait dans l'obligation de recourir de plus en plus au marché des Euro-devises à taux d'intérêts très élevés pour couvrir ses besoins : «Le pourcentage de la dette envers les banques privées, lisait-on, a presque triplé entre la fin de 1968 et la fin de 1974.» _ La situation sur le front de la dette extérieure est allée en empirant et le tableau de son évolution se présente sous la forme que voici : _ 1969 : 388 000 000 dollars [[Op. cité, Banque Mondiale, février 1977, p. 8.]] _ 1975 : 1 536 000 000 dollars [[Ibid.]] _ 1978 : 4 230 100 000 dollars [[«Rapport Annuel», Banque Mondiale, 1980, p. 128.]] _ Sur cette dernière somme, 2 198 800 dollars proviennent d'institutions bancaires, c'est-à-dire à des taux flottants [[Les taux d'intérêts flottants sont ceux du marché de Londres - le LIBOR - augmentés d'un “spread” variant selon les banques entre 1,5 % et 2 %. D'ordinaire, ces taux sont révisés tous les six mois et réajustés conformément aux taux du marché des changes.]] qui ont atteint en 1980-81 les 21% ! _ Les prédictions de 1972 de l'équipe d'économistes de la Banque Mondiale quant à l'évolution du service de la dette extérieure paraissent aujourd'hui très optimistes. En effet, de 4,9 % des exportations en 1969 [[Document de l'ONU, mai 1972.]], le service de la dette passait à 7,9 % en 1972, à 8,8 % en 1975, à 10,4 % en 1977, à 14,1 % en 1978 [[«Rapport Annuel», Banque Mondiale, 1980, p. 130.]], et à 25 % en 1980 [[«Bulletin du Fonds Monétaire International» du 11 mai 1981.]]. _ Chose remarquable, ou plutôt étonnante, le bond du service de la dette entre 1977 et 1978 se situe au moment même où a lieu le boom sur le cacao qui atteignit en juillet 1977 le cours record de 197,9 cents américains par livre (contre 89 seulement en novembre 1981). En d'autres termes, comme le relevaient deux ministres ivoiriens amis, ces rentrées inespérées de fonds auraient pu servir à éponger une partie des dettes les plus onéreuses et à assurer de plus le financement du Plan. Elles ont été investies, hélas ! dans «le béton et le bitume», dans des projets de prestige… _ C'est dans cet environnement économique particulièrement délicat que la bourgeoisie montante paraît décidée à engager l'épreuve de force. Elle ne rejette pas seulement le monopole de la direction des affaires du pays par les «aînés». Elle exige d'y participer de plein droit. Elle ne veut plus être une force d'appoint, mais la force motrice. En attendant d'avoir l'occasion de l'accaparer lors de la lutte pour la succession. _ D'aucuns, me rapporte-t-on d'Abidjan, voudraient avoir le courage de rappeler respectueusement mais fermement au Président qu'il avait affirmé, il y a onze ans déjà, dans son long exposé au Ve Congrès du P.D.C.I. : _ «Je ne veux pas être un président à vie. Je voudrais, moi aussi, prendre un jour ma retraite à Yamoussoukro…» {Fraternité-Matin} du 2 novembre 1970 avait considéré ce discours, en manchette sur toute la largeur de la page, comme «Un véritable testament politique». Décembre 1981.
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